Etudes sur la mort
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950664
180 pages

p. 5 à 9
doi: en cours

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no 128 2005/2

Continents à la dérive
Une vague idée me guide
C’est l’heure où je glisse dans les interstices
À l’article de l’amour
Je redeviendrai l’enfant terrible
Que tu aimais.
Le temps écrit sa musique
Sur des portées disparues
Et l’orchestre aura beau faire pénitence
Un jour j’irai vers l’irréel
Un jour j’irai vers une ombrelle
Y seras-tu?
Y seras-tu?
Alain Bashung. L’irréel. In L’imprudence. 2002.
 
Au-delà ou en deçà ? Où sont nos morts ?
 
 
Au fond, les grands mythes nous montrent sans cesse les mouvements des morts. Mouvements de naissance inversée, montées vers le ciel pour contredire l’inhumation, étoiles filantes, nuées bondissantes, fantômes farceurs ou redresseurs de torts, hologrammes évanescents, toutes ces représentations ont pour fonction de lutter contre l’angoisse de mort, l’angoisse du statique. Si le Nirvana peut représenter un idéal oriental de calme absolu et de sérénité, l’Occident moderne se caractérise plutôt par le mouvement. L’animation reste le symbole de la vie, la mort restant typiquement du côté de l’immobilité. Or le travail de deuil a été observé par Karl Abraham, puis Sigmund Freud, comme un processus, un long et douloureux mouvement psychique qui déplace l’autre aimé, vers un autre lieu, celui de la mémoire. Le temps s’arrête, ce qui ne signifie pas que les relations avec le mort stagnent, mais au contraire, qu’elles sont réévaluées, du côté du vivant uniquement désormais. Si le choc de l’annonce de la mort est un tremblement de terre qui paradoxalement pétrifie le survivant, les funérailles ont pour fonction de «remettre en marche» le mort, suivi de son triste cortège. Les déambulations des endeuillés marquent de leurs pas lourds, la quête métaphorique d’une place, ailleurs, au-delà. Le mort est hors la loi, il ne peut pas séjourner chez les vivants. Louis-Vincent Thomas (1985) a longuement repris ces rites de séparation qui permettent l’attribution de lieux distincts aux vivants et aux morts. Le mort est donc mû, malgré lui, vers une destinée espérée définitive, dans sa «maison», entouré de ses objets et de ses codes, et surtout dans une communauté des morts, spirituelle ou concrète qui marque son appartenance à une autre catégorie anthropologique.
Le groupe des morts appartient à une autre catégorie de l’humain
Les morts sont des enfants, des femmes et des hommes d’un autre registre. Registre éthéré de la fiction, esprit mêlé de souvenir, projection bientôt représentation, histoire collective muée en mythe. L’abstraction progressive du mort est une difficulté qui appelle bien souvent le refus de l’endeuillé. Or ce phénomène est unique dans l’espèce humaine, comme le rappelle Hubert Larcher dans son texte. C’est bien pour conserver un reste du mort que l’espèce humaine construit, dans son esprit, quelque chose qui permet de s’en séparer. Une hypothèse audacieuse, mais que je me risque à poser en paléo-psychologie, consisterait à dire qu’étant donné le mode de vie nomade des espèces Homo Sapiens et Homo Neanderthalensis, l’abandon des morts était la seule possibilité. Cependant, l’attachement important aux proches de la petite communauté, du fait de la nécessité de donner longtemps des soins très rapprochés à ses petits, sous peine de mort de ces derniers, conduisait à vivre douloureusement la perte des compagnons d’existence. Cette conséquence; qualité et intensité de l’attachement aux petits, dureté de la séparation affective, serait alors à l’origine de l’incroyable développement cognitif de l’espèce humaine, car comment emporter avec soi quelque chose qui rappelle un défunt, quand les risques de la transhumance et de la nouvelle installation confinent à la disparition définitive? La pensée est en même temps l’élément le plus informel qui existe et celui qui est le plus résistant. Ainsi, accompagnant les marches forcées de nos ancêtres à la recherche de nourriture, les pensées aux défunts ont apaisé la douleur de l’éloignement. Le «mouvement» des morts serait donc en fait lié, à l’origine, aux pérégrinations des vivants.
Le travail de deuil, mouvement de recomposition psychique parallèle à la décomposition physique
À l’image de ces dignes précurseurs, nous avons opté pour le «repos» de l’âme, après un déplacement qui représente maintenant un mouvement psychique. Si elle s’appuie toutefois encore sur une vraie déambulation, celle des endeuillés qui suivent le mort jusque vers le cimetière, la transformation du mort, pour ceux qui l’ont connu, suit principalement l’idée qu’ils se font de la décomposition du cadavre, vers le plus enviable statut de poussière, terre, grand tout, matière organique fertile à partir de laquelle de nouveaux êtres émergeront. Je cite ici principalement les enfants qui présentent le moins de préjugés et de formations réactionnelles contre la pourriture, alors que les adultes tentent d’échapper à cette représentation pour une image plus aérienne et confortable, d’âme, d’esprit, de force, etc.
La question «où se trouve le défunt maintenant?»; systématiquement posée par John Byng-Hall de l’Institute of Family Therapy and Tavistock Clinic de Londres en Angleterre (1998) est exemplaire de la recherche d’indice sur le cheminement du travail de deuil. Son exemple est édifiant: il se rend au domicile d’une mère dont le fils de quinze ans a été tué. Il est surpris de constater que dans la maison règne une musique bruyante généralement appréciée des seuls adolescents. Il demande alors à la mère où se trouve son fils à son avis. Elle désigne alors le siège, juste à côté de lui. Son fils n’est pourtant pas considéré par elle comme un fantôme, mais à cela, seuls les intéressés peuvent répondre. Il fait cependant partie de ces morts qui traînent sur le chemin de l’intériorisation. En effet, il est encore extérieur à sa mère. Matérialisé par sa musique préférée, encore présent par l’ambiance qu’il générait, le garçon entoure sa mère plus qu’elle ne le contient. Ce mort n’a clairement pas encore quitté sa maison. Si les âmes des morts, doivent, plus ou moins vite selon les civilisations, déserter les lieux des vivants, c’est à cause de l’ambivalence qu’ils engendrent. Tension extrême du besoin qui se traduit par des comportements de recherche du défunt et des hallucinations du désir de le retrouver. Frayeur des rêves, des habitudes que l’autre partageait, crainte de ne pas tenir des engagements, des serments, peur de mesures de rétorsion. Toute cette fantasmatique découle de l’idée de mobilité de l’âme des morts. L’apaisement qui suit les funérailles vient au contraire promettre la tranquillité du «repos éternel». Les endeuillés peuvent alors se consacrer à leurs propres mouvements psychiques.
Mouvement du deuil vers l’intériorisation, stagnation dans l’ambivalence
Cependant l’observation des endeuillés, et leur accompagnement, montrent combien le «blocage du deuil» est un élément ambigu, lui-même. L’endeuillé souhaite au fond rester encore avec son mort bien séparé et extérieur. Le refus d’intériorisation de ceux qui disent ne «pas vouloir faire leur deuil», montre en fait une difficulté de transformation de la relation en ce qu’elle représente désormais, une construction. Cette construction nécessite une manipulation du mort qui ne se présente plus du côté du perceptif (visuel, auditif…), mais uniquement du côté de l’affect. Les illusions de perceptions et les images mentales intrusives, dans le cas de perte traumatique (sensations que le mort est à l’extérieur du sujet) doivent céder le pas au vide perceptif, qui, lui-même sera progressivement comblé par la reconstruction mnésique du mort (sensations que le mort est à l’intérieur). Les morts qui «reviennent», les morts qui logiquement doivent se trouver au-delà, seraient donc en fait des morts vécus à l’extérieur de soi, alors que le travail de deuil aidant, ces morts auraient dû se trouver à l’intérieur. Mais cette mixation du mort avec soi, cette relation intériorisée, est rendue impossible par des difficultés antérieures. L’Au-delà serait donc un lieu d’attente collectif des morts, représentation banalisée du long processus de deuil, autorisation implicite de placer les morts pour un temps dans un espace fictif, permettant d’attribuer à une entité externe (le divin, l’extra-humain), des phénomènes psychologiques internes (ambivalence, haine, pulsions). Les émanations de cet univers seraient ainsi plus tolérables parce que projetées sur l’extérieur pendant un temps, le temps de la prise de conscience et de l’acceptation de la diversité des sentiments de l’endeuillé.
Toutes les sociétés humaines ont traduit le temps psychologique du deuil par une projection topographique. Au premier degré, cette projection permettait d’emporter le mort avec soi, dans les pérégrinations de l’homme préhistorique. Le développement cognitif du cerveau humain a permis une abstraction progressive de ses objets d’investissement. Cependant, la capacité à se séparer a été beaucoup plus lente à acquérir que la représentation mentale de la perte. La symbolisation, puis l’intériorisation de l’autre, sont des étapes plus complexes.
L’Au-delà pourrait être interprété comme un «outil» social et psychologique, nécessaire à la collectivité et aux individus dont les deuils sont plus ou moins compliqués. Mais sa fonction reste au fond celle du passage. Aire de transition, l’Au-delà devrait faciliter la transformation du défunt et son accès à l’intériorisation. Une fois son rôle accompli, il resterait alors un lieu mythique de retrouvailles dans l’Occident actuel, lieu d’espoir collectif, bien plus riche que l’intériorisation solitaire du deuil privé à l’ère du rationalisme tout-puissant.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  ABYNG-HALL J. (1998), « Réécriture des scénarios de deuil. Scénarios familiaux et culturels d’attachement et de perte », Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 20: 88-105.
·  THOMAS L.-V. (1985), Rites de mort, Paris, Fayard.
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