2001
Figures de la Psychanalyse
Lectures
Moustapha Safouan : Lacaniana
Gisèle Chaboudez
Il faut souligner d’abord que ces comptes rendus des dix premières années de séminaire
de Lacan ont l’ambition d’être d’authentiques lectures de l’élaboration lacanienne, et non
pas simplement des résumés. Cela implique que l’auteur y met du sien, qu’il nous présente
sa compréhension propre de cette élaboration, de même que son opinion. Et c’est probablement le seul parti à prendre en effet, produire au plus près du texte lacanien comme ici,
ou un peu plus loin dans d’autres formes de travaux, des énoncés sur lesquels nous puissions
nous entendre, à partir de cette immense énonciation qui a orienté notre formation d’analystes et qui n’a fait que commencer à livrer ses secrets. Avec le temps, l’idée, qui a pu
prendre corps autrefois, qu’il y ait une lecture autorisée de Lacan nous apparaît maintenant
dans toute sa fraîcheur naïve. Il reste qu’il est important de savoir sur quels corpus d’énoncés
nous sommes d’accord, quitte à laisser en réserve d’autres points de la théorie qui posent
des problèmes plus complexes d’interprétation. C’est ce que rassemble ce livre, où le nombre
d’énoncés sur lesquels on peut s’accorder est la quasi-totalité, appelant donc seulement
quelques ajouts sur des points d’interprétation difficile, jalons pour une discussion future
par exemple, mais qui ne suscitent pratiquement pas d’objection.
Nous sommes souvent pris entre deux difficultés lorsqu’on lit Lacan, tout d’abord son
fameux « ne pas se hâter de comprendre », qu’il a porté au paradigme et pour lequel il a
fait le nécessaire. On sait combien en effet cela était nécessaire, précisément, durant les
premières décennies de son enseignement, face à un discours entièrement orienté sur de
fausses compréhensions et de trompeuses significations dans la psychanalyse d’alors. Mais
tout cela est daté et cette mise en garde a pu évoluer dans le champ lacanien vers un « se
hâter de ne pas comprendre » auquel, il est vrai, les formulations tardives semblaient
conduire. Cependant elles étaient produites comme le resserrement progressif, quasi
mathématique, d’énoncés et de propositions bien plus anciennes, de telle sorte qu’elles
n’étaient pas lisibles sans elles. En rappelant de façon articulée les premières propositions,
le travail de Safouan tranche dans cette difficulté de façon juste. Il est lumineux sur
nombre de points, car il laisse généralement apercevoir le problème auquel répondent les
solutions que Lacan propose, et nous sentons constamment dans son texte l’exigence de
faire entendre, au-delà des disciples, la rigueur de cette pensée. Ce qui veut dire en
premier lieu, bien sûr, au-delà de la langue de bois, mais aussi sans jamais oublier que
Lacan a détourné de l’usage courant nombre de mots, et que pour en être les « passeurs »
nous devons reparcourir la boucle, retrouver le sens qu’il leur donnait, sans le tenir pour
établi, et non faire le trajet inverse. Cela, qui est sensible dans le texte de Safouan, décape
en quelque sorte la parole lacanienne de la gangue où ont pu l’enfermer à l’occasion les
langues de bois institutionnelles. À l’avenir, il y aura probablement, et de plus en plus, une
nécessité de faire entendre ainsi quelque chose qui a été articulé depuis longtemps déjà,
un demi-siècle, avec des paroles comme neuves. De plus, Safouan parvient à suivre de si
près le fil de l’élaboration, tout en restant extrêmement concis, qu’il en dégage de fait,
plus ou moins nettement selon les séminaires, une articulation d’ensemble qui a une vertu
éclairante à elle seule. Une autre dimension est présente dans cette lecture, à fleur de
texte en quelque sorte, essentielle. Il s’agit d’une référence tierce constamment implicite
à son expérience personnelle, et qui permet d’entendre que c’est à la lumière, toujours,
de ce qui est rencontré dans sa clinique qu’il interprète les propositions de Lacan et les
articule les unes aux autres. Cela n’est pas si fréquent dans l’histoire du lacanisme, où pour
des raisons évidentes, qui sont notamment que cette pensée est encore si inouïe et
complexe, il y a eu très peu d’exemples où il soit question de lire véritablement et d’interpréter Lacan tout en rendant compte d’une pratique singulière. Dans l’ensemble, on est
plutôt tenté jusqu’ici de le lire en essayant d’amener la clinique à cadrer avec ce qui est lu,
ou bien de parler de sa clinique en tentant d’amener Lacan à s’y réduire. Il est encore très
difficile de tracer sa voie dans une expérience en se servant véritablement de l’ensemble
des concepts qu’il nous a légués.
C’est pourquoi un travail comme celui de Safouan est précieux. Et puisqu’il est d’usage
en psychanalyse de ne pas extraire totalement la dimension du transfert de la lecture d’un
texte fondamental, celui dont Safouan témoigne avoir été son rapport à Lacan apparaîtra
là aussi juste. Une amitié admirative, exigeante et pénétrée de l’enjeu soutenu, ne versant
jamais à une reconnaissance inconditionnelle, ne cultivant pas le narcissisme de la petite
différence, ne manquant pas non plus de mentionner par moments son agacement devant
d’inutiles difficultés ou obscurités, tandis qu’inlassablement, un demi-siècle après, il
continue de manifester son engagement dans ce travail.
Dix ans de séminaire sont ainsi retransmis, parcourus, articulés, des Écrits techniques à
L’Angoisse. Certains points sont commentés, d’autres discutés, comme par exemple l’interprétation de l’hallucination du doigt coupé chez l’Homme aux loups. Les grandes élaborations de Lacan à cette période du retour à Freud sont résumées avec clarté, au point que
cela peut paraître simple après coup. La plupart des avancées décisives sont remarquablement amenées, saisies avec leur enjeu, leur complexité.
On peut, le texte le permet, supposer à ce travail au moins deux sortes de lecteurs,
ceux qui, ayant lu Lacan, ajouteront à leurs propres interprétations celles de Safouan, ses
précisions, ses remarques et discuteront avec lui de certains points encore obscurs, et ils
sont nombreux, ou des conséquences que cela emporte, et ceux qui, ne l’ayant pas lu,
subiront d’emblée le choc de cette pensée d’une façon articulée et sensée. Il est encore
extrêmement difficile de donner corps dans notre expérience à l’ensemble de ces
concepts. Cependant le temps joue pour nous et des choses impensables encore il y a peu
vont sûrement pouvoir faire leur chemin. Mais cela ne se fera pas sans les psychanalystes.
La théorie lacanienne, toute précieuse et essentielle qu’elle soit, peut tout à fait sombrer
dans l’oubli, en son ensemble ou pour partie, si les psychanalystes lacaniens ne parviennent pas à l’incarner, à montrer en acte que leur expérience ne saurait s’en passer. Elle
peut disparaître à l’avenir s’ils n’arrivent pas à manifester, au sens presque politique du
terme, mais un par un, toutes les grandes incidences de cet enseignement, dont il n’y a
pas à se reposer sur le fait qu’étant en avance sur son temps il a forcément un avenir. Il
n’est pas du tout encore décidé qu’il restera à l’avenir autre chose du lacanisme que les
mots d’ordre, d’ailleurs généralement faux, avec lesquels il s’est fait connaître longtemps,
donnant dans le passé à ce mouvement l’allure d’une sorte de secte dont certains
membres énonçaient autoritairement des propos illuminés, qu’ils servent ou non de
référents à de simples conquêtes de territoires institutionnels. Chaque fois que nous nous
réunissons, que nous saluons le travail d’un élève de Lacan, nous avons le sentiment que
la transmission de son enseignement a eu lieu, mais on ne peut pas encore le dire, ce n’est
pas joué du tout. Cela ne le sera pas tant qu’un nombre suffisant d’entre nous, suffisamment longtemps, ne l’aura pas incarnée chacun à sa façon, dans son expérience, de
manière juste. C’est aussi dans ce cadre qu’il faut saluer l’effort de Safouan.