La fabrique du terroriste
Marie-Frédérique Bacqué
On a longtemps cru expliquer les engagements à mort de terroristes dans les attentats par la folie, un narcissisme fragile, un abandon parental précoce, l’absence d’éducation ou le rôle de l’influence sociale. Au regard des études les plus avancées, aucun de ces facteurs ne saurait être généralisé. Les terroristes sont en moyenne bien éduqués, ont été élevés par leurs parents, sont inscrits socialement et professionnellement dans leurs sociétés, appartiennent à des groupes, sont mariés et ont des enfants. Outre leur « normalité », ils ne se considèrent pas comme des tueurs, mais comme des soldats dont la mission impliquerait certains sacrifices, le leur et celui des populations « ennemies ». S’ils pervertissent la mission du soldat, (« l’éthique » de la guerre « limite » les pertes humaines), les terroristes intègrent la mort comme une fin et non comme un moyen (ce que font les soldats).
Les organisations terroristes justifient leur extrémisme comme la seule issue politique à l’injustice ressentie dans le monde. À défaut de structure psychique, quelques mécanismes semblent communs aux terroristes. Seul le déni de la mort et de la souffrance permet d’agir avec succès, la sophistication des préparatifs valorise les agents, l’intégration dans un groupe social justifie l’acte par identification, la projection dans un monde meilleur (hors Terre après la mort ou résultant du djihad sur Terre) est fantasmatique certes mais ne trouve pas de contradiction. La mort est dénigrée et réduite à sa plus infime expression : passage ultime mais sans conscience, sans peur et sans souffrance pour le terroriste, elle a une force de frappe énorme dans les pays médiatisés qui ont justement chassé la mort de leur univers sécurisé. La mort est donc manipulée grâce à la terreur et l’horreur qu’elle engendre. Nos sociétés démocratiques, confrontées au danger de retour d’un ordre liberticide doivent s’organiser pour ne pas verser dans des représailles mortifères. Augmenter la solidarité pour prévenir les nouvelles tentatives, développer des commémorations authentiques mais aussi une réflexion sur la mort violente et les deuils particuliers qu’elle entraîne, permettront de ne pas être piégés par le désir de vengeance ou de redressement des régimes démocratiques.Mots-clés :
terroriste, psychopathologie, mécanismes de défense, horreur de la mort.
Terrorists’engagement in death has long been explained by madness, fragile narcissism, a lack of parental attachment and education, social influence. But according to the most advanced studies the theory proved wrong. Terrorists, on the contrary, are mainly educated, have a social and professional life, belong to social groups, are married and have children. On top of their « normality », they don’t see themselves as killers but as soldiers whose missions need some sacrifices both from themselves and the enemy population.
Terrorists deviate from the soldiers’mission whose ethical approach to war is to kill when it is absolutely necessary in the fact that they perceive death as an objective and not as a means.
Terrorist organizations vindicate their extreme acts as the only political way to face the world\rquote s injustice. But if there is no psychiatric definition of terrorists, they share some psychological mechanisms. Only the denial of both death and pain helps the action to be successful, the sophistication of preparations adds to the agents self-esteem, their integration in a social group justifies the act, projection in a better world after death is a fantasy allowing no contradiction.
Death is denied and reduced to its smallest expression as the ultimate transition for the terrorists who are deprived of consciousness, fear and pain whereas death has an enormous impact on Western consciousness which is constantly afraid of if and keeps it at bay. The idea of death is thus distorted because it generates terror and horror.
Our democratic societies which face the danger of going back to an order without freedom need organizing to avoid retaliation. In order to avoid being trapped by the idea of revenge and the awakening of totalitarianism in our democratic societies, a solution would be to promote solidarity, to develop authentic ritual commemorations allowing a deep reflection on violent death and the many sufferings that it generates.Keywords :
terrorist, psychopathology, defense mechanisms, death horror.
• Il n’y a pas de portrait-robot du terroriste…
• Pas de structure de personnalité non plus
• Il n’existe pas de « personnalité terroriste », de même qu’il n’y avait pas de « personnalité nazie »…
• Multifactorialité de la genèse du terroriste
• Le terroriste se considère comme un soldat. Se demande-t-on si les soldats sont fous ?
• Pas de profil psychiatrique du kamikaze, mais l’exploitation de certaines défenses face à l’angoisse de mort
• La mort donnée interdite dans les grandes démocraties
• La mort qui résulte des actes terroristes empêche le deuil
• Limiter l’infernal cycle de la vengeance
• BIBLIOGRAPHIE