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S'inscrire Alertes e-mail - Études sur la mort Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezPassé et présent de la crémation en Allemagne
AuteurNorbert Fischer du même auteur
PD Dr. Norbert Fischer Universität HamburgSozial- und Wirtschaftsgeschichte
Allendeplatz 1
20146 Hamburg
I
Avec la construction des premiers crématoriums en Allemagne est apparue une technicité qui a transformé le déroulement – jusque-là traditionnellement chrétien – des enterrements.
2 Comment a-t-on introduit vers la fin du xixe siècle la construction des premiers crématoriums et l’inhumation avec crémation ? La raison principale était un souci d’hygiène mais aussi le moindre coût et l’économie d’espace.
3 Les premiers à défendre ce mode d’inhumation étaient des médecins et des hygiénistes, suivis par d’autres représentants de la bourgeoisie protestante éclairée. Par la suite, on vit naître un réel mouvement en faveur de l’incinération, organisé par diverses associations.
4 Ce n’est cependant pas la société industrielle bourgeoise qui a inventé ce qu’on appelait alors « la crémation des cadavres ».
5 En dehors des cultures européennes, en effet, la crémation sur des bûchers surélevés était tout à fait usuelle dans l’Antiquité.
6 Le christianisme la déclarait taboue, voire la stigmatisait comme « mœurs païennes » en la rendant passible de la peine de mort. Cette hostilité était essentiellement due au culte des reliques et à la foi en la résurrection des corps, d’où l’opposition des églises et surtout de l’Église catholique à la construction des crématoriums.
7 Les églises reliaient non sans raison la crémation à une représentation matérialiste du corps humain, réduit à un simple assemblage fonctionnel et entretenaient, avec d’autres représentants de la bourgeoisie conservatrice, une polémique contre la crémation, en la décrétant action non respectueuse de la dignité humaine.
8 En 1885, le conseil supérieur de l’Église protestante prussienne interdit à ses représentants toute participation aux inhumations avec crémation. Alors que d’autres églises se montraient plus libérales, l’église catholique romaine édicta, en 1886, une interdiction de crémation qui restera en vigueur jusqu’au 2nd concile, en 1962 ; les saints sacrements étaient refusés aux catholiques qui demandaient à être incinérés ou qui appartenaient à une association ou à une société de crémation.
II
9 Réflexion et sécularisation d’un côté, industrialisation et croissance de la population de l’autre ouvraient la voie à l’introduction des crémations.
10 Chez Siemens, à Dresde, on préparait les conditions techniques pour la construction des crématoriums, en développant les techniques de crémation par combustion, car une crémation à feu ouvert, comme on la pratiquait dans l’Antiquité, était impensable pour des raisons hygiéniques et esthétiques.
11 En 1878 fut mis en service le premier crématorium allemand, à Gotha, en Thuringen ; ensuite ce fût à Heidelberg en 1891, puis à Hamburg en 1892. Tous ces crématoriums étaient, en règle générale, financés et exploités par des associations privées.
12 Jusqu’à la première guerre mondiale, la crémation fut réservée à une petite minorité, essentiellement à cause de l’inflexibilité de l’église.
13 En 1895, à Hamburg, on comptait seulement 41 crématoriums, en 1900 147, en 1910 678 et en 1913 le chiffre total des crémations atteignait 2,8 % de l’ensemble des enterrements.
14 Au temps de la République de Weimar, après la communalisation de nombreux crématoriums et donc la diminution des coûts, les inhumations avec crémations commencèrent à se développer de façon importante. Maintenant elles touchaient également le monde ouvrier, simplement par le fait que cette méthode était moins chère, ce qui avait son importance dans ces années de crise économique.
15 Voyons brièvement l’aspect architectural. Les premières constructions étaient très étonnantes.
16 Des décorations historiques tentaient de cacher l’utilité réelle du bâtiment. Ceux de Gotha et de Heidelberg ont encore bénéficié d’un classicisme relativement simple, mais, à Hamburg et dans d’autres villes, apparut, avant la première guerre mondiale, une grande variété de styles. Certains crématoriums avaient une architecture proche des églises. Tout cela pour montrer que le mouvement pour la crémation avait encore des batailles à mener pour être accepté socialement. C’est le crématorium de Dresde-Tolkowitz, construit par Fritz Schumacher en 1911 qui marqua le retrait de cette multiplicité stylistique.
III
17 La crémation conduisit, avec son aspect technique, à de nouvelles formes de la culture du deuil et à de nouvelles formes de funérailles.
18 Les cérémonies devenaient réduites. La cérémonie centrale avait lieu au crématorium qui devenait « multiconfessionnel ».
19 En principe, des cérémonies religieuses préalables étaient possibles, mais restaient exceptionnelles.
20 On essayait de maintenir une ambiance propice au recueillement, pour échapper aux critiques éventuelles.
21 Le cercueil était posé sur un catafalque fleuri, et descendait, après la cérémonie, par un dispositif hydraulique. Fedor von Zobeltitz – écrivain et chroniqueur de la Société Impériale – écrit dans son roman « la signification de l’amour » : …À nouveau la musique d’orgue et le chant, et lentement, le cercueil descend vers les profondeurs… Une scène ressemblant aux adieux habituels devant la tombe ouverte au cimetière.
22 Justement, ce moment central de la culture bourgeoise du deuil, c’est-à-dire les adieux devant la tombe ouverte, avec ce discours chargé d’émotions, était supprimé.
23 Après une inhumation avec crémation, l’enterrement des cendres devient un acte purement administratif et le reste en partie jusqu’à ce jour.
24 Par ailleurs, la tombe d’une urne avait des formes plus simples que la tombe en terre. Le besoin d’espace est bien moindre, donc les formes des tombes deviennent plus neutres. Abandon de ces tombes monumentales, caractéristiques des cimetières de la fin du xixe siècle.
25 Dans l’ensemble, l’inhumation après crémation était le mode d’enterrement le moins coûteux.
26 Comme nous l’avons dit précédemment, la crémation était jusqu’à la première guerre mondiale le fait d’une petite minorité de la bourgeoisie éclairée. Ce n’est qu’après la communalisation des crématoriums et des diminutions du coût des enterrements par le fait des crémations, qu’elle se démocratisa durant la République de Weimar – grâce à l’instauration des caisses par les mouvements ouvriers organisés.
IV
27 Dans les années vingt, on commença à pratiquer les inhumations de cendres anonymes ce qui est très discuté aujourd’hui. Ces inhumations anonymes contribuaient à réduire encore plus, de façon radicale, les grandes cérémonies. Il n’y avait plus de lieu individuel du souvenir.
28 Enterrement anonyme signifie un enterrement prévu par la personne décédée, ou par ses proches, dans un espace communautaire, sans signe tombal individuel, sans possibilité d’entretien individuel de la tombe. Ces enterrements individuels sont comparables aux inhumations avec crémation. Les cendres sont recueillies dans une urne de petite taille, et enterrés dans un petit carré de pelouse, reconstitué après l’enterrement de l’urne.
29 Dans les villes du Nord comme Flensburg, Hamburg ou Bremen et Braunschweig, l’enterrement est purement administratif, sans la présence de la famille. On a pu voir des inhumations collectives jusqu’à 250 urnes. La position précise de chaque urne est répertoriée par l’administration du cimetière.
30 Le lieu-cimetière des cendres est généralement choisi avec une certaine recherche esthétique et comprend souvent un mémorial collectif. L’appellation de ces lieux est variable : « aménagement collectif pour les urnes », « colline d’urnes » ou, simplement « cimetière de pelouse ». On peut déposer des fleurs au niveau du mémorial ou sur les bords du lieu.
31 Il existe également des formes semi anonymes, où le nom du défunt est marqué sur le mémorial, ou sur une petite pierre tombale sur la pelouse, sans indiquer le lieu précis.
32 Les raisons concrètes de la popularité rapidement croissante des funérailles avec crémation sont le fait qu’elles sont bon marché, qu’elles ne nécessitent pas d’entretien de tombe et correspondent par ailleurs à la mentalité « évacuation des déchets », qui se manifeste également dans ce domaine. D’autres aspects sont d’ordre sociologique. Les liens familiaux distendus ne sont plus compatibles avec le maintien des caveaux de famille. Il n’y a plus de lien direct entre le mort et le souvenir ou le lieu de sépulture.
33 Dans les régions du Nord, on pratique en plus l’enterrement anonyme en immergeant les urnes dans la mer où elles finissent par se dissoudre.
34 L’enterrement anonyme est actuellement une partie de la nouvelle culture du deuil ; les « forêts d’urnes font partie de ces nouveaux cimetières. Il marque, vers la fin du xxe siècle, un nouveau point culminant. Avec la création de salles mortuaires et de crématoriums, ont été créés de nouveaux lieux fonctionnels. Et cette inhumation anonyme est plus représentée, comme l’inhumation par crémation en général, dans le Nord que dans le Sud catholique.
35 Des procédés tel que la dispersion superficielle des cendres sont interdits en Allemagne, sauf dans les lieux spécifiques (prés à répandre). A Karlsruhe a été crée, en 2003, dans l’enceinte du cimetière, un « paysage de cendres » avec réalisations artistiques.
36 Plus récemment les enterrements au contact des racines des arbres ont pris une certaine importance, créant des espaces avec des dénominations diverses telles que « forêts de la paix ». Ce concept qui vient de Suisse, comprend des aménagements de cimetières à cendres au milieu de forêts existantes.
37 Mais récemment, on est revenu, comme au cimetière de Ohlsdorf à Hamburg, à l’ancienne méthode de conservation des cendres que sont les columbariums. Pour cela, on a transformé d’anciennes chapelles en columbariums.
Bibliographie
BIBLIOGRAPHIE
Neuere Literatur
Norbert Fischer, Zwischen Technik und Trauer. Berlin, 2002.
Henning Winter, Die Architektur der Krematorien im Deutschen Reich 1878-1918. Dettelbach, 2001.
Norbert Fischer, Vom Gottesacker zum Krematorium. Eine Sozialgeschichte der Friedhöfe seit dem 18. Jahrhundert. Köln/Weimar/Wien 1996 (Böhlau).
Online Version
http://www.sub.uni-hamburg.de/disse/37/inhalt.htmlAnschrift des Verfassers
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Norbert Fischer « Passé et présent de la crémation en Allemagne », Études sur la mort 2/2007 (n° 132), p. 125-129.
URL : www.cairn.info/revue-etudes-sur-la-mort-2007-2-page-125.htm.
DOI : 10.3917/eslm.132.0125.




