2001
Figures de la Psychanalyse
Des noms du père
À nouveaux parents, nouveaux enfants ?
Claude Boukobza
D’emblée, ce titre, même avec son point d’interrogation, pose une question : Peut-on
légitimement parler d’un nouveau mode de parentalité ?
Je postule qu’un mouvement profond transforme notre société. L’onde de choc s’est
amorcée avec la possibilité de dissocier la sexualité de la procréation par la contraception,
mais se fait surtout sentir avec les PMA, les recherches de paternité par les empreintes
génétiques, la revendication de l’homoparentalité, qui, si elles ne touchent pas en nombre
une majorité de familles, sont des phénomènes qui interrogent et intéressent beaucoup
de gens et qui modifient profondément la conception générale de la parentalité. Ainsi, si
le recours à l’empreinte génétique est en fait très rare et doit être ordonné par un juge à
la suite d’une procédure longue et assez complexe, la phrase : « Je vais demander la prise
de sang » est plus que banale dans la bouche de certaines des mères que nous recevons
en consultation.
La modification de la place et du statut de la femme dans la société touche, en
revanche, toutes les familles et a des conséquences indéniables sur la parentalité.
Or que peut-on lire au fil des Actes des nombreux colloques tenus ces dernières années
sur ces questions, au fil d’innombrables articles de journaux ?
Je citerai simplement François de Singly, dans son intervention au congrès sur les
homoparentalités, tenu à Paris en octobre 1999 : « Il y a souvent dans les débats sur la
famille confusion entre la fonction de séparation assurée par le tiers et le fait de la
nommer fonction paternelle. À ce niveau, le corpus savant (la psychanalyse, et plus précisément la psychanalyse d’obédience lacanienne) joue lui-même de la confusion […] Le
sexe de la personne (tout comme son lien juridique de paternité) n’est pas un élément
central de l’identité parentale
[1]. »
Ces assertions semblent remettre profondément en question les fondements de la
théorie psychanalytique.
La psychanalyse peut-elle se cantonner aujourd’hui, comme elle le fait trop souvent, à
une position familialiste, que je qualifierai de rétrograde ? Est-ce qu’elle ne doit pas, sinon
anticiper le changement social, tout au moins l’accompagner et, dans le champ qui lui est
propre, tenter d’en rendre raison ? Ceci me semble le minimum exigible pour que, nous,
psychanalystes, soyons à même d’entendre ce que nous amènent nos patients, pris de
plein fouet dans ces transformations.
Je voudrais lancer quelques questions qui sont, à mon sens, les questions que se
posent, avec beaucoup d’honnêteté et de courage, les enfants et les parents d’aujourd’hui. Je m’appuierai sur ma clinique quotidienne, car je souhaite ne pas tenir de discours
de principe. Je sais bien cependant que la clinique est toujours particulière et n’a pas
valeur de preuve, elle ne peut que soutenir notre questionnement.
Le père, un ou deux ? Homme ou femme ?
Je partirai tout d’abord d’une observation faite au décours de plusieurs cures de
jeunes enfants. Jeunes, c’est-à-dire avant trois ans, avant l’âge de la socialisation à l’école
maternelle.
Les parents de Flora, 18 mois, consultent pour des troubles du comportement alimentaire de leur fille. Au fil des entretiens, ils m’apprennent incidemment que Flora appelle
ses deux parents « papa ». La mère a un poste important et intéressant, mais qui l’amène
à travailler tard le soir plusieurs fois par semaine. « Pour éviter la valse des baby-sitters »,
disent-ils, le père, qui réussit bien lui-même dans un travail artistique et créatif, a décidé
de s’occuper de ses deux enfants en fin de journée. Cas de figure qui est aujourd’hui loin
d’être exceptionnel. Il est même assez fréquent de voir des pères rester à la maison et
s’occuper des enfants, alors que la mère, qui a un poste intéressant et bien rémunéré, va
travailler.
Les troubles de l’alimentation de Flora sont manifestement liés à la relation à sa mère.
Ainsi, lors d’une absence de quelques jours de celle-ci pour raisons professionnelles, elle
avait complètement refusé de manger.
Kevin, 20 mois, est, lui, élevé par une jeune mère célibataire, qui vit de l’Allocation de
Parent Isolé et a des compagnons de passage. Kevin n’a jamais vu son père qui a été incarcéré avant sa naissance. Lui aussi appelle sa mère « papa », y compris en séance devant
moi. La jeune femme est manifestement indisposée par cette interpellation de Kevin et le
réprimande avec agacement. Il persiste obstinément. Cet enfant pourtant n’a été materné
par personne d’autre que sa mère, ni grand-mère, ni assistante maternelle, ni même par
un homme. Il ne peut s’agir d’une inversion des rôles.
Le père de Flora est venu, environ un an après que j’ai vu sa fille, me demander à entreprendre une analyse, pour des raisons personnelles. Mais ce qu’il a pu évoquer à ce propos,
c’est que d’une part, pour lui, dans le couple, la personne brillante, l’« intellectuelle »,
c’était sa femme, alors qu’il réussissait lui-même tout à fait bien dans sa profession. Et,
d’autre part, que ça ne l’avait pas dérangé de s’occuper de ses filles car, disait-il, il avait vécu
à partir de 10 ans seul avec sa mère et sa sœur aînée, son père ayant quitté le foyer pour
vivre avec une autre femme. Il me racontait comment le matin, après avoir déposé ses filles
à la crèche, il se sentait triste et coupable de retourner travailler à la maison, comme s’il les
avait abandonnées. Toutes les mères pourraient se reconnaître dans les soucis de ce papa...
Pourtant, Flora n’appelait pas son père « maman », mais sa mère « papa ».
Le seul point commun que j’ai trouvé entre ces deux familles, ou avec d’autres qui
rencontrent le même problème, est que c’étaient les mères qui pourvoyaient à l’essentiel
des ressources du foyer, l’une avec son salaire, l’autre avec ses allocations. Marie-France
Morel, historienne de la petite enfance dans la France de l’Ancien Régime, signale qu’on
appelait « le pain du père » ou « le père » la bouillie que la mère ou la nourrice donnait
au bébé dès le premier mois, après l’avoir au préalable imprégnée de sa propre salive en
la mettant dans sa bouche. C’était la première nourriture procurée par la force de travail
du père. Le proverbe « Pain d’homme et lait de femme font venir les enfants forts »
témoigne de cette coutume.
La mère de Quentin, qui a aujourd’hui 4 ans, mais que j’ai connu alors qu’il avait
deuxmois, a été abandonnée par son ami à l’annonce de sa grossesse. Il était catégorique :
il ne voulait pas être père. Elle élève seule son enfant mais, ne supportant pas l’idée que
Quentin ne soit pas reconnu par son père, elle a engagé auprès du tribunal une action en
reconnaissance de paternité. Au terme d’une longue procédure, elle a obtenu gain de
cause. Le juge a fait inscrire la filiation, mais le père refuse toujours de voir l’enfant.
Quentin ne cesse de le réclamer et d’en parler à tout propos. Ainsi, récemment, alors qu’il
feuilletait avec sa mère un livre d’images représentant des bébés animaux auprès de leur
maman, il s’acharnait, au grand dam de sa mère, à désigner tous les grands animaux
comme des mâles, le bouc et son petit, le mouton et son petit, etc. Comme il montrait le
petit veau avec son papa, la mère, heureuse de cette aubaine pédagogique, lui dit : « Mais
tu sais bien que le papa du veau, c’est le taureau. Tu vois bien que là, sur l’image, ce n’est
pas un taureau, mais une vache (il connaît la différence, ajoute-t-elle à mon intention). »
Et Quentin de répondre : « J’ai le droit d’imaginer ce que je veux. » – « Alors, là, j’ai
lâché », me dit la mère.
Ceci tendrait à montrer que, là où il n’y en aurait pas, ou pas assez, l’enfant fabrique,
« sécrète » du père, comme dit Paul-Laurent Assoun. Il a besoin de faire exister ce qui, dans
la réalité, ne peut fonctionner, il a besoin même de l’exhiber. « Ce qui est immortel, ou
plutôt incurable, c’est la “passion du père”, sans laquelle le sujet ne peut étreindre son
existence
[2]. »
Mais de quel père s’agit-il ?
Dans les cas où les parents sont divorcés ou séparés, il n’y a certes plus de sexualité
actuelle entre les deux parents. Mais, d’une part, l’enfant, qui en général a assisté à de
nombreuses disputes entre ses parents, n’est pas sans savoir que ces disputes sont encore
du lien, et du lien sexuel. D’autre part, on ne se fait pas faute de lui dire : « Bien sûr, tes
parents ne s’aiment plus, mais ils se sont beaucoup aimés et désirés dans le passé, et tu es
le fruit de cet amour », voire, comme disait Françoise Dolto : « Tu as choisi de t’incarner
comme fruit de cet amour, tu as choisi ces parents-là. »
Mais, aujourd’hui, les choses se compliquent. Ainsi, M. et Mme. T. consultent pour des
troubles du sommeil de leur petit Nicolas, 2 ans. Vers la fin de la consultation, la mère me
dit : « Il y a aussi autre chose, il pleure et hurle chaque fois qu’on me fait une piqûre. »
Nous essayons de comprendre cela, et je pose bêtement toutes les questions attendues.
A-t-il eu peur lui-même quand le pédiatre lui faisait un vaccin ? Non, pas du tout, il est très
courageux et ne verse pas une larme. Avez-vous peur vous-même des piqûres ? Non, bien
sûr, me dit-elle avec condescendance devant ma surdité, je ne suis pas douillette et ne suis
plus une enfant. Est-il présent lorsqu’on vous fait une piqûre ? Non, je sais bien que ce
n’est pas un spectacle pour un enfant. Il pleure dès que l’infirmière arrive. Nous en restons
là, sans avoir résolu ce problème. Les parents et l’enfant s’apprêtent à partir quand enfin
une question me vient : « Mais pourquoi vous fait-on ces injections ? » Là, il ne s’agit plus
de condescendance, mais d’apitoiement devant ma stupidité. « Eh bien, c’est la stimulation » (ovarienne). – « Ah alors, pour lui aussi ? » – « Mais bien sûr. »
J’ai ainsi découvert que c’est une pratique plus que courante chez les femmes cadres
fort occupées par leur carrière, qui, de surcroît, débutent souvent leurs grossesses à un âge
relativement avancé, d’aider la nature afin de ne pas perdre de temps et de pouvoir plus
ou moins programmer la grossesse.
Ainsi, il ne suffit plus à l’enfant de jouer les trouble-fête quand ses parents sont au lit,
encore faut-il empêcher l’infirmière de faire les piqûres.
Les parents de Bastien, 3 ans, l’amènent pour un bégaiement intervenu depuis peu, à
la suite d’une séparation de quelques jours d’avec ses parents. Ils m’apprennent que
Bastien est né par FIV, après de nombreuses et pénibles tentatives infructueuses. « Il est de
moi », me dit le père, alors que je ne lui demandais rien. Pendant la grossesse de Mme M.,
M. M. a fait un grave coma, dû à une double hémorragie cérébrale et a été opéré deux
fois. À la suite des lésions causées par ces interventions, il a fait, 2 ans après, c’est-à-dire
quand Bastien avait un an et demi, une crise d’épilepsie. Mme M., qui avait gardé toutes
ses angoisses pour elle au cours de sa grossesse, a accusé cette fois un choc énorme. Elle
est tombée en syncope et a dû être hospitalisée quinze jours.
À la troisième séance, le bégaiement a disparu et les vacances d’été arrivent. Je le
reverrai cependant en octobre, car, à la faveur de l’entrée à l’école maternelle et de différents changements dans son environnement, le bégaiement est revenu et Bastien a
demandé à revoir « la psy ». Cette thérapie se fera en une trentaine de séances, étalées
sur deux ans, toujours à la demande insistante de l’enfant. Les parents suivaient avec une
certaine réticence.
Bastien construit, en jouant avec de petits animaux, une histoire dont il ne veut pas
démordre : ce sont les papas qui font les enfants dans leur ventre et les font sortir... de
leur tête. « C’est le papa qui fabrique le bébé et le bébé fabrique la mère », me dit-il. Le
père ne comprend pas que j’accorde de l’intérêt à de telles balivernes mais laisse échapper,
oubliant qu’il se contredit, que son fils a été conçu avec un don de sperme.
Après une interruption de quelques mois où tout allait bien, les parents redemandent
un rendez-vous en urgence. Le bégaiement et les difficultés de sommeil de Bastien ont
repris massivement. Que s’est-il passé ? Son père s’était endormi et Bastien, qui ne dormait
pas, lui, avait remarqué les traces du « bobo » du père sur sa tête, les traces des opérations
qui lui avaient été dissimulées jusque-là. Depuis, il est anxieux de savoir si papa a mal à la
tête. Il se met à exprimer des angoisses de mort : « Je ne veux pas que ma maman meure...
J’aime que ma maman reste vivante. Un jour, on lui a fait la piqûre, elle a eu du sang, elle
a eu pas mal. Je regardais. Un jour, j’ai fait une grosse bêtise, j’ai lancé un train sur la tête
de quelqu’un. »
La mère est à ce moment-là en pleine tentative de nouvelle FIV. Il y aura en huit mois
quatre tentatives, qui se sont toutes soldées par un échec et par le renoncement, très
douloureux pour la mère, à ce second bébé. Cela a été expliqué à Bastien.
Un jour, Bastien fait un dessin, un de ses très rares dessins en séance.
Il dessine d’abord « un robinet. Dedans, il y a du gluant qui sort. Un Monsieur, un gros
(son père est très maigre, ce qui est d’autant plus frappant que la mère, elle, est très forte).
Oh, parce qu’il y a du gluant qui sort. Il s’inquiète même du gluant dans ses mains, sur sa
chemise. » Je pense, bien évidemment, au sperme et au Monsieur, différent de son père,
qui a donné son sperme pour le concevoir.
Il retourne la feuille et tient à continuer à dessiner sur le verso de la même feuille :
« Une grotte, avec des hommes (Je prends du jaune pour faire la lumière), des maigres.
Ses mains, son casque. Une lumière qui éclaire toute la grotte jusqu’au bout.
Je mets un petit trou, je mets la sortie.
Le gluant, c’est dégoûtant, ça va jusqu’au robinet. Il a même du gluant sur lui. Ça
rentre jusqu’au trou. Le trou va au robinet.
Le point noir, là, c’est la sortie de sa maison. Derrière la sortie de sa maison, il y a la
grotte. »
Il me semble pouvoir lire dans ce dessin une représentation-construction de la scène
primitive où l’enfant reconnaît l’existence d’un autre homme qui a fourni son sperme, l’a
« donné » au père-docteur qui l’introduit dans la grotte-matrice qu’il explore d’un rayon
lumineux. Il y a communication, presque circularité entre les deux scènes, reliées par les
« trous » figurés par des points noirs.
Alors qu’à la fin de cette séance je lui demande s’il sait d’où viennent les enfants, il me
répond : « C’est Dieu qui constitue la tête, le corps, les bras. »
Après cette séance, je ne les ai revus qu’une fois, où ils sont venus pour dire que tout
allait très bien, que Bastien avait repris toute sa confiance en lui. Ils relevaient cependant
un trait de son caractère : il n’admet pas l’échec. (« Échec », c’est le mot que la mère
employait toujours en parlant de l’issue de ses tentatives de FIV.) « S’il va si bien, conclut le
papa, c’est grâce au judo. »
Le père qui est affirmé ici, dans cette construction par l’enfant d’une scène primitive
d’un type tout de même particulier, semble bien être le père de l’origine, « le père de sa
préhistoire personnelle » dont parle Freud
[3], le père de la première identification,
« directe, immédiate », fondatrice du sujet humain comme tel. Mais ce père pour Bastien
n’est pas un, il est au moins deux, sinon trois, liés en une sorte de tore.
Une parentalité décalée de la sexualité
Salomé, 14 ans, consulte pour des angoisses de mort qui l’envahissent, en particulier
quand elle doit être seule à la maison.
Ses parents se sont séparés depuis peu pour réfléchir, pour prendre du recul.
Néanmoins, ils s’entendent bien. Le père voit régulièrement ses filles ( 14 et 16 ans), il vient
même leur tenir compagnie un soir par semaine à la maison lorsque la mère, qui travaille
en province, est absente. Il ne peut cependant les recevoir chez lui, car il n’a pas encore
d’appartement convenable.
Au fil des séances, nous butons sur l’impossibilité pour Salomé de donner sens à la
séparation de ses parents et à la tristesse de sa mère, qui dépérit en effet à vue d’œil.
Un beau jour, le père, que je n’avais jamais vu, me demande un rendez-vous. Il veut
me voir seul. « J’ai besoin de votre avis, me dit-il. J’adore mes filles, je ne veux surtout pas
leur faire de mal, j’ai besoin de les voir plus, mais je ne sais pas comment faire. » Il
m’explique alors qu’il est homosexuel, depuis toujours, mais que, très jeune déjà, il rêvait
de fonder une famille. Il a alors choisi de s’unir à sa meilleure amie, celle à qui il n’avait
même pas besoin de cacher son homosexualité et qui, de surcroît, l’aimait. Ils ont eu ces
deux filles qu’il adore.
Mais il s’est rendu compte qu’il ne pouvait combler sa femme et qu’elle en souffrait
et, pour ne pas lui faire plus de mal, il a décidé de prendre un peu de recul et d’avoir pour
un temps son propre espace. C’est alors qu’il a renoué avec ses pratiques homosexuelles
et a rencontré un homme avec qui il va vivre. Comment le présenter à ses filles ?
Ainsi s’expliquait ce divorce sur fond d’une si belle entente. C’est un phénomène
remarqué par le sociologue Didier Le Gall, dans une étude sur « Les familles à beau-parent
homosexuel
[4] ». Il étudie un certain nombre de familles qui se sont recomposées sur le
mode homosexuel féminin. La femme, dit-il, est souvent aidée dans la découverte et
l’assomption de son homosexualité par l’ex-mari qui continue à assumer son rôle de
parent des enfants issus du couple. Cette fréquente bonne entente est notée dans toutes
les études sur les familles homoparentales (cf. par exemple Gillian Dunne, « Les différentes
dimensions de la paternité gaye
[5] »). Je l’ai moi-même constatée dans toutes les familles
recomposées sur le mode homosexuel que j’ai suivies. C’est sans doute qu’une parentalité
sans sexualité est finalement beaucoup moins difficile à exercer, beaucoup moins brouillée
et conflictuelle en quelque sorte. « Il se pourrait fort bien que la qualité durable de
l’amitié offre le type de constance émotionnelle qui permet d’intégrer le besoin de flexibilité en période de changement », écrit Gillian Dunne. Il se construit là une sorte d’association éducative dans l’intérêt de l’enfant.
« Seule ombre au tableau, note Didier Le Gall, la contrainte de devoir expliquer aux
enfants pourquoi leurs parents ne vivent plus ensemble, alors qu’ils s’entendent encore
fort bien. » « Les enfants ne sont pas étonnés », ajoute-t-il cependant. Ainsi, Salomé me
disait : « Mais pourquoi mon père me parle-t-il d’un colocataire, alors que je crois bien
qu’il est homosexuel ? »
J’ai eu en analyse, il y a plus de dix ans, une jeune femme qui avait trente ans à
l’époque, et dont la mère avait quitté le père, lorsqu’elle-même avait environ 9 ans, pour
vivre avec une autre femme. Les enfants avaient été laissés à la garde du père, mais
voyaient régulièrement leur mère et celle qu’elle appelait « ma belle-mère » et avec qui
elle avait, au demeurant, de très cordiales relations.
Je prenais ce terme pour ironique. Mais je m’aperçois que c’est celui qui est aujourd’hui employé dans les familles homoparentales. Le conjoint du père ou la conjointe de la
mère est désigné(e) par ce terme de beau-père ou de belle-mère. Les parents homosexuels
ne substituent pas leur conjoint au père ou à la mère des enfants : « Toutes les mères
gardiennes insistent sur le fait qu’il n’y a pas de substitut. Les enfants ont un père, et leur
conjointe ne saurait prendre sa place
[6]. » On constate moins d’ambiguïté que dans les
familles recomposées « classiques », où il arrive que les enfants appellent le nouveau
conjoint de leur mère « papa ». Dans aucun des cas observés de familles homoparentales,
l’enfant ne confond ses parents. L’un des parents du couple est vu comme le « vrai »
parent (parent biologique, mais la plupart du temps aussi parent légal), l’autre étant
défini comme le coparent, ou le parent social.
Quelle est la place de cette autre femme ou de cet autre homme que les enfants
voient aux côtés de leur mère ou de leur père ? Il ou elle tient un rôle éducatif qui ne
prétend pas concurrencer les fonctions dévolues à la parenté. Ainsi, Marianne, 9 ans, dont
la mère avait quitté le père pour vivre son homosexualité, et qui était en garde alternée
entre ses deux parents, se plaignait non pas des goûts particuliers de sa mère, mais du fait
que celle-ci ne pouvait établir de liaison stable avec une femme : « Une telle, on l’aimait
bien, elle nous faisait faire nos devoirs, maintenant elle est partie, il faut s’habituer à
quelqu’un d’autre. »
Irène Théry
[7], Françoise Héritier
[8], pour ne citer qu’elles, insistent beaucoup sur le fait
que ces nouvelles organisations de la conjugalité et de la parenté contribuent à faire
advenir l’idée d’une pluriparentalité. Devons-nous refuser de nous interroger sur ce qu’impliquent ces changements pour l’organisation du psychisme humain et nous contenter de
les condamner, comme le fait Claude Dumézil : « Dans les cas empiriques où l’on peut
observer une telle situation, non instituée mais existante, l’autre du même sexe que la
mère ou que le père est, par l’enfant, imaginairement converti en
même de l’autre sexe,
donnant lieu à de catastrophiques identifications imaginaires, à une “mère” de sexe
anatomique masculin ou à un “père” de sexe anatomique féminin. Dysharmonie évolutive
profonde promise pour l’enfant dans ce cas
[9] ? » « Cas d’école plus que de réalité »,
ajoute-t-il d’ailleurs, se contredisant lui-même.
Il me semble au contraire que le psychisme humain a une extraordinaire plasticité et
que les enfants savent trouver du père là où il y en a, si peu que ce soit, voire le fabriquer
ou le revendiquer, comme Flora, Kevin et bien d’autres. Du père, à la fois père de l’origine,
père de la scène originaire sous-tendant la première identification, et père séparateur,
l’autre de la mère, toujours pressenti par l’enfant. Avec ce qui leur est fourni par l’environnement et surtout par la techno-science, aujourd’hui plutôt en pièces détachées, en
kit, ils bricolent un montage qui, dans les situations les plus inhabituelles, semble tout de
même fonctionner pas si mal que cela.
Cela peut faire penser à ce que décrivent Marie-Cécile et Edmond Ortigues dans
l’
Œdipe africain
[10] : selon eux, dans les sociétés d’Afrique de l’Ouest, la structure fondamentale de l’Œdipe existe toujours, mais la fonction du père mort, du père symbolique,
est déplacée sur l’ancêtre ou les ancêtres de la lignée et la rivalité avec le père se joue sur
les frères ou les jeunes de la même classe d’âge. Cependant, si le mécanisme de diffraction
de la fonction paternelle est similaire, la différence fondamentale est que la société dont
parlent les Ortigues est relativement homogène, ou, qu’en tout cas, les modèles de filiation et de parenté y sont homogènes pour l’ensemble de la société, tandis que pour nous,
aujourd’hui, émergent des modèles nouveaux (je le maintiens) qui coexistent avec des
modèles de filiation classiques. D’où le désarroi qui nous étreint et la tendance à légiférer
tous azimuts. Les enfants semblent se débrouiller pour faire du vieux, c’est-à-dire de la
névrose, avec du neuf, mais il nous faut un peu plus de recul pour pouvoir le dire de façon
certaine. Les systèmes de filiation, les anthropologues l’ont montré, sont variables presque
à l’infini. Ils sont des façons historiquement marquées de décliner le symbolique, la loi de
la prohibition de l’inceste. La psychose, elle, par structure, est imperméable au changement social, parce qu’elle tend à forclore le symbolique et les changements auxquels nous
assistons aujourd’hui ne produisent pas forcément de psychose.
En tout état de cause, une position prédictive qui condamnerait ces nouvelles organisations familiales au nom du devenir de l’enfant ne peut être qu’une position moralisatrice déguisée sous un langage savant.
[1]
F. de Singly, V. Descoutures, « La vie en famille homoparentale », dans
Homoparentalités, état
des lieux, sous la direction de M. Gross, ESF, 2000, p. 196.
[2]
P.-L. Assoun, « Le père intuable : l’interdit et l’idéal », dans
Où en est la psychanalyse ?, sous la
direction de Claude Boukobza, Toulouse, Érès, 2000, p. 250.
[3]
« Le Moi et le ça », dans
Essais de psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1976, p. 200.
[4]
Homosexualités, état des lieux, op. cit., p. 174-192.
[5]
Ibid., p. 238-272.
[6]
D. Le Gall,
ibid., p. 188.
[7]
« Différence des sexes, homosexualité et filiation »,
ibid., p. 109-134.
[8]
Masculin/féminin, la pensée de la différence, Odile Jacob, 1996.
[9]
« Du désir d’enfant «, dans
La Clinique lacanienne, n° 4,
Les homosexualités, Toulouse, Érès,
2000, p. 151.
[10]
L’Harmattan, Paris, 1984.