2001
Figures de la Psychanalyse
Distribution des jouissances
La Todestrieb, l’Autre Jouissance, la Fonction paternelle
[1]
Hector Yankelevich
La place de la mort au regard de la topique inconsciente
En avril 1915, six mois à peine après le début de la guerre, Freud écrit et prononce à
la B’nai Brith, la loge dont il était membre, les deux conférences connues sous le titre
« Considérations actuelles sur la guerre et la mort ». Dans la seconde
[2], lui qui n’avait pas
pu ne pas reconnaître, au tout début, lors de la déclaration de guerre, qu’il penchait pour
les pays de langue allemande, écrivait maintenant que cette guerre avait produit
une« perturbation de notre relation à la mort (...)». [Car, dit-il] (…) « cette relation n’était
pas sincère
(kein aufrichtiges). Nous étions [avant la guerre] naturellement prêts à
soutenir que la mort est l’issue nécessaire de toute vie, que chacun est redevable d’une
mort à la Nature et doit être prêt à payer cette dette, bref que la mort est naturelle,
indéniable
(unableugbar) et inévitable
[3] ».
Or, il faut bien reconnaître que Freud parle ici, dans le second des essais, non pas de
l’horreur que la guerre a suscitée en lui, du spectacle insupportable d’une mort devenue
quotidienne et omniprésente, ni de la peur angoissée des nouvelles du front, où il a deux
enfants. Mais bien plutôt, à la faveur de ce changement brutal et inattendu du décor de
la vie de tous les jours, et de la commotion profonde que cela produit, il écrit et découvre
en lui-même, soit, dans la structure inconsciente, une couche inanalysée, une strate
inentamée jusqu’alors, qui démentit ce qu’il pensait, ou presque, et le déçoit, lui qui avait
cru soutenir fermement (festgehaltenen Verhältnisses) son rapport à la Mort.
Ainsi, les mots utilisés pour introduire son propos sont-ils abrupts à souhait : « Nous
éprouvons le sentiment d’être si étrangers dans ce monde, jadis si beau et intime
(… daß
wir uns so befremdet fühlen in dieser einst so schönen und trauten Welt).
[4] »
En réalité – explique-t-il –, nous avions une tendance à mettre la mort à l’écart
(beiseite zu schieben), à l’éliminer de la vie. Nous nous sommes cru, jusqu’ici, prêts à payer
cette dette, incontestable
(unableugbar)
[5]. Mais, si cela n’a pas été toujours le cas, c’est
que « notre propre mort ne nous est pas représentable »
(unvorstellbar).
Cette relation à la mort, la nôtre, est cependant rudement efficace
(hat aber eine
starke Wirkung) sur notre vie. Qui s’appauvrit, et perd de son intérêt, lorsque, dans les
jeux de la vie, il n’est pas permis
(nicht gewagt werden dar f) d’oser l’enjeu le plus haut
(der höchste Einsatz), précisément la vie elle-même
[6]. Le penchant à exclure la mort des
comptes de la vie a pour conséquence bien d’autres renoncements et exclusions.
Autrement dit, la mort est en dehors des comptes de la vie, elle est en dehors de nos
petits comptes étriqués, elle est le
hors compte comme tel, ce qui permet qu’à côté, ça
compte, même petitement. Même si, à force de ne pas la compter, le plaisir que nous
tirons de ce qui compte s’amenuise, au point de ne plus en être vraiment digne, comme si
ce qui a été, de prime abord et une fois pour toutes exclu du compte, prenait à lui seul,
derrière le rideau, toute la valeur, mais sans que celle-ci nous soit représentable. Parce
qu’elle est ce sans quoi rien ne compte. Finalement, Freud, en bon comptable, nous
signale, simplement, que ce sur quoi l’on compte, ce qui est inscrit sur la colonne « Avoir »,
depuis le tout début, ne peut pas ne pas avoir son correspondant sur la colonne « Doit ».
Toute la question, finalement, se résumant au statut que nous donnons à cette simple
ligne verticale, à cette barre qui les sépare, l’un de l’autre, à l’écart et à la nature de l’écart
mis entre les deux. Comme si nous ne voulions pas savoir quelque chose qui nous semblerait, si elle nous était dite, soudainement incontestable,
unableugbar, ne songeant pas à
la désavouer, quoique l’on restât un petit instant déconcertés : que la mise du début, étant
tout d’abord celle de l’Autre
[7], est écrite deux fois, comme sur toute écriture comptable.
Une fois accompagnée d’un signe +, l’autre d’un signe –.
Ne serait-ce donc pas à partir de ceci que l’on pourrait lire la phrase avec laquelle se
clôt « Le Moi et le Ça » : « La mort est un concept abstrait au contenu négatif, pour lequel
on ne saurait trouver une correspondance inconsciente ?
[8] » Si l’Inconscient est le
comptable, sourcilleux voire tatillon de notre vie, s’il est celui qui dresse de façon
minutieuse la liste exhaustive des bons et des mauvais points, des prix payés et à payer,
n’est-ce pas parce qu’il est lui-même en correspondance avec l’autre côté de la barre verticale, là où est inscrit pour toujours, et au-delà de chacun, le chiffre en négatif de notre
dette originaire ? Nous savons, grâce à Freud, que la structure de discours de l’Inconscient
(ce qui le fait
sprechend, parlant) repose sur la non-inscription de
notre propre mort
[9],
comme représentation inconsciente. Ce qui permet de poser comme pertinente la relation
réciproque : le concept abstrait au contenu négatif, incontestable et donc désavoué de
notre propre mort, a comme correspondant (“
ent/sprechend”) l’Inconscient comme tel.
Ne pouvant remplir par l’expérience ce concept abstrait ou formel – car vivre notre
propre mort ne nous est pas donné –, c’est seulement en lui donnant un contenu négatif
[10]
que nous arrivons, sans nous la représenter, à penser
autour de la mort. Contenu négatif
voulant dire simple suppression, ou privation, de la vie. C’est cette impossibilité même de
pouvoir être rempli par l’expérience qui fera que seul l’Inconscient
[11] sera à même de venir
border de représentable ce trou auquel aucune expérience ne permet d’accéder.
Que le lecteur nous permette de faire un saut d’un bon demi-siècle, pour aller écouter
un des retentissements de cet essai de Freud.
En 1972, lors d’une conférence à l’Université de Louvain, Lacan
[12] ouvrit son propos en
assenant à son auditoire : « La mort… est du domaine de la foi (…) vous avez bien raison
de croire que vous allez mourir (…) ça vous soutient (…) si vous n’y croyiez pas, est-ce que
l’on pourrait la supporter, la vie ? (…) solidement appuyés sur cette certitude (… )
néanmoins ce n’est qu’un acte de foi (…) on n’en est pas sûr (…) Parce que… est-ce qu’il
n’y en aurait pas un qui vivrait cent cinquante ans ? (…) C’est là que la foi reprend sa
force (…) ».
En lisant ( ou en entendant ) ces propos, aucun lecteur (auditeur) ne pourra éviter un
soubresaut, car viendra aussitôt à sa mémoire une phrase de Freud que nous avons
jusqu’ici sciemment omis de citer, extraite de la conférence que nous examinions plus
haut. Phrase qui résonne : « Personne, au fond, ne croit à sa propre mort (Im Grunde,
glaube niemand an seinen eigenen Tod) ou, ce qui revient au même, dans l’Inconscient,
chacun de nous est persuadé de son immortalité. »
Il est clair que Lacan a tourné son propos pour nous déconcerter, et nous pouvons
même être assaillis par le doute. Lacan est–il en train de s’opposer à Freud, sur un sujet
qui relève du noyau de la psychanalyse, et si oui, pourquoi ?
Tout d’abord, Lacan place la question de la mort dans l’ordre du discours : « domaine
de la foi » fait ici référence aux religions monothéistes, et en particulier au christianisme.
Son énonciation étant, ce qui est audible, parfaitement ironique. Tout de suite après, il
glisse de « foi » à « croyance », passant de ce qui s’adresse à l’Autre – la foi, la fidelitas –,
à ce qui reste du côté du sujet – la croyance. Croyance en la propre mort, qui permet de
supporter la vie. Mais, sans crier gare !, Lacan introduit un mot bien freudien, bien que
peu usité, « certitude », Gewißheit, pour passer tout de suite après à un autre mot, « acte
de foi », et retomber mollement dans l’incertitude, « on n’en est pas sûr », et avec un petit
redressement de la tête, la foi de nouveau fait sa rentrée.
Il est des couples de mots qui vont toujours ensemble, par exemple, « croire »/ « on
n’en est pas sûr ». Leur lien étant, incontestablement…, le désaveu. « Ce que je crois, que
je vais mourir, eh ben, est-ce qu’il n’y en aurait pas un qui… ?, enfin, je n’en suis pas sûr. »
Le sujet ne peut maintenir sa certitude
[13], ne peut guère s’y appuyer solidement, sauf dans
la psychose, où elle existe mais avec un statut autre
. Aussi bien, le rapport interne au couple
foi/
croyance –qui n’existe pas comme tel en allemand, les deux mots français étant représentés par un seul,
Glauben – est–il dressé par le fonctionnement du désaveu, ou du
démenti. Telle est, croyons-nous, la raison de l’introduction d’un signifiant nouveau,
acte de
foi, venant à la place de ce que la certitude ne peut maintenir dans le temps : un franchissement permanent de la barre de division qui sépare l’« Avoir » du « Doit » de nos comptes
avec la vie. Acte de foi qui semblerait être la meilleure traduction que Lacan ait trouvée pour
la devise freudienne « Croire à l’Inconscient ». Impossible de façon permanente.
Ainsi, ce double rapport : d’incroyance sur ce que l’on sait, et d’incertitude sur ce que
l’on croit, place-t-il la mort à un lieu privilégié aussi bien dans la topique freudienne que
dans la logique de Lacan. Cette reconnaissance désavouée, qui est le privilège de la mort
– propre –, lui donne une parenté structurale avec la différence des sexes et la castration,
mais aussi avec la trace énigmatique du père mort. Ici, sur ce site introuvable prend
naissance dans le parcours de l’œuvre de Freud un nouage à la fois invisible et encordé au
fil rouge, qui, passant par l’identification primordiale, aura son aboutissement dans le
travail sur l’Ichspaltung, sur la division du moi. Aussi, c’est ici même, sur l’irreprésentable
de notre propre mort, qu’il faut chercher l’argument logique à l’origine du séisme qui a
ébranlé la topique préparant, avec la trace de la mort du père, l’apparition de la pulsion
de mort. Qui, du fait de la violence de son entrée en scène théorique, a occulté durablement les instruments métapsychologiques préparant son avènement.
Il nous faudrait conclure, au moins provisoirement, que sauf par la surprise éristique,
Lacan ne s’oppose pas à Freud, encore qu’il y introduise une certaine nouveauté : dans
l’interprétation du rêve qui clôt les « Formulations sur les deux principes du fonctionnement psychique
[14] »,
« Il était mort… mais il ne le savait pas », Freud, comme on sait, intercale
« selon son vœu », fondant la psychanalyse sur le Père Mort. Lacan, quant à lui, lira
le « Il » qui commence la phrase, comme étant la seule façon qu’a le sujet parlant de
désigner la place d’où il parle, sans toutefois jamais le reconnaître comme tel
[15].
Qu’est-ce qu’une liaison pulsionnelle ?
Nous découvrons ainsi que Freud, avant de postuler le caractère mortel de la pulsion
sexuelle ou l’existence d’une Autre pulsion contrecarrant la pulsion sexuelle, avait décelé
une place telle, pour la mort propre, que tout l’inconscient topique s’y trouvait en correspondance.
Cependant, avant d’interroger la pulsion de mort sur son rapport à laplace de la mort,
autant la propre que celle du Père dit Mort, il nous faut, comme station préalable,
remettre en chantier les relations que les pulsions sexuelles entretiennent entre elles. Car
l’idée là-dessus la plus consistante, la plus sûrement transmise dans l’histoire de la psychanalyse, est celle qui postule que la mort, dans la pulsion, ne se découvre que dans sa
déliaison.
Pour ce faire, néanmoins, nous devrons éclairer notre chemin d’une autre
hypothèse concernant la dualité pulsionnelle. Car, lorsque Freud intitule l’avant-dernier des chapitres de
« Le Moi et le Ça », « Les deux espèces de pulsions
[16] »
« Die
beiden Triebarten », nous faisons le choix de lire – respectant le dual dont le français
manque, la marque de singulier du substantif, et donnant un autre versant à la
polysémie de l’allemand
Art –:
« L’un et l’autre mode de la pulsion ». Proposer que « de
vie » et « de mort » ne soient pas des espèces, mais des modes, nous engage à préciser
le où et le pourquoi de leur bascule. Question qui nous contraint à ce que le « Sésame »
du mot
« déliaison » ne puisse plus, pour la détermination de son sens, dépendre du
seul recours à l’événement qui la produit
[17], mais d’un statut topique qui reste à
articuler.
Lorsque le cri obtient de la présence de l’Autre qui accourt sa nature d’appel, il ne
trouve pas seulement dans cet entre-deux avec l’absence le silence qui lui permettra de se
découvrir voix. Mais dès cet instant, le
prae de la
pré-sence, ce devant quoi l’Autre se
place, donnera réponse à l’appel de la voix, et c’est là qu’elle sera attendue : du côté du
visible. Ce sera cette liaison au visible qui la fait, du coup, porteuse du regard lorsqu’elle
est proférée hors vue. Au moment où l’on vous parle, on investit votre image corporelle,
en assurant ses bords ; ou on vous l’enlève instantanément avec la moindre inflexion.
Cette réponse de présence – preuve fallacieuse parfois, mais seule preuve finalement, du
désir de l’Autre – tacite sans être silencieuse, à l’exigence de la
Hilflosigkeit, donne
naissance à la demande avant que toute énonciation soit phonétiquement articulée
[18].
C’est exactement cela que nous enseigne le petit d’homme, lorsqu’il suit de ses yeux
la voix de sa mère, qui bouge en lui parlant hors du champ visuel strict que son âge et sa
position couchée lui permettent. Que les yeux cherchent l’Autre et son regard au-delà et
en deçà du champ du visible montre que le cadre où cette apparition est possible nous est
donné, non seulement par le scopique tout court, mais par la voix lui apprenant que le
champ du regard dépasse largement la découpe du vu que notre perception visuelle nous
impose. C’est bien ainsi la voix de l’Autre qui est aussi objet de son regard, dans la mesure
où elle le cadre. C’est cette voix qui le regarde, hors champ du visuel.
Quant à elle, qu’est-ce que la voix, sinon investissement du vide, du vide comme différence, qu’est-ce que la voix sinon moulage du souffle ? C’est par la voix et dans la voix
qu’un sujet est nommé : il est nommé et son nom existe dans la voix, sans que sa profération soit nécessaire. Mais aussi il se peut qu’un nom soit prononcé, sans que la voix donne
témoignage de ce qui, tout en étant prononcé, n’est pas dit. Dans ce cas, ni elle ni rien ne
recueilleront ni ne transmettront le don du nom. Et parce que c’est la voix qui nous
nomme –sans donner preuve de son acte –, il est possible d’affirmer que, dès qu’elle dit,
elle peut être incorporée, que la voix de l’Autre nous érige en corps, en nous donnant
notre stature, lorsqu’elle est l’altérité même de ce qui se dit
[19].
Aussi, pouvons-nous être appelés du regard, et le signe qui nous est ainsi fait, quoique
drapé de silence, n’est pas pour autant, nécessairement, un appel sans voix. Y a-t-il plus
engageant à suivre, là où l’amour frôle la déraison, ou plus effrayant et à la limite de la
mort qu’un dire sans parole ?
De même que l’infans qui montre, avant de se reconnaître dans la glace, que la voix
le regarde, comment pourrions-nous dire « ça me regarde » en parlant des êtres que nous
n’avons jamais vus, ou des questions dont l’abstraction leur ôte toute parenté directe avec
le regard, sans que la parole ou l’écriture nous les aient présentifiés comme faisant partie,
non pas tant étroitement du champ du scopique –qui en est une découpe –, mais du territoire où l’estime de moi-même (« mon self regard ») fait que je m’en sente interpellé ?
Ainsi, croyons-nous, les objets pulsionnels diffèrent non seulement par leur « nature »
– le regard et la voix, le sein et le scybale– mais aussi et surtout par leur structure formelle,
entretenant entre eux un rapport au moins double :
-
une pulsion fait cadre à l’autre;
-
les pulsions se signifient l’une l’autre.
Or, un lecteur de Lacan qui nous aurait suivi jusqu’ici n’hésiterait certainement pas à
nous arrêter sur ce point, pour nous demander si la détermination de structure – la signification phallique comme représentant du discours comme tel – ne serait point suffisante
pour rendre compte de la liaison pulsionnelle. Si tel était le cas, nous lui répondrions
volontiers qu’elle est bien nécessaire, mais qu’il faut néanmoins lui donner ses articulations.
Nécessaire, parce que c’est seulement sous le régime général du phallus qu’un objet
est investissable. Mais, le serait-il par une seule pulsion, que le morcellement du corps qui
s’ensuivrait
[20] mettrait vite fin au plaisir que le sujet pourrait tirer dudit investissement.
En français l’on peut « boire » les paroles de quelqu’un ou bien il peut vous « sortir
par les yeux », en castillan d’Argentine « être sans voix » sonne exactement pareil
qu’« être sans toi », et on pourrait en multiplier les exemples dans toute langue parlée ;
ces expressions montrant que les liaisons pulsionnelles se font dans le champ de la
métaphore.
C’est leur force et leur faiblesse. Il arrive, dans l’expérience analytique la plus courante,
qu’ à tel moment on découvre qu’une parole, aimée au point d’être un support de la vie,
était sciemment trompeuse et mensongère. Qu’en outre ce soit celle du père peut ne pas
porter atteinte irrémédiable à sa métaphore
[21] comme telle, mais obère d’un tel poids
l’échange avec l’autre qu’il n’y aura plus de parole recevable, le sujet faisant de son mieux
pour que ce soit de même avec la sienne.
Ce qui, dans la langue, est effet de métaphore et rien n’explique
[22], est désormais pris
comme réel non seulement par l’Inconscient, mais par le moi tout court. C’est cet
enfoncement de la métaphore qui, défaisant la trame discursive, produit la
déliaison pulsionnelle, mettant en danger le sujet dont le principe de plaisir se révèle sans secours devant,
par exemple, telle image de la beauté face à laquelle il se trouve soudainement extatique
et inerme, toute jouissance, de son côté, l’abandonnant tout d’un coup
[23].
Le fait que les pulsions se signifient l’une l’autre produit le maillage sans lequel le
principe de plaisir n’a aucun point d’appui pour empêcher que la jouissance propre à
l’objet ne s’empare ou fasse table rase de celle que le sujet peut receler. Lorsque ceci arrive
effectivement, le champ de la métaphore a été défait, la pulsion s’énonce, dès lors, seulement à la voix passive.
Ainsi, lorsque Lacan posait la question : « Ce dont on jouit, jouit-il ?
[24] », il visait – à
nos yeux – ce point, cet instant de bascule, indécelable sinon, où le sujet, manquant du
soutien de la liaison pulsionnelle, se voit menacé par le spectacle d’un objet dont les
contours se marquent soudain tellement qu’il déborde les limites de la scène, menaçant
autant le monde que le sujet de disparaître. De ce point de vue, toute déliaison, contingente et incalculable, est la retrouvaille d’une déliaison déjà-là qui l’attendait. Celle-ci,
dont il serait exorbitant que de la dire préexistante, se trouve être l’effet d’une
frustration d’amour
[25], ou bien elle est soumise à la modalité de l’impossible à écrire.
D’ailleurs, une des indications pour proposer à un patient de s’allonger ou non tient à
sa capacité de ne pas ressentir qu’une voix venant d’un arrière invisible pourrait ne pas
venir du corps d’un semblable. Autrement dit, le cadre de la pulsion scopique permet,
grâce à sa liaison à la pulsion invoquante, au-delà de la simple découpe de sa fenêtre, que
ce qui n’est pas vu reste visible
[26]. La cure analytique étant ainsi, de ce point de vue,
l’expérience de voir au travers de la voix.
Paul Claudel l’avait bien saisi. Témoin, l’importance accordée à cette liaison dans
ses essais « Sur la Musique » ou « Les Psaumes et la photographie », publiés avec des
études sur la peinture espagnole et hollandaise dans ce recueil magnifique, au titre
évocateur :
L’Œil écoute
[27]. Pour le grand tragédien, le peintre avec sa touche singulière cherche infiniment, lové au cœur le plus profond de la nature, le noyau d’une
parole révélée. En ceci il éclaire qu’il n’y aurait pas un regard à déposer dans le tableau,
sans l’existence d’un discours préalable. Mais est-ce un discours ce qui y gît, ou son
reste ?
Aussi, lorsque l’on entend des enregistrements de Wilhelm Furtwängler et si on le
compare à d’autres chefs d’orchestre aussi marquants pour le siècle, ce qui ressort de
l’écoute de sa façon de battre la mesure, de la conception du temps qu’il impose à son
orchestre et fait entendre aux auditeurs, n’est pas seulement le sentiment d’une clarté
d’analyse extraordinaire, mais plus encore et autrement par tout ce dont le corps dispose
de sensibilité au volume, une masse sonore pétrie, étirée, moulée de ses mains, comme s’il
s’agissait non seulement de lire et interpréter les notes dans le temps, mais d’imposer leur
présence de masse dans l’espace telle une sculpture, d’une pâte tour à tour plus dense ou
plus aérienne, faite sous nos yeux
[28].
La déliaison pulsionnelle fait que le corps se résume soudain à une seule pulsion, que
la peau et les organes, les autres bords, s’aplatissent sur un seul de leurs parcours. Ceci
peut connaître une durée limitée dans le temps, ou avoir une portée plus ou moins permanente. Or c’est le phénomène même de la déliaison qui ouvre à deux expériences de
l’objet différentes en ce qui concerne la jouissance :
- celle du phallus en tant que tel, dont l’impact, plus que la saisie, se fera comme réel du
signifiant;
- celle d’un corps, voire d’une pensée dont on aspire à s’en emparer en deçà de la présence
certes malcommode de la pulsion
[29].
La Jouissance du Phallus et le narcissisme dit primaire
La jouissance du phallus est une passion dont le soubassement, et là réside le cœur du
paradoxe qui lui donne forme d’aporie, est l’image du corps propre, et l’amour que le
sujet lui porte est « amour de sa propre éternité
[30] ». Au regard de la passion narcissique,
« la vie comme telle apparaît comme une intrusion dans le calme de la pure subsistance ».
Et, s’il est un vœu de retour à l’inanimé, tel que Freud le postula pour la pulsion de mort,
il ne peut s’agir que du retour à ce « que le sujet était comme signifiant avant de naître ».
« La pulsion de mort étant d’autant plus virulente que la mort échappe au sujet comme
constituant le sens de la vie. »
Lorsque, pour des raisons que nous essayerons d’articuler plus loin, il se trouve que
quelqu’un ne veut être aimé que pour lui-même, sans qu’il lui vienne à l’idée de considérer que l’on est « plutôt digne de cet amour en réalisant dans son être ce qui vous fait
défaut » ou qui vous manque, alors la pulsion de mort se présente dans « le sens d’un vœu
de non-être, sauf à être le phallus. En d’autres termes, il s’agit d’un refus de la castration,
qui donne au refus de la vie je ne sais quel accent de malédiction
[31] ».
Pour le sujet qui nous occupe, son être même se réduit à son image narcissique. Mais,
il n’est pas impossible qu’il y ait quelqu’un
[32] qui reçoive des images de lui-même –en deçà
de son image spéculaire – des signifiants hétéroclites qu’il reconnaît comme siens dans
l’Autre. Une des conséquences de la castration assumée, en ce qui concerne la dépendance
de l’imaginaire au spéculaire, est celle de démultiplier le miroir. Non pas tant –ce qui ne
résoudrait guère la question – en en faisant à la limite de l’humanité entière le support de
celui qui nous manque pour nous y mirer ; bien plutôt en apprenant à nous saisir des
images soudaines et contradictoires que nous renvoient dans nos échanges, non seulement nos semblables, avec lesquels les jeux de tromperie sont toujours de mise, mais les
mots que nous ne savions pas à ce point nous appartenir et être, plus que toute image
unifiée, le cœur de nous-mêmes.
Et Safouan de conclure ces pages, qui articulent comme peut-être personne ne l’a fait
depuis et restent un classique indépassable : « Par une certaine face, la signification
phallique équivaut à la mise en jeu dans le psychisme d’une jouissance qui, allant bien audelà du plaisir, nous rend ennemis de la vie ; soit parce que son défaut rend l’existence
vaine, soit parce que la mort est le chemin qui y mène. »
Le problème que nous devons alors résoudre ne consiste pas tant à chercher à
diminuer la jouissance que le sujet cherche à éprouver, car l’au-delà du plaisir est bien la
direction du vecteur fondateur de l’appareil freudien, mais bien plutôt à pouvoir
rejoindre, sur un mode non exclusif, une jouissance qui ne consentant pas à la tempérance
du plaisir ne soit pas pour autant foncièrement ennemie de la vie.
Par ailleurs, la question de l’amour de soi est, on le sait, extrêmement redoutable car
le fait de savoir que l’excès de gratifications cherchées par le sujet sur le compte du narcissisme secondaire tendrait à vouloir le guérir d’un défaut fondamental du primaire ne nous
donne pas en lui-même le chemin à suivre, au-delà des premiers temps de la cure. Car, en
principe, ledit narcissisme primaire consiste à chercher en l’autre le miroir qui le
rehausse
[33], sans se soucier le moins du monde soit de rendre la pareille, soit de permettre
à son semblable d’en faire autant
[34].
Les analystes n’ont jamais choisi de façon claire les deux théories que Freud leur a
léguées.
1. Celle d’un investissement primaire de la surface du corps propre
[35], ou bien par une
libido déjà-là, ou bien par celle qui est excédentaire à l’auto-érotisme.
2. Celle d’un investissement primaire de l’objet par le ça
[36], seule source de
Lust – de jouissance – dont le
Ich s’empare, à son tour, en en faisant des traces mnésiques. La libido ainsi
produite venant s’investir sur la surface du corps.
Le fait que pour Lacan il y ait primauté logique et temporelle du désir de l’Autre
interdit qu’il y ait une primauté du narcissisme primaire, mais ceci n’a toutefois pas permis
–étrangement– de trancher la question, car l’investissement phallique que l’Autre fait du
corps du (futur) sujet, tout en étant la détermination du narcissisme, ne le crée nullement
d’un coup. C’est-à-dire sans passer par les modalités de cet investissement et de celles,
hétérogènes, que le sujet fait des objets qui, comme exposants de son rapport à l’Autre,
se confondent avec les bords de son propre corps.
En remarquant la coïncidence centrale de Lacan avec le Freud des années vingt, il
faudrait, si nous voulions conserver non pas le concept de « narcissisme primaire » mais
l’idée énigmatique à laquelle ce mot fait référence, lui donner la signification d’être une
identification imaginaire… non pas à l’image du corps, mais au circuit pulsionnel
[37].
C’est ce qu’une lecture du schéma optique laisse entrevoir, qui montre que l’image
réelle du corps recouvre l’objet réel, avant même que l’image virtuelle apparaisse au fond
du miroir plan
[38]. Tandis que pendant une époque l’écriture faite par Lacan du moi comme
l’axe i(a)-i’(a)
[39] fit penser qu’il s’agissait
seulement de l’identification à l’autre spéculaire,
il ne peut plus en être de même lorsque (a) devient l’objet de la pulsion
[40], et plus encore
après, lorsqu’il devient l’objet comme tel, avant sa fragmentation pulsionnelle
[41]. Comme
quoi il y a du temps dans la constitution de la structure. Il devient donc nécessaire de
s’interroger sur le soubassement pulsionnel du narcissisme et sur la nature structurale des
parenthèses qui enferment cet objet.
En effet, si le narcissisme secondaire est, incontestablement, spéculaire, soit l’image
virtuelle du corps dans le miroir de l’Autre, le primaire est représenté par le miroir concave
qui permet la formation d’une illusion : celle de l’image réelle entourant l’objet. Cet
imaginaire préspéculaire est donc logiquement rattaché et contemporain de l’identification primaire et de l’auto-érotisme. Sans cet imaginaire préspéculaire, l’objet réel est
source de terreur et il n’y aurait pas de sujet qui tirerait du plaisir en se mirant dans la
glace et en se précipitant ainsi dans l’aliénation fondatrice. Aussi bien, le narcissisme
primaire, effet de la première incorporation phallique, indique que le corps du futur sujet
est déjà le lieu du grand Autre et offre le support permettant de retrouver un autre
semblable, celui de l’amour, lorsque celui-ci vient à manquer. À ceci près que le lien entre
les deux doit être assuré par la métaphore paternelle, laquelle, stabilisant un rapport
toujours conflictuel et assurant leur écart , empêche qu’ils ne collapsent l’un sur l’autre –
régression narcissique – car elle troue toutes les images de moi-même avec lesquelles je
m’identifie
[42]. Si le narcissisme primaire est de l’ordre du –1, le secondaire est possible par
l’écriture des +1.
Ainsi, tout événement entraînant une perte de la dimension métaphorique de la
parole, et de l’assise phallique du sujet, ne peut pas ne pas produire des retentissements,
voire des remaniements dans l’axe imaginaire du sujet.
En regard d’un tableau du grand peintre chinois Shitao,
Orchidées, bambou, rocher,
François Cheng
[43] nous fait connaître un poème de Su Shi, poète chinois du XI
e siècle :
Lorsque Yüke peignait un bambou,
Il voyait le bambou et ne se voyait plus,
C’est peu dire qu’il ne se voyait plus;
Comme possédé, il délaissait son propre corps,
Celui-ci se transformait, devenait bambou (…)
La Todestrieb et l’Autre Jouissance
Si nous essayions de reposer de façon succincte ce qui a été avancé jusqu’ici, nous
dirions que, lorsque le
Ich s’identifie à un trait de l’objet en en faisant une trace, la libido
qui l’investit n’a plus la même nature que lorsqu’elle appartenait à l’objet. Il s’y dégage
une jouissance que Freud appelait « sublimée » et posait comme la libido propre du moi
[44].
Avec une incise qui vaut son pesant théorique : la sublimation travaille au service de la
pulsion de mort. Ainsi, dans la constitution de la deuxième topique, lie-t-il sans ambages
le versant mortifère de la pulsion et la nature même du narcissisme.
Il nous reste à éclaircir, néanmoins, une différence essentielle entre deux modes de
fonctionnement, recouverts chez Freud par une même appellation
[45] :
- quand, dans le fonctionnement des circuits pulsionnels, comme effet de l’identification
régressive, il se produit de la libido sublimée, apte à s’investir dans le moi comme libido
narcissique ou servir au travail, à l’expérience esthétique, à la constitution des groupes,
etc. Pour Freud, ceci se produit au service de la Todestrieb, instrument par excellence de
désexualisation ;
- quand, dans ce même fonctionnement, cette production est en outre utilisée au service
d’une Autre orientation, qui n’est plus seulement de l’ordre de la simple Wiederholung,
de la répétition dans la satisfaction de la jouissance (Lustbefriedigung). Elle mérite désormais l’ajout du mot contrainte, de Zwang, la rupture du principe de plaisir n’étant plus
circonscrite au symptôme, puisqu’elle entraîne le sujet lui-même au-delà des formations
de l’Inconscient. Faisant aussi, qu’en dernière instance, les symptômes eux-mêmes puissent
être, de la Todestrieb, la liaison ultime.
Quelle est donc cette quête, qui imprime à l’appareil psychique non seulement une
autre orientation, mais aussi une direction exclusive, un « sens unique », sans « aller
retour » dans l’orientation de la structure ?
Nous sommes ici en mesure de faire deux propositions, dont la première est bien :
- ce que la répétition cherche à répéter, c’est ce qui échappe, de par la fonction même de
la marque, à la saisie de chaque « Un » de la chaîne
[46];
- n’est pas la même répétition qui cherche le reste chu de chaque rencontre, de chaque
rendez-vous avec ses propres traces, que celle qui, imprimant un braquage essentiel dans
l’orientation de l’appareil, vise à atteindre exclusivement l’Un tout seul, séparé des
autres
[47].
La
Todestrieb
[48] n’appartient plus aux pulsions intriquées entre elles et, tout en le
suivant, se détache du parcours pulsionnel, n’étant pas repérable sur des représentants
inconscients qui lui appartiendraient en propre. C’est ceci que Freud nommait son caractère silencieux et qui fait, du même coup, qu’elle
échappe à la comptabilité inconsciente.
Lorsque le commandement
Jouis ! est suivi au plus près
[49], cette jouissance se donne à elle-même et à l’Autre comme solde de tout compte.
Ce qui serait à ajouter, et qui se déduit du texte freudien, c’est ceci : si la poussée de
la pulsion sexuelle trouve son origine dans la
différence entre la jouissance
obtenue et
celle
recherchée
[50], la
Todestrieb, une fois désintriquée, ne répond plus à cette insatisfaction constitutive de la pulsion. Par ailleurs, la différence entre jouissances étant à
l’origine
de la dénégation, une fois annulée, on ne comptera plus avec ce soubassement pour que
celle-ci – la dénégation – soit capable de circonscrire la jouissance en permettant au sujet
de dire : « Ce n’est pas ça ! »
La satisfaction de cette jouissance énigmatique n’est pas orgasmique et ne sert pas
non plus en tant que telle, sans intervention de la signification phallique, voire du phallus
tout court, à produire du plaisir préliminaire. Comme substance, elle est toute versée dans
l’être de quelqu’un et mène le sujet à la recherche du maintien d’une identité hors chaîne
signifiante avec une exception en tant que telle
[51] : celle de l’identification primordiale.
Que celle-ci prenne le dessus sur les secondaires s’avère la clef du problème, car ceci rend
inefficace ce qui les sépare
[52] l’une des autres. La proposition freudienne, quant au caractère silencieux de la
Todestrieb, nous indiquant, en outre, que sur ce terrain nous n’aurons
pas des retours du refoulé qui nous guident dans le travail analytique, car le refoulement
est inapte à la contrecarrer. La viserait-on, interprétativement, la réponse que l’on aurait
serait de l’ordre d’un rejet passionné
[53].
Par ailleurs, cette identification à l’Un tout seul, qu’elle s’arrête au fait d’être cette
exception ou qu’elle se précipite dans l’identification à l’objet
[54], fait disparaître ou du
moins
s’estomper la barre qui définit le sujet.
L’« unwilkommene Kind » et la mort de la pulsion
Quelques années après l’introduction de la pulsion de mort en psychanalyse, Ferenczi
répondait à Freud avec un très bref essai
[55] où il liait l’existence de la pulsion de mort au
fait, pour quelqu’un, d’avoir été un enfant
« unwillkommene », pas-le-bienvenu. Il y
collecte une série d’observations cliniques où, pour la première fois dans l’histoire de la
psychanalyse, certains traits cliniques sont mis en série et nommés comme effets du non-désir de l’Autre
[56].
Il est difficile d’estimer la portée historique de cette intervention, mais il ne serait pas
impertinent de considérer que cette mise en valeur des effets de l’Autre sur le sujet
[57] soit
à la base de l’une des clefs de voûte de la production théorique de Lacan. Dans
Les
Formations de l’Inconscient
[58], commentant le travail de Ferenczi, certes sans le citer
nommément, il parle des symptômes de ceux qui, n’ayant pas été désirés ni reçus, pensent
de ce fait n’avoir de dette à payer à personne. Paradoxe parfois mortel de ceux qui sont,
à leur corps défendant, condamnés, néanmoins, à la payer, cette dette – invisible, intangible, faite de l’étoffe du néant et dans laquelle il y va souvent non pas d’objets ou de
signifiants mais de la vie même du sujet – et, d’autant plus dure à régler qu’il n’y a pas eu
don de l’Autre à remercier… Sauf qu’on doit réellement cette vie que l’Autre n’a pas
voulu comme telle, dont il s’est défaussé ou bien, en la donnant, a posé plus tard au sujet
des conditions ou des contrats pour lui signifier jusqu’où il y était, à partir d’où il n’y était
plus…
Perrier, en 1960, dans sa communication au Colloque de Bonneval
[59], introduit l’idée
de
mort de la pulsion et, en avançant sur la prééminence du désir de l’Autre le fait condition, non seulement de la vie psychique du sujet, mais de l’existence même de la pulsion.
Ainsi, la non-érotisation d’une zone érogène dans le rapport à l’Autre amène comme
conséquence nécessaire l’absence de refoulement originaire.
Le désir de l’Autre, par ailleurs, n’étant pas égal à lui-même connaît toujours des
syncopes : pour telle femme, l’arrivée d’une fille faisant que son amour et son désir pour
l’aîné tombent au point de ne s’en apercevoir que des années après, quand les symptômes
du garçon l’ont réveillée. Et de se dire que jusque-là, le lien qui la reliait à son fils, né le
jour anniversaire d’un père qu’elle ne voyait guère plus et qui avait renié sa famille,
n’avait jamais subi de contretemps.
Extrêmement significatifs, jouissant d’une importance décisive pour la vie de
quelqu’un, ces syncopes obéissent au régime même de la signification phallique, qui ne
peut, par le truchement de l’amour, se soustraire au régime des présence/absence qui la
rythment.
La Todestrieb, le refus de la castration
et les écritures de la sexuation
Comment interrogerions-nous la pulsion de mort comme orientation en utilisant les
écritures de la sexuation ? Il nous semble que nous pouvons écrire que le sujet – masculin,
qu’il s’agisse d’homme ou de femme–, qui s’écrit autant en haut qu’en bas du quadripode
lacanien, quitte sa position en « : tous les sujets sont soumis à la castration, où se meuvent
en général les hommes. S’inscrivant désormais seulement sur la ligne d’en haut, :
il existe quelqu’un qui dit non à la castration, pour être lui-même l’exception, celui qui la
refuse.
L’un des paradoxes de cette position identificatoire au Phallus, et pas le moindre, étant
que sa jouissance spécifique… n’est pas phallique. Celui qui prétend s’inscrire seulement
comme exception se trouve rejeté à droite du tableau lacanien de la sexuation, là où
:il n’y a personne pour dire non à la castration. Ce lieu dans lequel il se trouve,
à son corps défendant, le soumet au choix impossible de n’y pas être et à sa jouissance
spécifique, Autre, où le symbole de la négation a disparu, car le phallus ne fait plus limite
à la jouissance du corps.
Ce que Lacan nommait la jouissance Autre, Freud l’appelait Genuss, terme qui, en
allemand, sert à désigner la jouissance non sexuelle, autant celle des mystiques, celle de l’art,
que celle des animaux, la différenciant ainsi de la jouissance libidinale, qu’il nommait Lust.
Cette tentative, impossible mais efficace, d’identification au Phallus réel est faite au
détriment de la fonction phallique et de sa vertu ordonnatrice des places, car comme
fonction, elle est un effet de la métaphore paternelle. Ainsi, en vertu de cette identification, phallus et fonction sont-ils mis en contradiction.
Si l’écriture lacanienne du « pour tous », , sert à écrire les identifications secon daires, et », il existe au moins un ”, sert à écrire l’identification primordiale, la vectorisation de bas en haut :
âžž plan de l’identification
âžž division du sujet
est l’orientation de la pulsion de mort, lorsque le sujet quitte pour de bon l’étage du
dessous
[60]. Ce qui se dirait : « Unique, jamais un parmi d’autres ». Cette « montée » vers
l’exception n’est pas envisageable sans qu’un certain rejet de la castration soit à l’œuvre,
réponse, certes, à un désaveu subi
[61]. Un certain effacement, voire estompage de la division
du sujet donnera à la névrose son versant quasi immaîtrisable
[62]. Aussi bien, un autre effet
se fera toujours sentir, celui qui résulte de ce rejet
automatique vers l’inexistence.
Mais il nous reste une question qui serait celle-ci : pourquoi quelques-uns sont-ils plus
attirés que d’autres par les charmes délétères de cette position ? L’indication la plus
constante que la clinique nous suggère est que pour ces sujets le père réel œdipien (pas
l’Urvater ), celui qui a à sa charge d’assurer la castration, dirigeant le sujet vers les identifications secondaires, a peu ou prou failli à sa tâche
[63], sans que celui-ci se trouve pour
autant face à une défaillance de la fonction paternelle comme telle, qui en général le
précède, l’attendant, déjà-là, dans l’Autre.
Confronté à la défaillance de fait
[64] du père, la tentative de réparation consiste non
pas, en guise d’exemple, à être père
[65] à son tour, autrement, mais à s’identifier au
Phallus
[66] en tant que tel. Comme si le sujet articulait : « J’assure la castration pour tous et
quiconque, car personne ne l’a vraiment assuré pour moi. » C’est là que ce sur quoi le sujet
peut compter comme capacité sublimatoire, à savoir l’Autre Jouissance
[67], va se trouver
totalement sous la coupe de la Jouissance de l’Autre
[68]. À la vie, à la mort !
Il se pose aussi le cas des hommes d’exception, ceux qui ont réellement assuré pour les
autres la position de les faire désirer. Une voie de réponse serait que ces êtres viennent
couplés deux à deux : ainsi Freud pour Lacan, le Christ pour saint Paul, Hegel pour Marx…
Chacun se donnant à lui-même un maître, faute parfois de l’avoir réellement eu.
[1]
Ce texte, largement remanié et élargi, a été partiellement lu lors de deux conférences à la
Fondation européenne pour la psychanalyse et à Espace analytique en novembre/décembre 1996.
[2]
« Notre relation à la mort ».
[3]
S. Freud,
Considérations actuelles sur la guerre et la mort, Payot, Essais de psychanalyse, 1981,
page 26.
[4]
S. Freud,
Zeitgemäßes über Krieg und Tod ( 1915), Studienausgabe, Fischer Verlag, IX, page 49.
Traduction légèrement modifiée par rapport à celle de l’édition Payot, qui préfère rendre
befremdet comme « perdus », au lieu d’« étrangers ». La racine « frem » est pour nous plus
proche d’« étrange », « étranger », « déconcerté », bref
« alienus ». Lorsqu’on se perd, il existe
encore un chemin. Quand l’on se sent étrange et étranger, la notion même de « chemin » a perdu
son sens. Par rapport au mot
traut, que nous rendons comme « intime », les traducteurs ont choisi
« familier », anticipant, pourquoi pas ? de deux ans l’introduction de la notion d’
Unheimlichkeit,
d’« Inquiétante étrangeté ». C’est un très bon choix, mais il se peut qu’en écrivant le mot
traut,
Freud mette l’accent sur la perte de l’
intime, qui est non seulement l’envers du monde comme
tel, mais aussi ce qui nous permet de l’investir.
[5]
Ce mot, qui signifie indéniable et incontestable, est fait sur la racine
leug-(nen), ce qui donnerait, traduit littéralement, « non désavouable ».
[6]
S. Freud,
ibidem, PBP, p. 28 ; SA, p. 50. Traduction modifiée.
[7]
Il y a une autre mise, celle du sujet, mais celle-ci lui est tout d’abord opaque. Une vie, envisagée
de ce point de vue, est la lecture, faite autant d’interprétations que d’actes, de la dette que l’on
contracte aussi envers soi-même. Néanmoins, l’expérience analytique prouve que bien des fois il
s’avère nécessaire, voire indispensable pour quelqu’un, de recontracter une dette envers un
Autre.
[8]
S. Freud,
Le Moi et le Ça, PBP, Essais de psychanalyse, p. 273 ; SA, III, p. 324.
[9]
Voir plus bas, note 11.
[10]
Il nous semble très probable qu’en employant cette formule qui est devenu par la suite si
connue, Freud utilisait des mots qui viennent tout droit de la philosophie de Kant, et tout particulièrement de son opuscule de 1763 « Essai pour introduire en philosophie le concept de
grandeur négative ». Où il démontre la différence entre opposition logique et opposition réelle.
Il écrit, par exemple, « (…) j’appelle le déplaisir un plaisir négatif (…) la haine un amour négatif
(…) toute mort une naissance négative », Paris, Vrin, 1980, p. 32 et 42.
[11]
Dont les représentations sont irreprésentables.
[12]
« Lacan parle », Conférence à l’Université catholique de Louvain, le 13 octobre 1972, dans le
volume Lacan en Belgique, Document de travail de l’Association freudienne.
[13]
Le sujet de l’Inconscient, dans la mesure où il
est la certitude, il l’est, certes, mais de rien = 0.
Ceci fait que le recours à la croyance soit un passage obligé. Celle-ci vient suppléer ce dont la
certitude ne peut avoir comme objet.
[14]
« Formulations sur les deux principes du fonctionnement psychique », dans
Résultats, idées,
problèmes, tome 1, Paris, PUF, Studienausgabe, III, p. 12-24.
[15]
Il est impossible que quelqu’un puisse se soutenir – le temps d’un rêve ? – dans la structure du
langage tout en se reconnaissant à la place de mort, place nécessaire pour pouvoir parler, mais
irreconnaissable, justement, du fait de parler. Une telle sincérité
(aufrichtig sein) ne nous est pas
donnée, et nous dressons
(aufrichten) un mur, parfois infranchissable, entre le savoir donné par
l’incorporation du langage et la certitude impossible. Ou bien, faudrait-il dire, nous ne produisons pas –suffisamment – de savoir à partir de nos franchissements du côté de la certitude.
[16]
S. Freud, Essais de psychanalyse, PBP, p. 253, Studienausgabe, III, p. 273.
[17]
Soutenir que tel ou tel événement aura produit une déliaison ne donne pas raison du
mécanisme, voire de la logique en jeu, seule à pouvoir expliquer pourquoi ils déclencheront cette
réponse.
[18]
Ainsi, le désir de l’Autre se noue à la demande du sujet qu’il a lui–même créé avec son offre ;
sa demande donnant lieu et se nouant au désir du sujet, qui ne passent pas par la satisfaction des
besoins, ni ne s’arrêtent au signifiant. Si le Graphe prenait surtout point d’appui sur le besoin et
l’articulation de la demande, tout en respectant cette strate, le nœud permet d’envisager
l’apparition et l’articulation de la pulsion au savoir en tournant autour de la jouissance.
[19]
J. Lacan, Séminaire « L’Angoisse », du 5 et 12 juin 1963.
[20]
Et qui s’ensuit, inéluctablement, lorsqu’une « déliaison » nous met face à cet état particulier
de l’investissement qui, en outre, efface le caractère binaire du signifiant, en tant qu’il est
articulable.
[21]
Cela dépend du moment de la vie où l’on fait cette découverte.
[22]
Les métaphores sont des créations subjectives, mais du moment qu’elles sont reçues dans la
langue, elles n’ont plus d’auteur. Surtout, aucune raison ne les précède pour rendre compte d’un
sens qui leur serait préalable. La recherche de ce sens préalable est un leurre, mais aussi moteur
de toute activité mithopoïétique.
[23]
Expérience dont des hommes peuvent faire état en analyse, en parlant d’une rencontre avec
une (La ?) femme, mais aussi des mères, certes autrement et après un épisode puerpéral, en
racontant l’advenue d’un enfant, dans leur ventre ou dans la vie. Ces événements, où le Phallus
semblerait se présenter comme dans une
parousie, menaçant de disparition et le sujet et l’Autre,
ressemblent beaucoup aux exemples donnés par Kant sur le sentiment du sublime dans
La
Critique du jugement.
[24]
Question que Lacan se pose dans le séminaire
Encore.
[25]
Et non pas d’objet. Ainsi un excès dans la jouissance, ressenti comme tel ou non par le sujet,
se trouve être, bien des fois, la seule réponse possible à une frustration d’amour infligée par
l’Autre.
[26]
Il est certain que la voix reste du domaine du visible grâce au signifiant, mais nous nous interrogeons ici non pas tant sur une carence absolue et fondamentale de la fonction phallique, que
sur les raisons de ses « dysfonctionnements » à l’intérieur même du discours. Autrement dit, sur
les accidents qui font à l’existence comme telle de la fonction.
[27]
Paul Claudel,
L’Œil écoute, Folio Essais, p. 169 et ss., p. 185 et ss.
[28]
Des musiciens qui ont travaillé avec lui au Philharmonique de Berlin, encore que ceci ne lui
soit pas exclusif, signalent que la mesure du temps leur était donnée par le regard de celui qui
dirigeait, et non pas par leur oreille. Loin d’être seulement une saisie « inauthentique » du
temps, celle qui s’exerce à l’aide de l’espace, comme toute l’analyse de Heidegger dans
L’Être
et le temps cherchait à le prouver, montre qu’il existe une spatialité du temps qui n’est pas
dépendante des trois dimensions de notre perception sensible, sans être non plus de caractère
transcendantal. La liaison du regard et de la voix fait que chacun des deux objets peut travailler
comme coupure de l’autre. C’est cette liaison au travail qui constitue un soubassement de
l’imaginaire, en rapport à l’Autre Jouissance, qui n’est pas dépendant du spéculaire, et sa
conformation phallique.
[29]
La déliaison pulsionnelle n’est pas seulement un événement qui provoquerait des
remaniements pathologiques du narcissisme –inhibitions, formations de caractère, voire délires–
obligeant le sujet à trouver un autre support qui remplace celui qui se dérobe. Nous trouvons
toujours, dans la vie quotidienne, des pulsions partiellement désintriquées, qui se manifestent
par des aptitudes plus fines dans tel ou tel domaine, qui vont de l’hyperacousie de la jeune mère
à la disposition chromatique d’une oreille. Dans la mesure où cette aptitude confine, et de façon
très proche, avec la douleur, celle-ci est le gage d’une recherche passionnée. Sans dresser aucune
hiérarchie entre eux, les mêmes sonates de Beethoven ne sonnent pas pareil jouées par Rudolf
Serkin, Benedetti Michelangeli, Sviatoslav Richter.
[30]
Nous suivrons dans cette analyse, presque à la ligne, le travail, peut-être indépassable, que lui
consacra Moustapha Safouan, dans le chapitre « L’amour comme pulsion de mort », dans son livre
L’Échec du principe du plaisir, Paris, Le Seuil, 1979, p. 80-82.
[32]
Nous proposons ce « type » comme repoussoir du premier, tout en sachant que si ces types
purs existent bien, non seulement l’on trouve aussi des mixtes mais que l’analyse elle-même a
pour but, quand c’est possible, de les réunir. La question serait, néanmoins : Comment ?
[33]
Dans une de ces dernières pièces courtes, « Hughie », Eugene O’Neill nous en donne un récit
savoureux.
[34]
Voir à ce sujet, de G. Pommier,
L’Amour à l’envers, Essai sur le transfert en psychanalyse, Paris,
PUF, 1995, p. 267 et ss., où il emploie la formule « le narcissisme est unilatère ».
[35]
Dans l’
Introduction au narcissisme, de 1914.
[36]
À partir de « Le Moi et le Ça », de 1923.
[37]
Ce qui assure la position du sujet, et du narcissisme, est de n’avoir pas été
tout à fait le
manque de l’Autre. À son tour, s’identifier à son propre manque permet de ne jamais manquer
d’objet même lorsque l’objet vient à manquer. « Tout à fait » signalant l’écart entre « a » réel et
« a » imaginaire.
[38]
Schémas retrouvables dans le Séminaire 1,
Les Écrits techniques de Freud
; dans les
« Remarques sur le rapport de Daniel Lagache »,
Écrits, Seuil, p. 674 et 680. Dans le Séminaire
l’Angoisse, le 28 novembre 1962 et le 9 janvier 1963.
[39]
Dans les schémas L et R, dans « Prolégomènes à tout traitement possible de la psychose »,
Écrits, p. 548 et 553.
[40]
À partir de 1963.
[41]
À partir du second rapport de Rome : « La troisième », 1974, publié dans les
Lettres de l’École
freudienne de Paris.
[42]
Ce dernier paragraphe a été longuement discuté, en ce qui concerne son rapport avec les
enlacements et les retournements toriques, avec Silvia Amigo.
[43]
François Cheng,
Shitao, La Saveur du monde, Paris, Phébus éditions, 1998, p. 74.
[44]
Nous nous permettons de prendre seulement en compte l’identification primordiale, appelée
aussi par Freud
régressive – ce qui constitue finalement l’os de la réflexion freudienne – car c’est
elle, finalement, qui se trouve en cause dans les processus qui nous intéressent.
Le Moi et le ça,
Payot, ch. 3, p. 242.
[45]
Ce qui semble, malgré les différences que nous essayons de pointer, fondamentalement juste,
car les deux modes qui suivent correspondent tous deux à l’ordre de l’identification primordiale.
[46]
Voir tout le début du Séminaire
La Logique du fantasme, leçons de novembre 1966.
[47]
Voir
RSI, Séminaire du 11 mars 1975.
[48]
Pourrait-on affirmer que la
Todestrieb a néanmoins une poussée, mais autrement que la
pulsion dont elle s’est détachée ? Et que cette poussée est constante ? L’étude des addictions,
autant le (faux) couple anorexie/ boulimie que les drogues, pencherait pour l’affirmative,
quoiqu’il faudrait donner à sa boucle un déclencheur ailleurs que dans la différence des jouissances, qui a été abolie. Quant à la zone érogène et l’objet, dans ce dernier cas, ce serait le corps
lui-même, en deçà de son image spéculaire, et son but, une jouissance sans limite phallique dont
nous avons depuis longtemps des descriptions plus qu’abondantes.
[49]
Les « solutions » vraiment masochistes, où le sujet fait abandon de la dignité phallique, sont
rarement suivies de culpabilité.
[50]
Au-delà du principe de plaisir, PBP, chapitre 5, p. 87.
[51]
D’où l’importance, dans une cure, d’arriver à produire les S1, seuls à pouvoir changer la
donne.
[52]
Autrement dit, la castration.
[53]
Cliniquement moins difficile, tous comptes faits, à travailler.
[54]
Seulement comme reste chu, la difficulté, parfois insurmontable, étant de produire sa transmutation en cause.
[55]
Sandor Ferenczi,
Œuvres complètes, IV, p. 76–81.
[56]
Dans une note de traduction à cette immense contribution, l’éditrice de Ferenczi, Judith
Dupont, refuse que « Willkommmen » soit compris à partir du concept lacanien de désir de
l’Autre et revendique la spécificité du concept ferenczien.
[57]
Ce que Freud prenait en compte, mais, pour des raisons qui n’ont pas encore été l’objet d’une
recherche, ne théorisait pas ainsi. Nous supposons qu’elles ont trait au souci qui était le sien de
dresser la structure de l’Inconscient, et tout renvoi à l’Autre, sauf dans sa référence préhistorique
et jamais publiée par lui, eût pu prêter à confusion. Théorique, en psychologisant l’objet de la
psychanalyse, clinique, en fournissant une échappée à la question de la dette. Ferenczi, avec son
recours théorique en mineur et clinique, apparaît comme le trait d’union entre Freud et Lacan.
[58]
Séminaire
Les Formations de l’Inconscient, séance du 12 février 1958.
[59]
Les pulsions et l’Inconscient, dans
L’Inconscient, Colloque de Bonneval sous la direction
d’Henri Ey, Desclée de Brouwer, Paris, 1966.
[60]
Il va de soi que ce qui est problématique n’est pas de vouloir occuper les deux étages, mais
l’abandon de l’étage du « dessous ». Par contre, un sujet qui se maintiendrait seulement dans
celui-ci, sans jamais chercher à se distinguer en quoi que ce soit, n’aurait qu’une morne et grise
existence, espérant, par exemple, seulement d’un cataclysme, ce qui le sortirait de l’ornière de sa
vie.
[61]
Lorsque le désaveu se trouve être seulement celui de l’Autre, il produit des
Stimmungen d’élation ou mélancoliques. Comme si le sujet se voyait constamment forcé de s’assurer du prix de sa
vie.
[62]
Cet effacement, ou estompage, de la division peut produire autant des « folies » hystériques,
féminines ou masculines, des saintetés héroïques, voire cette tonalité interprétative si malcommode dans le semblable.
[63]
Un père réel défaillant comme agent de la castration peut l’être autant de son fait, de sa non-castration, que de l’ensablage subi par sa parole au travers d’une femme narcissique qui,
nolens
volens, réduit son tranchant phallique à la part congrue. Cela pose la question, énigmatique, de
la capacité d’effacement du Nom du Père qui advient chez l’Autre. La nécessité d’avoir quelqu’un
sur qui compter mènera souvent le sujet à le chercher en remontant dans la lignée,
id est comme
pur signifiant. Quête à laquelle il ne peut nullement se soustraire, mais qui est tout à fait
paradoxale, car son orientation même le conduit non pas à l’avoir, mais, sans le savoir, à l’être.
[64]
Dans les cures, on se trouve devant le prix d’incertitude qui frappe la mise que le sujet doit
toujours faire pour lui-même, car celle faite par l’Autre prend souvent la consistance d’un piège.
[65]
Dans toutes les acceptions métaphoriques du terme.
[66]
Ou bien à son représentant S1. Ce qui permet, d’une certaine façon, de défier la mort au lieu
de la subir. En quoi il se prouve que la finalité de tous les discours est bien la mort, encore que
dans chacun elle change de registre.
[67]
Ici la jouissance de la sublimation révèle, peu ou prou, sa parenté structurale avec celle de la
femme.
[68]
Soit à la merci de l’Autre réel, dans ce qu’il relève de parenté avec la Chose.