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S'inscrire Alertes e-mail - Études sur la mort Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezPerdre un proche de suicide
AuteurPr. Michel Debout du même auteur
Membre du Conseil Economique et SocialPrésident de l’Union Nationale pour la Prévention du Suicide
Le suicide comme toute mort violente ne permet pas aux proches de se préparer parce que sa survenue brutale, inattendue, a contracté le temps et qu’il faut passer sans aucune transition de la pleine vie au cadavre.
2 Les proches sont sidérés par l’événement mais aussi profondément marqués par la vision d’un corps qui parfois n’a pas l’apparence sereine d’un gisant au sommeil prolongé, mais au contraire porte les marques insupportables des violences subies.
3 Cette soudaineté provoque une réaction d’incrédulité tant il est difficile d’accepter l’idée même de la mort, ce qui rend nécessaire, dès que celle-ci a été annoncée, la confrontation au corps mort même si celle-ci peut-être rendue difficile par le traumatisme. Mais c’est la condition pour que les proches puissent accepter la réalité ; c’est pourquoi ils ressentent beaucoup d’incompréhension, voire de colère lorsqu’on leur explique que le corps ne peut pas leur être présenté. Les équipes médicales doivent tout faire au contraire pour que cette confrontation puisse avoir lieu.
4 L’autre caractéristique de la mort violente suicidaire est que le passage entre la vie et la mort se fait sans témoin, aussi l’entourage est obsédé par la représentation – qu’il ne pourra pas ne pas se faire – de ce qui s’est passé juste avant le décès. Il se représente son proche au moment de la précipitation, du coup de feu mortel… Et cette représentation imaginaire va envahir toute la pensée. Il se produit ainsi un arrêt sur image avec une très grande difficulté pour l’endeuillé à se projeter plus loin.
5 Par cette obsession psychique il est en permanence renvoyé à l’avant la mort puisqu’il n’aura de cesse de reconstituer les événements qui l’ont précédée : les visions, les peurs, les douleurs ressenties par celui qui va mourir.
6 Il se met en place ainsi un déplacement régressif du questionnement vers cet avant la mort qui fige le temps psychique par son caractère indépassable et qui vient stopper le processus de deuil.
7 Enfin la mort violente liée à un geste suicidaire oblige la réalisation d’une enquête judiciaire.
8 Au moment de la découverte du corps, les proches sont dans la stupeur, la sidération, ce qui les amène souvent à ne pas comprendre la nécessité de cette enquête et encore moins celle de l’autopsie médico-légale. Ils vivent souvent cette obligation comme une effraction inutile qui vient ajouter à leur tourment : pourquoi s’interroger puisque le suicide est évident ?
9 Mais quelques jours ou semaines plus tard, les questions vont surgir, le doute va s’installer sur la réalité même de ce suicide. Parfois la culpabilité lancinante envahit la pensée du parent au point que la seule échappatoire se situe dans le déni du suicide.
10 Alors beaucoup de questions se posent. Le proche cherche à reprendre le cours des instants qui ont précédé la mort, il se demande dans quel état psychique se trouvait alors le suicidé, il vérifie s’il n’a pas lancé un dernier appel. C’est un immense besoin de se représenter avec le plus de précision possible ce qui s’est passé au moment du geste fatal : une mère de jeune suicidé parlait pour évoquer cet envahissement psychique, d’un « disque rayé » ajoutant que pendant 14 ans le fil de sa pensée s’arrêtait en permanence sur la vision du corps de son fils au moment de sa chute. C’est pour cela que l’enquête complétée par l’examen médico-légal est particulièrement utile mais à la condition que la famille puisse rencontrer le médecin légiste.
Rencontrer le médecin légiste
11 Pendant des décennies les médecins légistes ont refusé de rencontrer les proches des personnes dont ils avaient examiné ou autopsié le corps, justifiant parfois leur attitude par le fait qu’ils sont auxiliaires de justice et à ce titre n’ont qu’un interlocuteur : l’institution judiciaire. Certains allaient jusqu’à évoquer le secret de l’instruction pour ne rien dévoiler de leur intervention. Ainsi se mettait en place un périmètre infranchissable par les familles et les proches tenus à distance, le corps étant isolé à l’écart et la personne décédée en quelque sorte soustraite à sa propre histoire. En quelques décennies les mentalités ont évolué.
12 L’entretien avec le médecin légiste permet de rétablir pour l’entourage la vraie mission de ce praticien : l’autopsie est souvent inquiétante, déshumanisante : qu’est-ce au juste que cet acte qui vient en quelque sorte violer un cadavre ? Quelle est la nature réelle des examens réalisés ? Pourquoi ne pas avoir laissé le défunt en paix ? Qu’est-ce qui motive ceux qui accomplissent ces gestes ?
13 Le fait de rencontrer le médecin permet à la famille de resituer l’autopsie dans sa dimension médicale : acte réalisé dans le respect du corps dont le seul but est d’aider à comprendre ce qui s’est passé.
14 Si les familles ont besoin de rencontrer le médecin légiste, c’est bien parce qu’il a un rôle spécifique dans l’histoire de la mort de ce proche : il a examiné le cadavre, observé les lésions, reconstitué le corps, cherché à comprendre les faits qui sont survenus ; il est ainsi le témoin indirect de ce qui a pu se passer et c’est bien ce témoin que les familles veulent rencontrer, et non le substitut d’un psychothérapeute. Lui seul peut répondre aux questions nombreuses de la famille et c’est pourquoi lors de la rencontre avec le médecin légiste, la première interrogation de la famille est de savoir si leur proche a souffert, comme si le médecin avait été témoin lui-même de la violence fatale.
15 Derrière cette question banale qui se cantonne apparemment à la réalité d’une douleur physique, bien d’autres interrogations sont exprimées, bien d’autres obsessions sont abordées. Il en est ainsi de la question de l’heure du décès : par cette demande les proches ont besoin de se remémorer ce qu’eux-mêmes pouvaient faire à ce moment-là, de savoir s’ils auraient pu agir pour empêcher le drame… Puis viennent les questions sur les lésions elles-mêmes, sur leurs nombres, leur brutalité et enfin ils parlent du mort qui n’est plus seulement ce corps violenté mais qui au fil de l’entretien s’est reconstruit dans sa personne d’avant la mort, dans son histoire, ses souffrances, un corps qui, en quelque sorte, peut reprendre la place du vivant qu’il a été dans la mémoire de ceux qui restent.
16 C’est à cette condition qu’ils pourront progresser, ne pas rester dans l’avant la mort mais en venir à l’après.
17 Les médecins légistes qui interviennent « après la mort » pour la justice, l’opinion publique, la société, sont bien pour l’entourage les médecins « d’avant la mort », parce qu’ils ont été témoin des effets de la violence sur le corps, ils ont pu se représenter les événements. Cette représentation des faits tels qu’ils ont pu se passer (quelle que soit la douleur qu’ils provoquent) permet à la famille de sortir de ses propres représentations obsédantes. En cela, le médecin légiste devient, pour la famille, le conteur de la mort, de cette mort sans témoin.
18 Ce conte permet de donner une place (psychique, symbolique) à la personne décédée, de ne pas l’inscrire dans la seule représentation du moment (violent) de sa mort, mais d’en accepter la perte comme ultime période de sa vie passée. Le récit du médecin légiste permet ainsi d’inscrire le mort dans la légende familiale, comme d’autres récits inscrivent les morts dans la légende des civilisations.
Bibliographie
BIBLIOGRAPHIE
DEBOUT M., CETTOUR D., Sciences et Mythologie du mort, Paris, Vuibert (À paraître 2005).
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Michel Debout « Perdre un proche de suicide », Études sur la mort 1/2005 (no 127), p. 45-48.
URL : www.cairn.info/revue-etudes-sur-la-mort-2005-1-page-45.htm.
DOI : 10.3917/eslm.127.0045.




