2007
Études sur la mort
Éditorial
La mort, le deuil, le suicide à l’école
Michel Hanus
Psychiatre, psychanalystePrésident de la Société de ThanatologieAdministrateur à la Fédération Européenne Vivre son DeuilPrésident du Comité National d’Éthique du Funéraire
L’enfance et l’adolescence ne sont certainement pas des périodes de la vie où normalement on meurt. Malheureusement il n’en est pas toujours ainsi et un certain nombre de jeunes succombent chaque année de maladie, d’accident ou de suicide. D’autres sont confrontés à des deuils trop précoces dans leur entourage familial ou amical. Beaucoup d’adolescents pensent à la mort sans avoir, pour autant, envie de mourir. Mais les tentatives de suicide sont plus fréquentes chez les jeunes, plus particulièrement chez les jeunes filles. Une bonne partie de la vie de tous les jeunes se passe dans les établissements d’enseignement où ils sont, le plus souvent, nombreux, entourés de dizaines d’adultes, enseignants et non enseignants.
Aussi est-il inévitable que la mort survienne un jour dans ces immenses concentrations humaines, la mort d’un enfant, celle d’un adolescent ou celle, plus souvent, d’un adulte de l’établissement. La mort est à chaque fois différente, le deuil l’est aussi. Mais il se manifeste ici tant au niveau de chaque personne touchée en raison de sa relation avec le défunt qu’au niveau de la collectivité. Ici il redevient nécessairement social, collectif. Les morts inattendues (maladie fulgurante) et les morts traumatiques, les accidents et les suicides, entraînent des deuils plus difficiles s’inaugurant par un grand état de CHOC.
Pendant longtemps, durant des décennies qui ne sont pas encore si lointaines, la politique habituelle de la direction des établissements était le silence. La pensée unique était qu’il valait mieux ne pas en parler, sinon de faire comme s’il ne s’était rien passé. Ainsi à l’époque, le deuil à l’école faisait partie des deuils non reconnus, tout comme les deuils autour de la naissance et les deuils après suicide. C’était également l’époque où la majorité des parents et des professionnels de l’enfance pensaient préférable de les écarter de la mort lorsqu’elle venait à frapper dans la famille. On a réalisé depuis l’importance des traces que pouvait laisser derrière elle une telle attitude, les mentalités et les pratiques sont en voie de bonne évolution : davantage d’enfants participent actuellement aux moments de la mort d’un proche en étant toujours correctement accompagnés.
Ce nouveau numéro de notre revue est essentiellement consacré aux actes du congrès Vivre Son Deuil en juin 2006 organisé à Lille sur ce thème. Ce congrès a été une étape dans une démarche plus générale de réflexion, de formations et d’interventions sur le sujet. La Fédération Européenne Vivre Son Deuil a mis en place depuis quelques années une commission pour travailler à toutes ces questions, l’axe principal étant de tenter de définir les types d’interventions à proposer dans de telles circonstances. Plusieurs responsables de plusieurs associations Vivre Son Deuil interviennent depuis des années essentiellement dans des formations pour les professionnels, des interventions de crise et la mise en place de protocoles à proposer à distance aux responsables des établissements. Les réflexions contenues dans ce numéro vont dans ce sens pour l’approfondir. Mais le travail continue et nous pensons pouvoir fournir bientôt la synthèse des protocoles existants.
Les situations sont très diverses en fonction de nombreux facteurs dont surtout l’âge du mort et, de ce fait, le type d’établissement, et la cause de la mort. Très différentes sont également la mort qui a lieu dans l’établissement et celle d’un membre de la communauté scolaire en dehors de l’établissement. Dans la première hypothèse la prise en charge collective doit être plus importante afin d’éviter, en particulier, des phénomènes de contagion comme on peut le constater pour les tentatives de suicide.
La mort par suicide est particulièrement préoccupante. Elle a un impact sérieux sur l’entourage. Certes le nombre de morts par suicide chez les jeunes (25 ans et au-dessous) – ce qui est surtout le fait des garçons – a nettement diminué (de 35 %) au cours des dernières années… Les tentatives de suicide, par contre, ne sont pas en voie de diminution (6 % des jeunes de 12-13 ans ont fait une tentative de suicide). La Conférence de Consensus de l’automne 2000 sur « la crise suicidaire » a appris à ne pas sous-estimer la signification de ces gestes et à mettre en place un suivi. Ces pratiques ont influé sur la prise en charge des deuils – et pas seulement après suicide – au sein des établissements. Mais, par ailleurs, la fréquence des suicides a augmenté chez les hommes de 35 à 55 ans, ce qui est l’âge de beaucoup d’enseignants et autres personnels des établissements.
Nos buts auxquels le contenu de ce numéro veut contribuer sont clairs : aider le grand public, les familles et les professionnels à prendre conscience de l’importance du problème et de la nécessité de sa prise en charge, développer les formations pour tous les professionnels concernés et mettre à disposition des chefs d’établissement des protocoles éprouvés. Des difficultés demeurent que nous devons affronter : motiver les responsables d’établissement à étudier ces protocoles en amont, à distance, avant la survenue du drame au lieu de les mettre en attente dans des piles de dossiers car ce n’est pas dans l’urgence que l’on peut les assimiler. Arriver, d’autre part, à entrouvrir les portes des Instituts Universitaires de Formation des Maîtres (IUFM). Un enseignant, au cours de ses années d’exercice, rencontrera nécessairement la mort plusieurs fois : ne serait-il pas plus à l’aise et plus efficace dans l’accompagnement de ses élèves si la question avait été abordée dès la formation initiale ?