2001
Figures de la Psychanalyse
Lectures
André Michels : Actualité de l’hystérie
Catherine Saladin
Actualité de l’hystérie, ce livre qu’André Michels a magnifiquement coordonné, regroupe des textes divers d’un grand intérêt. On peut gager qu’il fera date, qu’il
deviendra un ouvrage de référence sur l’hystérie. C’est un pari courageux, car ce livre
regroupe de nombreux auteurs d’horizons variés, psychanalystes de différents groupes,
qui posent les questions actuelles de l’hystérie et des problèmes de notre société, autour
de trois pôles géographiques, la France et les deux Amériques. Il enveloppe l’histoire, la
transmission, la mémoire. On pourra juste regretter l’absence d’une petite note sur
chaque auteur.
Pour André Michels, la question principale porte sur le statut de la clinique, à laquelle
nous tenons, et qui est menacé. En effet, l’hystérie a disparu de la classification du DSM III.
Pourtant c’est sur elle que repose l’édifice de la psychanalyse. C’est pour la clinique
psychanalytique un point d’ancrage très actuel, comme en témoignent plusieurs textes de
ce livre. C’est le point d’origine. C’est de lui qu’est parti Freud avec ses premiers travaux.
L’invention de la clinique de l’hystérie n’a pas fini de nous étonner, ouvre André Michels
dans la présentation de ce livre. Il questionne « les rapports multiples et variés entre
hystérie et modernité. C’est le fondement même du discours freudien et sa transmission
qui se trouvent ainsi interrogés. » André Michels décrit la « complaisance somatique de
l’hystérique » dont parle Freud, qui ouvre un champ immense, celui de l’« entre-deux ».
« Le somatique venant à la rencontre du psychique et va à son encontre, pour lui opposer
une résistance et ne lui offrir qu’un bord, comme appui, qui, sous l’effet de la mise en jeu
de la pulsion, délimite la zone érogène. » La découverte de la sexualité infantile et de
l’« Autre », qui dépouille « l’enfant de son innocence » pour donner à son inconscient un
« poids de réalité sexuelle ». L’hystérie permet de définir et d’articuler les autres structures. Le point d’ancrage de l’hystérie, c’est le corps.
La question de l’ordre, de la norme, se présente, mais d’une manière différente, de nos
jours. Le médecin est-il pour autant mieux préparé « à reconnaître que le corps qu’il
soigne est aussi habité par un sujet en souffrance ». Cela a pu aller si loin que, sous le
régime nazi, de nombreux médecins participèrent à des expériences sur des personnes
déportées, qu’ils prenaient comme des morceaux de corps, en se présentant comme « de
simples exécutants ».
André Michel pose toutes les questions actuelles autour de la mort, de la pulsion, du
statut du corps dans notre société, corps à modeler, à remodeler. Il souligne les dangers
d’une psychothérapie qui mettrait exclusivement l’accent sur le versant psychique, négligeant le symptôme dans ce qu’il a de plus réel, comme disait Lacan, et fait repère pour le
sujet. La notion de « constitution » pouvant être entendue comme une écriture du corps
« d’un texte qui sert de référence à l’inconscient et à son interprétation ».
La question du traumatisme, dans une perspective actuelle, c’est ce qu’aborde Paola
Mieli, reprenant l’enseignement freudien pour éclairer cette actualité sans la nier, mais
avec l’éclairage du refoulement, du transfert, du fantasme et du désir de l’Autre.
Paul Verhaeghe, toujours dans cette perspective historique et de transmission, revient
sur les découvertes de Freud : l’hystérie est une psychonévrose, elle tient au Wunsch
(désir). S’il est vrai que l’hystérique souffre de « réminiscences » sous la forme de
symptômes de conversion, c’est ce qui le distingue des autres névrosés. La conversion
équivaut donc au retour du refoulé.
René Major fait élégamment le pont entre Freud et Lacan, de l’hystérie à la psychose,
et Roland Chemama développe la position lacanienne, pour qui l’hystérie ne se « définit
plus seulement comme une façon de dire, elle devient discours », l’hystérie constituant
alors l’un des quatre discours.
Nicole Kress-Rosen nous présente fort bien comment le cas Dora fait charnière dans
l’œuvre de Freud. Au-delà du roman, de la part d’histoire que chacun y reconnaît, elle fait
une description de ce cas et du travail de conceptualisation qu’a produit Freud. Avec Henri
Rey-Flaud, nous retrouvons la « jeune homosexuelle » de qui Freud affirme qu’elle n’est
pas hystérique. Ces deux textes mettent au premier plan « la forme que peut prendre le
rapport d’une femme à la féminité sous les traits d’une autre femme » et la question de
l’amour.
Monique Schneider, pour sa part, étudie, à partir du rêve de « la belle bouchère », le
désir de l’hystérique, exigé comme insatisfait.
Patrick Landman développe le thème qu’« être femme, c’est désobéir au surmoi et
donc être folle », à travers une très intéressante observation clinique et une analyse très
fine de la façon dont, encore et toujours, l’hystérique nous surprend et crée un « traumatisme » revigorant, tout n’est pas su une fois pour toutes, il y a la rencontre avec l’imprévu.
Après la Shoah, la clinique hystérique ne peut plus se penser de la même façon, notamment autour de la question du père. Il y a une particularité actuelle de la clinique hystérique. Patrick Landman apporte une observation très pertinente à propos de la grande
fréquence de la dépression, proche de la mélancolie, qu’il distingue de la tristesse hystérique. Les hystériques étant en quelque sorte porteurs du deuil de « l’entame faite à
l’humanité par les nazis à l’aide des sciences et de la technique ».
Le point d’ancrage de la clinique se révèle également dans le très bel apport de
Claude-Noële Pickmann. Freud laisse l’énigme ouverte et découvre la Vérité. C’est l’hystérique qui l’enseigne à Freud. À travers le déroulement de l’Œdipe féminin et la relation
ravageante mère-fille, il y a quelque chose d’un absolu, marqué de la tromperie et de la
castration de la mère, c’est la haine.
Quelle est la vérité de ce premier lien mère-fille ? est aussi la question que Catherine
Mathelin aborde magistralement autour du pouvoir des mères. Dans la transmission de la
féminité, la mère de la fille n’y est pour rien, elle en est le « porteur sain », c’est avec le
père que cela se déclarera. Mais tout dépend quand même de l’attitude de la mère. Si la
mère est rejetante, menacée par cette rivale, cela sera épouvantable pour la fille, à moins
qu’elle ne fusionne avec cette mère dévorante, seul objet d’amour possible. On peut
évoquer, en lisant cet article, ce qu’écrivait Joël Dor à propos de la dynamique identificatoire dans l’hystérie
[1]. La transmission de la maternité est différente. Une mère peut
quelquefois autoriser sa fille à être mère, sans référence à un autre homme, dans une
« injonction à se reproduire ». Elle illustre ces propos par la très belle histoire de Jeanne,
l’héroïne de Maupassant.
Avec Maria Teresa Orvananos, c’est du contre-don chez la femme hystérique qu’il
s’agit. Le don, comme l’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas.
Autre question passionnante abordée dans ce livre, celle de la structure, avec Joël
Birman. Y a-t-il une structure invariable ? Quel est son lien à la modernité ? Il avance
certaines hypothèses concernant l’hystérie et le masochisme en psychanalyse, sous l’angle
de la problématique de la féminité. La façon dont est perçue l’hystérie dans la société
brésilienne paraît très nouvelle, « l’hystérisation caractérisant généralement la manière
d’être des Brésiliens… ».
Une question tout aussi actuelle avec Isidoro Vegh, pour qui « l’actualité des névroses
nécessite l’autre pour que le sujet se rencontre avec lui-même ».
Christiane Lacôte note que la structure est sans doute la même, mais que les manifestations cliniques sont différentes et nouvelles.
Nestor A. Braunstein, traduit de l’argentin par Ignacio Gárate-Martínez, pose la
question de la sincérité, de l’agressivité et de la recherche de l’antipathie comme source
de jouissance.
Jean-Richard Freymann déroule la question de l’amour, Humphrey Morris et Roberto
Harari, celle du désir, à travers de très beaux cas cliniques.
Avec Jean-Pierre Lebrun, nous arrivons à la dernière partie de ce livre. Nous retrouvons
les questions essentielles liées à la modernité et aux nouvelles formes de la clinique. Il se
réfère au travail de Guy Lérès sur l’errance, sur ces « hystéries postmodernes » où les sujets
se privent de « Nom-du-Père ». Il pose la question de la redistribution des rapports entre
jouissance et désir dans notre société, sous la mutation organisée « par la triple action de
la science, du capitalisme et de la démocratie ».
Gérard Pommier enchaîne et l’on peut avec lui continuer à travailler sur la question de
la structure invariable, liée à la modernité.
Owen Renik, à travers un exposé clinique passionnant, défend la cause de l’hystérie
contre ses collègues qui sont tentés de poser un autre diagnostic à ce cas.
Le livre s’achève sur l’évocation de l’introduction de la psychanalyse en Suède, par Per
Magnus Johansson.
Ce tour de monde de l’hystérie est complété par le très précieux « Index de l’hystérie…
dans l’œuvre de Lacan », de Françoise Bétourné.
[1]
Dans
Clinique psychanalytique, Paris, Denoël, 1994.