2001
Figures de la Psychanalyse
Lectures
Qu’est-ce qui guérit dans la psychothérapie ?
Fanny Colonomos
Le Forum Diderot, lieu de rencontre de philosophes, scientifiques, juristes faisant état
de leurs travaux, a organisé un colloque le 12 décembre 2000 autour de la question :
« Qu’est-ce qui guérit dans la psychothérapie ? »
Le choix de ce thème n’est pas pour nous surprendre. En effet, c’est une question
d’actualité que celle de la psychothérapie. On devrait parler des psychothérapies si l’on
cédait au goût du jour qui veut appeler psychothérapie tous les différents traitements
(comportementaliste, cognitif, systémique, familial) dont on informe un public que les
médias gavent des renseignements les plus divers.
L’usage du singulier est important. Tous les auteurs, sauf un seul, privilégient spécialement la psychothérapie d’inspiration analytique; tous sont des psychanalystes freudiens
bien qu’ils puissent avoir des points de vue différents sur la psychothérapie, comme le
souligne Pierre Fédida. À Fédida, on doit l’avant-propos de ce recueil, ainsi qu’un important article au titre prometteur « Guérir du psychique ».
Le désir des instances gouvernementales de définir un statut socioprofessionnel du
psychothérapeute a certainement aussi favorisé la rencontre des praticiens reconnus de la
psychanalyse, dont nombre sont des enseignants universitaires, autour de la double
question de la psychothérapie et de la guérison. Double question dans la mesure où s’est
imposée l’urgence de redéfinir le concept de psychothérapie face à la multiplication de
thérapies de toute sorte qui se disent psychothérapies, et de là, bien évidemment, de ce
que l’on est en droit d’attendre d’une psychothérapie analytique.
Nous disons bien redéfinir, car déjà à l’époque des Études sur l’hystérie et même avant,
Breuer d’abord, Freud ensuite, ont exercé la psychothérapie si l’on entend par là un traitement qui n’utilise ni médicaments ni traitement physique. Freud, par la suite, a parfois
employé indifféremment les deux termes – psychothérapie et psychanalyse. En 1936, alors
que la psychanalyse avait connu l’essor que l’on sait, l’Institut psychanalytique de Berlin est
devenu l’Institut Göring, du nom de son nouveau directeur. On peut se demander ce qu’il
pouvait y rester de freudien dans la psychothérapie qui s’exerçait dans cet Institut allemand
de psychothérapie, car le nom même du créateur de la psychanalyse en était banni. Ainsi
maintenant la prolifération de psychothérapies qui ont emprunté de vagues notions à la
psychanalyse nous amène, toutes proportions gardées par rapport à cette époque, à exercer
une certaine vigilance et à applaudir au projet qui a donné lieu à cet ouvrage.
Il a été dit qu’un « professionnalisme accru » aurait été l’avantage obtenu par les praticiens à l’époque nazie. Mais à quel prix ? Peut-être celui de la disparition du terme psychanalyse
[1]. Cela aussi nous renvoie à l’actualité des discussions concernant le statut du
psychothérapeute, et nous invite par là même à réfléchir sur une question en arrière-plan :
celle de notre identité professionnelle. Dans quelle mesure adapter ou modifier éventuellement notre engagement professionnel, dans une société en mutation rapide, tout en
gardant précieusement nos repères théoriques ? Question qui, à chaque fois qu’elle se
pose, semble inédite, alors qu’elle est on ne peut plus vieille et récurrente. Déjà, comme
cela a été rappelé par quelques auteurs du présent recueil, Freud en 1918, au Congrès de
Budapest, avait évoqué cette nécessité. Cinquante ans après, en 1968, l’École freudienne
a tenu un congrès à Strasbourg sur le thème « Psychothérapie-Psychanalyse ». Nous
renvoyons les lecteurs intéressés aux numéros 6 et 7 des
Lettres de l’école freudienne, car
en débattre ici nous entraînerait trop loin.
Il y a vingt-cinq ans, en 1976, cette fois sous l’égide de l’IPA, s’est tenu un symposium en
Grande-Bretagne sur l’identité du psychanalyste, auquel ont participé d’éminents praticiens
venus du monde entier, kleiniens, freudiens, médecins, non-médecins, tous soucieux de réfléchir sur leur pratique professionnelle et leur expérience clinique, mais surtout sur la crise de
leur identité par rapport à l’évolution de la société
[2]. Cela encore, ou déjà, en 1975 !
L’an 2000 voit un renouvellement de ce questionnement qui ne cesse de nous interpeller. Ici l’accent est mis sur l’idée de guérison, paramètre dont l’intérêt est indiscutable,
alors que certains psychanalystes avaient interprété, à tort, le conseil de Freud de se
garder de la furor sanandi comme une invitation pure et simple à ne pas se soucier des
effets thérapeutiques de la cure.
Pierre Fédida dans son intéressant article, « Guérir du psychique », souligne d’emblée
une « évidence paradoxale » : le but de la psychothérapie consiste à « guérir les humains
de ce psychique qui les fait souffrir » (p. 70) et cela par le psychique. En revanche, dans la
toxicomanie, le toxicomane par la drogue s’emploie à guérir du psychique « corps invisible
et incorporel » par une substance extérieure dont l’auto-administration le maintient dans l’illusion d’une indépendance absolue. Le geste physique devient une action psychique sur
le psychique sans recours à autrui, idéal de « l’autocratisme de la vie psychique » que l’on
retrouve, d’ailleurs, dans d’autres formes de psychopathologie. Fédida développe longuement son concept d’« addiction d’absence » : le thérapeute représente un danger par
l’attente qu’il entraîne. Dans la clinique psychothérapique en général, il n’est pas rare de
constater à quel point la menace de la dépendance par rapport à l’Autre pèse sur la
relation transférentielle, chaque fois que le thérapeute se trouve confronté à l’attitude
« autocratique » du patient.
Ce long article, qui soulève beaucoup de questions par la richesse clinique et la
conceptualisation métapsychologique, se conclut par la question : « Qu’est-ce qui guérit
dans la psychothérapie ? » – « Rendre le symptôme dialogique », répond Fédida (p. 105).
Cela signifie qu’il peut aussi modifier le psychisme du thérapeute.
Sont évoqués ici Searles, Winnicott, et avant eux celui qui a incarné véritablement la
psychanalyse à ses débuts : Ferenczi. Parler de l’« hygiène mentale » de l’analyste ne suffit
pas, pense P. Fédida à juste titre. Parfois certains échecs thérapeutiques pourraient trouver
leur explication dans la contamination du psychisme du patient par celui de l’analyste.
Alain Vanier, dans un article passionnant : « La guérison entre psychothérapie et
psychanalyse », affronte directement la question de la guérison, « critère décisif et pertinent pour toute psychothérapie » (p. 107), en se demandant s’il l’est aussi pour la psychanalyse. Il rappelle à ce propos le conseil de Freud de renoncer à des ambitions thérapeutiques à court terme. Pourtant, il ne peut y avoir de demande d’analyse, car toute
demande d’analyse est demande de thérapie adressée à celui à qui il appartient d’opérer
par son acte « la rupture fondatrice » qui avait été au départ celle de Freud. Le critère
« hors le temps » pourrait constituer l’élément de discrimination entre la position psycho-thérapeutique et psychanalytique, constate A. Vanier à la suite de P. Fédida, tout en
faisant remarquer que cette position « hors le temps » représente un pari difficile à tenir
dès lors que l’analyste est appelé à occuper une position officielle.
Pourtant, et A. Vanier le remarque à la suite de Winnicott, « les frontières sont floues »
entre psychothérapie et psychanalyse. La référence à la position de Lacan pour qui « la
psychanalyse est le traitement qu’on attend d’un psychanalyste » constitue un point décisif
qui permet de se situer au-delà de toute référence au « cadre » : fréquence des séances,
position allongée ou assise. Ce qui est en jeu est avant tout l’écoute particulière du praticien aux dires du patient qui instaure ainsi « un lieu social en rupture avec celui dans lequel
le patient a cru s’inscrire... » (p. 113). A. Vanier pense que la psychothérapie analytique est
née « dans cet espace ouvert par la discordance entre les règles institutionnelles des
instances de psychanalyse fondée sur le modèle universitaire allemand, à partir de
l’Institut de Berlin » (p. 113), et la pratique analytique.
Il est particulièrement important de noter que la psychanalyse n’est pas « un discours
dogmatique » ayant fixé une fois pour toutes sa mise en œuvre, cela, d’ailleurs, serait
démenti par la clinique.
Jean Cournut, dans son article : « L’avenir de deux illusions », montre, par un exemple
clinique, que l’indication théorique parfaite pour une psychothérapie, « causalité traumatique
à double détente, d’où psychothérapie brève en deux temps » (p. 139), ne faisait que mettre
en lumière que « les (diverses) psychothérapies brèves (tentées jusque-là) n’avaient vendu que
des illusions » (p. 141). L’analyse seule, ayant permis l’inscription de la causalité traumatique
dans un passé infantile, avait eu une valeur thérapeutique durable. Ce qui démontre encore
une fois que se limiter à traiter le symptôme est vain et coûteux à tous points de vue.
François Villa (« La règle d’abstinence : condition de la guérison ? ») répond à la
question : « Qu’est-ce qui guérit dans la psychothérapie ? » en interrogeant le destin de
la règle d’abstinence. La guérison, celle où « un degré indispensable d’indépendance a pu
être obtenu » (p. 172), n’est pas sans rapport avec cette règle, qui concerne l’analyste aussi
bien que l’analysant et dont la visée est de préserver les forces motrices favorisant le
travail et le changement » par le « refusement » à la satisfaction immédiate, rappelle
F. Villa à la suite de Freud. Pourquoi est-elle tombée en désuétude ? se demande F. Villa.
Il conclut en affirmant que son énonciation aurait l’avantage de souligner les moments de
transgression et de faciliter la compréhension de leur sens.
L’article de Dominique Clerc-Maugendre, « C’est la résistance qui guérit », peut, nous
semble-t-il, être mis en perspective avec celui de F. Villa. L’auteur y souligne également la
nécessité de la règle d’abstinence pour l’analyste et le patient, même dans le cas d’une
psychothérapie, si elle est analytique, alors qu’elle n’a pas cours, évidemment, en ce qui
concerne par exemple le comportementalisme, où l’on s’efforce de répondre directement
aux plaintes du patient. Mais tous ces efforts contre le symptôme non seulement
empêchent de voir le sujet qui souffre dans sa totalité, mais provoquent aussi un déplacement du symptôme qui réapparaîtra alors sous une autre forme avec des résistances
accrues. La résistance dont l’auteur parle est celle de l’inconscient, entendu comme force
qui se heurte à la compulsion de répétition propre au Moi, qui lui aussi oppose sa résistance propre à la guérison, considérée comme un nouveau danger.
Ces considérations peuvent amener à faire de l’analyse des résistances un élément
fondamental de la cure, danger contre lequel Lacan a souvent mis en garde les analystes.
La question de savoir qui résiste est restée pour Freud ouverte, et donc est problématique
même pour ceux qui ne se réfèrent qu’à son seul apport. Que guérison et résistances soient
liées ne fait aucun doute. Mais pour Freud ce n’est pas la résistance qui guérit mais plutôt le
dépassement desdites résistances. Il faut noter que l’auteur semble souligner la puissance de
l’inconscient qui essaie de faire face avec vigueur à la compulsion de répétition, propre au
Moi. La position en face-à-face représenterait une contrainte supplémentaire pour l’analyste
qui, pourrait-on conclure, a lui aussi besoin de toute sa force pour faire face au face-à-face.
L’auteur préconise le recours à la construction, considéré comme « l’un des leviers essentiels
de la cure en face-à-face ». Car cela permettrait à l’analyste « de retrouver la distance nécessaire au déroulement associatif de sa propre pensée » (p. 69).
Roland Gori défend avec éloquence le bon usage de la rhétorique dans son travail « La
rhétorique de la souffrance ». La rhétorique à laquelle R. Gori fait référence est celle qui
se serait imposée avant le Ve siècle av. J.-C. comme « art de convaincre... et guérir le
conflit » dans les cités (p. 36). Il ne fait, par contre, aucune référence au dialogue de
Platon, Phèdre où « l’art de la rhétorique » est évoqué, ainsi que le concept de
pharmakon. Le dispositif analytique, dit-il, construit « une maladie artificielle », la névrose
de transfert, qui, soignée, soignerait la névrose à l’origine de la demande du patient. C’est
de cette « maladie artificielle »-là que guérit le patient, c’est ainsi que des changements
durables pourront se produire chez le patient. Changements durables qui lui permettront
de passer de la névrose à l’état de santé, c’est-à-dire de misère humaine ordinaire. Énoncer
la règle du tout-dire équivaut à signifier au malade que son énoncé est un message
adressé à l’Autre. De là tout l’intérêt de cet art de la parole qu’est la rhétorique. Il n’est
pas étonnant de trouver, en guise de conclusion, une pensée du sophiste Gorgias, éloge
du « discours », le « grand souverain », qui « parachève les actes les plus divins » (p. 58).
Jacques Hochmann, psychanalyste, professeur de pédopsychiatrie à l’Université
Claude-Bernard de Lyon, est chef de service de l’Institut des troubles de l’affectivité et de
la cognition. Tout en affirmant que la psychanalyse est actuellement « le seul système
théorique cohérent » du fonctionnement mental, J. Hochmann estime nécessaire de sortir
d’un « repli frileux » pour s’intéresser aux autres psychothérapies existantes (cognitive,
systémique, comportementaliste, corporelle) en prétextant qu’elles « ont des effets ».
Nous pensons que, sans doute, l’hypnose et l’eau bénite en ont aussi. Son éclectisme
intéressant, par ailleurs, est un signe de l’air du temps. Dans son article : « Intersubjectivité,
empathie et narration dans les processus psychothérapiques », il se penche sur ces thèmes
qu’il lui semble nécessaire d’approfondir. Il définit « l’action psychothérapique comme une
expérience intersubjective spécifique, fondée sur des modalités empathiques particulières
et qui vise à mettre en route, restaurer, élargir ou diversifier un récit intérieur, c’est-à-dire
l’organisation à l’intérieur de soi, sous le primat de la narration, des états mentaux d’un
individu en relation avec d’autres individus » (p. 16). Il s’emploie ensuite à décrire les trois
aspects : intersubjectivité, empathie et narration, éléments « clefs » du processus psycho-thérapeutique, ayant soin de les rattacher à certaines données de la théorie freudienne,
surtout dans son adaptation nord-américaine.
Ses auteurs de référence sont Stack, Sullivant, Gordon en ce qui concerne l’intersubjectivité, Rogers et Kohut pour l’empathie, et Schaffer et Spence pour la narration. Il va
sans dire que dans le processus de toute cure, des éléments de narration, d’empathie et
d’intersubjectivité sont bien évidemment présents, comme il le fait d’ailleurs remarquer, à
juste titre. On voit alors peut-être moins la nécessité de les décrire séparément, sans pour
autant montrer leur spécificité dans chaque différente thérapie évoquée, dont il affirme
indispensable de prendre acte, comme si leur existence en justifiait la valeur.
En contrepoint, on peut lire l’article de Nicole Delattre : « Psychanalyse, médecine,
psychothérapie ». N. Delattre réfléchit sur les fondements mêmes des thérapies cognitive
et comportementaliste en démontrant que ces thérapies ne peuvent pas avoir les prétentions scientifiques qu’elles ambitionnent. Si « le triomphe de la médecine » consiste à
découvrir comme cause d’une maladie, quelle qu’elle soit, une altération cellulaire, alors
ces nouvelles thérapies ne peuvent nullement prétendre à la scientificité, car elles ne
reposent que sur des « échanges de paroles » dans le style des entretiens sociologiques,
sans hypothèse étiologique et sans nosographie.
Tel n’est pas le cas de la psychanalyse dont le point de départ est la névrose hystérique.
Freud, lui, neurologue accompli, animé par l’esprit d’observation scientifique, avait en vain
cherché à découvrir une cause organique des paralysies hystériques. Non sans peine, il avait
dû se rendre à l’évidence de l’inexistence d’une quelconque altération anatomique. En
revanche, les thérapies systémique et cognitive abandonnent toute recherche étiologique et
se cantonnent dans un « redressement des dysfonctionnements communicationnels »
(p. 145) basés sur les théories cybernétiques. La psychopathologie est évincée au profit d’un
modèle de thérapie valable pour toutes les situations difficiles, avec une explication causale
commune à toutes sortes de situations. « L’erreur », source de toute pathologie, pourrait
alors être rectifiée par une espèce de pédagogie ordinaire.
La différence entre la psychanalyse et ces thérapies est profonde. C’est Freud qui se
réfère à la grande tradition médicale basée sur la pathologie, le « continuum » et la leçon
clinique, nous dit N. Delattre. Nous pouvons ajouter que la psychanalyse est reliée au
discours de la science par rapport à laquelle elle est, par ailleurs, antinomique, ainsi que
l’enseignement lacanien l’a démontré.
Notre choix de traiter séparément chaque article de ce recueil a été dicté non seulement par un souci d’équité et de respect du travail de tous les auteurs, mais aussi par le
désir d’offrir au lecteur un panorama aussi complet que possible de questions aussi
complexes que celles de la guérison et de la psychothérapie. Nous ne pouvons qu’encourager les lecteurs de cette note à prendre une connaissance directe de ces écrits, dont nous
espérons avoir donné, par notre propre lecture, un aperçu dans un esprit de fidélité aux
textes et avec une certaine objectivité.
[1]
Un ouvrage a été consacré au devenir de l’Institut de psychanalyse à l’époque nazie :
F. Colonomos, E. Marsault,
Comme des jongleurs insensibles, Éd. Frénésie, 1988.
[2]
L’Identité du psychanalyste, Paris, PUF, 1979.