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Études sur la mort

2011/2 (n° 140)


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Contrairement aux idées reçues, les cérémonies civiles ne sont ni une invention du xxie siècle, ni même du xxe siècle. En effet, si l’enterrement confessionnel a toujours prévalu en France depuis le haut Moyen-âge, les libres penseurs, philosophes et francs-maçons se distinguaient dès le xviiie siècle par leur reniement des valeurs traditionnelles et leur volonté d’inscrire leur différence jusqu’à la tombe. D’autres encore ne bénéficiaient pas du « secours » de l’Église qui les poursuivait de leur condamnation jusque dans l’au-delà : parmi eux bien sûr, les prostituées mais aussi les comédiens, les suicidés, etc.

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Ce fut donc la révolution qui, fidèle à ses principes d’égalité, souhaita que tous les citoyens français disposent des mêmes droits, y compris dans la mort. La république alla même plus loin, en établissant un culte des grands hommes, pour élever l’esprit des masses et valoriser le génie français. Ainsi, le Père Lachaise présente-t-il maintes illustrations de ce phénomène, avec des cénotaphes grandiloquents, affirmant un culte inspiré de l’antiquité. Cette volonté d’ériger en figures emblématiques des héros populaires susceptibles d’inspirer les sentiments les plus nobles connut certainement son apothéose avec les funérailles nationales de Victor Hugo, en 1885. De l’Arc de Triomphe au Panthéon, un million de personnes, et tout autant de fleurs, suivent le corbillard des pauvres voulu par le poète. Plus de vingt discours permettent à la foule de défiler, pendant quatre heures, devant le cercueil avant que celui-ci rejoigne la dernière demeure de ceux qui ont honoré la France. Si la tradition perdure aujourd’hui, « Aux grands hommes la patrie reconnaissante », une distinction reste le fait de quelques très rares et insignes personnalités. Pour le commun des mortels, qui ne saurait être encensé par de belles plumes et par l’hommage d’une communauté, la principale question de la cérémonie dite « civile » est celle du sens et du contenu.

La laïcisation des obsèques, une évolution inéluctable plus qu’une révolution

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En effet, ceux qui n’ont pas ou plus d’attache religieuse représentent déjà une famille sur quatre actuellement et un sondage réalisé en août 2010 révèle que, désormais, 45 % des Français souhaiteraient pour eux-mêmes une cérémonie civile [1][1] Sondage réalisé par l’IFOP pour OGF en août 2010.. De fait, alors qu’il y a encore vingt ans, ce que l’on qualifiait d’obsèques « civiles » était limité à sa plus simple expression, on observe aujourd’hui, non seulement un développement des obsèques de ce type, mais une forte demande de personnalisation de la part des familles. Elles ne veulent plus se laisser dicter ce qu’elles ont à faire, souhaitent être actrices et ne se sentent plus obligées de soutenir les obsèques par un rituel religieux qui serait pour elles vide de sens.

Tous les croyants plébiscitent les cérémonies confessionnelles

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Bien évidemment, le choix pour soi-même d’une cérémonie civile est avant tout le fait des non-croyants : désormais, 95 % d’entre eux affirment leur choix jusqu’au bout. En matière de différence entre les confessions, ce sont les musulmans qui sont les plus attachés (100 %) aux funérailles confessionnelles, suivis de près par les catholiques pratiquants (99 %). Les protestants sont quant à eux moins attachés au caractère religieux de la cérémonie (64 %).

Les croyants pensent plus que les autres à leur cérémonie d’obsèques

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Il faut également noter que 100 % des catholiques pratiquants et 68 % des croyants des autres religions que celle du Livre souhaiteraient de l’aide afin de préparer la cérémonie d’obsèques. Ceci s’explique par le fait que les croyants, quelle que soit leur religion, pensent davantage que les autres au contenu de leurs propres obsèques. Ainsi, 43 % des musulmans, 40 % des protestants et 39 % des catholiques pratiquants ont déjà réfléchi au contenu de la cérémonie de leurs propres obsèques, alors que la moyenne se situe à 24 %.

La cérémonie civile, avant tout une quête de sens

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Avec le développement sans cesse croissant des cérémonies civiles pour les obsèques, la nécessité de développer l’accompagnement est devenue impérieuse. Souvent sans expérience et sans repère, les familles attendent de plus en plus d’aide des professionnels du funéraire, non seulement dans le domaine matériel mais également en matière de contenu des cérémonies. D’autant que, tous les professionnels des services funéraires le savent, des obsèques durant lesquelles les proches ont eu la possibilité d’exprimer leurs sentiments sont une source d’apaisement et permettent d’entamer le parcours du deuil dans des conditions plus favorables. En rendant à l’être cher que l’on a perdu un hommage qui lui ressemble, on l’accompagne jusqu’au bout du chemin.

Davantage de cérémonies civiles en cas de crémation

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Par ailleurs, la proportion des cérémonies civiles est plus importante lorsque la crémation est retenue comme mode de sépulture. Il n’en demeure pas moins que, pour 72 % des Français, il est important que la crémation soit accompagnée par une cérémonie, qu’elle soit religieuse ou civile. Ainsi, le développement exponentiel de la crémation, qui totalise en 2009 près de 30 % des obsèques, ne contredit pas l’importance de l’hommage. Après des décennies de privatisation des obsèques et de supputations concernant la fin des cérémonies, les nouveaux développements montrent qu’au contraire, les familles sont en attente de nouvelles formes d’hommage mais aspirent toujours à un contenu, si nouveau et si différent soit-il.

De nouvelles possibilités pour le lieu de cérémonie

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Pendant la préparation des obsèques, la famille et l’opérateur funéraire déterminent avant tout un lieu. Ceux-ci peuvent désormais s’inscrire en dehors des circuits historiques. On citera bien sûr les salles omni-cultes ou les salles de cérémonies, très présentes dans les funérariums et obligatoires dans les crématoriums. Ainsi il apparaît que les Français font désormais des choix différents, tels que le crématorium, le domicile, le funérarium, qui talonnent le lieu de culte.

Le lieu de la cérémonie, un choix très varié selon la religion

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Ils ne sont d’ailleurs plus que 38 %* à désigner le lieu de culte comme meilleur endroit pour la cérémonie, le crématorium s’installant en force (28 %), avant le domicile (14 %). Cependant, de fortes diversités apparaissent selon les religions. Ainsi, les catholiques pratiquants sont, de très loin, les croyants les plus attachés au lieu de culte pour les cérémonies d’obsèques (90 % contre 38 % en moyenne). Les catholiques non pratiquants, comme les protestants, favorisent eux aussi, dans une moindre mesure, le lieu de culte (49 % pour les deux catégories). En ce qui concerne les musulmans, ils surreprésentent notablement le choix du domicile (56 % contre 14 % en moyenne). Les pratiquants des autres religions que celles du Livre sont surreprésentés dans le choix d’un « autre » lieu (23 % contre 9 % en moyenne). Enfin, les non croyants choisissent plus volontiers le crématorium (44 % contre 28 % en moyenne), le domicile (21 %) ou le funérarium (14 %).

Le drame collectif, occasion de cérémonies civiles à dimension sociétale

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Parfois, et surtout en cas de drame collectif, le lieu de l’hommage est choisi en fonction de ses dimensions symboliques et pratiques. On pensera ainsi à la municipalité de Nanterre, frappée par un tueur en plein conseil municipal et qui rend hommage aux siens dans un stade. De même, le drame de L’Haÿ-les-Roses au cours duquel périrent 18 personnes à la suite d’un feu mis intentionnellement aux boîtes aux lettres d’un immeuble a donné lieu à une cérémonie multiconfessionnelle organisée dans le gymnase de la ville, où 3 000 personnes se sont rassemblées. La dimension symbolique était ici d’autant plus forte qu’aucun corps n’était présent. Ce lieu collectif, auquel on avait pris soin d’ôter tout aspect festif, a permis de libérer les émotions.

Bâtir et conduire une cérémonie, un enjeu majeur pour les professionnels

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L’opérateur funéraire donne généralement un canevas, un schéma, et la famille compose autour sa partition, parfois en partant d’une feuille blanche si elle le souhaite. Loin des contraintes rassurantes des rituels séculaires, toutes les innovations sont permises, pour peu qu’elles revêtent un sens pour les participants. On peut par exemple inviter les familles à noter ce que le défunt aimait, n’aimait pas, son caractère, des anecdotes, les envies des proches… On a souvent assez de matière ensuite pour construire l’hommage personnalisé. Cependant, une question majeure d’organisation se pose généralement : la présidence de la cérémonie. A qui s’adresser pour conduire les obsèques ? Faire le choix d’un membre de la famille peut s’avérer périlleux pour le bon déroulement de la cérémonie. En effet, il convient non seulement d’aimer parler en public et de posséder autorité naturelle et prestance, mais également et surtout, il ne faut pas être touché par le décès au point de ne pas être en mesure de contenir ses émotions. Souvent donc, les services funéraires sont sollicités pour cette mission. Il serait pourtant intéressant de montrer combien ce rôle est différent de l’ordonnancement d’une cérémonie.

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Le maître de cérémonie est bien sûr là pour guider, expliquer, séquencer et diriger le convoi. Mais le président d’une cérémonie va au-delà de ce rôle, en guidant l’assistance et en participant lui-même aux gestes d’hommage.

Diversité des contenus et des gestes d’hommage

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Quelques temps forts de la cérémonie seront souvent présents comme l’accueil, l’évocation du défunt, l’hommage, les références de la famille et des amis, le geste de séparation et le temps de mémoire. Ces étapes, ponctuées de musiques, choisies en fonction des gouts du défunt ou en hommage à celui-ci, de textes écrits ou choisis pour l’occasion, peuvent être encore renforcées par la présence d’objets, symboles de la personnalité du défunt et des liens qui l’unissaient aux participants. Les fleurs, disposées avant la cérémonie ou placées par chaque participant, les dessins des enfants, les offrandes de jouets accompagnent aussi le défunt. La lumière est également très présente. Avec les bougies, la fragilité de la vie et la flamme de l’amour se transmettent de mains en mains. La participation libre des enfants peut donner lieu à des moments de spontanéité et de joie apaisants. Par ailleurs, les nouveaux moyens technologiques font également évoluer le contenu des cérémonies : diffusions de films, de montages photographiques, enregistrements de la voix du défunt, tous ces éléments concourent à l’émotion et à la consistance des hommages. Ainsi, des plus traditionnels, des plus codifiés aux plus innovants, les gestes d’hommage au cours des cérémonies civiles peuvent rendre ces instants à la fois uniques, mémorables et inscrits dans la volonté intensément humaine du dernier adieu.

Apporter du sens, la mission des professionnels

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Face à cette profonde mutation dans le domaine des funérailles, face à cette tendance désormais irréversible, le rôle des professionnels des services funéraires se trouve irrémédiablement changé. Auparavant pourvoyeurs de produits et de services, ils sont aujourd’hui conscients que leur mission, sauf à être dévolue à d’autres, doit désormais intégrer pleinement la question du rituel. Il leur advient donc une nouvelle responsabilité, sociale et sociétale, celle de construire et de proposer des hommages ritualisés selon les sensibilités de chacun. Tout en respectant les besoins des familles, ils ne peuvent s’arroger la mission des représentants des cultes mais ne peuvent exclure la dimension spirituelle des cérémonies qu’ils proposent. Les hommages civils ne peuvent se résumer à une évocation de la vie du défunt et des sentiments de ses proches, en négligeant toute dimension transcendante, lorsque la famille en éprouve le besoin. En effet, la quête du sens de la vie, la métaphysique et le besoin fondamental de trouver un sens aux drames de l’existence est une pulsion irrépressible qui distingue l’homme de l’animal et permet de se projeter dans l’avenir. Ainsi, entre coquilles rituelles et véritables propositions de fond, les professionnels du funéraire se positionnent actuellement, selon la conception de leur mission qui les guide au quotidien.

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À l’aube du xxie siècle, si la mort n’a pas changé, si elle est toujours l’inéluctable point commun de l’humanité, son traitement par la société, son vécu par les proches et son accompagnement par les professionnels ont largement évolué. Cachée pendant des décennies, privatisée, niée, la mort reparaît depuis quelques années en tant que moment symbolique dans l’existence familiale et sociale. À nouveau vécue comme une période de retrouvailles et de partage nécessaire, la mort revit en quelque sorte et libère ainsi ceux qui restent, en s’occupant dignement de ceux qui partent.

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En quête de sens, le Français souhaitent aujourd’hui des cérémonies civiles mais avec une dimension spirituelle, simples mais aussi très investies et très préparées, pleine d’émotion mais aussi d’espoir. Face à toutes ces exigences parfois apparemment contradictoires, les professionnels des services funéraires travaillent, encore une fois dans l’ombre, pour apporter des réponses à des besoins tout aussi nouveaux qu’immémoriaux : rendre digne, plein d’émotion, de sens, de dignité, d’amour et de spiritualité l’ultime hommage.

Notes

[1]

Sondage réalisé par l’IFOP pour OGF en août 2010.

Plan de l'article

  1. La laïcisation des obsèques, une évolution inéluctable plus qu’une révolution
  2. Tous les croyants plébiscitent les cérémonies confessionnelles
  3. Les croyants pensent plus que les autres à leur cérémonie d’obsèques
  4. La cérémonie civile, avant tout une quête de sens
  5. Davantage de cérémonies civiles en cas de crémation
  6. De nouvelles possibilités pour le lieu de cérémonie
  7. Le lieu de la cérémonie, un choix très varié selon la religion
  8. Le drame collectif, occasion de cérémonies civiles à dimension sociétale
  9. Bâtir et conduire une cérémonie, un enjeu majeur pour les professionnels
  10. Diversité des contenus et des gestes d’hommage
  11. Apporter du sens, la mission des professionnels

Pour citer cet article

Ruellan Jean, « Les cérémonies " civiles " en développement et en quête de sens », Études sur la mort, 2/2011 (n° 140), p. 55-61.

URL : http://www.cairn.info/revue-etudes-sur-la-mort-2011-2-page-55.htm
DOI : 10.3917/eslm.140.0055


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