2001
Figures de la Psychanalyse
Lectures
Joël Birman : Qu’est-ce que ça veut dire ? Écrire en psychanalyse
Gisèle Chaboudez
Tout en se demandant ce que veut dire écrire en psychanalyse, Joël Birman écrit un
livre peu ordinaire. Il considère qu’un écrit psychanalytique ne peut être neutre, que les
marques de l’inconscient de l’auteur doivent s’y retrouver, et vise une « poétique de
l’inconscient et des pulsions », qu’il développe en trois tableaux. Celui d’un parcours analytique, tel que s’en déploie « l’expérience séminale », et récusant les vignettes cliniques car
il les pense alignées sur le discours psychiatrique ou scientifique, il entend restituer la
« scène analytique » dont le sujet occupe le centre. Puis il se penche sur un moment crucial
dans sa pratique, son interruption durant une année passée à Paris, et enfin avance
certaines remarques sur l’écrit en psychanalyse.
En effet la narration clinique présente la scène analytique avec une efficacité toute
particulière. Citant largement le discours de son analysant, mais aussi le sien, et commentant l’ensemble, Joël Birman nous donne le sentiment de pouvoir juger du moment de
cette analyse, de ce qui s’y produit, il nous invite sur la scène qu’il construit. Ce jeune
homme de Rio de Janeiro connaît le tourment spécial de ne pouvoir jamais achever une
action entreprise. Dans la plus simple tâche comme dans les orientations décisives de sa
vie, il se lance, il commence à effectuer ce qui est visé, s’approche de ce qui est attendu,
désiré, puis en un point précis, d’autant plus douloureux qu’il est proche du succès,
quelque chose s’interrompt et il n’est plus là, il n’est plus face qu’à un vide soudain qui
annule tout le chemin parcouru et le rive à l’échec. Ce processus s’est manifesté dès l’école
primaire où sa précision implacable l’amenait presque à la fin de la tâche à accomplir, et
où seuls quelques mots manquaient. La crainte de l’échec n’est pas là en jeu puisqu’au
contraire cette impossibilité radicale se manifeste d’autant plus qu’il s’approche d’une
réussite, et d’autant plus violemment qu’il commence à obtenir ce qu’il désire et manifeste
dans ce qu’il fait du talent. Ainsi il préférera copier maladroitement sur ses camarades
plutôt que de risquer qu’une réussite soit de son fait. Aussi, après une enfance passée à
commencer éternellement des choses qu’il ne pouvait poursuivre et dont l’impasse finale
s’accentuait toujours plus, il s’est trouvé figé, à l’orée de sa vie adulte et de ses études,
dans une paralysie qui prend un tour inquiétant, tandis que la même impossibilité semble
lui barrer la voie des relations amoureuses.
Joël Birman commente justement cela comme une impossibilité d’en passer par la
castration symbolique qu’implique l’achèvement d’une action, et de ce fait la nécessité
d’une sorte de mutilation permanente que l’analysant s’inflige à sa place. Et il nous fait le
récit de ce moment de l’analyse qui commence avec un rêve dont l’effet interprétatif s’est
fait sentir sur le rêveur avant même la séance analytique, comme le début d’une libération. Nous voyons ainsi l’amorce d’une inscription dans la lignée paternelle, dont Joël
Birman distingue très précisément la valeur cette fois symbolique, métaphorique, au
contraire d’un rapport jusque-là à un père idéal auquel la soumission ne pouvait être que
rejetée. Là s’ouvre un espace de discours où le sujet va pouvoir tout à la fois énoncer sa
critique du père et parallèlement commencer d’en recueillir l’héritage symbolique. Là
aussi s’ouvre un accès à la relation sexuelle, qui constitue le premier effet sensible de ce
processus en cours.
Mais une telle avancée se paye aussitôt dans le transfert, autour du nombre et du prix
des séances, matière à intervention concrète du père auprès de l’analyste, début d’ébranlement de l’organisation familiale lorsque la place du jeune homme s’y modifie. Ainsi le
danger rencontré mène l’analysant dans la radicalisation de ses impasses, et il s’enfonce
dans la dépression, constitue une phobie, s’installe dans la drogue, englué de nouveau
dans le désir incestueux pour les femmes de sa famille. Là, l’analyste décide d’intervenir,
l’appelle maintenant lorsqu’il manque plusieurs séances, rappelle cette fois les paiements
en retard, manifeste son désir d’analyse en acte. Une nouvelle phase du discours de l’analysant va alors se déployer, avec l’énonciation violente de son désir sexuel en tant qu’il est
à ses yeux repoussant et criminel.
Chaque étape de cette extraordinaire aventure qu’est une analyse qui marche nous est
présentée, commentée de façon judicieuse et vivante, de telle sorte que jamais nous n’avons
l’impression d’un simple récit d’analyse qui s’en tiendrait aux échanges en séance, comme
cela a pu être le cas souvent. Jamais non plus nous n’avons le sentiment que Joël Birman
nous mène, discours de l’analysant à l’appui, là où il voudrait aller, pour montrer comment
il pratique bien l’analyse. L’authenticité du récit et de son déroulement, la réflexion
constante qui l’accompagne, la soumission aux faits de l’inconscient, jointe à la décision de
l’acte au moment de certitude, voilà tout ce qui rend précieux ce document. Nous voyons
combien chaque avancée de l’analyse se paie d’un dangereux retour du refoulé, combien
son processus hésite parfois d’autant plus qu’un élément essentiel est touché, combien alors
le désir de l’analyste de ne pas lâcher face à l’angoisse en cause est essentiel, tout cela qui
constitue le quotidien de notre acte se trouve ici, de façon juste, étudié.
Avec la question posée par l’interruption momentanée de sa pratique, et qu’il va à
rien de moins qu’à envisager au regard d’un « cannibalisme », Joël Birman paraît tout
d’abord poser un problème saugrenu, fomenter un problème là où il n’y en a pas. Il en
saisit le symptôme dans les réactions inquiètes, voire hostiles, parfois au contraire admiratives, de ses collègues, mais aussi dans son hésitation à le faire, voire son angoisse. Il va
même jusqu’à le référer au fait qu’analysant il a vécu une expérience semblable, avec le
départ inopiné de son analyste. Et il en élabore une leçon éthique, sur ce que c’est qu’être
psychanalyste. À la question « peuvent-ils me perdre ? », il répond résolument oui, à
celle : « puis-je les perdre ? », il décide également, plus difficilement cependant, que oui.
Et il isole et stigmatise chez les analystes un besoin de leurs analysés pour vivre. Quelle
faille ou quelle carence viendrait donc panser le transfert ? Le problème ne serait pas tant
que l’analysant nourrit l’être analyste, ce qui va de soi, ce serait qu’il puisse nourrir aussi
l’être tout court chez cet analyste-là, qui à la limite poursuivrait son analyse à travers eux.
On a pu rencontrer autrefois des interrogations comparables chez un Ferenczi, avec la
même exigence de vérité et d’authenticité. Et il n’y a pas lieu, en effet, d’élider cette
question qui est aussi celle, problématique, d’une jouissance de l’analyste pour laquelle il
n’y a pas de place dans le processus. Joël Birman voit dans l’impossibilité de résoudre cela
la cause des analyses interminables, et sans doute n’a-t-il pas tort. Le problème qu’il pose,
me semble-t-il, est en fait celui d’une passe renouvelée de l’analyste, qui le ramène
plusieurs fois durant sa pratique à une position d’analysant, fût-ce en un point différent,
et aboutit ensuite à la réitération de son passage au discours de l’analyste. Mais ce qui
dans son cas particulier est mis en acte sous la forme d’une interruption de la pratique, et
représente ainsi une coupure essentielle, peut prendre une autre forme. C’est en quoi
isoler ce moment dans une pratique est intéressant et peu courant. Une autre dimension
y intervient, fondamentale, qui est celle d’un nouveau rapport au savoir. Joël Birman la
manifeste sous la forme d’une décision de poursuivre sa recherche ailleurs. Mais là aussi,
cela peut prendre une tout autre forme, qui est un tournant dans le processus sublimatoire, car si en effet l’analyste peut se tenir durablement à l’écart d’une jouissance dans
l’analyse, c’est dans la mesure où cette jouissance est élaborée dans sa propre invention
de savoir, et là comme celle d’un analysant.
C’est là que prend toute sa place la question de l’écrit en psychanalyse. Et peut-on
définir d’ailleurs un écrit spécifiquement analytique, demande Joël Birman. La réponse en
est, décisive, que la transmission de la psychanalyse est son paradigme. Sur le plan formel,
lorsque le texte épouse la pulsatilité, la discontinuité de la manifestation de l’inconscient,
mais aussi dans sa rencontre avec une lecture singulière où il fait acte. Sans devoir imiter
l’écriture du rêve, le texte montre comment il se laisse habiter par l’inconscient. Les
ruptures de l’enchaînement logique le manifestent chez Freud, les intuitions fulgurantes
sans justification et sans développement chez Lacan. Tout ce qui en somme traduit la mise
à l’écart d’une exhaustion de la narration basée sur une argumentation indiscutable, glisse
la particularité dans l’universalité, et ce faisant produit une sorte d’étrangeté, Unheimlich.
Quant au contenu, là aussi, là surtout, l’acte en jeu est celui qui vise à transmettre la
psychanalyse dans le nouage du particulier et de l’universel. À cela Joël Birman n’ajoute
pas, mais nous le ferons, que lorsque c’est réussi cela se sait aussitôt, que la rencontre est
immédiate. Des rencontres singulières qui jalonneront en effet le trajet de ce livre des
deux côtés de l’Océan.