2001
Figures de la Psychanalyse
Des noms du père
La servitude, la fidélité et l’ascendance
[*]
Joël Birman
[*]
Cette année ont lieu d’innombrables festivités et commémorations. Ce qui les
conjugue en tant qu’unité est le fait qu’elles fixent des repères symboliques extrêmement
importants pour notre tradition. La mémoire occidentale est rituellement revisitée lors de
telles manifestations, et toujours de façon très éloquente. Cependant, il ne faut pas
oublier de signaler également que, malgré l’unité qui les rassemble, il existe une diversité
assez évidente au sein de telles réalisations.
Étant donné que le centenaire de la constitution de la psychanalyse s’inscrit dans cette
série de festivités, c’est à partir du champ de cet imaginaire ainsi esquissé que je voudrais
développer un parcours théorique sur la transmission de cette dernière, afin de pouvoir
situer au premier plan le rapport avec l’ascendance qui est présent dans le champ psychanalytique. Toutefois, il est nécessaire pour cela de décrire d’abord les diverses commémorations qui sont ritualisées actuellement, afin de signaler certaines similitudes et certaines
différences quant à ce qu’elles consacrent.
Nous nous trouvons donc aujourd’hui à l’aurore du troisième millénaire. Celui-ci est
fêté ici et là, un peu partout, toujours dans l’attente qu’il puisse nourrir l’espoir de jours
meilleurs à venir pour tous, chanté en prose et en vers, par les médias de toutes sortes
(presse, télévision, etc.) ; les dés sont alors relancés sur la roulette du destin dans la marque
symbolique de ce renouvellement possible. L’on croit, donc, à l’impondérable et à l’indéterminé, et des paris décisifs sur le destin sont faits pour que l’impossible puisse enfin
devenir possible. Qui sait si maintenant tout ne sera pas différent, si un changement
radical n’adviendra pas dans le tracé de notre destin ? Peut-être qu’à partir d’ici plus rien
ne sera comme avant. Qui sait ?
Tout cela est évidemment murmuré, de façon presque inaudible, par les crédules de
toutes les croyances, comme s’il était possible d’effacer définitivement les traces de
mémoire des jours ténébreux déjà passés, au nom toujours d’un autre monde, meilleur. De
toute façon, les espérances quant à l’avenir et l’humanité se renouvellent, en un carrousel
de joie qui met en mouvement des pulsations nouvelles. D’autres énergies, enfin,
commencent à circuler à une vitesse redoublée en cette aurore du prochain parcours.
Or, cela ne constitue pas la totalité de ce qui est en jeu cette année-ci. La psychanalyse
a cent ans, elle aussi, et devient donc un discours centenaire. Et Nietzsche s’inscrit lui aussi
dans le calendrier des commémorations, étant donné qu’il est mort il y a cent ans. En ce
qui concerne la première, c’est le centenaire de naissance qui est célébré, tandis que pour
le second, il s’agit du centenaire de sa mort. Une différence significative sans aucun doute,
puisque rien n’est davantage opposé en tant que marque symbolique que le contraste
entre la vie et la mort.
Nous pouvons par conséquent reconnaître que ce sont des événements distincts qu’il
s’agit ici, et qu’ils sont effectivement ritualisés dans leurs dissemblances. Il en résulte que
divers catalyseurs symboliques sont agencés dans les scènes rituelles. En effet, entre la
naissance de la psychanalyse et la mort de Nietzsche vient s’interposer l’espoir que représente le nouveau millénaire. Voilà vers quoi nous sommes alors poussés, ce qui devient
notre impératif : penser ces différences, qui se présentent comme des tissages toujours
denses, mais dont la complexité est variable.
Ainsi, les espérances produites par le nouveau millénaire sont catalysées par le carburant du salut. Quelque chose de l’ordre du messianisme est définitivement mis en scène
dans cet espoir en des jours meilleurs. La purification du mal s’impose encore ici, que ce
soit en tant qu’élément déclencheur, ou bien comme but de la ritualisation de la fête.
Entre le mythique et le religieux, nous purifions effectivement notre mémoire des souvenirs catastrophiques, en investissant positivement sur ce qui viendra et en renouvelant nos
croyances en ce qui concerne l’humain. Le sacrifice qui a marqué notre existence historique disparaîtra enfin de la planète, et nous serons délivrés du mal.
Néanmoins, face à autant de ferveur et d’optimisme, il faut que nous soyons tant soit
peu intimidés. Au moins un petit peu, naturellement. La philosophie de Nietzsche, par
contre, exige que nous soyons bien plus prudents. À son égard, il est nécessaire que nous
adoptions le pessimisme comme méthode, et l’ironie tranchante comme instrument de
pensée, afin de pouvoir reconquérir la joie d’exister. Il ne faut donc pas que nous nous
laissions bercer par les chansons de l’espérance facile, si nous voulons vraiment et décidément faire face et dépasser les impasses et les paradoxes que la tradition occidentale nous
a présentés au cours de son histoire.
En effet, pour Nietzsche, une
transvalorisation effective des valeurs aurait été nécessaire pour nous permettre de vivre au monde d’une autre façon. En ce qui concerne cela,
la
mort de Dieu
[1] est une expérience cruciale. Or, cette mort n’est pas un événement trivial,
circonscrit dans le registre du sensible ; elle exige de notre part, en contrepartie, que nous
en retirions les conséquences – dans la radicalité que cela implique. Ce qui ne va évidemment pas de soi. Et, dans le contexte social de renouvellement massif de la religiosité qui
nous marque actuellement, cela n’est pas clair du tout, quoi que nous puissions croire.
Tout cela exigerait que nous adoptions une posture éthique de style
intempestif
[2], qui
s’opposerait
ipse littere aussi bien à l’esprit placide de la contemplation qu’à une lecture
scientiste du réel.
De même, si nous considérons ce qui existe de
tragique dans l’interprétation
freudienne du malaise dans la modernité, Freud n’est pas si optimiste lui non plus à
propos de ce qui se passera à l’avenir
[3]. Comme chez Nietzsche, le tragique constitue le
trait essentiel du style freudien lorsqu’il considère la condition humaine dans la modernité. Néanmoins, la psychanalyse n’a pas toujours su se maintenir à la hauteur du tragique
énoncé dans le discours psychanalytique originaire ; elle s’est souvent fourvoyée soit en
prenant le chemin facile du positivisme scientifique, soit en adoptant les présupposés de
la philosophie du sujet, que Freud a radicalement remis en cause avec la découverte de
l’inconscient
[4] et de la pulsion
[5]. La proposition de décentrage du sujet, qui impliquait
l’effrayante révélation de l’inconsistance ontologique de ce dernier, fut rayée et déchirée
au nom de la volonté d’inscrire la psychanalyse parmi les idées de la phénoménologie et
de la philosophie de l’existence, comme si la psychanalyse ne devait pas payer très cher de
telles solutions de compromis. Bref, comme nous le savons bien, tout cela a déjà été dit et
redit maintes fois
[6]-
[7], et je ne fais ici qu’évoquer ces évidences.
Cependant, malgré tout, l’on commémore cette année les cent ans de la publication
de
L’Interprétation des Rêves
[8], œuvre inaugurale de l’épopée freudienne, comme si nous
nous trouvions en pleine ambiance de festivités. De nombreux congrès et séminaires ont
été organisés dans le monde entier, afin de remémorer le moment mythique où fut conçu
le psychisme fondé sur l’ordre du fantasme. La ritualisation de la découverte freudienne
peut certainement nous enivrer et faire gonfler notre moi d’exaltation. Mais il ne s’agit
pas uniquement de cela, étant donné qu’en procédant de la sorte, l’on ignore la crise qui
atteint aujourd’hui le champ psychanalytique dans son ensemble. C’est sur cela que nous
devons maintenant tourner notre attention.
En effet, la psychanalyse traverse en ce moment une crise extrêmement grave, qui se
révèle dans le désintérêt généralisé avec lequel elle est actuellement accueillie un peu
partout sur la planète. Une crise cruciale, cela va sans dire. Et qui, pour cette raison même,
exige de notre part un travail intempestif d’interpellation à propos de ce qui se passe
aujourd’hui. S’il est vrai que de nombreuses raisons de cette crise dépassent largement le
discours et le champ psychanalytiques, et révèlent une transformation incontestable des
valeurs de la société contemporaine, la question ne s’arrête pas là. Malheureusement,
d’ailleurs. Il nous faut questionner également l’implication de la propre psychanalyse à
l’intérieur de tout cela, quelle a été sa part de responsabilité dans la production de ce
désintérêt progressif.
Aussi, nous devons nous interroger avec fermeté sur ce sujet. Pour reprendre ici les
mots du poète João Cabral de Melo Neto
[9] : « Quelle est la part qui nous revient dans ce
litufundia ? », dans cette crise actuelle de la psychanalyse ? C’est-à-dire, si nous mettons
provisoirement entre parenthèses ce qui ne nous revient pas dans toute cette histoire, ce
qui provient d’autres transformations anthropologiques et historiques, qu’est-ce que la
psychanalyse a à voir avec ses propres malheurs et fourvoiements ?
Maintenant, c’est certainement à cela que nous devons nous en tenir, sans nous laisser
piéger par la séduction facile des commémorations du centenaire de L’Interprétation des
Rêves. L’actualité nous convie impérativement à une lecture critique de notre parcours,
car, empruntant le titre du film du cinéaste espagnol Carlos Saura, nous pouvons dire que
« Maman a cent ans ».
C’est un bon titre pour que nous commencions à réfléchir sur le devenir de la psychanalyse, car il nous plonge immédiatement dans la lecture critique de notre histoire, dans
la considération des succès et des déboires de cette vieille dame.
« Maman a cent ans. » C’est là le titre de l’un des premiers films du réalisateur
espagnol Carlos Saura. J’ignore si vous avez eu l’occasion d’assister à ce remarquable film,
ou si vous l’avez vu et vous en souvenez encore. Je n’évoquerai ici que quelques-uns de
ses mouvements thématiques, afin d’introduire ce qui me semble intéressant d’être
souligné dans le développement de ce travail.
Dans ce film, Saura effectue pour ainsi dire un règlement de comptes avec ce qui était
à l’époque le passé récent politique et social de l’Espagne. Il nous renvoie au temps de
l’Espagne franquiste. Mais ce n’est pas à une reproduction sociologique des événements
principaux de cette époque qu’il nous renvoie. Ce n’était bien sûr nullement son intention.
Il prétendait indiquer le champ produit dans l’imaginaire espagnol par le discours éthique
et politique du général Franco. Et ce, pour pouvoir restaurer ce qui existait de fondamental dans la tradition de l’imaginaire espagnol. Afin de réparer ses lignes de force, il
fallait procéder à la décantation des effets du franquisme qui était alors encore dominant.
Une domination exercée dans le domaine de l’imaginaire, bien entendu, puisque sur le
plan de la réalité politique ce dernier avait déjà été remplacé par un nouvel ordre.
Ainsi, l’une des propositions essentielles de ce film est certainement celle d’énoncer
que l’imaginaire constitue aussi une force matérielle, ayant de puissants effets sur le réel.
Et, si l’on veut vraiment agir sur celui-ci, il est nécessaire de remodeler les présupposés de
ce décor imaginaire pour que les agents sociaux puissent faire circuler un autre discours
politique à l’intérieur de l’espace réel. Cette proposition axiale se retrouve dans toute la
filmographie initiale de Saura, où se situe aussi le film que nous sommes en train de
commenter.
Quel est donc le sujet de ce film ? La narration se construit autour du personnage
d’une vieille dame de l’Espagne franquiste qui commémore son centenaire de naissance.
Tous ses descendants sont présents à sa fête. Ce qui est alors révélé, c’est que la vieille
dame domine totalement l’existence de ses enfants, dont les pauvres vies ne font que
tournoyer autour de cette figure solaire. Ils dansent tous selon sa musique et suivent servilement ses pas. La dame est méticuleusement capricieuse et mène sa descendance comme
si c’étaient des marionnettes ; c’est elle qui règle le temps et l’espace de ses enfants.
C’est donc le matriarcat qui occupe la scène fondamentale de ce macabre menuet
visuel. C’est la saga de ce matriarcat qui se situe au centre de la scène, avec tous ses
possibles dédoublements. En commençant par l’élimination de la figure du père, pratiquement inexistant dans ce champ imaginaire. Non seulement par son évidente condition
de mort, mais surtout par le silence imposé à son pouvoir symbolique. La figure maternelle
est au centre du plateau, c’est elle qui règle la totalité des mouvements. Le résultat de
cette situation est que les fantasmes incestueux deviennent prégnants et voluptueux,
orientent les caprices maternels ainsi que l’horripilante impuissance de son étrange
descendance. Enfin, au milieu de l’inceste et du matriarcat, les festivités s’ordonnent dans
cet imaginaire pourri et puant, esquissant les conditions de possibilité de tous les châteaux
en Espagne.
C’est de cet imaginaire que vont dériver toutes les bizarreries des personnages mis en
scène. En commençant par les bouffées de chaleur de la vieille dame, obligée de s’éventer
constamment, car elle ne peut pratiquement pas se mouvoir, étant donné sa grotesque
obésité. Et puis, ce sont ses vapeurs. En effet, comme un colosse dévorant ses enfants, la
vieille dame halète sans arrêt et respire toujours avec difficulté.
En contrepartie, le militarisme marque de façon excentrique la figure de l’un de ses
fils, tout raidi dans son costume militaire colorié et voyant, qui est, soit dit en passant,
entièrement déplacé pour ce genre de fête soi-disant décontractée. Les fantasmes surgissent alors dans un récit franchement délirant, où la religiosité prend des airs nettement
tragi-comiques dans sa plasticité. La gestuelle bien découpée des acteurs souligne ce qu’il
y a de ténébreux dans l’opposition des divers personnages.
Nous voyons ici clairement que Saura cherche, à travers sa
mise en scène, à réaliser la
purification rituelle des fantasmes constitutifs de l’imaginaire franquiste, en plongeant
entre les pôles de l’inceste et du matriarcat. Ceux-ci s’articulent dans un opéra bouffon où
s’opposent le militarisme, d’un côté, et l’
Opus Dei, de l’autre. Ces opérateurs dramaturgiques orientent la production de la narration du film et de ses divers personnages, constituant ce que j’appelle le degré zéro d’altérité, pour reprendre un célèbre titre de Roland
Barthes
[10].
Ainsi, le militarisme dont nous parlons nous renvoie-t-il immédiatement au nazisme et
au fascisme de l’univers espagnol du général Franco. D’autre part, l’Opus Dei nous plonge
dans ce qu’il y a de plus sombre et de plus conservateur dans la tradition catholique, à
savoir, l’Inquisition. Celle-ci est née en Espagne, comme nous le savons, et se trouve à l’origine de la torture moderne et des supplices infligés aux femmes, jetées sur les bûchers des
vertus comme si c’étaient des sorcières. Il va sans dire que le nazi-fascisme et l’esprit de
l’Inquisition constituent les deux revers de la même pièce de monnaie, venant tailler le
pile ou face d’une seule et unique scène terrifiante.
Or, comme je l’ai déjà dit, l’intention de Saura – dans cette œuvre-ci et dans la série de
réalisations où elle s’inscrit – était celle d’effectuer la décantation de l’univers franquiste,
pour pouvoir alors trouver d’autres lignes de force de la tradition espagnole. Et pour y
parvenir, il lui fallait rompre l’enchantement de cette maison des horreurs du passé récent
de l’Espagne. Il devait donc déstabiliser ce château maudit rempli de sorcières, afin de rejeter les dés du destin vers d’autres virtualités de l’imaginaire espagnol. Ce n’est qu’après
avoir procédé à cela qu’il lui sera possible de retrouver d’autres sources de cette tradition,
à savoir, la République des années 30, l’imaginaire révolutionnaire de la Guerre civile
espagnole, la poésie de Lorca, la peinture de Goya, la tradition picturale des XVI
e et
XVII
e siècles, ainsi que la musique et la danse flamenco. Et, pourquoi pas, aller jusqu’aux
marques mêmes de l’altérité espagnole d’outre-mer, comme dans le film
Tango, où Saura
nous expose d’une façon d’une extrême beauté cette extension méridionale de l’Espagne
appelée Buenos Aires et Argentine
[11].
Tout cela n’a finalement été conclu que dans les films postérieurs de Saura, à travers
le désenchantement rituel de la maison des sorcières léguée par le franquisme, en entrouvrant alors la mémoire espagnole vers ses autres sources de création.
Nous observons dans le processus créatif de Saura une proximité évidente par rapport
au style discursif freudien. En effet, il faudrait parcourir les sillons douloureux de la
mémoire pour pouvoir retrouver, dans d’autres de ses plis, les pulsations du désir. Il
faudrait rappeler alors de façon ironique les figures de l’Inquisition et du militarisme
espagnol, pour redécouvrir, à leur naissance, ces autres lignes de force qui appartiennent
à la riche tradition espagnole.
Il en est de même en ce qui concerne les multiples intersections existant entre le
discours freudien et la philosophie de Nietzsche, qui ont déjà été l’objet de divers travaux
exégétiques de grande qualité théorique. Il serait vain de les évoquer ici, car ils n’ont
aucun intérêt pour ce qui est du développement de ce texte. Par contre, il est bon de souligner que tous deux se trouvent insérés dans la critique de la culture de la modernité et de
la tradition religieuse du Christianisme, bien que sous des perspectives différentes.
Je pourrais être interpellé en ce point, et d’une façon bien ponctuelle. L’on pourrait
me demander ce que de telles références à Saura et à Nietzsche viennent faire dans une
lecture sur la psychanalyse contemporaine. À quel propos ? Je dirais que ces créateurs
occupent une position stratégique dans le présent essai, dans la mesure où ils me permettent d’introduire non seulement ce que je désire exprimer, mais surtout où je veux en
venir. Et cela, parce que la question qui s’impose aujourd’hui à la psychanalyse est de
savoir comment elle peut et doit s’inscrire sur la scène contemporaine, cent ans après son
émergence historique ? C’est à cette question-là que nous sommes tenus de répondre, si
nous voulons nous situer correctement dans les lignes de force de l’actualité. Je dirais
même qu’il s’agit là d’un impératif qui s’impose à la communauté psychanalytique.
Je peux donc à présent relancer les dés de ma problématique. J’avancerai qu’il faudrait
croire, en ce qui concerne la psychanalyse, au désir nietzschéen d’affirmation dionysiaque ; et que ce dernier deviendra enfin possible cent ans après, comme cela s’est
produit dans le cas de la philosophie de Nietzsche, ce qui, jusqu’à sa mort, était supposé
être irréalisable. Or, pour parvenir à ce point, il faut voir clairement ce que nous montrent
les opacités présentes dans la psychanalyse, il faut pouvoir traverser les brumes des
ténèbres et faire face aux nouveaux parcours qui se présentent comme possibles. Mais ceci
implique que la psychanalyse puisse décidément parcourir les douloureuses cicatrices de
sa mémoire, pour revenir aux lignes de force de sa tradition à leur état naissant.
Cela signifie que nous affirmons, à contrecœur d’ailleurs, qu’au long de son histoire,
la psychanalyse a fait preuve de certains signes perturbateurs, dont nous retrouvons
quelque chose dans le récit de Saura. Nous pouvons reconnaître la présence de divers
traits capricieux chez la vieille dame, qui sont prégnants dans l’imaginaire psychanalytique
en ce qu’il contient également cet étrange mélange de religiosité inquisitoriale et d’autoritarisme. La servitude est une présence terrifiante au sein de la communauté analytique,
ce qui fait que le masochisme y soit un effet courant. Par conséquent, la répétition de ce
qui a été constitué dans la tradition s’inscrit au premier plan de la discursivité psychanalytique, de manière à empêcher l’énonciation de nouveaux discours. Bref, de puissants
fantasmes incestueux sont mis en évidence dans l’imaginaire psychanalytique, tout
comme dans la narration de Saura.
Qu’impliquent donc toutes ces affirmations ? Que la communauté psychanalytique
doit retrouver les lignes de force de son inventivité, en réalisant pour cela une rupture
avec la répétition. Ce qui signifie en outre que nous devons nous questionner sur la
manière selon laquelle la construction d’une autre discursivité peut s’articuler en de
nouvelles formes d’institutionnalité et de transmission, afin que l’altérité devienne
présente en tant que valeur nodale de l’expérience psychanalytique. Voici donc quels sont
aujourd’hui nos principaux défis.
Pour nous dégager de cette répétition stérile et de cet « effet perroquet », il est nécessaire que chacun de nous commence à parler en son propre nom. La singularité pourrait
alors s’inscrire dans l’écriture psychanalytique, comme contrepoint à la répétition de la
parole de l’autre. Énoncer l’impératif de la singularité dans l’écrit psychanalytique, c’est
évoquer la présence de l’auteur. Ce qui fait que la responsabilité éthique s’impose dans
cet impératif, dans la mesure où la subjectivité en tant que singularité ne peut que
s’imposer, de fait et de droit.
Néanmoins, pour que tout cela soit effectivement réalisable, nous nous devons d’établir une nouvelle modalité de relation entre la communauté psychanalytique et ce qui lui
est ancestral. C’est ce dont nous traiterons maintenant.
L’immobilité qui a toujours caractérisé le discours psychanalytique implique actuellement une répétition littérale de la parole du maître. Le discours du maître se fait présence
absolue, d’une façon à la fois éloquente et terrifiante, dans l’imaginaire de l’écriture
psychanalytique. Cela définit un rapport avec l’ascendance au sein de la psychanalyse, qui
serait marquée en ses moindres détails par la servitude.
Lorsque je parle d’ascendance de notre tradition, je veux me référer aux grands
maîtres qui ont eu le pouvoir créateur de réaliser de véritables ruptures avec ceux qui les
ont précédés, et ont construit aussi bien de nouveaux concepts que d’autres paradigmes
cliniques. C’est le cas surtout de Freud, Ferenczi, Melanie Klein, Winnicott et Lacan. Il
existe certainement d’autres auteurs ayant contribué immensément au développement de
la psychanalyse, mais je me bornerai à citer et à rendre hommage ici aux figures les plus
significatives, celles qui, par leur discours, ont inauguré des écoles dans la pensée psychanalytique et produit de nouvelles lignées théoriques.
Toutefois, si nous nous penchons davantage sur ces lignées, nous voyons bien qu’elles
restent en deçà de ce que nous pourrions en attendre. En ce qui concerne, évidemment,
la créativité de leurs membres. À l’exception de la première génération, celles de ces
lignées qui l’ont suivie montrent nettement et sans équivoque la stérilité de leur production. Elles n’ont pratiquement fait que répéter comme des perroquets ce qui avait déjá été
formulé par le maître et ses collaborateurs les plus proches de la première génération.
Ceux-ci ont, eux, vraiment participé, aussi bien au développement conceptuel qu’à la
diffusion de la nouvelle lecture proposée alors, car ils étaient insérés dans les temps
héroïques d’une certaine tradition. Par contre, les générations suivantes ont fait preuve
d’une stérilité notoire, dévoilée par la répétition discursive massive et l’absence de toute
innovation théorique.
Nous pourrions objecter ici que ce qui vient d’être affirmé plus haut ne s’est produit
que dans certaines traditions psychanalytiques, et que cette affirmation ne saurait être
généralisée. Or, je n’y crois pas. Il est facile de reconnaître la même chose aussi bien dans
la tradition anglo-saxonne que dans la tradition française de la psychanalyse. Tout se
répète partout, malheureusement. En effet, que ce soit parmi les disciples de Freud,
Ferenczi et Lacan, ou bien parmi ceux de M. Klein et Winnicott, la même histoire se
manifeste, avec quelques particularités, il est vrai, mais il n’en reste pas moins qu’aussi
bien au sein de l’Association internationale de psychanalyse, que dans les multiples
mouvements lacaniens, la même répétition est observable historiquement.
Par conséquent, s’il s’avère impossible d’établir rigoureusement une division du champ
psychanalytique en ce qui concerne ce point, et si nous reconnaissons que la même répétition a lieu dans les différentes traditions historiques et culturelles de la psychanalyse, nous
ne pouvons pas ne pas nous interroger à présent sur les raisons d’une telle situation. Ce
questionnement doit, bien entendu, être fondé sur le discours psychanalytique. Et ce,
parce que c’est de la psychanalyse en tant que telle qu’il s’agit. Et, aussi et surtout, parce
qu’elle est la seule à pouvoir rendre compte de cette expérience spécifique de répétition.
Dans une telle perspective, je suis obligatoirement projeté dans le domaine du transfert, puisque c’est là que l’expérience analytique est tissée. En outre, ce n’est que par le
questionnement de ce qui s’ordonne au diapason du transfert que nous serons capables
d’appréhender en leur consistance les effets de la répétition, de fait et de droit
[12]. Sur ce
point-là, toute autre voie de questionnement serait non seulement vide, mais surtout
oisive. C’est par conséquent à partir de cette place stratégique là que nous
devons
examiner cette expérience de répétition dont nous traitons maintenant.
Afin de délimiter le développement de cette problématique, j’utiliserai une opposition
conceptuelle sur le transfert que j’ai déjà énoncée auparavant
[13]. Je veux rappeler l’opposition entre la
servitude et la
fidélité transférentielles, comme étant deux modalités différentes de l’expérience de celui-ci.
Ainsi, dans l’expérience de la servitude transférentielle, le sujet ne parvient pas à
questionner la figure de l’analyste. Celui-ci est toujours maintenu dans la position intacte
de qui est supposé savoir ; c’est lui qui détiendrait alors les secrets inaccessibles de la vie,
de la mort, de la jouissance et du désir. La supposition de savoir se cristallise en un pouvoir
inébranlable, l’analyste est carrément tout-puissant. En tant que figure idéale et idéalisée
par excellence, il assume les traits d’un géant dans l’imaginaire de l’analysant. De cette
façon, le patient ne pourrait jamais être châtré par son analyste, avec toutes les conséquences mortelles et néfastes que cela pourrait produire chez tous les deux.
En effet, si d’une part l’analysant trouve soi-disant ainsi une figure de protection
capable de le défendre contre ce qui existe d’imprévisible dans le carrousel du désir, cette
position, d’autre part, le condamne à une paralysation désirante. Le sujet se pétrifie littéralement dans l’abjecte position de l’asservissement, prenant décidément une forme
masochiste de subjectivation qui congèle sa mobilité pulsionnelle.
Nous pourrions affirmer que dans la servitude transférentielle, nous serions dangereusement lancés dans une pathologie du transfert, au lieu de pouvoir profiter de ce que
celle-ci pourrait entrouvrir en tant que dédoublement structurant pour le sujet. Je suis
tout à fait d’accord sur ce point. Cependant, nous sommes bien obligés de souligner ici
que cela se présente beaucoup plus souvent que nous n’avons l’habitude de l’admettre. Et
en ce qui concerne cette question, nous devons nous demander avec véhémence si les
impasses croissantes auxquelles nous nous heurtons lorsqu’il s’agit de mettre un point
final à nos analyses (et dont les récits sont abondants dans la littérature psychanalytique
des dernières années) ne dérivent pas justement de cette modalité d’impasse transférentielle. Voilà la première des hypothèses que je soulève en ce travail.
En outre, je suppose que la stérilité présente dans les formes de transmission de la
psychanalyse est fondée sur cette forme d’expérience transférentielle. Cet asservissement
terrifiant, révélé par les nouvelles générations d’analystes, proviendrait de ce fait. C’est là
ma deuxième hypothèse de travail.
Il nous faut encore considérer dans cette modalité de transfert l’existence de la
demande de protection qui part de l’analysant, d’un côté, et le désir d’être immortalisé
provenant de l’analyste, d’un autre côté. Cela est particulièrement évident lorsque l’analysant est un candidat à devenir analyste. Dans ce cas-là, la servitude transférentielle
assume les traits d’une véritable caricature. En effet, dans de telles conditions, l’analysant
acquiert aux yeux de l’analyste une position particulière, étant donné qu’il représente un
possible représentant de son immortalité et de sa future continuité au sein de la communauté psychanalytique.
Nous pouvons facilement en déduire qu’ici le champ du transfert est restreint au
rapport de dualité installé entre les figures qui sont en cause, et qu’il a des effets
meurtriers sur chacune d’elles. En plus d’empêcher le transfert de se déplacer vers son pôle
symbolique, la servitude transférentielle rend la fin de l’analyse impossible, ainsi que le
passage de l’analysant du travail du transfert à la position du transfert du travail. Aussi,
l’analysant reste viscéralement collé à son analyste, se faisant l’écho des paroles de ce
dernier et répétiteur de tous ses dits. Bref, l’analyste s’éternise dans son discours par
l’intermédiaire d’un analysant qui va le redire éternellement, à la manière d’un perroquet.
Il s’agit d’une victoire à la Pyrrhus, évidemment. Car cette répétition du même indique
sans aucun doute non seulement la faillite de l’analyste, mais aussi celle de l’expérience
analytique en question. La scène de tout cela reste fixée dans les fantasmes incestueux,
d’une part, et dans la tyrannie et la servitude, d’autre part. La figure de la mère phallique
domine entièrement la scène ; dans ce jeu d’horreur, c’est elle qui distribue les cartes.
La fidélité transférentielle, par contre, se construit selon d’autres coordonnées. Dans
la mesure où la figure de l’analyste reconnaît sa finitude, l’analysant ne peut attendre de
lui aucune protection contre ce qui existe d’imprévisible dans le désir. Donc, celui-ci est
bien obligé de faire le travail du transfert pour faire face aux impasses de son existence,
en reconnaissant son insuffisance et son désarroi. Il peut de la sorte promouvoir le travail
de symbolisation, qui n’est pas accordé par l’analyste mais qui l’est par l’expérience analytique. L’analysant serait ainsi fidèle à cette dernière plutôt qu’à la personne de l’analyste.
C’est pourquoi l’analyste peut être questionné en ce qui concerne son pouvoir, mais être
reconnu dans sa capacité de promouvoir l’expérience analytique. Cette modalité de transfert permet enfin la fin de l’analyse et, en plus de cela, le passage de la subjectivité du
travail du transfert au transfert de travail.
Nous pouvons aisément déduire de tout cela la raison ayant permis à la première
génération d’une certaine lignée psychanalytique non seulement de produire des
analystes créatifs, mais également de rendre possible le progrès conceptuel d’un autre
discours théorique. Effectivement, si nous considérons la nouveauté représentée par celui
qui se constitue par la figure initiatique d’une lignée donnée, cette figure-là est imprégnée par ce qu’il y a d’imprévisible et de fini dans son entreprise théorique, et il le
transmet à ses analysants. La fraîcheur de l’aventure marque ces expériences psychanalytiques de première génération, en révélant les traits du risque, de l’imprévu et même des
impasses qui se présentent inévitablement. Or, dans les générations suivantes, la fraîcheur
du discours se perd, et celle-ci est remplacée par la doctrine, qui prétend toujours détenir
toute la vérité de la psychanalyse. Avec la doctrine, c’est une école de pensée qui s’installe,
ainsi que toutes les immobilités et opacités que celle-ci a le pouvoir d’engendrer.
La marque de la finitude et du pari, qui jusqu’alors imprégnait la discursivité de la
nouvelle lignée, se tait, et, ce faisant, se transforme en autre chose. L’omnipotence
conférée à la doctrine produit le même effet sur la figure de l’analyste, qui commence à
avoir besoin de ses disciples pour pouvoir reconnaître la magnificence de la théorie en
cause. Les disciples assument le statut de copies caricaturales du maître de la lignée. La
tyrannie et la servitude s’installent, produisant la totalité des effets de servitude transférentielle esquissés ci-dessus.
Nous pouvons ainsi délinéer deux positions subjectives opposées face à l’ascendance.
En effet, dans la servitude transférentielle, celle-ci est vidée en sa puissance symbolique,
perdant son pouvoir de dire quelque chose et commençant à être vénérée en tant que
sacrée et majestueuse ; tandis que dans la fidélité transférentielle le discours est toujours
reconnu comme incorrect et incomplet, plein d’insuffisances, et, pour cela même, devant
être continué. Par conséquent, dans la première scène, le transfert de travail n’a pas lieu,
tandis que, dans la seconde, il s’agit de son développement nécessaire et même de son
impératif.
Si ce que nous avons avancé jusqu’ici constitue une voie possible si nous voulons
questionner le rapport entre la communauté analytique et son ascendance, il nous faut
dédoubler à présent cette lecture en évoquant le fantasme masochiste par excellence qui
se tisse toujours dans la relation du sujet avec la figure du père. C’est ce que nous verrons
maintenant.
Comme j’ai déjà cherché à le démontrer ailleurs
[14], le discours freudien s’est dédoublé,
à la fin de son parcours, en une lecture métapsychologique centrée sur la figure du
désarroi
[15], en tant que condition essentielle pour les processus de subjectivation. Cette
figure est également reliée à d’autres développées dans le contexte théorique, comme
l’interprétation finale de l’œuvre freudienne à propos de la
féminilité
[16]. Entre le désarroi
et la féminilité, comme matrices des diverses formes de subjectivation, la pulsion de mort
s’est distinguée en tant qu’opérateur conceptuel fondamental
[17].
Je dirais que c’est en fonction de cette centralité attribuée au désarroi et à la féminilité dans le discours théorique que les diverses figures du
masochisme
[18] sont alors venues
occuper une position cardinale dans l’interprétation de l’expérience clinique des années
vingt. C’est-à-dire que les différentes modalités de masochisme ont dès lors pris une
position prédominante dans la clinique analytique, comme formes défensives pour que la
subjectivité refuse d’assumer radicalement le désarroi et la féminilité
[19]. Pour cela même,
le masochisme a occupé une position cruciale dans les diverses organisations psychopathologiques, constituant les bases de la clinique psychanalytique postfreudienne.
Dans une telle perspective, le masochisme ne constituerait pas seulement une forme
de jouir de la douleur, comme on l’affirmait dans la littérature psychiatrique, sexologique
et jusque dans les écrits psychanalytiques postfreudiens. Au contraire, le masochisme est
une façon pour le sujet de s’offrir servilement à l’autre, en tant qu’objet de jouissance de
l’autre, pour que ce dernier puisse le protéger du désarroi et de la féminilité. Il n’y a aucun
doute que cette offre humiliante ne soit une source de douleur pour le sujet. Mais ce
serait une dérivation de ce qui se trouverait à la base de tout cela, à savoir, une protection
contre le désarroi.
Les figures du masochisme
féminin et
moral seraient les matérialisations de cette
position subjective de refus du désarroi et de la féminilité
[20]. Le discours freudien nous a
fait voir ceci avec une grande pertinence dans son essai de 1924 sur « Le problème économique du masochisme », malgré le fait que ses descriptions cliniques y aient été sommaires
et condensées.
Néanmoins, dans la lecture du
fantasme de fustigation de « Un enfant est battu
[21] »,
Freud nous montre ce qui se trouve au fondement de l’expérience masochiste. En plus, il
démontre comment dans cette expérience et dans ce fantasme c’est la relation du sujet
avec la figure du père qui est en cause. C’est par ce biais qu’une modalité de rapport avec
l’ascendance s’introduirait. Nous le verrons par la suite.
Si plusieurs axes sont sans doute présents sur la scène de « Un enfant est battu », nous
pouvons certainement en distinguer deux qui sont essentiels :
- la relation de rivalité fraternelle ;
- la relation des frères avec la figure du père.
Il est évident que ces axes sont intimement articulés, dans la mesure où la rivalité
existant entre les frères se construit selon le désir de chacun d’entre eux d’être la figure
préférée aux yeux du père. C’est donc l’amour du père qui catalyse la rivalité fraternelle,
pour lequel chacun cherche à occuper la position de préféré.
En ces termes-là, le sujet se soumettrait servilement à la figure du père dans le but de
devenir le meilleur et d’être supérieur à ses frères. Le père lui accorderait alors une préférence amoureuse face aux autres, et le sujet accéderait par ce biais, sur cette scène fantasmatique, à la jouissance. Pourtant, cela implique l’humiliation abjecte du sujet qui, pour
être le préféré du père et le centre de son amour, doit subir la violence du père qui le
fustige. En d’autres mots, l’enfant serait battu par le père et supplicié, comme forme de
confirmation de l’amour de celui-ci.
Cependant, si la figure du père est obligée de soumettre le sujet à la violence avec
cruauté pour exhiber son pouvoir et sa souveraineté, cela signifie que la puissance du père
est vidée dans ce mouvement même de supplice du fils. Ce seraient les deux revers de la
même pièce de monnaie, l’endroit et l’envers de la même scène. En effet, nous ne nous
trouvons ici pas uniquement face à l’humiliation de la figure du fils, mais aussi de la figure
paternelle, corrélatives sur la même scène. Donc, dans l’humiliation de la figure du père,
son pouvoir symbolique est létalement vidé, pour se restreindre à la cruauté et à la force
brute.
Comme nous le savons, cette figure paternelle de la tyrannie a été antérieurement
esquissée dans le discours freudien de
Totem et tabou, par la construction du
père de la
horde primordiale
[22]. Figure omnipotente par excellence, il détenait tout le pouvoir et
l’usufruit de la jouissance de toutes les femmes par la pure supériorité de sa force brute.
C’est à ses enfants qu’est revenue la tâche de réaliser une rébellion contre lui afin de
pouvoir avoir accès à la jouissance. Donc, voulant modifier cette situation, les fils ont
rassemblé leurs minces forces, pour ensemble devenir plus puissants, ont assassiné le père
et se sont libérés de son joug. Ils ont alors constitué une société fraternelle et transformé
la figure du père en un
totem, marquant de la sorte l’origine symbolique de la lignée.
Nous pouvons reconnaître dans ce mythe freudien une lecture de la constitution de la
modernité occidentale, où la figure de la souveraineté absolue représentée par le Roi a
succombé à celle de la souveraineté relative de la totalité des citoyens. L’Ancien Régime
théologico-politique a été remplacé alors par la société démocratique moderne, basée sur
l’association égalitaire des citoyens. C’est la République qui va désormais distribuer le
pouvoir parmi diverses figures, dissolvant l’omnipotence originaire et théocratique du Roi,
qui eut la tête coupée à l’aurore de la Révolution française.
Toutefois, dans le fantasme masochiste, le sujet réintroduit la figure du père cruel et
de l’ancienne forme de souveraineté, et se place dans une position de servitude absolue.
Mais, ce faisant, il efface ce qui avait été conquis avec le meurtre du père de la horde,
c’est-à-dire la construction de la figure symbolique de l’ascendance et de la communauté
fraternelle, basée sur les insuffisances de tous (désarroi et féminilité).
Nous voyons encore combien la cruelle figure du sur-moi constitue l’autre de cette
scène masochiste, dans la mesure où le sur-moi en tant qu’instance psychique serait ce qui
donne la matérialité et le coloris du père tyrannique à la subjectivité. De toute façon, c’est
la puissance du discours de l’ascendance qui est tenu sous silence avec tout cela, qui
s’efface devant la nostalgie du sujet
[23] par rapport au père qui le maintient soumis en lui
offrant sa protection.
Ainsi, la servitude transférentielle se fonde sur une forme de subjectivation franchement masochiste, laquelle aurait dans le retour de la souveraineté tyrannique centrée sur
la force sa condition concrète de possibilité. Or, la souveraineté perd de la sorte tout
pouvoir symbolique, acquis avec l’assassinat du père originaire. C’est pourquoi dans cette
modalité de transfert la symbolisation est presque annulée, s’approche du niveau zéro, et
le sujet est soumis à la répétition du discours de l’autre. Il n’existe plus ainsi aucun transfert de travail, et le discours analytique devient une répétition « à la manière des perroquets ».
Dans la fidélité transférentielle, cela n’a pas lieu, par contre, justement parce que les
figures de l’insuffisance et de la finitude s’inscrivent dans l’expérience psychanalytique, et
imposent au sujet l’impératif de symbolisation de son désarroi. Et là, le travail du transfert
peut se dédoubler en transfert de travail, de façon à ce que la création théorique soit
possible en psychanalyse.
Nous pouvons encore déduire assez facilement de tout cela que dans la figure du père
tyrannique il n’y a plus aucun vestige de différence sexuelle. Dans le rapport de force pure
entre le père et le fils, un seul des deux subsiste ; l’autre se détruit car il n’est plus reconnu
dans sa différence. Par conséquent, l’altérité ici ne se matérialise pas, elle ne prend pas
corps. De même, la singularité ne se constitue pas dans les deux pôles de la relation.
L’ascendance serait donc également humiliée par ce biais-là, puisque toute différence se
tairait aussi, par le retour à la figure de la souveraineté absolue et à la force pure.
Cependant, ce que tout ce développement indique, c’est le fait que la fidélité transférentielle suppose non seulement la mort de l’omnipotence tyrannique du père en tant
que souverain absolu, mais aussi que la communauté fraternelle se constitue à la place de
celui-ci. L’énoncé éthique fondamental qui est ici transmis affirme que qui que ce soit qui
veuille occuper la place du père originaire aura inévitablement une fin identique à la
sienne, c’est-à-dire qu’il trouvera la mort. En effet, si la figure du totem, comme symbole
de l’origine d’une lignée et d’une tradition, révèle effectivement quelque chose, c’est
l’interdiction d’occuper la position de souveraineté absolue qui est évoquée ici. Le pouvoir
se disperse, se distribue de manière égalitaire et impartiale dans la communauté de pairs,
où tous seraient marqués par l’insuffisance de leurs forces, c’est-à-dire par le désarroi et la
féminilité.
Ce n’est qu’à partir de cette position, réelle et virtuelle à la fois, que nous pourrons
encore constituer un autre espace d’échanges dans la communauté psychanalytique, dans
laquelle chacun de nous pourrait parler en son propre nom, en y reconnaissant les différentes ascendances qui ont marqué notre histoire et formé notre destin.
C’est là aujourd’hui notre impératif, lors du centenaire de l’émergence historique du
discours psychanalytique. C’est le pari que nous devons faire et que nous ne pouvons pas
refuser, si nous ne voulons pas risquer d’être réduits à l’opacité, à l’obscurité et au silence
sépulcral de la psychanalyse.
[*]
Cet essai a été élaboré à partir des notes qui ont orienté mon intervention orale lors du
colloque franco-brésilien réalisé à Rio de Janeiro le 27 août 2000, intitulé « L’Actualité de la
psychanalyse » et organisé par l’Espaço Brasileiro de Estudos Psicanalíticos.
[*]
Psychanalyste, professeur titulaire de l’Instituto de Psicologia de l’Universidade Federal do Rio
de Janeiro et professeur adjoint de l’Instituto de Medicina Social da Universidade do Estado do
Rio de Janeiro.
[1]
F. Nietzsche,
Généalogie de la morale, Paris, Flammarion, 1996.
[2]
F. Nietzsche,
Seconde Considération intempestive, Paris, Flammarion, 1995.
[3]
S. Freud,
Malaise dans la civilisation ( 1930), Paris, PUF, 1971.
[4]
S. Freud, « L’Inconscient » ( 1915), dans
Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.
[5]
S. Freud, « Pulsions et destins des pulsions » ( 1915),
ibid.
[6]
L. Althusser, « Freud et Lacan » ( 1964-1965), dans
Positions, Paris, Sociales, 1976.
[7]
M. Foucault,
Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Gallimard, 1972.
[8]
S. Freud,
L’Interprétation des rêves ( 1907), Paris, PUF, 1976.
[9]
J. C. Melo Neto,
Obras Completas, Rio de Janeiro, Nova Aguilar, 1995.
[10]
R. Barthes,
Le degré zéro de l’écriture, Paris, Le Seuil, 1953.
[11]
J. Birman, « À feiúra, forma de horror do neonazismo », dans G. Bartucci,
Psicanálise, Cinema
e Estéticas de Subjetivação, Rio de Janeiro, Imago, 2000.
[12]
À ce propos, voir : S. Freud, « Remémoration, répétition et élaboration » ( 1914), dans
La
Technique psychanalytique, Paris, PUF, 1972 ; J. Lacan,
Les Quatre Concepts fondamentaux de la
psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973.
[13]
J. Birman, « À invenção desejante da psicanálise » ( 1996), dans
Mal-estar na atualidade, Rio
de Janeiro, Civilização Brasileira, 2000, seconde édition.
[14]
J. Birman,
Cartografias do Feminino, Rio de Janeiro, Editora 34,1999.
[15]
S. Freud,
Malaise dans la civilisation, op. cit.
[16]
S. Freud, « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » ( 1939), dans
Résultats, idées, problèmes,
vol. II, Paris, PUF, 1985.
[17]
S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir » ( 1920), dans
Essais de psychanalyse, Paris, Payot,
1981.
[18]
S. Freud, « Le problème économique du masochisme » ( 1924), dans
Névrose, psychose et
perversion, Paris, PUF, 1973.
[19]
J. Birman,
Cartografias do feminino, op. cit.
[20]
S. Freud, « Le problème économique du masochisme », dans
Névrose, psychose et perversion,
op. cit.
[21]
S. Freud, « Un enfant est battu », Contribution à la connaissance de la genèse des perversions
sexuelles ( 1919), dans
Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973.
[22]
S. Freud,
Totem et tabou ( 1913), Paris, Payot, 1975.
[23]
S. Freud,
Malaise dans la civilisation, op. cit.