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Études sur la mort

2009/2 (n° 136)


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Notre imaginaire collectif, à l’évocation du métier de sapeur-pompier, nous amène spontanément à la représentation d’un soldat du feu. Or, le sapeur-pompier contemporain, happé dans l’intimité la plus profonde de notre société actuelle, doit faire face à des problématiques nouvelles et déployer des compétences adaptées.

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Apporter des éléments de réflexions cliniques relatifs à l’exercice de cette profession nécessite de prendre en compte ces bouleversements qualitatifs de fond afin de mieux définir les contours de la réalité objective des situations d’interventions auxquelles ils sont confrontés.

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En effet, le secours à personne représente aujourd’hui en moyenne près de 65% de l’activité totale de l’ensemble des services départementaux d’incendie et de secours du territoire français. Le soldat du feu se mue alors progressivement en un « médiateur-sauveteur » en charge de répondre à de multiples situations de détresses psycho-affectives douloureuses, à la violence, à la souffrance et à la mort.

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Les enjeux de ces évolutions sont nombreux, tant sur le plan institutionnel que sur le plan humain et psychique.

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Par exemple :

  • l’institution doit fournir une approche cindynique moderne : réévaluation des protocoles d’intervention, nouvelles définitions des risques, réhabilitation des plans de prévention et de gestion des risques, etc.

    Il s’agit alors de pouvoir canaliser le « nouveau » risque réel pour en faire un risque quadrillé et contrôlé au maximum.

  • les coûts psychiques au quotidien s’intensifient.

    L’humanisation des interventions, prenant le pas sur la technicité, exige du professionnel une mobilisation différente de ses ressources adaptatives, une implication émotionnelle plus importante et l’expose significativement à des mouvements identificatoires et projectifs complexes.

Ces réaménagements opérationnels peuvent générer une importante crise identitaire : la représentation du métier ne correspond pas à la réalité de terrain (désillusion), l’idéalisation de la fonction se heurte à une perte de sens pour les sapeurs-pompiers plus expérimentés (fatigue généralisée, défaut de reconnaissance de la population, dangerosité croissante, sentiment d’inutilité, épuisement de la vocation, altération de la qualité relationnelle entre collègues, etc.)

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Le sapeur-pompier se découvre, se construit, se structure professionnellement et personnellement au fil des années selon un processus unique, dynamique et systémique.

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Dans l’engagement direct de porter secours à autrui, le sapeur-pompier prend l’engagement indirect, plus ou moins consciemment, d’assurer sa propre survie physique et psychique ainsi que celle de ses collègues.

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Pour témoin, la devise, qui figure encore dans les couloirs ou salles de réfectoire de nombreux centres d’incendie et de secours : « sauver ou périr ».

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Chaque intervention est une expérience singulière tant dans la rencontre avec l’évènement, dans le déploiement d’un savoir faire, que dans la mise à l’épreuve des capacités adaptatives et des ressources individuelles et collectives.

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L’adrénaline est alors décrite comme un allié fort par les sapeurs-pompiers dans la réponse apportée à la question de la gestion de l’imprévisibilité des interventions et du maintien motivationnel.

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Néanmoins, au plus le vécu de la sensation physiologique devient vertigineux au plus la prise de risque est importante ; elle peut être à l’origine d’une dé-focalisation attentionnelle et d’une démobilisation des compétences. C’est pourquoi, solide de sa maturité, le sapeur-pompier apprend à analyser, mesurer, évaluer, répondre et prendre les risques justes nécessaires. Il s’attache de surcroît à partager son expérience avec de jeunes collègues moins expérimentés ; c’est ce que l’on appelle le tutorat et la transmission professionnelle.

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La formation pluridisciplinaire initiale, les facteurs motivationnels et l’engagement volontaire des individus dans l’exercice de ce métier constituent des facteurs de protection psychique importants. Or, les expositions prolongées à la souffrance, à la violence, et à la mort peuvent se révéler être véritablement fragilisantes et génératrices de séquelles psycho-émotionnelles.

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L’histoire de chaque professionnel retrace un parcours de confrontations au potentiel traumatogène certain. Les sentiments d’injustice, d’horreur, d’impuissance ou d’inachevé, en interaction direct avec la disponibilité psychique et physique et le déroulement opérationnel de l’intervention, alimentent ces intrusions bouleversantes des scènes dont ils sont les témoins et acteurs.

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La reconstruction est souvent possible mais le chemin pour y parvenir peut être long et douloureux. Les debriefings entre collègues, la valorisation hiérarchique, l’entourage familial, la reconnaissance par les victimes, en d’autres termes le soutien psycho-social, sont autant d’éléments de renforcement positif qui encouragent l’inscription de ces situations dans une chaîne signifiante.

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Néanmoins, à long terme, l’accumulation de ces cicatrices, plus ou moins visibles, laissent une trace indélébile modifiant en profondeur la personnalité du sujet, le regard porté sur le monde et la philosophie de la vie régulant les comportements au quotidien de la sphère privée et professionnelle.

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L’équilibre et le bien être psychologique des sapeurs-pompiers constituent aujourd’hui des paramètres fondamentaux dans le fonctionnement institutionnel et opérationnel. Actuellement, la santé mentale s’inclue beaucoup plus légitimement dans les réflexions managériales.

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Les collaborations psychologues / sapeurs-pompiers se départementalisent et concourent à la création et au développement d’Unités de Secours Psychologique (USP).

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L’Unité du Service Départementale d’Incendie et de Secours du département 59 a été fondée en 1990. Missionnée dans un premier temps pour intervenir en renfort des équipes de sapeurs-pompiers dans le soutien des victimes civiles, elle s’est spécialisée peu à peu dans l’accompagnement psychologique des professionnels en réponse à une demande interne et pour composer efficacement avec la création des cellules d’urgences médico-psychologiques (CUMP, SAMU).

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Cette équipe comporte actuellement cinq psychologues, formés à la psychologie d’urgence et à la clinique du traumatisme psychique.

L’activité se polarise autour de trois axes principaux :

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  • le soutien psychologique aux retours d’interventions difficiles émotionnellement

  • la prise en charge des impliqués uniquement dans les situations de grande ampleur (plan rouge, coordination avec la CUMP)

  • la formation portant sur des modules tels que le stress, la compréhension des comportements anormaux, l’évaluation des risques de décompensation, la canalisation des émotions difficiles, la communication, le traumatisme psychique, etc.

L’Unité est rattachée au service de santé du département, composé d’infirmiers, de médecins et d’assistantes sociales. La qualité des relations est primordiale pour assurer une prise en charge globale et cohérente.

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Afin de répondre efficacement aux demandes et besoins et d’assurer la plus grande disponibilité possible, l’Unité a adapté son fonctionnement à celui de l’institution en tentant de préserver ses valeurs déontologiques et éthiques (valorisation du secret professionnel, respect de la confidentialité, aucune implication de l’Unité ni dans l’expertise ni dans le recrutement, ni dans les évaluations concernant l’aptitude ou l’inaptitude).

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Un binôme de psychologues est d’astreintes téléphoniques 24h/24 et 7j/7 pour toutes les situations ayant un impact psychologique majeur sur les professionnels : interventions concernant des enfants, situations impliquant un grand nombre de victimes, sapeurs-pompiers impliqués personnellement ou personnes proches, suicides de sapeurs-pompiers, agressions ou accidents…L’USP peut être déclenchée à titre préventif dans le cadre d’une accumulation d’interventions difficiles.

La mobilisation du binôme peut se réaliser en deux temps :

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En phase immédiate

  • sur les lieux d’intervention

    • lorsqu’un plan rouge est défini pour la prise en charge des impliqués et des sapeurs-pompiers

    • hors situation de plan rouge pour les sapeurs-pompiers uniquement

  • dans le centre de secours concerné au retour des équipes

En phase post-immédiate, 48 heures (ou plus) après un évènement potentiellement traumatique

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  • dans le centre de secours concerné auprès des équipes impliquées

Le soutien se réalise de manière collective et/ou individuelle sur la base du volontariat.

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Limités à trois prises en charge pour une même équipe impactée, le rôle des psychologues de l’USP consiste également dans la mise en lien avec des professionnels de santé mentale du secteur privé pour assurer un suivi thérapeutique complet.

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En 2008, l’USP 59 a comptabilisé 40 sollicitations. Ce chiffre est en relative augmentation chaque année vraisemblablement pour plusieurs raisons : la libéralisation du soutien psychologique et la diminution des préjugés, le soutien hiérarchique, une plus grande communication en interne (articles dans la revue du SDIS), un lien de confiance qui s’est renforcé avec le temps, une meilleure alliance avec le service de santé, une présence plus accrue lors des formations initiales et des manifestations collectives (manœuvres, cérémonies).

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Les expériences émotionnelles douloureuses apparaissent moins comme des signes de vulnérabilité et de fragilité aux yeux des équipes et la notion de responsabilisation par rapport à soi, aux collègues et à la population civile prévaut dans le discours institutionnel et individuel.

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Les anciennes générations partagent régulièrement leur regret de notre arrivée tardive et les nouvelles se montrent plus curieuses et exigeantes par rapport aux bénéfices à court terme de notre présence.

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Qualitativement, les demandes cliniques s’articulent principalement autour de trois problématiques : l’épuisement professionnel, la névrose de stress post-traumatique et le deuil.

L’assimilation de l’USP comme une spécialité de l’institution participe à la reconnaissance des psychologues en tant que collègues sapeurs-pompiers à part entière intensifiant alors le partage expérientiel.

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Chaque situation d’accompagnement se distingue par la singularité de l’évènement, l’intensité du choc subi par les équipes d’intervention, la dynamique interpersonnelle et les conséquences sur le fonctionnement de la caserne nous amenant régulièrement à réadapter nos modalités de soutien.

En 2007, un sapeur-pompier décède tragiquement dans l’extinction d’un incendie. Mobilisée en urgence, l’USP doit faire face à l’extrême détresse émotionnelle du commandement et des équipes. Sur le terrain, nos fonctions et missions se sont nécessairement multipliées :

  • Fonction de médiateur entre la hiérarchie et les équipes (diffusion d’informations relative à l’autopsie, au déroulement de l’enquête…)

  • Fonction de régulation du partage émotionnel

  • Fonction de prévention des risques de décompensation

  • Déplacement au domicile du sapeur-pompier rescapé

  • Déplacement au funérarium pour voir le corps afin de mieux accompagner les équipes (les préparer, les rassurer par rapport à l’état du corps)

  • Accompagnement des équipes au funérarium pour le recueillement

  • Permanence et disponibilité pendant 4 jours sur site

  • Proposition de rédaction de carnets souvenirs pour les enfants du sapeur-pompier décédé comportant les témoignages de ses collègues

  • Rencontre avec la veuve à son domicile

  • Liaison permanente avec les équipes du service de santé

  • Soutien lors de l’organisation des obsèques

  • Présence aux obsèques

  • Permanence assurée à + 1 semaine

  • Présence à la cérémonie de commémoration 1 an plus tard

Les liens crées ont renforcé la dimension communautaire du travail de deuil et le choix d’immersion de l’USP auprès de ces sapeurs-pompiers a été indispensable pour l’alliance thérapeutique en dépit du coût psychique et physique. Elle nous a enseigné l’humilité et nous a fait prendre conscience de l’inconcevabilité de la définition de protocoles rigides de soutien psychologique en faveur de la valorisation de l’authenticité et de l’humanité de la relation à l’autre.

Résumé

Français

Les confrontations à la violence, à la souffrance et à la mort s’inscrivent dans la réalité professionnelle presque quotidienne des sapeurs-pompiers. Chaque intervention est une expérience singulière tant dans la rencontre avec l’évènement, dans le déploiement d’un savoir faire, que dans la mise à l’épreuve des capacités adaptatives individuelles et collectives.
Dans l’engagement direct de porter secours à autrui, le sapeur-pompier prend l’engagement indirect d’assurer sa propre survie physique et psychique : « sauver ou périr ». Préserver son équilibre psychique relève en amont d’une élaboration préventive relative aux risques d’expositions prolongées à ces situations au potentiel traumatogène certain et à l’intrusion douloureuse et bouleversante des scènes dont ils sont les témoins.

Mots-clés

  • sapeur-pompier
  • cindynique
  • gestion de stress
  • mort
  • traumatisme psychique

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