2001
Figures de la Psychanalyse
Lectures
Hélène Deutsch : Les Introuvables
[*]
Claude-Noële Pickmann
En publiant Les Introuvables d’Hélène Deutsch, Marie-Christine Hamon réitère, pour
notre plus grand intérêt, l’entreprise qu’elle avait déjà menée, il y a 7 ans, avec Féminité
mascarade : faire traduire et réunir, en un recueil, des textes essentiels à l’histoire comme
à la clinique de la féminité, jusque-là ignorés en France ou depuis longtemps « introuvables ».
La dernière fois, il s’agissait de textes de disciples de Freud, qu’il cite dans ses propres
écrits sur la sexualité féminine et qui ont largement contribué au grand débat des années
trente sur la phase phallique de la fille.
Cette fois-ci, M.C. Hamon nous offre la possibilité de lire des textes peu connus
d’Hélène Deutsch : d’abord une série d’articles cliniques très variés, inédits en France,
écrits entre 1918 et 1930, dans lesquels c’est d’abord la clinicienne qui retient notre attention, d’autant plus que les premiers textes sont contemporains de son entrée dans la
communauté analytique viennoise et le début de son analyse avec Freud, tandis que les
derniers le sont de sa fonction de directrice et d’enseignante à l’Institut de Vienne. On la
suit donc, de ses premiers pas dans la théorie analytique – elle a une manière originale et
singulière d’utiliser ce dont elle dispose alors : sa formation de psychiatre, sa pratique
analytique débutante et son expérience d’analysante –, jusqu’à l’analyste confirmée qui
s’affirme par une liberté de ton mais aussi par un vrai travail de recherche, qui ne cache
ni son transfert à Freud ni les questions d’analysante qu’elle adresse à la théorie analytique. Car Freud l’a renvoyée de son divan au bout d’un an d’analyse, pour cause
« d’absence de symptôme », tout en lui adressant des patients, et non des moindres,
comme on le sait. C’est pourquoi il est sensible que ces articles ont souvent une coloration
très subjective, et ce, d’autant plus qu’Hélène Deutsch, poursuivant son analyse par ses
propres moyens, s’y prend elle-même comme cas clinique dans plusieurs de ses observations. On ne s’étonnera pas alors qu’elle y questionne – le plus souvent sous couvert d’autre chose, ce qui l’amène à des notations cliniques extrêmement fines – la fixation de
certaines filles à la figure d’un père idéal, et les solutions pour s’en défaire.
Ajoutons que ces articles ont été, pour la plupart, d’abord des communications orales
prononcées à la Société psychanalytique de Vienne ou lors de ses Congrès, avant que
d’être publiés dans l’Internationale Zeitschrift et Imago.
La seconde partie du livre est une nouvelle traduction du second livre d’Hélène
Deutsch La Psychanalyse des névroses, paru à Vienne en 1930, traduit pour la première fois
en français, en 1970 et depuis longtemps épuisé. Il contient onze « leçons » données à
l’Institut de Vienne entre 1925 et 1930, dans le cadre de la formation des analystes,
chaque fois à partir d’un cas clinique : une conférence sur le rôle du conflit actuel dans la
formation des névroses, les quatre suivantes sont consacrées à l’hystérie, puis trois à la
phobie, deux à la névrose obsessionnelle et une à la mélancolie.
Hélène Deutsch n’y est pas seulement freudienne, elle « colle » au savoir du Père
jusque dans ses détails, même les plus récemment posés. Désir de l’authentifier en en
montrant la pertinence ? Ou désir d’être la « fille » de Freud, encore plus qu’Anna ? On
sait qu’Hélène Deutsch ne trouvera pas d’autre issue que celle de partir très loin, aux États-Unis, pour se déprendre de cette position où le transfert à Freud lui est imposé comme
une souffrance sans fin, puisque, suivant la volonté du maître, il ne doit pas être analysé.
Cependant, sa capacité d’indépendance à l’égard de la théorie freudienne se
manifeste déjà au profit de ses qualités réelles de clinicienne, comme lorsqu’elle nous
surprend en prenant le cas d’un homme pour exemplifier l’hystérie et celui d’une femme,
pour la névrose obsessionnelle et, plus encore, par le fait qu’elle ne lâche jamais sur ce qui
centre principalement son intérêt : la question de la jouissance féminine, dont elle interroge ainsi les contours, à son insu.
Cet ensemble est introduit par une préface de M. C. Hamon où elle reprend l’hypothèse qui orientait déjà sa lecture et faisait le fond de son livre, publié en 1992, sous le
titre Pourquoi les femmes aiment-elles les hommes ? : la dette de Freud, jamais reconnue
par lui selon elle, envers toutes ces femmes analystes, dont Hélène Deutsch, qui lui ouvrirent la voie vers la prise en compte, entre 1925 et 1932, du double enracinement du
complexe d’Œdipe féminin. On ne s’étonnera pourtant pas que, pour cette nouvelle
découverte, Freud se soit laissé guider, jusqu’à un certain point, par le « savoir » des
femmes. Ce n’était pas nouveau, cela lui avait déjà permis de découvrir l’inconscient et
d’inventer la psychanalyse.
Mais M. C. Hamon tient absolument à rendre à César ce qui lui appartient : rappelons
donc que c’est dans le cas dit de « La jeune homosexuelle », écrit en 1919, que Freud pose,
pour la première fois dans la théorie analytique, l’existence d’un courant de la libido fixé
à la mère au sein même de l’Œdipe de la jeune fille.
De même, l’important dans la sexualité féminine n’est pas que la mère ait été, pour la
fille, comme d’ailleurs pour le garçon, le premier objet d’amour – cela Freud le dit dès
1905, puis il l’oublie après l’avoir qualifié d’« inoubliable », au grand dam de la revendication hystérique féminine qui, bien sûr, ne peut pas l’oublier – ni même qu’elle soit
frustrante pour l’enfant. L’important, c’est que la mère soit castrée. Or, de cela, la fille en
fait précocement l’expérience, ce qui lui permet, dans le meilleur des cas, de s’intéresser à
autre chose, mais aussi la confronte douloureusement à l’absence d’identification normativante. C’est justement de cela qu’Hélène Deutsch ne veut pas, de la castration de l’autre.
Peut-être est-ce là la raison profonde de son éloignement d’avec Freud ? En tout cas,
cela la conduisit, comme en témoigne son travail ultérieur, à produire une théorie qui se
passe du concept de castration, mais qui ne lui permit pas de penser la spécificité de la
jouissance féminine autrement qu’en terme de masochisme.
[*]
Textes réunis et préfacés par Marie-Christine Hamon, Champ freudien, Le Seuil, 2000.