2006
Études sur la mort
Éditorial
La Thanatologie, science humaine du mourir, contre la manipulation de la mort
Marie-Frédérique Bacqué
Rédacteur en chef
Décidément la mort de l’Homme est bien singulière au sein des destinées de tous les êtres vivants. Car l’Homme ne se contente pas d’attendre d’être saisi par la mort, il la saisit à pleines mains. Il la choisit, la prépare et l’exécute. Il tue autrui, il se tue… Mais passons à un degré encore plus élevé. Non seulement l’homme peut se donner la mort par le suicide, pour des raisons encore complexes à saisir et à généraliser ; il souffre trop, il désire une autre vie, il lance un appel au secours… Mais, de plus, il peut procéder à ce qu’une expression ambiguë désigne par « suicide altruiste », ou encore « suicide à la Samson » (qui fit s’écrouler le Temple sur les Philistins, acceptant du même coup de perdre la vie). Il peut donc choisir d’offrir sa vie à une cause, quitte à tuer son prochain pour y parvenir. Samson défendait son peuple, certains kamikazes meurent-ils uniquement pour tuer ? Donner la mort en se donnant la mort, voilà une question actuelle, qui persécute plus d’une démocratie et qui interroge notre discipline, la thanatologie. D’un côté nous voilà avec une mort dénuée de sens pour les victimes, injuste et monstrueuse pour elles et de l’autre, une mort élevée au rang de sacrifice, avec destruction de symboles de l’ennemi, bref une mort surchargée de message et retransmise par des médias avides de jouer leur rôle de communication et du même coup manipulés par ces mêmes terroristes, dans une ambiance macabre de peur et d’angoisse.
Dans ce type de terrorisme, l’être humain devient une arme, l’arme absolue. La volonté, l’intelligence de l’Homme potentialisent les effets de l’armement : il y avait les armes « intelligentes », les animaux au service de la guerre, voilà maintenant les hommes qui vont jusqu’au bout. La mort est à la fois désacralisée, distribuée au hasard, donnant la mort, gratuitement, sans atermoiement, dans un objectif politique ou guerrier. Mais c’est une mort sans motif pour les victimes, une mort par la violence absolue qui aboutit d’ailleurs à une quasi impossibilité de faire le deuil, faute, en général, de pouvoir retrouver le corps des défunts et parce qu’elle empêche les conditions collectives du deuil du fait de la désorganisation de la société.
Face aux interrogations actuelles liées aux attentats perpétrés par Al Qaïda et à des mouvements islamistes intégristes menaçants, nous remercions vivement Saïd Ali Koussay, Mohamed Tahaly et Atmane Aggoun de nous apporter leurs éclairages afin de limiter les amalgames, les incompréhensions et surtout le désir de vengeance que, à mon avis, les terroristes cherchent à provoquer et à accroître chez les occidentaux. L’assimilation entre croyances, cultures et terrorisme pourrait découler naturellement d’un ressentiment éprouvé à l’égard des acteurs et surtout des traditions dont ils prétendent se réclamer. Nous souhaitons justement démontrer que nous ne nous inscrivons absolument pas dans cette réaction. Au contraire, les propos des personnalités musulmanes qui ont accepté de contribuer à ce numéro nous éclairent sur des textes sacrés et des interprétations religieuses qui ne prêtent pas à confusion. Le Coran interdit le suicide et le meurtre, il proscrit la violence. La réaction actuelle du monde musulman concerne bien davantage le sentiment de perdre son âme dans un univers moderne où les lois « économiques » de la mondialisation entraînent une dépersonnalisation et une déculturation, que celui d’un véritable combat de civilisation. Pour Saïd Ali Koussay, les terroristes qui se réclament de l’Islam, ressentent une injustice à l’idée de perdre leur identité, ils combattent du même coup, ceux qu’ils croient coupables de les pervertir. La détresse chez certains, en particulier dans le peuple palestinien, la fascination/répulsion qu’entraînent, chez les plus jeunes, les visions partielles d’un monde occidental trivial (monde de l’argent, de l’exploit, de la puissance), enfin, la solidarité de groupe retrouvée dans la diaspora musulmane perdue dans le monde occidental ; ces facteurs historiques et sociaux déclenchent un désir d’action, d’affirmation de soi et de la communauté, plus que de patience.
De ce creuset nous tirons quatre plans de clivage qui expliquent l’incompréhension générale actuelle et le risque d’aggravation majeur vers un futur constitué d’hyper-terrorisme et d’idéologie hyper-sécuritaire… Il y a l’Islam, qui subit comme tous les monothéismes aujourd’hui, des turbulences en termes de modification des croyances et des rituels. Il y a les organisations terroristes qui souhaitent installer le pouvoir par la terreur à défaut de le tirer des urnes. Il y a les « martyrs », femmes et hommes qui n’ont plus rien à perdre et trouvent, au contraire, dans leur courage ultime, une force que les autres, préférant le confort moral, ont laissé échapper. Enfin, il y a les victimes, véritables victimes d’une mort non choisie, injuste et horrible, sacrifiées sur l’autel de l’absence de dialogue entre des communautés qui pourraient évoluer ensemble au lieu de se combattre.
Les organisations terroristes comme Al Qaïda usurpent sans aucun doute la dimension du sacré transmise par la religion musulmane. Si le terme de martyr est repris dans son acception originelle de « témoin » (de Dieu et de son prophète), son sens a été déplacé et généralisé à « celui qui combat pour Dieu jusqu’à la mort », devenant alors un modèle unique, singulier, célébré. Ainsi peut-on comprendre qu’un jeune frappé par la perte d’identité sociale de ses proches, puisse, par son aspiration, compenser cette absence de statut en trouvant, dans le combat terroriste, un véritable projet. La mort ne sera qu’un passage, grâce à la communauté à qui il dédie son sacrifice, il trouvera l’ensemble des rituels et des célébrations qui le rendront enfin digne de figurer dans son groupe, dans un temps qu’il ne fait qu’anticiper. Car quand le présent est sombre, le futur ne peut être que merveilleux et manipulable à l’infini grâce à l’imaginaire. Mais les organisations terroristes ont un double discours. Si elles utilisent la croyance et la projection dans un avenir glorieux, pour manipuler les « donneurs de mort », elles se prennent pour des états avec leurs « ambassadeurs » et leurs stratégies de communication et parmi ces dernières : le brouillage entre la guerre et la paix. À défaut d’armée qui focalise son action dans une unité de temps, la guérilla généralise la guerre partout et à chaque moment. Cette intranquillité (le terme de Fernando Pessoa n’est pas pris sous son versant imaginatif) engendre une agressivité du monde rendu anxieux par la menace et avive le désir de rétorsion et de vengeance, qui à son tour, génère la violence. Dans ces conditions, le terrorisme ne peut être perçu que comme une dynamique mortifère, alors qu’il était censé produire plus de respect pour les peuples et les cultures mal reconnus.
Nos conclusions sont cependant porteuses d’espoir : pour lutter contre le chaos engendré par la peur et l’incompréhension, proposons au contraire la connaissance mutuelle. Nos collègues, nos proches musulmans, les membres de nos familles, car la mixité existe, peuvent nous faire partager leurs attentes de respect culturel de leurs croyances. Il est possible de comprendre, en référence à l’Histoire du monde musulman, pourquoi certaines revendications trouvent droit de cité aujourd’hui même, dans un monde où l’impérialisme économique méprise parfois les hommes. Cependant, il relève aussi de nos compétences d’exposer en quoi nous percevons une manipulation de la mort d’autrui par des organisations terroristes qui s’accordent un droit de vie ou de mort sur autrui en revendiquant une toute puissance d’origine divine. L’usurpation du sacré est un scandale anthropologique, éthique et moral. Déséquilibrer les sociétés humaines en leur imposant une terreur de tous les instants et des morts auxquels les derniers gestes porteurs de culture et d’affects sont interdits, porte atteinte à l’espèce entière. Unissons-nous, au contraire, pour échanger et entrer en relation avec les peuples menacés, ne donnons pas de publicité aux attentats, parlons plus souvent de la mort naturelle et laissons de côté la mort-spectacle, travaillons sur le sens de la mort et sa place dans la société, propageons un Droit international partagé par toutes les nations. Nous limiterons ainsi les effets de ceux qui prônent une guerre totale en prétendant Ĺ“uvrer pour leur reconnaissance. Nous prendrons aussi nos responsabilités face à ceux qui renoncent à crier pour se faire entendre…