2001
Figures de la Psychanalyse
Des noms du père
Point de fraternité
Guy Lérès
Le terme de ségrégation est un de ceux qui revient avec la plus grande fréquence dans
les propos et sous la plume de ceux qui veulent décrire un certain état du lien social dans
la modernité. Pourquoi ne pas interroger à son propos Freud et Lacan ?
Constatons d’abord que si ce terme constitue une occurrence certaine et réitérée chez
Lacan, il n’apparaît pas, à proprement parler, chez Freud. Pourtant son antonyme, la
fraternité est plus fréquent. À son propos, Lacan est catégorique quant à la ségrégation
puisqu’il associe les deux termes dans la définition qu’il proposa de la fraternité. Lacan a
aussi fait remarquer combien la question de la fraternité est un point de butée pour la
pensée de Freud. Lors du séminaire sur l’Éthique, il a pu dire que « nous pouvons nous
fonder sur ceci qu’à chaque fois que Freud s’arrête, comme horrifié, devant la conséquence du commandement de l’amour dû au prochain, ce qui surgit, c’est la présence de
cette méchanceté qui habite en ce prochain
[1] ». C’est sur cette butée que s’arrête le « christocentrisme » de Freud relevé par Lacan dans le même séminaire. Ce point de fraternité
qui l’arrête peut ainsi être compris comme le littoral du réel de Freud. Pourtant si Lacan
insiste sur ce point de butée de l’invention freudienne, il ne faut pas oublier que c’est
Freud lui-même qui souligne à quel point le commandement « Tu aimeras ton prochain
comme toi-même » est insoutenable. Il porte ainsi, lui-même, le coin de la ségrégation au
cœur de la fraternité. Il y fut sans doute incité par
Die Destruktion als Ursache des Werden,
un écrit de 1912 d’une jeune analyste, Sabina Spielrein, qui fut victime de la barbarie
ségrégative nazie en 1941. Freud s’est référé à elle explicitement dans
L’Au-delà du
principe de plaisir
[2] et implicitement dans
Le Malaise de la culture
[3] où il reconnaît ses
propres difficultés à envisager une pulsion de destruction. Il s’agit presque de sa reconnaissance de ce point de fraternité… et le début de sa réflexion à propos de la pulsion de
mort.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient de rappeler la définition que donne un
dictionnaire du terme « ségrégation ». Le Trésor de la langue française propose de
comprendre ce terme comme premièrement « l’action de séparer quelqu’un ou quelque
chose d’un ensemble ou le résultat de cette action », et deuxièmement « une séparation
radicale régie par des lois » de deux populations et aussi « la discrimination sociale de fait
à l’égard d’individus ou de groupes d’individus ».
La définition de Lacan et son origine
Le terme, chez Lacan, a quelque chose de mœbien car s’il pouvait se référer à son
acception ordinaire, il pouvait aussi le rendre positif en tant qu’accès à la fraternité. Ainsi
le 10 juin1970 il prédisait qu’« on n’en a jamais tout à fait fini avec la ségrégation. Je peux
vous dire que cela ne fera jamais que reprendre de plus belle
[4] ». Pourtant le 11 mars de
la même année il avait pu avancer cette opinion en apparence surprenante : « Je ne
connais qu’une seule origine de la fraternité – c’est la ségrégation
[5]. » L’état d’être « isolé
ensemble, isolé du reste était la seule manière pour lui de concevoir la fraternité (
L’Envers
de la psychanalyse, p. 208 et 132).
Cette notion de ségrégation comme introduction à la fraternité est conforme à ce que
Lacan dégageait dès 1938 dans
les Complexes familiaux comme complexe de l’intrusion
[6].
Il le définissait alors ainsi : « Le complexe de l’intrusion représente l’expérience que réalise
le sujet primitif, le plus souvent quand il voit un ou plusieurs de ses semblables participer
avec lui à la relation domestique, autrement dit, lorsqu’il se connaît des frères. » C’est dans
ce texte que Lacan s’est référé pour la première fois à l’observation de saint Augustin
[7]. Il
reconnaissait le sentiment de jalousie de l’enfant qui voit son frère de lait appendu au sein
de la nourrice : « il ne pouvait sans pâlir arrêter son regard au spectacle amer
[8] ». Or cette
jalousie infantile tient le premier rôle « dans la genèse de la sociabilité, et par là, de la
connaissance elle-même en tant qu’humaine » en ce qu’elle « représente non pas une
rivalité vitale mais une identification mentale
[8] ». Quelque chose pointe ici de la future
distinction du semblable et du prochain. C’est alors, selon Lacan, plutôt dans l’ordre de la
genèse du semblable qu’il convient de lire la jalousie infantile, semblable au point
d’exiger pour se manifester de la part des enfants des âges et des niveaux de maturité très
proches. Il y faut, dit Lacan, une « similitude objective ». Mais le drame de la jalousie
décolle le sujet d’une position narcissique de pur investissement sur le corps propre, pour
l’ouvrir à autrui en même temps que s’érige le moi : « La jalousie humaine se distingue
donc de la rivalité vitale immédiate puisqu’elle forme son objet plus qu’il ne la détermine :
elle se révèle comme l’archétype des sentiments sociaux
[9]. » Cette jalousie s’origine d’une
intrusion qui « part du nouveau venu pour infester l’occupant
[10] ». L’intrusion du frère
inaugure le modèle archaïque du moi et « c’est par le semblable que l’objet comme le moi
se réalisent ». C’est comme s’il y avait, à partir de la mère, une sorte de bulle à la fois jouissive
et ségrégative à laquelle Freud référait sans doute les « déesses mères » qu’il évoque
[11]
(
L’homme Moïse, p. 174).
Voici donc dessinée une première figure de la fraternité que l’on peut appeler
« trauma positif » et si l’on sait bien le lire rétroactivement, tout ce qui organise la fraternité issue de la ségrégation peut déjà s’y trouver.
Mais Lacan a poussé cette articulation plus loin lorsque lors de
l’Envers de la psychanalyse il a pu dire : « Je ne connais qu’une seule origine de la fraternité … c’est la ségrégation
[12] ». Ce qu’il compléta ainsi : « Aucune autre fraternité ne se conçoit même… si ce
n’est que parce qu’on est isolé ensemble, isolé du reste. »
Nous sommes là dans une logique de ghetto mais elle n’est que la conséquence
extrême de celle qui découlait de l’observation de saint Augustin, et qui déjà permettait
de déduire que l’isolement, le particularisme familial, sont, dès l’origine, cause de toute
ségrégation. Les conséquences peuvent en être pour une large mesure « positives » mais
elle permet aussi, et tout particulièrement à l’époque moderne, toutes les dérives
possibles.
Pertinence de la notion de ségrégation quant à Freud
Voyons si la radicale définition de Lacan peut s’appliquer aux propositions de Freud et
si la réponse en est positive, rien n’empêchera d’interroger à sa lumière les positions
freudiennes face au déferlement moderne de la ségrégation.
C’est à partir de
Totem et Tabou que peut s’appréhender la question de la fraternité chez Freud. Ainsi ceux qui étaient exclus de la jouissance des femmes se découvraient
une fraternité en même temps qu’ils renonçaient à en jouir pour eux-mêmes. La reconnaissance de leur fraternité allait de pair avec le rétablissement du père… tiré en sa
puissance unificatrice du symbole totémique. À bien lire le
Totem et tabou, il se peut
constater que Freud avance jusqu’à la limite même de la notion de ségrégation comme si
celle-ci allait du même pas que la question de la jouissance. On voit à l’œuvre le même
schéma que dans
Psychologie des masses et analyse du moi
[13] à ceci près que s’y ajoute une
précision. Il y a d’abord l’exclusion d’une jouissance qui amène les exclus à tenter d’en
retrouver quelque chose. La fraternité n’arrive que dans le second temps où, en commun,
ils renoncent à la jouissance qui avait motivé leur action. Ainsi, ils sont « isolés ensemble »
autour du symbole de leur renonciation qui du même coup fonde la loi qui garantira
l’« être-ensemble ».
Avec l’Homme Moïse et le monothéisme, Freud confirme en la complétant la thèse du
Totem et Tabou. Mais, là, il quitte la dimension du mythe pour aborder celle de l’histoire,
prudemment annoncée comme romancée. La thèse du meurtre du père est affirmée ainsi
que sa conséquence = une sorte de contrat social étayé sur le renoncement à la jouissance
puis la promulgation de loi pour l’entériner : tabou de l’inceste et obligation de l’exogamie. Il s’agit là, selon Freud, d’un début d’organisation sociale fondée sur la fraternité.
« Le souvenir du père se perpétua à cette époque de l’“alliance des frères” (Brüderbind)
qui se soutenait du totem, représentant, hors faute, du père, et autorisant son incorporation rituelle.
« Ce grand jour de fête était en réalité une célébration triomphale de la victoire des
fils associés sur le père
[14]. »
Ainsi voit-on que la fraternité est un lien archaïque et, en même temps, la première
manifestation religieuse. Dans ce dernier ordre, après le totémisme suit, toujours selon
Freud, le polythéisme, parallèlement au passage du matriarcat au patriarcat. Pour aboutir
enfin « au retour du Dieu père seul et unique, à la domination illimitée
[15] ». À ce stade, et
comme pour accentuer cet état d’être isolés ensemble, les juifs se reconnaîtront comme
ceux qui auront été élus par ce Dieu unique – les uniques élus.
Donc si l’on suit Freud… et Lacan, le sentiment de fraternité a besoin de deux temps.
Le premier temps consiste en effet en une ségrégation, une exclusion de jouissance. Elle
produit une réunion, parfois à l’insu de réunis. La promulgation de la loi ne s’effectue que
dans un troisième temps après reconnaissance de cette fraternité sous la garantie du père
symbolique. Mais elle ne se réalise que dans le second temps où, à cette jouissance, ils
renoncent, et du coup ils se retrouvent fils de ce père (qu’ils le fussent ou non naturellement). Dans une certaine mesure, ils se sont faits « fils » et donc… frères. Autour de ce
totem ils sont en effet « isolés ensemble » autour du mythe de leur origine. À ce titre, ces
« isolés ensemble » peuvent, sûrs de ce père-là qu’ils ont créé, l’ériger en père de la race.
Le jeu identificatoire est une part importante de la fraternité mais il est insuffisant par lui-même puisqu’il y manque l’indispensable référence au père mort. Le « grand homme » ne
peut suppléer à cette défaillance. C’est sans doute la différence freudienne entre la fraternité et la masse. La masse se contente du « grand homme » pour qu’un de ses traits fasse
lien entre chacun.
C’est en cela que Lacan a pu dire que, avec son schéma de
psychologie des masses
et analyse du moi
[16], Freud a articulé quelque chose qui singulièrement s’est trouvé au
principe du phénomène nazi.
Freud dans la ségrégation
Il y a une partition entre ceux qui ont tué le « grand homme », le Père primitif ou
Moïse, et les autres. Il y a donc là une raison ségrégative, et de celle-ci Freud pouvait
encore en apprécier les effets au moment de l’écriture du
Moïse, au point d’arracher de
sa plume ces mots honnis « deutsche nationalsozialistische revolution
[17] », qu’il n’aura
écrits que deux fois dans le
Moïse et dans une lettre à Arnold Zweig. Mais s’il convoque
les agents de la Shoa, Freud le fait d’une façon qui n’aurait pas déplu à certains de ses
théoriciens puisqu’il retire l’Allemagne de l’aire de l’influence judaïque et chrétienne.
Selon lui les peuples germaniques « qui s’adonnent aujourd’hui à l’antisémitisme ne sont
devenus que tardivement chrétiens ». Ilssont tous « mal baptisés
[18] » parce que « sous une
mince teinture de christianisme ils sont restés ce qu’étaient leurs ancêtres, épris de
polythéisme barbare. Freud en tire une conséquence pour le moins inattendue, sauf des
théoriciens précédents, que l’antisémitisme nazi était « au fond de l’antichristianisme »
facilité par « le fait que les évangiles racontent une histoire qui se passe entre juifs et ne
traite au fond que de juifs
[18] ». En refoulant ce trait, le particularisme germanique
devenait le ferment du pan-germanisme.
Ainsi, il a répondu à Arnold Zweig divisé entre le fait d’être allemand (Deutschtum) et
sa judaïté = « C’est une folie de croire que l’on doit être allemand. Ne devrait-on pas
laisser à lui-même ce peuple abandonné de Dieu
[19] ? » Cette appréciation prend tout son
poids si l’on n’oublie ni ce qui vient d’être rappelé sur la fonction du Dieu du Livre quant
au lien social, ni que Freud revendiquait son athéisme, sans pour autant renier l’histoire
qui l’avait fait ce qu’il était. Dans
Un événement de la vie religieuse, il se définit comme
un « juif infidèle
[20] ». Freud situait ainsi très bien la dimension de sa propre fraternité : ni
religieuse, ni raciale mais celle de celui qui est « isolé ensemble » avec les autres juifs.
L’amour qui s’attache alors au Führer nécessite que l’objet de haine soit désigné
comme extérieur, étranger, pour préserver la « pureté » du corps social. Cette pureté
nécessaire, pour dénier la part de jouissance propre, se reprend métonymiquement au
niveau politique sous les atours du socialisme comme pour assurer qu’elle sera justement
partagée, et au niveau scientifique sous l’uniforme de l’eugénisme qui permettrait de
reconnaître les siens. Seul moyen envisageable pour faire des Einzelnen, des frères en race.
En ceci aussi Freud a eu une vision juste : d’être privés du meurtre fondateur, les peuples
germaniques n’auraient pas eu accès au mythe unificateur ouvrant à la fraternité par
renoncement à la jouissance.
Sans la renonciation judéo-chrétienne il y a en effet quelque chose de la jouissance à
retrouver. Lacan rappelle que c’est alors, réellement dans l’ordre de la plus-value que le
groupe va aller la chercher pour du même coup l’ignorer. Il ne s’agit plus du totem pacificatoire par le rappel de la renonciation mais d’une re-annonciation qui ouvre à l’espoir de
jouissance. Le trait d’union peut alors se suffire de la moustache du Führer comme
symbole de la récupération de la plus-value.
Cette agrégation, Lacan la cerne strictement en posant que « ce qui, dans un discours,
s’adresse à l’Autre comme Tu, fait surgir l’identification à quelque chose qu’on peut
appeler l’idole humaine ». Comment entendre cette phrase ? Elle suppose un lien social,
un discours. Alors paraît quelqu’un que l’on peut identifier au grand Autre, toujours plein
de significations riches d’espoirs et de valeurs. Situation exorbitante en soi dont l’histoire
atteste. Elle nous apprend aussi que le Providentiel peut se proposer, non comme un Roi
Soleil incomparable et d’une autre essence que ses sujets, mais comme un Tu, quelqu’un
de familier, un autre soi-même, un semblant de semblable. Alors il ne s’agira plus d’admiration mais d’adhésion, un acquiescement privé de chacun est assuré de l’acquiescement
de l’autre. Lacan parle à ce titre d’« identification camouflée, secrète ». N’importe quel
infime trait signalant le plus de jouir de celui auquel on s’identifie peut alors faire ralliement. Pas besoin de panache blanc ni de Cœur de lion, suffit alors une petite moustache
que l’on ne se prive pas pourtant, deux précautions valant mieux qu’une, de mêler aux
fastes d’une parade à Nuremberg. « Voilà qui a suffi à cristalliser des gens qui n’avaient
rien de mystique ! qui étaient des plus engagés dans le procès du discours capitaliste avec
ce que ça comporte de mise en question du plus de jouir sous sa forme de plus-value. »
La mise en place dans ce lien social identificatoire de la reconnaissance d’un plus de
jouir suffit selon Lacan à la constitution d’un racisme, soit d’une expression radicale de la
ségrégation fondée sur des prétextes supposant le « sujet pur de la science » qui seraient
spéculairement confirmés et excluant les autres « profiteurs » de cette jouissance privée
et brouilleurs du miroir.
Dès le milieu des années soixante, Lacan prédisait que ces « formes de racisme, en tant
qu’un plus de jouir suffit très bien à le supporter », allaient être notre lot.
L’épithète intégrée à l’Autre de « jouisseurs » ou de « profiteurs » signe l’essence du
racisme comme n’étant d’aucune fraternité. Ceux qu’il épingle de ces qualificatifs sont
certes rejetés mais ils ne sont pas exclus d’un Brüderbind car il n’y a de frères qu’après
renoncement ? Il n’y a dans le racisme qu’appel à une récupération de jouissance. Le
racisme fait masse et non fraternité, il fait masse à partir de Einzelnen réunis par la fragile
identification à un trait du leader. Lorsque celui-ci n’émerge pas, la société est anomique
au sens de Durkheim mais qu’il advienne alors tout débordement visant à l’anéantissement du présumé jouisseur est possible.
Sauf dans les rares écrits signalés plus haut, Freud ne s’est jamais référé directement
à ce qui se passait alors en Allemagne et qui allait gagner l’Autriche. Il a par contre à
plusieurs reprises dénoncé l’American Way of Life en tant que « redoutable préjudice »
porté à la civilisation. Freud avait été très sensible aux effets de jouissance décapants pour
les identifications du système capitaliste américain et au culte du dollar. Il faut se rappeler
à ce sujet la vigoureuse critique qui conclut
la question de l’analyse profane
[21]. Freud y
écrit que « le sur-moi américain semble diminuer sa sévérité à l’égard du moi quand il
s’agit de ce qui intéresse le profit ». C’est bien la caractéristique du sur-moi capitaliste de
se dissoudre dans l’argent. Si Freud l’analyse justement, il n’en généralise que peu les
effets. Tout en reconnaissant qu’il y a un discord entre individu et société qui répond à
celui « qui existe dans l’économie de la libido comparable à la lutte pour la répartition de
celle-ci entre le moi et les objets ». Cette répartition peut selon Freud aboutir à un
équilibre pour l’individu : il souhaite qu’il en soit de même pour la civilisation.
Cependant cette vision optimiste s’assombrit lorsqu’il pose que « le sur-moi d’une
époque culturelle donnée a une origine semblable à celle du sur-moi de l’individu ». Mais
le sur-moi freudien est très largement tributaire des identifications et est ainsi lié… aux
« grands hommes » qui réapparaissent ici comme une sorte de garantie contre la méchanceté du prochain.
Freud pourtant ne se fait pas tellement d’illusions quant à la puissance du sur-moi à
faire obéir le moi devant les exigences du ça. Aussi le commandement « aime ton prochain
comme toi-même » est à la fois la mesure de la défense la plus forte contre l’agressivité et
l’exemple le meilleur des procédés antipsychologiques du sur-moi collectif. Le commandement est inapplicable, une inflation aussi grandiose de l’amour ne peut qu’abaisser sa
valeur, mais non écarter le péril
[22]. La puissance et l’économie de la jouissance l’emportent
toujours.
Il pressentait ce qu’il appelait « la misère psychologique de la masse ». Les raisons qu’il
en donnait éclairent sur son idée du lien social mais aussi sur la fonction qu’il alloue dans
cette relation au « grand homme ». Sa définition est précise et fidèle à son schéma de
Psychologie des masses et analyse du moi. Le lien social, c’est d’abord le fruit de l’identification des membres d’une société les uns aux autres.
Freud aura sans doute péché par un double excès de confiance. Le premier est certainement cette confiance toute particulière à la science nécessaire à y rattacher son invention et à y attacher la laïcité. Freud n’avait pas pu articuler ce que Lacan depuis a su mettre
en forme : que si le sujet de la psychanalyse c’est bien le sujet de la science, celle-ci est bien
pourtant une idéologie de la suppression du sujet. Enfin Freud n’avait pas pu apprécier
pleinement le lien structurel qui existe entre le discours de la science et celui du capitalisme. Il n’avait pas perçu que ce qu’il appelait la culture américaine n’était que l’avancée
en pointe du capitalisme
[23]. Ainsi, pour lui, prendre parti contre le « chaos de l’économie
capitaliste » équivalait à prendre position en faveur de l’idéal communiste. Or Freud
n’attendait aucune amélioration du chemin pris par les soviets, et leurs dix années de
pouvoir avaient anéanti le peu d’espoir qu’il avait pu entretenir. Il soutenait qu’il
« res(tait) un libéral à l’ancienne mode ». Il faut entendre son libéralisme davantage au
sens général qu’au sens politique actuel. Freud était un conservateur dont l’idéal, comme
a dit Lacan
[24], est « l’honnêteté patriarcale ». Voilà qui l’empêche de réagir au « chaos de
l’économie capitaliste » et surtout d’y reconnaître la cause de ce qu’il craint le plus pour
le lien social, la disparition du grand homme fédérateur sur son versant symbolique. À vrai
dire, Freud ne peut envisager un père qui ne tienne, pas plus au niveau collectif qu’au
niveau individuel. Un père sur qui s’articule le complexe d’Œdipe qui donne sa consistance
de réalité au psychisme : c’est le nœud de Freud tel que Lacan a pu en faire le nouage à
quatre, lors de la leçon du 14 janvier 1975 (RSI). Est-ce ce qui ne lui permet pas de reconnaître que le nazisme lui-même est un rejeton du « chaos de l’économie capitaliste
[25] ».
Par l’effet commun qu’y tient la fonction cachée de la plus-value. Et d’apprécier que c’est
en réaction à ce chaos qu’un « homme providentiel » s’est élevé en Allemagne – un chef
conforme au schéma de la
Psychologie des masses et analyse du moi – mais gros de la
promesse de récupération de la plus-value. Ce n’est pas tant de partage d’amour qu’il
s’agit mais de ce dont chacun croit avoir été indûment spolié. Et du coup de récupérer une
identité commune dans la seule chose qui, illusoirement, semblait être la permanence
identitaire de toujours = la race. C’est créer de l’Autre imaginairement jouisseur pour
masquer là où la jouissance se joue réellement. Mais chaque fois que son raisonnement
l’amène là, le commandement christique vient à la fois horripiler Freud et lui signifier la
limite même de l’indépassable. « Liebe deinen Nächsten wie dich selbst. » « Das Gebot ist
undurchführbar
[26]. » Ce commandement est insoutenable, reconnaissait Freud. Cet insoutenable est beaucoup plus de l’ordre de l’impossible logique que de l’impuissance à
dépasser. Freud se heurte là à un réel. C’est me semble-t-il ce que Lacan indiquait
[27]. « Et
qu’est-ce qui m’est plus prochain que ce cœur en moi-même qui est celui de ma jouissance
dont je n’ose m’approcher ? Car dès que j’en approche – c’est là le sens
du Malaise dans
la civilisation – surgit cette insondable agressivité devant quoi je recule, que je retourne
contre moi, et qui est celui de ma jouissance, dont je n’ose m’approcher ? »
Cette tentative, cette tentation, folle, mal limitée, c’est elle qui est à l’origine du
« Malaise dans la culture » mais c’est, selon Lacan, le prix de l’universalisation. On dit
aujourd’hui « mondialisation ». Lacan pensait que si elle ne montrait pas tout son « vrai
visage
[28] » il ne tarderait pas à apparaître comme celui de cette ségrégation dont les Nazis
se sont faits les précurseurs.
Partout la ségrégation gagne, gagne… et la seule issue que prévoyait Lacan quand il
gardait l’optimisme passait par la psychanalyse seule capable de rétablir de la subjectivité
dans le discours. Pour ce faire, la psychanalyse réinjecte du Père dans le discours de la
science mais celui-là tournera le dos à ses figurations chrétiennes ou totémiques pour ne
devoir son peu de consistance qu’à la lettre.
Addendum
Ce travail est le produit des actions conjuguées du séminaire 2000-2001 de l’association pour une École de la psychanalyse et d’un cartel d’Espace analytique qui réunissait,
autour de Laurence Croix, Nina Bennhamïas, Jean-Claude Grabicani, Patrick Landman et
moi-même. Que les participants du séminaire, comme ceux du cartel, en soient, ici, remerciés.
[1]
J. Lacan, Le séminaire VII,
L’Éthique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986, p. 132.
[2]
S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir », 1920, dans
Essais de Psychanalyse, Paris, Payot,
1981, p. 103.
[3]
S. Freud,
Le Malaise dans la civilisation, 1930, Paris, PUF, 1971, p. 62.
[4]
J. Lacan, Le Séminaire XVII,
L’Envers de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1991, p. 208.
[5]
J. Lacan, Le Séminaire XVII,
L’Envers de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1991, p. 132.
[6]
J. Lacan,
Les Complexes familiaux, Paris, Navarin, 1984, p. 39.
[7]
Saint Augustin,
Confessions, Paris, Garnier, 1964, p. 22.
[8]
J. Lacan,
ibid., p. 36 (et aussi Séminaire XI, p. 105).
[9]
J. Lacan,
ibid., p. 46.
[10]
J. Lacan,
ibid., p. 47.
[11]
S. Freud,
L’Homme Moïse et le monothéisme ( 1939), Paris, Gallimard, 1986, p. 174,
GW XVI
p. 187.
[12]
J. Lacan, Le séminaire XVII, p. 132.
[13]
S. Freud, « Psychologie collective et analyse du moi » ( 1921), dans
Essais de psychanalyse, Paris,
Payot, 1981.
[14]
S. Freud,
L’Homme Moïse, p. 173.
[15]
S. Freud,
ibid., p. 174.
[16]
J. Lacan , Le Séminaire XVIII,
D’un discours qui ne serait pas du semblant, inédit, 20 janvier
1971.
[17]
S. Freud,
ibid., p. 198.
[18]
S. Freud,
ibid., p. 185.
[19]
J. Lacan, Séminaire XXIII,
D’un discours qui ne serait pas du semblant, inédit, 20 janvier 1971.
[20]
S. Freud, A. Zweig,
Correspondance, Paris, NRF, 1973,18 août 1932, p. 80.
[21]
S. Freud,
Œuvres complètes, t. XVIII, Paris, PUF, 1994, p. 202,
GW XIV, p. 394.
[22]
S. Freud, « La question de l’analyse profane », dans
Œuvres complètes, t. XVIII, Paris, PUF, 1994,
p. 89.
[23]
S. Freud,
Malaise dans la culture, ibid., p. 104.
[24]
S. Freud, A. Zweig,
ibid., p. 55.
[25]
J. Lacan, Le séminaire VII,
ibid., p. 208.
[26]
S. Freud,
GW XIV, p. 503.
[27]
J. Lacan, Séminaire XII,
ibid., p. 219.
[28]
J. Lacan, Le séminaire XI,
Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le
Seuil, 1973, p. 247.