Figures de la psychanalyse
érès

I.S.B.N.2-86586-976-8
240 pages

p. 127 à 137
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Des noms du père

no5 2001/2

2001 Figures de la Psychanalyse Des noms du père

Homme/père  [1]

Alain Vanier
Le titre et le thème de cette communication ont été donnés par les amis qui organisent ces journées. Je dois le dire d’emblée, je ne suis pas mieux préparé qu’un autre à les traiter. J’ai d’ailleurs pas mal résisté à m’y engager et je proposerai seulement quelques éléments fragmentaires pour un travail à poursuivre. Donc, qu’est-ce qu’un père ? Cette question parcourt toute l’œuvre de Freud, mais aussi toute la psychanalyse, parfois dans son oubli même, jusqu’à Lacan. Est-elle devenue périmée ? Qu’est-ce qu’un homme ? Bien que différente, cette question-ci reste articulée à la précédente. On entend dire qu’il n’y en a plus de vrais. Plainte infinie : qu’elle fasse sourire ne la tarit pas. De quel homme parle-t-on quand on en déplore la disparition ? Cet « aujourd’hui » qui figure dans le titre de ces journées nous conduit à nous demander, devant la défaillance des pères tels qu’on les aimait, ou la disparition des hommes, si les psychanalystes doivent se faire les prosélytes du père, ou les nouveaux démiurges d’une figure du masculin propre à assurer la satisfaction réclamée. Ou bien le monde contemporain ne renvoie-t-il pas à la psychanalyse sa question, et l’enjeu n’est-il pas qu’elle ne cesse pas encore de s’en emparer – le mouvement de l’œuvre de Lacan est sur ce point particulièrement exemplaire – plutôt que de la fermer pour en faire le pilier de ce qu’elle proposerait comme nouvelle sagesse, nouvel ordre, nouvelle mesure ?
Il y a quelques années, à l’invitation de Claude Boukobza [2] j’avais fait un exposé sur la fonction paternelle qui se terminait par le texte d’un petit Lied de Manuel Rosenthal [3] éclairant les joies de la vie de famille. Je voudrais repartir de là :
« L’adjectif qualificatif est un mot qui nous fait connaître un défaut, une qualité, une façon d’être ou d’avoir été.
Exemple : Ma tante est dingo.
Mon oncle est timbré.
Mon frère est marteau.
Tout le monde est cinglé.
Mais la conduite de ma mère ne se qualifie guère.
Et la manière d’être de papa ne se qualifie pas. »
Or, la psychanalyse n’a pas cessé de qualifier le père. Père séducteur, père œdipien, père menaçant, père de la horde, père mort, père fondateur des religions, père symbolique, père réel, père imaginaire, père privateur, père idéal, père humilié, père carent, etc. D’un autre côté, il y aurait le Père, absolu, originaire, inqualifiable, à la limite de la nomination, signifiant imprononçable, mais aussi un père peu à peu réduit par Lacan, au cours de son enseignement, à sa fonction.
La confusion reste néanmoins constante, et je vous propose de nous promener en elle, car elle n’est pas fortuite. Ce père sans qualités, réduit à sa fonction, ne peut pourtant s’appréhender qu’imaginarisé. D’un côté, une instance situable seulement hors de l’histoire, et de l’autre une série qualifiée, saisissable par un bout, un signifiant qui lui donne une place dans l’histoire du sujet. Ce rejeton de l’inqualifiable, ce quelque chose dont la qualification marque à chaque fois la limite, en dessinant la fonction : le père sert à quelque chose, père que l’on sert ou père dont on se sert. On pourrait dire qu’il n’y a pas de père, car le père ne fait qu’ex-sister. Dans la cure, nous n’avons à faire qu’à des fils, « l’homme n’est qu’un petit garçon ». Des fils aux prises avec la question du père, le leur ou celui qu’ils sont amenés à incarner quand ils accèdent à la paternité ; père devenu, aujourd’hui, immanquablement une question. Etre homme, c’est se situer par rapport à et, d’abord par rapport à une femme, rapport indexé à la place du père, qui le fonde et l’articule. « Homme/père » ou « père/homme » : c’est un débat joycien. Un père peut-il être père sans descendance, sans fils ? Qu’est-ce qui alors est premier du père ou du fils ?
Sur un certain plan, le père est hors de l’histoire, sur un autre « les pères aussi ont une histoire » [4], qui éclaire la crise actuelle de cette place. On souligne souvent « le déclin social de l’imago paternelle », formulé par Lacan dans son texte de 1938 [5]. Mais il faut constater que cet affaiblissement est ancien. Entre le pater familias romain qui décidait de façon absolue de sa paternité, assujettissant totalement son fils tant qu’il était vivant, et le père moderne, il y a un monde. Il n’y avait parfois pour ces fils romains pas d’autre solution que de tuer leur père. C’est pourquoi les parricides n’étaient pas rares à Rome. L’avènement de la chrétienté a participé à cet affaiblissement d’une façon paradoxale. Le père de la réalité a perdu quelque chose en partant au ciel, en se séparant du monde des vivants. Il s’agit d’un affaiblissement du père au profit d’une certaine constitution sociale dont on peut dire qu’elle a eu du succès, au profit d’un groupe, l’Eglise. Ce père est amour et les fidèles, les fils, doivent l’aimer car il les aime tous. Cette mise en question de la position du père s’est incarnée dans un débat qui a déchiré toute la chrétienté des premiers siècles. La querelle du filioque a clivé durablement le monde chrétien [6]. Dans la Trinité, faut-il concevoir le fils engendré par le père ou le père et le fils confondus dans une nature commune ? Faut-il séparer père et fils, ou au contraire les unifier ? D’où procède l’esprit ? Du père et du fils ou du père seul ? Pour Augustin, le père et le fils sont l’unique principe de l’esprit, néanmoins le père est un principe ne procédant pas d’un principe, au contraire du fils. La présence du filioque dans le credo met alors en cause la « monarchie du père »; pour l’Orient l’esprit « procède du Père », pour l’Occident « du Père et du Fils ». Si le père partage avec le fils le principe originaire, comment peut-on alors les distinguer ? Cette divergence s’incarne aussi dans une querelle de langues, entre le latin et le grec. Cette question n’est d’ailleurs pas obsolète. Quelqu’un comme Camus a isolé dans les Démons [7] de Dostoïevski la figure de Kirilov qui forme le projet d’un « suicide logique », déjà évoqué par Dostoïevski dans le Journal d’un écrivain [8]. En se tuant, il deviendra Dieu : « Si Dieu n’existe pas, Kirilov est dieu. Si Dieu n’existe pas, Kirilov doit se tuer. Kirilov doit donc se tuer pour être dieu. » Camus interprète en référence à ses propositions propres cette figure singulière qui le retient : « Kirilov en effet imagine un moment que Jésus mourant ne s’est pas retrouvé au paradis. Il a connu alors que sa torture avait été inutile. (…) En ce sens seulement, Jésus incarne bien tout le drame humain. » On pourrait suivre et mettre en perspective ce qu’ouvrent ces questions dans toute l’histoire du christianisme, ainsi le problème de la consubstantialité. Elles apparaissent aussi dans la peinture, par exemple dans L’agneau mystique des frères Van Eyck : le débat persiste encore parmi les historiens d’art pour savoir si c’est Dieu le père ou si c’est le Christ qui est représenté. On pourrait même soutenir que c’est parce qu’il contenait un principe d’affaiblissement du pouvoir du père de famille que le monothéisme a eu un tel succès, ce monothéisme trinitaire à ce point extensif. Ce déploiement, ce dépliement des figures du père est aussi l’une des conditions d’émergence de la science moderne.
Il y a donc des figures culturelles du père. Il y a lieu de ne pas négliger d’interroger ces figures que la psychanalyse a dégagées. Par un singulier mouvement, les psychanalystes se sont mis en position de traiter l’idéologie en oubliant qu’ils en font partie, que c’est de là qu’ils partent. Lacan dit-il autre chose quand il affirme : « …je pars d’un fil, idéologique je n’ai pas le choix, celui dont se tisse l’expérience instituée par Freud. Au nom de quoi, si ce fil provient de la trame la mieux mise à l’épreuve de faire tenir ensemble les idéologies d’un temps qui est le mien, le rejetterais-je ? Au nom de la jouissance ? Mais justement, c’est le propre de mon fil de s’en tirer : c’est même le principe du discours psychanalytique, tel que, lui-même, il s’articule.
Ce que je dis vaut la place où je mets le discours dont l’analyse se prévaut, parmi les autres à se partager l’expérience de ce temps. [9] » Car la psychanalyse est un incessant travail de dégagement de ces scories, de ces modes circonstanciels, historiques et idéologiques, à partir desquels elle s’articule. L’œuvre, l’enseignement d’un analyste est toujours aussi à lire suivant ce principe. Mais, d’exister, l’expérience analytique peut être le lieu d’une lecture possible des liens sociaux puisque, c’est le pari de Lacan, elle permet l’écriture des discours parmi lesquels elle s’inscrit.
Comment le garçon devient-il un homme ? La psychanalyse nous dit que c’est avant tout via la menace de castration. Celle-ci, effective ou non, conduit à renoncer à une certaine jouissance, celle de l’inceste. Mais c’est aussi l’interdit qui fonde l’inceste et cet originaire problématique. Ce renoncement est l’effet de cette menace, mais il est aussi, rappelle Freud, celui de l’impuissance physique où son organe met l’enfant de ne pouvoir lui procurer la jouissance. La menace de castration a-t-elle toujours la même portée ? Au regard de ce qui est une mutation de l’idéologie, assiste-t-on à l’installation d’une nouvelle organisation discursive qui prend, cette fois-ci, à rebours la question du père ? Faut-il voir dans la montée de cette position du sujet en impuissance, sans rapport à l’impossible, dans l’attente d’une jouissance spoliée, la nouvelle figure d’un moment charnière ? Pourtant le père n’est pas qu’un rival. Mais ce que Freud articule est aussi ce devant quoi il recule, c’est pourquoi Lacan pourra lui faire le reproche d’avoir voulu sauver le père. Il lui fera aussi celui de sa « touthommie », proposant un recours aux « impasses de la logique » avec le « pastout » des formules de la sexuation, rectifiant « la norme mâle » de façon conséquente avec l’accent mis sur le réel à partir de ce temps de son enseignement [10].
À quoi sert un père ? Winnicott, à qui l’on fait couramment le reproche d’avoir négligé la place du père, et que l’on invoque pour donner appui à une conception de cette fonction comme contingente, donne plusieurs indications sur ce point. Premièrement le père peut être une mère de substitution. Tous les soins donnés à un enfant en deçà de deux ans, sont dans le registre maternel et cette fonction, il n’a pas à se priver de l’occuper. Mais, plus spécifiquement, il sert aussi à soutenir la mère et l’enfant, à protéger cette relation et à appuyer l’autorité de la mère, il est « l’être humain qui représente la loi et l’ordre que la mère implante dans la vie de l’enfant. » D’autre part, le père doit garder « un œil sur l’appétit, la voracité de la mère pour le bébé [11] », ce qui rejoint l’image du crocodile, proposée par Lacan, avec la fonction du bâton dans la gueule ouverte de l’animal. Il est aussi celui, précise Winnicott, qui assure à la mère des relations sexuelles satisfaisantes, en d’autres termes celui qui s’occupe de son désir, afin qu’un nom soit donné à sa jouissance. C’est « grâce au Nom-du-Père que l’homme ne reste pas attaché au service sexuel de la mère » écrit Lacan [12]. Le père est celui qui donne, ou incarne, ou symbolise ce qui fonctionnera comme limite à la jouissance, et cette limitation dénature celle-ci. Le père sert aussi de blue-print, de calque, de plan de travail [13]. Lorsque la question de l’unité se pose, le père est indispensable pour ce qu’il appelle la propre intégration du sujet. Il a à se poser en tiers.
Ces figures du père, Winnicott les dégage, en particulier, dans un commentaire qu’il fait de l’ultime texte de Freud sur Moïse. Pour Freud, le père ne s’attrape que dans le mythe, forme de la vérité comme structure de fiction, mais pas seulement : le père est une fonction qui se réfère au réel sans être « le vrai du réel », un réel qui « peut être mythique », le seul cas où « le réel est plus fort que le vrai [14]. » Cette inscription ou cette articulation du père dans le mythe, ce qui ne le situe pas comme transcendantal, rend évidemment difficile de réduire cette question à l’enjeu d’un débat démocratique où pourrait être réglé consensuellement ce statut. La culture est-elle le produit de la volonté ? D’autant que la démocratie s’est appuyée pour organiser la fraternité sur le rituel d’une répétition théâtralisée du meurtre du père.
Quelqu’un me faisait remarquer à quel point, dans sa pratique de la psychanalyse avec les enfants, apparaissait avec une extrême fréquence, aujourd’hui plus qu’il y a peu, un appel au père. Ainsi, le petit Hans était d’avant-garde. Comment l’analyste traitera-t-il la question du père idéal ? Car le corollaire de cet affaiblissement de la figure du père est la montée parfois terrifiante ou caricaturale de figures de pères idéaux. Il n’est pas nouveau de dire que la religion a été une forme de solution au problème de la névrose et que son affaiblissement ou le remaniement de sa place dans la culture – sa particularisation – nous permet une nouvelle appréhension de celle-ci. Winnicott remarquait que l’adolescence, jusqu’ici suffisamment bien traitée socialement par les guerres qui impliquaient chaque génération nouvelle, était devenue un problème social dès que cette solution n’était plus applicable du fait de la guerre froide. De même, la psychanalyse, selon Lacan, a pris aujourd’hui la place de la névrose, et le pivot de ce changement est la modification – et non la disparition – du religieux et de son lien au père et à son image.
Car Dieu vient du père imaginaire. Qu’en est-il aujourd’hui ? Qu’une forme de l’idéal ait défailli, ne signifie pas pour autant la fin des idéaux, c’est pourquoi il convient de nuancer la notion de postmodernité. Ces idéaux se sont pluralisés, ils organisent les regroupements communautaires, car notre société produit de multiples mythes. Le discours de la science y pourvoit à l’envi ou les provoque en retour. Ils ne répondent pas à ceux de nos générations, ils ont pris une autre forme, et que nous en soyons nostalgiques peut se comprendre. Il convient néanmoins de ne pas les méconnaître, car ils sont, pour ceux qui travaillent avec les adolescents, voire les enfants, proliférants et divers dans le champ social. Freud le premier, a pu dire Lacan, démysthifiait la fonction du père. Lui-même disait avoir formé le concept de « grand Autre » pour laïciser le père.
Le père symbolique ne s’attrape que par le mythe. Lacan soulignait que le père symbolique n’existe pas. L’ordre symbolique ne se soutient que de l’impossibilité du père et non de son maintien comme le montre la clinique de la névrose obsessionnelle. Plus tardivement, il opère une sorte de changement de paradigme, mettant la psychose en position d’être un cas général dont la névrose ne serait qu’une figure particulière. Cette mutation n’est-elle pas celle de la subjectivité moderne ? « Tous délirants », pourra-t-il dire. Après avoir pluralisé le Nom du Père, il le dédouble entre père du nom et nom du père, puis le pose comme équivalant au sinthome, l’Œdipe apparaissant alors comme le sinthome du névrosé. Lors d’une discussion au cours du même séminaire, il indique que la psychanalyse prouve que le Nom-du-Père, on peut s’en passer, à condition de s’en servir. Il faudrait commenter le « s’en servir », non comme position d’apôtre non-dupe d’une nouvelle religion, mais comme usage d’une instance ayant une fonction spécifique et nécessaire. On voit bien qu’il s’agit moins dans le mouvement de Lacan de restaurer la figure paternelle affaiblie dans la culture que, comme en témoigne le mouvement même de son œuvre, d’analyser, à partir de là où il en était, de dégager toujours plus avant ce qui s’est imaginairement articulédans cette fonction, si l’on tient que l’imaginarisation de quelque chose manifeste une nécessité de la structure.
Le père vaut comme symptôme, parce que le père « n’est qu’un terme de l’interprétation analytique ». Nous n’analysons jamais quelqu’un en tant que père, mais à lui, le père, se réfère quelque chose. En tant que tel, il est hors-texte, en-dehors du textuel, dont il constitue pourtant la condition. Il est un manque dans le texte dont il stipule la limite, tout en en constituant la lisibilité possible. Dans la formulation de la métaphore paternelle, une fois que celle-ci a opéré, le signifiant du Nom-du-Père se trouve hors de la parenthèse symbolique, mais dans le même temps, parce qu’en-dehors, il la soutient. On peut faire un parallèle avec la nécessité devant laquelle Lacan se trouvera d’introduire un quatrième rond lorsqu’il s’emploiera à traiter cette question avec le nœud borroméen. Le Nom-du-Père n’est pas dans le symbolique, tout en en étant un élément; c’est ce qui se figure aussi bien dans la métaphore paternelle, que dans le nœud borroméen à quatre. Cette figure, Lacan l’illustrera avec, par exemple, le nom imprononçable de Dieu dans la tradition juive.
Le père est un terme de l’interprétation car on n’interprète qu’au Nom du Père. L’analyste interprète, avec l’Œdipe comme condition, car, sans lui, il n’y a pas d’interprétation possible ; c’est l’indication que connaissent les cliniciens qui oriente la direction du traitement des psychoses. Sur ce terrain, les patients psychotiques ont un savoir-faire à la hauteur duquel les analystes auront du mal à se hisser. L’analyste pourra aider à orienter ce délire, à s’orienter dans le délire. On a pu parler d’un certain déclin de l’interprétation; il coïncide avec l’apparition de nouvelles formes cliniques, mais aussi avec un déplacement des enjeux de la cure.
Un homme, au sens de la sexuation, ne se conçoit dans les termes de l’analyse qu’en référence à cette instance paternelle. L’homme se pose en référence au père, à celui ou à cette fonction qui permet de totaliser ou d’unifier un ensemble tout en étant celui qui n’y est pas. Le père n’est pas dans le tout, tout en le constituant d’une façon paradoxale. Non seulement il n’est pas tout, mais encore il n’est pas dans le tout. Dans cette perspective, sa jouissance est hors de cette limite qu’il soutient et instaure. S’il instaure la fonction phallique, et inscrit cette limitation propre à la jouissance, au moins un est posé comme n’y étant pas soumis. Cette fonction phallique pourrait très bien être nommée, sans trop de difficulté, fonction du manque, fonction manquante, ou fonction séparatrice, si la référence au père l’imaginarise trop, la fixant du côté d’une apologie du patriarcat qui est à l’opposé de l’orientation analytique.
Lacan épingle très tôt « l’ombre du ridicule qui plane sur la virilité », qui est aussi la marque d’une époque. Autrefois, quand le rôle social du père n’était pas trop compliqué, ni contesté, quand il constituait la garantie d’une certaine éthique du désir, un homme pouvait porter ce vêtement sans qu’il apparaisse comme une cote mal taillée, assurant le relais d’une instance qu’il n’était pas. La chrétienté a marqué ce paradoxe en séparant l’auctoritas et la potestas : l’autorité et le pouvoir. À l’Eglise, l’autorité et au prince, le pouvoir. Cette distinction qui a fonctionné longtemps a recouvert l’espace politique en garantissant l’organisation de la Cité. Devenir homme au fond consistait à endosser ces habits en assumant une sorte de délégation, confiée par le social et confortée par lui. Aujourd’hui, dans notre monde, où coexistent une multiplicité d’idéaux divers, une déhiscence se manifeste dans le champ politique, que le consensus démocratique ne suffit pas à régler. Religion et démocratie ont divorcé, un soupçon plane sur les Etats qui ne peuvent plus être le support d’une croyance organisant la Cité : la modernité a montré aussi leur folie possible. À l’orée de notre modernité, un roi, Lear, décide qu’il ne sera plus roi, qu’il n’incarnera plus le père du royaume. Il lâche la fonction [15]. Le monde devient alors fou, ravagé par l’horreur d’une jouissance sans limites, dont témoigne de façon récurrente une perturbation dans l’assignation des places : dès l’instant où Lear s’est dessaisi de la sienne et de ses emblèmes, il est constamment et répétitivement défini en référence à ses filles, à qui il a transmis la fonction. Il est dit qu’il se conduit comme un enfant. En opérant un bouleversement dans l’ordre des générations, il se conduit comme un fils, ce que lui répète son fou. Les romantiques savaient déjà que la maison du père était perdue. Ainsi l’œuvre de Novalis ne s’organise-t-elle pas autour de cette nostalgie de la maison du père vers laquelle il faudrait faire retour ? Quelque chose a donc commencé de changer depuis longtemps.
En psychanalyse, nous n’avons affaire qu’à des fils aux prises avec leur histoire, des fils aux prises avec la question du père. Ceci est d’autant plus sensible que le névrosé moderne a été conduit à assumer sa place d’enfant dans une détermination sociale qui est de l’ordre du fétiche, au sens de Marx, où sa valeur de jouissance pour l’Autre est de plus en plus manifeste. Le névrosé construit un réel qui tourne autour de cette dimension du père, à cela sert l’Œdipe et la fonction du Nom-du-Père. Mais ce père désire et le sujet s’interroge sur ce qui se passe avec la femme de ce père, celle qui est sa mère. Interdits et limites sont transmis par ce montage, mais dans une position dont l’imposture se dissimule aujourd’hui plus difficilement. En effet, les signifiants, ceux qui transmettent la Loi, la prohibition de l’inceste, sont dans le langage. Pour un homme donné, à l’intérieur d’une certaine langue, l’ensemble des femmes par exemple est l’objet d’une discrimination – épouse, mère, sœur, etc. — qui organise un mode de relations obligées. Et Lacan a très tôt souligné que plus celui qui occupe cette fonction de père s’y croit, moins il assure le relais nécessaire.
Si l’histoire contemporaine dévoile un peu plus cette fiction, la psychanalyse peut y trouver l’occasion de repérer ce dans quoi elle est restée tributaire de cette confusion, bien que, depuis Freud, elle ait été la première à la mettre sérieusement au travail. Cet infléchissement, en effet, est aussi ce qui lui a permis d’apparaître.
Être homme consisterait alors à répudier sa féminité. « On est ce qu’on a », « on a ce qui est », a pu dire Lacan, définit « la fiction mâle ». Ce qui est, c’est-à-dire la femme qui est ainsi phallus pour l’homme, ce qui, du coup, châtre celui-ci. Mais cette fiction, ajoute-t-il, est en voie de révision. Il dira quelques années plus tard, en 1971, que l’on a vécu pendant des siècles avec une mythologie sexuelle fondée sur l’idée d’une connaissance du sexe : « Et, bien entendu, une grande part des analystes ne demande pas mieux que de se délecter à ces chers souvenirs d’une époque inconsistante ». Or, « il n’y a pas de rapport sexuel » et le discours de la connaissance est lui-même une métaphore sexuelle.
Etre homme c’est « devenir sa propre métaphore » écrit Monique Schneider [16], et répudier sa féminité veut dire « répudier le corps pour devenir adéquat à son symbole, c’est-à-dire à son érection ».
Etre homme est un fait de discours et il n’est de discours que du semblant. Homme est un signifiant. Ce qui ne veut pas dire que le semblant soit sans importance au niveau du sexe comme le montre la vie amoureuse. Parades, discours fragmentés, heurs de ces semblants d’homme et de ces semblants de femme…
La modernité a compliqué cette configuration, l’a déstabilisée d’une façon radicale, ce dont témoigne l’évolution du statut des femmes. Ce qui est intéressant pour nous est que cela rend visible et lisible cet agencement, ce qui ne veut pas dire pour autant que la modernité offre une solution heureuse aux impasses du passé. Mais a contrario, on ne saisit pas bien la raison qu’il y aurait à se faire nostalgiques d’un passé meilleur. Le malaise se transforme.
Devenir homme suppose donc quelque chose qui, bien que se figurant autrement, persiste néanmoins. Une fonction doit introduire cette dimension du manque et marquer une limite à la jouissance, ne serait-ce que pour permettre la vie. Mais la psychanalyse va-t-elle se faire le support du père idéal, d’une restauration de la figure par laquelle a transité cette opération jusque-là, ou son enjeu est-il ailleurs ? Va-t-elle continuer à se mettre en croix pour que les choses ne marchent pas automatiquement, ou au contraire huiler les rouages de la mécanique sociale d’aujourd’hui, voire se constituer comme nostalgie du padre padrone d’hier, au risque de n’être plus qu’un « symptôme oublié » ?
Il y a donc une disqualification historique du père, d’une certaine figure du père, radicalisée par l’histoire récente. Là où il est appelé, le sujet peut alors se défiler pour rester le fils préféré de la mère, ou encore s’identifier à elle dans le rapport à l’enfant. Quelle éthique du désir transmettre ? L’homme d’aujourd’hui, en proie à un désir intraitable, est le lieu d’un conflit entre la figure qu’il est appelé à incarner dans un malaise que le lien social n’apaise plus, et le fils qu’il fut, la rébellion qui fait la position – au moins un temps – du fils aujourd’hui – dont il n’a souvent pas fait le deuil dans ce monde de « l’enfance généralisée ». Il faut en effet des outils sociaux pour passer à la position d’adulte, celle-ci n’étant d’ailleurs organisée qu’à partir du discours, la psychanalyse étant toujours en peine d’en donner une définition interne. Le sujet moderne est déchiré entre ces positions. Cette rébellion sans issue n’est souvent qu’appel à un maître qui, névrotiquement, se confond avec la fonction paternelle en la figurant, avec le risque de nous renvoyer à un ordre de fer. L’appel moderne au maître se retrouve dans toutes les configurations modernes de groupes y compris analytiques.
À quoi servent les parents ? Dolto était d’une certaine façon radicale : à donner la filiation, inscrire la généalogie. Dire cela ne règle pourtant pas le malaise moderne de la paternité. En effet, pour que puisse se transmettre un signifiant, cela suppose un enjeu d’objet. Le malaise de l’homme moderne, la façon dont il est aux prises avec la question du sexe, d’une identité, se réglait le plus souvent par le devenir père, biais qui est une défense. Il est devenu plus difficile de se débarrasser de la question du désir, du problème que pose une femme pour un homme. Un dispositif permettait de régler cela, le mariage étant ce qu’on avait inventé de mieux pour se débarrasser d’une femme, pour débarrasser un homme de la question que lui pose une femme. L’homme moderne pourra-t-il se lier par cette question, la mettre à cette place de semblant d’un réel d’où désirer, pour qu’elle puisse supporter quelque chose de ce réel qui cause son désir ? Devant la défaillance du mariage, l’enfant devient le garant du lien conjugal, enfant fétiche qui domine, lie si souvent les couples. Constatation banale dans notre pratique que cette pathologie nouvelle du couple liée aux mouvements qui affectent les enfants : leur adolescence, leurs échecs, leurs amours, leur départ, etc. Ce fétiche domine le couple quand il n’incarne pas l’ancêtre idolâtré.
Pour chaque homme, le problème du père est posé en terme de castration à transmettre au nom de quelque chose qui défaille. Ce n’est pas seulement dire non. Le problème est la déstabilisation du nom au nom duquel on dit non. Pour le sujet moderne, le manque de cet appui-là fait que, sur lui, fait retour la culpabilité de cet acte. C’est aussi dans l’acte où le convoque la rencontre d’une femme, qu’être homme ne va pas sans appui mais aussi sans division au-delà de celle des sexes ou des individus, tels que l’appréhende le discours courant. Lacan y voit le comique du sexuel, qui est donc le lieu de sa division radicale et des tentatives pour la combler : « Quand un homme est femme, c’est à ce moment-là qu’il aime, c’est-à-dire qu’il aspire au quelque chose qui est son objet. Par contre, c’est au titre d’homme qu’il désire, c’est-à-dire qu’il se supporte de quelque chose qui s’appelle proprement bander [17]. »
 
NOTES
 
[1] Transcription d’une intervention aux Journées d’études d’Espace Analytique Quels parents aujourd’hui ? qui se sont tenues à Paris les 24 et 25 mars 2001, organisées par Patrick Delaroche, Guy Sapriel et Bernard Toboul.
[2] A. Vanier, « Quelques éléments sur la fonction paternelle », in Les relations précoces mères-enfants et leurs vicissitudes (dir. C. Boukobza), Saint-Denis, Association Santé Mentale et Culture, 1995, p. 63-74.
[3] M. Rosenthal, « Grammaire », in Chansons du Monsieur bleu, poème de Nino, musique de Manuel Rosenthal, Paris, Ed. Jobert, 1934.
[4] Voir Y. Knibiehler, Les pères aussi ont une histoire, Paris, Hachette, 1987 ; voir aussi F. Hurstel, La déchirure paternelle, Paris, PUF, 1996.
[5] J. Lacan, ( 1938), « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001.
[6] Voir O. Clément, L’Église orthodoxe, Paris, PUF, 1961 ; Dictionnaire encyclopédique du christianisme ancien, 2 vol., Paris, Cerf, 1990.
[7] F. Dostoïevski, Les démons, trad. A. Markowicz, 3 vol., Arles, Actes Sud, 1995.
[8] A. Camus, Le mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard, 1942.
[9] J. Lacan, ( 1973) « L’étourdit », in Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 476-477.
[10] J. Lacan, ( 1973) « L’étourdit », op. cit.
[11] Cité par A. Newman, Winnicott’s words, Londres, FAB, 1995 ; voir aussi D. W. Winnicott, 1957-1964), The Child, the Family and the Outside World, London, Penguin Books, 1991.
[12] J. Lacan, Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 852.
[13] D. W. Winnicott, Psycho-analytic explorations, Londres, Karnac Books, 1989, p. 243.
[14] J. Lacan, ( 1975), « Conférences et entretiens dans les universités nord-américaines », Scilicet, n° 6/7, Paris, Seuil, 1976.
[15] Voir A. Vanier, « Nothing will come of nothing », à paraître dans Psychologie clinique.
[16] M. Schneider, Généalogie du masculin, Paris, Aubier, 2000.
[17] J. Lacan, ( 1977-1978), Le moment de conclure, Le Séminaire, Livre XXV, inédit. Séance du 15 novembre 1977 dans Ornicar ? n° 19,1979.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Transcription d’une intervention aux Journées d’études d’Es...
[suite] Suite de la note...
[2]
A. Vanier, « Quelques éléments sur la fonction paternelle »...
[suite] Suite de la note...
[3]
M. Rosenthal, « Grammaire », in Chansons du Monsieur bleu, ...
[suite] Suite de la note...
[4]
Voir Y. Knibiehler, Les pères aussi ont une histoire, Paris...
[suite] Suite de la note...
[5]
J. Lacan, ( 1938), « Les complexes familiaux dans la format...
[suite] Suite de la note...
[6]
Voir O. Clément, L’Église orthodoxe, Paris, PUF, 1961 ; Dic...
[suite] Suite de la note...
[7]
F. Dostoïevski, Les démons, trad. A. Markowicz, 3 vol., Arl...
[suite] Suite de la note...
[8]
A. Camus, Le mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard, 1942. Suite de la note...
[9]
J. Lacan, ( 1973) « L’étourdit », in Autres écrits, Paris, ...
[suite] Suite de la note...
[10]
J. Lacan, ( 1973) « L’étourdit », op. cit. Suite de la note...
[11]
Cité par A. Newman, Winnicott’s words, Londres, FAB, 1995 ;...
[suite] Suite de la note...
[12]
J. Lacan, Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 852. Suite de la note...
[13]
D. W. Winnicott, Psycho-analytic explorations, Londres, Kar...
[suite] Suite de la note...
[14]
J. Lacan, ( 1975), « Conférences et entretiens dans les uni...
[suite] Suite de la note...
[15]
Voir A. Vanier, « Nothing will come of nothing », à paraîtr...
[suite] Suite de la note...
[16]
M. Schneider, Généalogie du masculin, Paris, Aubier, 2000. Suite de la note...
[17]
J. Lacan, ( 1977-1978), Le moment de conclure, Le Séminaire...
[suite] Suite de la note...