Figures de la psychanalyse
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I.S.B.N.2-86586-976-8
240 pages

p. 207 à 209
doi: en cours

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Lectures

no5 2001/2

2001 Figures de la Psychanalyse Lectures

Gisèle Chaboudez : L’équation du rêve

Ignacio Gárate-Martínez
 
Pour une logique du rêve
 
 
« Si les organes seuls produisent les rêves de la nuit, pourquoi ne produiraient-ils pas seuls les idées du jour ? »
Voltaire
Chacun sait aujourd’hui que le discours de l’analyse se produit dans un lieu que n’habite pas la jouissance ; cet impératif de passage à l’analyste nous fait parfois oublier que ce qui fonde ce discours est, avant tout, sa condition de se tenir à l’écart du refoulement. Voici une position dont le lit se creuse entre deux écarts, refoulement et jouissance; cela demande d’assumer l’inconfort et les risques de ceux qui se hasardent au-delà des interdits rituels, pour instaurer, dans leur franchissement, des moments fondateurs.
Franchissement et déchiffrage pourraient être les deux termes qui confèrent son statut éthique et son style singulier au livre de Gisèle Chaboudez. Franchissement parce qu’elle refuse la facilité du pastiche, de la répétition ou de la psalmodie, pour inscrire sa pratique ou sa clinique comme annonce du nécessaire renouveau de l’interprétation des rêves. Si nous disons style, ce n’est pas au sens de l’appartenance à une communauté dans la manière de dire, les moyens et les règles, la cohérence ou la maîtrise, mais au sens propre du poinçon dont se servirent les anciens pour tracer leurs pensées sur la surface de la cire : C’est de ce style-là que l’auteur se sert pour suivre à plusieurs reprises les contours des lettres chiffrées sur des tablettes. Le rêve est pour Chaboudez une interprétation en soi : « Faire appel à l’association de l’analysant, en citant tel ou tel élément chiffré du rêve, lance souvent le processus interprétatif. Intervenir dans l’interprétation du rêve selon ses propres métaphores, ou reprendre telle métaphore du rêve pour interpréter, dans la suite de l’analyse, une autre manifestation de l’inconscient, tout cela consiste simplement à user de l’interprétation qu’est le rêve » (p. 229).
Freud, nous dit l’auteur, se plaignit en 1932 de l’abandon de l’interprétation des rêves : « Feuilletez avec moi les recueils annuels de l’Internationale Zeitschrift fur (ärztliche) Psychoanalyse, “Revue internationale de psychanalyse (médicale)”, où sont réunis depuis 1913 les travaux qui font autorité dans notre domaine. Vous trouverez, dans les premiers volumes, une rubrique permanente “Au sujet de l’interprétation du rêve” avec de riches contributions aux différents points de la théorie du rêve. Mais plus vous avancez, plus ces contributions se font rares, et la rubrique permanente finit par disparaître complètement. Les analystes font comme s’ils n’avaient plus rien à dire sur le rêve, comme si la théorie du rêve était achevée [1]. » Que peut donc signifier l’abandon de « ce chantier permanent de traitement du désir » ? Ce lieu où se chiffre le désir, à l’écart de la jouissance, devrait-il être laissé en jachère, destiné à la friche ?
« L’objet logique que fabrique le signifiant » s’offre à nous comme terrain privilégié pour l’acte analytique parce qu’il tient lieu de la jouissance sans en faire partie, parce qu’il se produit, comme désir, « pour se substituer à une jouissance redoutée » (p. 213-215). Telle est la lecture hardie de Gisèle Chaboudez, qui relance ainsi la question du chiffrage dans sa fonction de comptabilité du travail des métaphores et des métonymies dans le rêve, qui est à comprendre et à situer entre le versant du langage dans l’inconscient, et son versant économique qui « concerne la circulation de la jouissance et de ses valeurs d’échange ». C’est donc à partir de la théorie lacanienne du chiffrage de l’inconscient à la lettre, la lettre comme bord entre ces deux versants, que l’auteur bâtit son hypothèse de travail sur l’équation du rêve : la clinique de la lettre appliquée à l’équation du rêve (p. 10-14).
L’équation du rêve est aussi un exercice de lecture où le singulier et le pluriel font alliance dans le même but, lecture d’un texte (Dante), lecture d’une relecture (Irma), lecture d’une écoute (séquences de la clinique des rêves), trois démarches différentes, trois sortes de risques encourus au service de l’acte analytique. Il ne s’agit pas de quelque essai de psychanalyse appliquée, mais de lectures cliniques de la lettre dans des positions textuelles différentes du côté de l’énonciation. Les incidences du désir de l’Autre dans les rêves nous montrent comment le rêveur questionne celui-ci à travers une interdiction, une privation, un ordre ou une demande (p. 89). Il n’y a pas de différence fondamentale entre les données du travail du rêve chez l’enfant et l’adulte, malgré leur dépendance réelle de l’instance de l’Autre. C’est, en substance, une question d’intensité : présence massive de l’incidence du désir de l’Autre, évidence ou épure du chiffrage métaphorique ou métonymique (p. 101).
Au-delà de la lecture clinique, Gisèle Chaboudez s’emploie aussi à une mise en ordre de la théorie du rêve, dans l’œuvre de Lacan : « Le rêve pourrait être conçu également comme une relecture d’une aliénation logique dans une autre logique » (p. 116). C’est à partir de cette hypothèse que l’auteur propose sa compréhension de la matérialité logique du rêve, et le traitement qu’il fait subir à la jouissance par le biais du chiffrage. Elle s’éloigne aussi du sens que produit « l’assemblage d’images à valeur signifiante » pour insister sur le statut essentiel du corps et du trait de la lettre, sa matérialité précisément : la lettre comme marque dans le corps, comme bord commun entre le corps et le signifiant…
L’équation des rêves est une brillante percée dans la ronde des ruines circulaires où s’assomment parfois les récits théoriques et les témoignages cliniques. La pratique de déchiffrage ne constitue jamais une somme, comme le sont souvent les essais de défrichage théorique. Et, en ce sens, l’auteur n’a pas fini son livre, son œuvre n’est pas close, elle reste lettre ouverte, empreinte renouvelée. Si le rêve est une interprétation en soi, il ne peut pas arrêter de produire du sens sans la percée de l’analyste à l’écoute, qui s’étonne pour en saisir le trait au-delà du sens. Existe-t-il une différence fondamentale entre le rêve de l’hystérique et le rêve de l’obsessionnel ? C’est sans doute le point que nous avons le moins compris dans ce qu’avance notre auteur.
Mais nous pourrions ainsi, longtemps, poursuivre la lecture de ce texte, tant l’écriture est vive, la manière dépouillée, le verbe perçant, les portes multiples. S’agit-il d’un livre difficile ? L’auteur, il est vrai, ne se laisse jamais aller à la facilité, mais son parcours est commode et le labeur qu’il ordonne ne produit ni peine ni tourment. Gisèle Chaboudez se forge une écriture, son style est exigeant mais sa manière est belle, l’effort est éthique, au service de l’acte analytique, elle réussit à dire bien sa position sur le bien dire, ce qui ne peut que pousser, chacun de ses lecteurs, à l’enthousiasme pour l’analyse, mais aussi à s’inscrire dans les moments fondateurs où se joue, encore aujourd’hui, le destin du discours de la psychanalyse.
 
NOTES
 
[1] S. Freud, Nouvelles Conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1984.
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