2004
Études sur la mort
Éditorial
Michel Hanus
Psychiatre, psychanalystePrésident de la Fédération Européenne «Vivre son Deuil» et de la Société de Thanatologie
Le monde change, les funérailles aussi. Ce sont les changements dans les mentalités qui entraînent la modification des pratiques, ici mortuaires. Si la ritualité de la mort a changé au cours des dernières décennies c’est que les relations sociales avec la mort ont évolué durant cette période. Les morts ne sont plus dans la vie familiale comme ils l’étaient jadis majoritairement; ils se trouvent entre les mains des spécialistes, spécialistes des soins, spécialistes funéraires. Si les morts sont mis à l’écart, s’ils sont moins visibles, la mort elle commence à reprendre de la place dans le discours social. Ce mouvement de renouveau de la mort dont Louis-Vincent Thomas avait signalé les prémisses en 1993 s’est nettement amplifié. La maladie du sida et le développement des soins palliatifs en sont les principaux responsables. Il est de nouveau possible de parler de la mort en public; les articles, émissions et livres sur ce sujet se multiplient. Mais paradoxalement le renouveau actuel de la mort ne réduit pas le mouvement contraire et plus ancien de rejet, d’occultation sociale de la mort. Ce paradoxe se retrouve au niveau des pratiques: certaines innovent, d’autres s’effacent.
La ritualité funéraire ne disparaît pas; elle change. Certains rites tiennent solidement: ainsi 80 % environ de nos contemporains continuent de passer par l’église (ou un autre lieu de culte) au moment des funérailles alors que le pourcentage de pratiquants avoisine les 10 %. Il s’agit pour le plus grand nombre d’une pratique rituelle. Mais à l’intérieur des églises les cérémonies pour les défunts ont bien changé sauf parfois pour les puissants de ce monde pour qui les trésors de l’ancienne ritualité funéraire sont réactivés. Mais pour le commun des mortels plus de «De profundis», plus de «Requiem». Les prêtres moins nombreux sont obligés de déléguer la réalisation des cérémonies aux laïcs de l’équipe pastorale. De toute façon, les propositions des familles (textes, chants) l’emportent sur la ritualité traditionnelle de l’absoute et de la messe des morts. Ainsi s’est dessiné progressivement un mouvement important dans le vécu des funérailles: la personnalisation des cérémonies. Mais, dans le même temps, la participation aux funérailles s’est beaucoup éclaircie, au moins en milieu urbain, les condoléances aux plus proches parents sont devenues rares; un bon nombre de funérailles se déroulent dans l’intimité familiale et sont annoncées par la suite plus souvent par voie de presse que par l’envoi de faire-parts. De même le deuil qui auparavant était social est maintenant devenu familial et même personnel.
Le changement le plus notable dans le monde du funéraire est manifestement la montée en puissance de la crémation qui intéresse maintenant plus de 100000 décès par an (20 %). L’augmentation régulière de cette pratique et les vœux des Français exprimés dans les sondages suggèrent que ce phénomène va se poursuivre. Le développement de la crémation dans notre pays appelle plusieurs remarques. La première concerne la cérémonie. Il est inconcevable, inhumain même, que le cercueil qui est amené par le fourgon aille directement dans le four qui doit assurer la réalisation technique de la crémation. Une cérémonie est nécessaire, indispensable auparavant. Elle l’est encore plus s’il n’a pas existé de cérémonie religieuse, car ce sera alors le seul temps rituel de recueillement et d’adieu. Même lorsque la cérémonie religieuse a eu lieu (ce qui est le cas le plus fréquent) ce temps est nécessaire au crématorium. La durée du temps technique de la crémation dure une heure et demie: le mieux est d’encourager les familles à se réunir dans un salon du crématorium où il sera loisible de parler à son aise du défunt, de ses souvenirs. Il est proposé aux familles de laisser l’urne pendant quelque temps au crématorium avant de prendre une décision sur le devenir des cendres. La majorité de celles-ci veut emmener l’urne à la maison et il n’est pas possible de s’y opposer mais il est très important de faire savoir qu’il sera toujours possible de changer d’idée et que les cendres pourront recevoir ultérieurement une autre destination. Seule la dispersion est un geste irréversible. L’essentiel est de prendre conscience et de faire prendre conscience de l’importance des traces des défunts surtout après une crémation. La meilleure destination est la tombe familiale ou le caveau, voire l’enterrement en pleine terre lorsqu’ils n’existent pas. Ainsi les noms, prénoms, dates de naissance et de décès des défunts y figurent ostensiblement. Ainsi peuvent-ils être retrouvés par leurs survivants et leurs descendants.
Une autre pratique prend également de l’importance, celle des contrats obsèques. Une personne un peu âgée (la moitié a plus de 72 ans) souscrit un contrat avec une entreprise funéraire, une caisse de retraite ou une compagnie d’assurances dans lequel elle fait part de ses volontés pour ses funérailles et le devenir de son corps (inhumation ou crémation). Tout est fixé selon la volonté du souscripteur qui paie à l’avance. La loi stipulant que la volonté des défunts doit être respectée et le contrat gardant toute sa validité, les obsèques se dérouleront comme il a été prévu et payé. C’est parfois une surprise désagréable lorsque les descendants n’en ont pas été informés au préalable: le défunt avait pensé soulager son entourage qui alors n’a à s’occuper de rien; mais souvent la famille non avertie ressent un manque de confiance. Souscripteurs, prévenez vos familles ou contractez seulement une assurance qui donnera à vos survivants les moyens financiers de vous enterrer correctement.
Un autre changement important dans le funéraire est le retour des enfants. Le comportement habituel était jusqu’ici d’écarter les enfants de la mort sous prétexte de les en protéger. Cette attitude majoritaire est en voie de changement et les familles sont de plus en plus nombreuses à se rendre compte qu’il est important d’accompagner les enfants dans la mort de leurs proches: les informer des avancées de la maladie, les emmener dire au revoir à ceux qui vont mourir, les accompagner aux cérémonies funéraires et au cimetière. Il suffit de les écouter: tous les enfants qui ont été écartés disent qu’ils auraient voulu participer. Cela les aide à vivre le deuil de ceux et celles qu’ils ont perdus durant leur enfance. Il est vrai qu’ils n’ont pas la même expérience de la mort que les adultes et que le deuil leur est plus difficile en raison de leur jeune âge. Mais être actifs durant ces moments difficiles les aide à mieux réaliser. Ils sont de plus en plus nombreux à faire des dessins qu’ils mettent dans le cercueil – ce peut être aussi un petit texte ou une poésie – ou à dire quelques mots au cours de la cérémonie.
La profession funéraire également se transforme. La loi de 1993 qui a ouvert la concurrence leur a fait obligation de formation sur les aspects techniques de leur profession mais également sur l’accueil des familles, sur les rites, sur le deuil. Ils sont devenus plus sensibles – certains l’étaient déjà – à l’aspect relationnel de leur travail qui est d’accompagner les familles en deuil durant les premiers temps, ceux des funérailles. L’accueil est essentiel, les informations aussi sont essentielles mais également l’anticipation de telle sorte que les familles se rendent bien compte des conséquences des choix qu’elles font. C’est un métier difficile qui ne pardonne pas l’erreur; on ne peut pas revenir en arrière. Le temps des funérailles a une grande influence sur le déroulement ultérieur du deuil dont il marque le commencement. C’est une aide précieuse qui permet de réaliser la triste réalité et de dire adieu à la personne qui est morte. Les professionnels funéraires sont fortement exposés dans certaines situations particulières comme la canicule de l’été dernier. Ils ont dû travailler dans des conditions terribles et ont fait preuve de courage, d’efficacité et de beaucoup d’humanité même si l’urgence a pu entraîner quelques écarts par rapport aux bonnes pratiques professionnelles usuelles et leur rôle n’a pas été clairement reconnu par la société.
Le deuil, épreuve incontournable, s’est aussi modifié suivant les modifications dans les représentations de la mort et dans les pratiques funéraires. Il était jadis une manifestation sociale qui existe toujours lorsque surviennent catastrophes ou attentats; il est devenu essentiellement familial et privé. Il est maintenant mieux reconnu bien que les endeuillés se plaignent souvent de ne pas être compris. Aussi était-il nécessaire, surtout pour les deuils difficiles ou compliqués, surtout chez les enfants, les adolescents et dans les deuils autour de la naissance ou après un suicide, de mettre en place des possibilités d’entraide. Les associations d’accompagnement, de nombreuses associations de soins palliatifs l’ont compris. Et c’est la raison pour laquelle la Fédération Européenne
Vivre son Deuil a été créée
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Vivre son Deuil – 01 42 38 08 08.