2001
Figures de la Psychanalyse
Lectures
Chronique de dernières parutions
Ignacio Gárate-Martínez
Une chronique est une causerie, forcément ; ça cause les livres de psychanalyse, ça
cause avec nous; Corneille, pour causer avec moi, aurait dit me causer… « pas du chagrin,
j’espère ».
C’est que, comme nous le rappelle Granoff
[1], la vérité n’est pas l’exactitude ; toutes
deux entretiennent même un rapport antagonique (p. 13), et c’est que l’enfant qui se
plaint sur un divan, ou qui trace sa plainte dans un livre, n’est pas le même que le
nourrisson qui vagit (p. 129 et 141), et pourtant la plainte insupportable cache la lettre
insoutenable d’un vagir contre la destinée. La fin de l’analyse est, pour Granoff, un point
où l’analyste parvient dans sa pratique, au-delà de sa position théorique, « un point où il
ne saura comment rendre compte de son expérience vécue » (p. 124), sauf – et là l’auteur
rejoint Maud Mannoni – à préserver l’immaturité : « La préservation de l’immaturité est la
préservation du plus précieux d’une sorte d’enfance. Et l’amour est toujours lié à une
aptitude à un non-savoir ou à une possible dérobade par rapport à lui. Et vous savez,
Freud l’avait gardée, lui aussi » (p. 144). Granoff s’est tu et son élégance nous manquera
longtemps, encore.
La parole prophétique est différente, nous dit Granoff (p. 159), de la parole des
apôtres. Elle a la particularité « de témoigner d’une manière relativement unique du
rapport du sujet à ce qu’on pourrait appeler l’intimité de sa vie… ». C’est sans doute l’effet
que pourrait produire le dernier ouvrage de Philippe Julien
[2] dans son essai de lecture
unitive de l’œuvre de Lacan,
unitive au sens de la dynamique d’une démarche (p. 8) et non
du conglomérat théorique. La lecture, de Jacques Lacan ou de tout autre, exige une discipline inflexible à suivre le contour de la lettre; sans doute être apôtre d’abord, mais au fil
du texte – par cet effet de
lavement des pieds, qui dégage les poussières de servitude du
fantasme du maître – effectuer le passage qui nomme en solitude, pour ne pas devenir, tel
le Grippeminaud de La Fontaine, des bons apôtres du reliquat d’un texte dont nous
ferions relique vénérable. Cela requiert un rapport au théorique qui s’inscrive comme bord d’une « quasi-expérience », une expérience de lecture comme interprétation :
lettre
à lire dans le réel, après une
parole à entendre dans le symbolique, pour accéder, comme
un retour, à la
présentification d’une
nouvelle consistance imaginaire (p. 181). C’est ainsi,
avec cette lecture interprétative, que Julien nous présente la réussite de Joyce, dans une
condensation somptueuse par sa clarté : « Joyce n’a pas le sinthome freudien qu’est un
Père Idéal : son père est indigne, carent; et Joyce le renie, tout en restant “enraciné dans
son père”. Il est chargé de père ; c’est pourquoi il se fait lui-même le Père-du-Nom par
l’artifice de la lettre. Il
est le sinthome par l’art d’écrire. Celui-ci a fonction de suppléance
à la faillite de la relation imaginaire… » (p. 76). Il ne s’agit pas, dans la lecture, d’effacer
les traces, mais de
subvertir les significations (p. 7).
Que cesse l’impossible du « ne pas s ‘écrire » ?
Question de chance, dit Julien (p. 124), et nous découvrons ainsi que ce qui est prophétique n’est pas littérature, mais qu’il reste, dans l’écrit, la trace d’une transmutation de
l’ordure en flamme : « Une céleste flamme D’un rayon prophétique illumine mon âme
[3]. »
C’est le passage de la loi du Surmoi (p. 142) à la loi du désir, fin de l’analyse de l’obsessionnel, comme possibilité d’une jouissance atteinte « à partir même de l’interdit dans le
risque de la perte de maîtrise et de normalité sociale » (p. 149). C’est contre cette normativité sociale que Julien inscrit l’institution analytique. Sa proposition me semble pertinente en ceci que la psychanalyse témoigne « qu’une dissolution périodique permet[tant]
une refondation » (p. 180).
Une différence, entre « école de psychanalyse » et « association de psychanalystes »,
me semble nonobstant à faire. La première, nourrie de la parole ou de l’enseignement
d’un maître (et de la production d’apôtres), la deuxième d’une flamme pour le discours de
l’analyse, comme processus instituant de l’acte analytique. La fin de la poussée instituante
et sa dissolution, subvertissent, comme dans l’expérience de la cure, les fondations de la
structure sans nécessairement les détruire.
L’histoire des institutions psychanalytiques s’ordonne ainsi, autour de ces deux pulsations temporelles : association, école. Les traces, des unes et des autres, produisent les
archives à partir desquelles l’histoire peut bâtir sa création nouvelle, son ouverture.
Roudinesco
[4] nous parle de cette ouverture dans une série de trois conférences où s’évoquent, en un même mot, « l’analyse de textes et le processus de la cure psychanalytique ».
Un même mot pour un même respect du fil rouge
éthique où se noue le rapport de l’auteur à l’histoire et au discours de la psychanalyse. Dans « Le pouvoir de l’archive »,
l’auteur nous montre comment l’utilisation des différentes légitimités héréditaires peut
contribuer au refoulement de l’histoire. Dans la deuxième conférence, à propos du stade
du miroir de Jacques Lacan, elle nous montre qu’il est possible de restaurer, à partir des
archives, des traces exactes sans, pour autant, nuire à l’originalité d’un système de pensée.
Dans la troisième, l’auteur rend compte de la conjonction du culte de soi et du souci
thérapeutique dans la société actuelle. Cela, au nom d’un idéal du bonheur narcissique,
que Freud avait toujours rejeté, et dont le rejeton le plus nocif est l’empire des « DSM »
dans les psychologies globalisées : « Un idéal qui promettait de libérer l’homme du poids
de sa culpabilité, de son sexe, de son désir ou de sa hantise de la mort… »
La psychanalyse doit rester dans la culture, comme elle doit exister à l’Université, dans
la santé mentale comme dans sa clinique propre. Nous n’en sommes plus aux rejets centripètes où les narcissismes trouvaient leur revanche altière. Il importe qu’elle continue de
causer, que cette « pratique de bavardage » « postillonne » ses lambeaux de secrets, ses
« crachoses », pour qu’advienne cette parole en souffrance qui nous porte aux origines de
l’aventure humaine.
[1]
W. Granoff,
Lacan, Ferenczi et Freud, NRF, Paris, Gallimard, 2001.
[2]
P. Julien,
Psychose, perversion, névrose, Toulouse, Érès, collection « Points hors ligne », 2000.
[3]
Corneille,
Cinna, V, 3.
[4]
É. Roudinesco,
L’Analyse, l’archive, Conférences del Duca, Bibliothèque nationale de France,
Paris, 2001.