Figures de la psychanalyse
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I.S.B.N.2-86586-976-8
240 pages

p. 41 à 64
doi: en cours

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Distribution des jouissances

no5 2001/2

2001 Figures de la Psychanalyse Distribution des jouissances

Le rapport sexuel en psychanalyse  [1]

Gisèle Chaboudez
 
Que veut dire : « il n’y a pas de rapport sexuel » ?
 
 
On ne peut pas, on ne peut plus, dans le champ de la psychanalyse, utiliser l’expression « rapport sexuel » dans son sens courant. On ne le peut plus car Lacan l’a définitivement détournée, utilisée pour désigner au même moment l’acte sexuel et le rapport des sexes, deux choses aussi différentes que l’accouplement et le rapport entre deux rôles sexuels que forgent depuis toujours les civilisations. On ne peut plus même envisager ce concept sans l’aphorisme dont Lacan l’accompagne, que de rapport sexuel, justement, il n’y a pas. Lorsque cet aphorisme est répété hors de notre champ, c’est souvent accompagné de réponses ou de commentaires ironiques. Que voudrait dire en effet, si cela était à prendre à la lettre, qu’il n’y a pas de relations sexuelles alors qu’il y en a partout ? Dans notre champ, cela ne suscite nulle ironie ou incompréhension, peut-être à tort, car nous savons que cette phrase est à déchiffrer et, après un premier temps de surprise, elle provoque chez nous une sorte d’assentiment comme si elle traduisait l’idée que quelque chose ne va pas dans le sexe ou entre les sexes. Et cela c’est une expérience à laquelle nous avons sans cesse affaire. Je voudrais poser comme point de départ à cette question une interrogation encore plus énigmatique de Lacan, qui a le mérite d’en faire sentir toute la portée et qui, bien qu’elle ait été formulée de diverses façons, se résume à ceci : est-ce parce qu’il y a le langage qu’il n’y a pas de rapport sexuel, ou est-ce parce qu’il n’y a pas de rapport sexuel qu’il y a le langage [2] ? Il s’agit là de quelque chose de pratiquement impensable, concernant une causalité fondamentale entre sexe et langage, ici envisagée en deux sens radicalement opposés, tout à fait incompréhensible.
Que, sur le premier versant, la question du sexe doive être posée à partir du langage et de ce qu’il forge chez les êtres qui l’habitent n’est pas fait pour nous surprendre. La psychanalyse dès son origine a avancé que rien de la sexualité ne saurait être compris sans l’envisager comme événement psychique, c’est-à-dire déterminé par le langage. Dès la découverte de la phase phallique par Freud, il est apparu que ce que l’on appelle les rôles sexuels était constitué autour d’un symbole, de sa présence ou de son absence, de sa perte possible ou de son attente, et qu’ils étaient faits de langage et de nature signifiante. Et très tôt, Freud a fait passer dans les défilés de ce symbole phallique jusqu’aux particularités des organes de la jouissance, décrivant par exemple le phallicisme de la jouissance clitoridienne dans l’enfance, tout en avançant son remplacement par la jouissance vaginale chez la femme adulte. L’ensemble de la sexualité se trouvait soumise à ce que forgeait le langage, le rapport entre les sexes s’organisant en termes symboliques de complémentarité, déterminés par le discours, autour de l’avoir et le donner, pour l’un, ne pas l’avoir et le recevoir, pour l’autre. En effet, la moindre clinique nous montre que c’est ce que l’inconscient dit du sexe, à quoi la névrose objecte de quelque façon, et c’est pourquoi Lacan a d’abord et longuement réarticulé le propos freudien. Montrant qu’il était justifié parce que le phallus est pris comme un signifiant, il ajoutait qu’à partir de ce signifiant, lié à la métaphore du Père, s’ordonnent toutes les significations du sexe voire toute signification comme telle. Il faisait remarquer en outre que le système organisé autour du phallus incluait la femme comme ce qui est le phallus, l’objet phallique, sur la base qu’elle ne l’a pas, tandis que l’homme l’a pour autant qu’il ne l’est pas, et qu’ainsi avoir et être s’excluaient en se complétant pour l’un et l’autre sexe. La Genèse montrait, avec la métaphore de la création d’Ève à partir de la côte d’Adam, ce discours de l’inconscient qui constitue la femme comme un morceau, phallique, du corps de l’homme, ce complément qu’il retrouve après l’avoir perdu.
Cela, c’est ce qui est le plus connu de la position de Lacan.
Or, à partir des années soixante, un tournant se faisait dans sa conception et il adoptait soudain un ton ironique pour désigner toute cette dialectique phallique qu’il avait d’abord décrite sur un mode un peu idéal. Par exemple, on trouve ce propos : « Dans d’autres termes je souligne l’opposition de ce que j’appellerai la fiction mâle, qui pourrait à peu près s’exprimer ainsi : on est ce qui a. Il n’y a rien de plus content qu’un type qui n’a jamais vu plus loin que le bout de son nez et qui vous exprime la formule provocante : en avoir ou pas. On est ce qui a, ce que vous savez, et puis on a ce qui est. Les deux choses se tiennent. Ce qui est, c’est l’objet de désir, c’est la femme. Cette fiction simplette est sérieusement en voie de révision. Depuis quelque temps, on s’est aperçu que c’était un peu plus compliqué. Mais encore dans un rapport intitulé Direction de la cure, j’ai cru devoir le réarticuler avec soin [3]. » On voit la critique radicale que Lacan fait de cette conception qu’il a lui-même soutenue, et cela ne veut pas dire qu’elle est abandonnée, mais sa place va changer. Dans l’intervalle de ces quelques années, toute une distance venait de s’instaurer entre la vérité d’un discours de l’inconscient, équivalant à cette loi presque immémoriale de la sexuation et du rapport des sexes, qui s’était déployée au travers de l’échange des femmes comme équivalents phalliques dans les structures de la parenté, et un réel qui était en fait tout autre. Notre pratique avait affaire en effet à ce discours de l’inconscient; mais il était seulement une fiction construite par les effets du langage, qui ne pouvait recouvrir la réalité du sexe comme telle. Il se présentait comme la vérité, notamment à partir du discours des religions, ou plutôt il constituait« la vérité » qui n’avait dès lors pas d’autre structure que de fiction, tandis que le réel en était bien distinct.
Ce système, organisé autour de la dialectique phallique de l’inconscient, ordonne les deux sexes en fonction du signifiant d’un seul, le phallus, et en ce sens il est « hommosexuel », laissant ainsi au-dehors la réalité de l’autre sexe comme tel. La femme est inscrite dans cette dialectique au titre d’« hommelle », fonction du phallus, tout en pouvant se déterminer d’une façon qui échappe à cette prise idéologique. Tout rapport organisé au sein de ce système, et notamment sur un mode de complémentarité de l’être à l’avoir, ne s’établit donc pas entre deux sexes, mais entre deux rôles sexués en fonction du signifiant d’un seul sexe. Dans un tel système entièrement organisé autour du signifiant phallique, chacun a rapport au phallus plus qu’à l’autre. De telle sorte que l’inexistence du « rapport sexuel » en ce sens est la conséquence de ce que produit le langage, à partir de la fonction du Père et du phallus, mais ne porte pas tant sur le mot « rapport » que sur le mot « sexuel ». Il y a bien un rapport entre les deux êtres sexués, organisé sur le mode de la complémentarité, cependant il ne concerne pas chaque sexe comme tel, mais un substitut forgé à partir du symbole masculin, du signifiant de l’homme. Ce qui détermine chaque sexe n’est pas de l’ordre d’une fonction propre à chacun, mais d’une fonction unique, la fonction phallique, la différence des sexes étant alors à chercher ailleurs. Elle consiste dans ce que Lacan a élaboré en termes de logiques du « tout » et du « pas tout » concernant ce qui se réfère à cette fonction phallique. L’appareillage des corps par le langage est tel qu’il détermine jusqu’à la sexuation et le rapport des sexes, le sexe étant alors affaire de choix d’une logique plus que de nature.
C’est sur cette base, fondamentalement, que l’axiome de Lacan concernant le rapport sexuel est compris jusqu’ici, et cette base est donc juste. Pourtant cela résume-t-il toute la question ?
Cela ne concerne que son versant ainsi posé : « Est-ce parce qu’il y a le langage qu’il n’y a pas de rapport sexuel ? » Et cela n’implique que l’ordre de la loi et du désir tels que le langage les structure, laissant en dehors le champ de la jouissance. L’autre versant, « Est-ce parce qu’il n’y a pas de rapport sexuel qu’il y a le langage ? », reste tout à fait opaque puisqu’il va à rien de moins que d’évoquer la sexualité, la jouissance sexuelle, comme une cause sinon une origine du langage. Entre ces deux questions radicalement opposées sur le lien du sexe et du langage, qui seront posées de diverses façons, Lacan soulignera souvent qu’il s’abstient de trancher. De fait, s’il ne tranche pas c’est qu’il avancera que les deux propositions sont vraies, quant au résultat, et c’est fondamentalement ce qui est à retenir. Mais privilégiant néanmoins la seconde quant au réel en jeu, il produira plus tard ce qu’il appelle une fiction d’origine du langage, et non pas une origine du langage, à partir de la jouissance sexuelle. « … cela ne peut se faire qu’à élaborer précisément ce qu’il en est de la fiction par quoi quelque chose nous paraît soudain se répercuter du fond même de ce qui a fait un jour l’être vivant capable de parler. Il y en a un en effet un entre tous, qui n’échappe pas à une jouissance particulièrement insensée et que je dirai locale au sens d’accidentelle, et qui est la forme organique qu’a pris pour lui la jouissance sexuelle [4] ».
Dès lors pour tenter de comprendre le sens de cette hypothèse, nous sommes amenés à la considérer à partir de la jouissance sexuelle. Qu’est-ce que cette forme insensée de la jouissance sexuelle au sens organique, que veut dire, comme il l’affirmera, que la jouissance sexuelle puisse faire barrage au rapport sexuel, ce qui est évidemment un comble ? Pour comprendre ce que Lacan désigne là, nous pouvons avoir recours à sa théorie de l’orgasme, élaborée lors du séminaire sur l’angoisse en 1963, ainsi que les conséquences qu’il en déduit. Cette théorie est construite comme un cas entre autres de l’objet qu’il nomme l’objet a, et qui a la particularité de n’être ni purement un objet de langage ni purement un objet du corps, mais de résulter de la rencontre des deux, ce qui forge un objet nouveau, entraînant à son tour une série de conséquences. C’est, soulignons-le, un concept qui devrait permettre à la psychanalyse dans l’avenir de penser les phénomènes de son champ dans un registre qui n’est pas seulement psychique, comme elle l’a fait jusqu’à présent, mais qui tient compte des effets résultant de l’interaction du corps avec le langage, dans les deux sens, ce qui ne veut pas dire réciproque. La relation sexuelle est au cœur de cette interaction entre corps et langage. L’objet a se construit sur certaines particularités anatomiques ou physiologiques et se caractérise par le fait que lorsque le sujet se sépare de son objet, il perd en fait une part de lui-même, ce qui le divise. Par exemple le sein, pour le nourrisson, contrairement à ce qu’on pense, n’est pas à la mère, il est une part de lui-même, qu’il perd lorsqu’il est sevré. Cet objet n’est donc pas forcément situé dans le corps auquel il appartient, ce qui détermine une coupure et un reste. Alors qu’il est une part du sujet et restera sa substance jouissante, il peut être pris pour l’autre ou inversement, ce qui est le ressort même de l’auto-érotisme.
Or Lacan avance un processus analogue dans un tout autre contexte que celui de la constitution originaire du sujet, puisque c’est à l’âge adulte dans l’acte sexuel. Il remarque tout d’abord que le fait que l’orgasme masculin soit accompagné de la détumescence du pénis implique de fait l’arrêt de la relation du couple, cela en constitue la limite, même si de quelque manière elle peut être dépassée. L’orgasme se trouve ainsi lié à une coupure, une disparition de la fonction de l’organe, ce qui fait passer le phallus par la fonction propre à l’objet a en le marquant d’une négativité spéciale. Il souligne qu’il n’y a pas lieu de considérer cela comme une nécessité physiologique puisque tout autre système est susceptible d’être utilisé par la nature, par exemple dans certaines espèces animales un crochet. De plus, il remarque que face à l’entrée de l’autre, la femme, dans la jouissance qu’il faut entendre là au sens de l’orgasme, cet orgasme de l’homme est souvent prématuré au sens où il la précède, même si ce n’est pas toujours le cas. Quelles que soient les variations individuelles ou symptomatiques, éventuellement susceptibles de la contredire, il y aurait là une constante physiologique, voilà ce que semble indiquer Lacan. Afin de ne pas risquer d’interpréter faussement une si délicate position, je vous cite un fragment entre autres où cela est énoncé : « Le moment d’avance de la jouissance de l’autre et vers la jouissance de l’autre comporte la castration comme gage de cette rencontre, le fait que le désir mâle rencontre sa propre chute avant l’entrée dans la jouissance du partenaire féminin, de même, si l’on peut dire, que la jouissance de la femme s’écrase – pour reprendre un terme emprunté à la phénoménologie du sein et du nourrisson – dans la nostalgie phallique, et est dès lors nécessitée, je dirais presque condamnée, à n’aimer l’autre, mâle, qu’en un point situé au-delà de ce qui, elle aussi, l’arrête comme désir : cet au-delà est visé dans l’amour. [5] » Voilà, me semble-t-il, la définition la plus fondamentale de la castration chez Lacan, celle qui sera en jeu dans ses équations de la sexuation lorsqu’il lui aura donné toutes ses conséquences en termes de fonction phallique.
Il faisait ainsi une remarque essentielle concernant le fonctionnement normal de l’acte sexuel : quelque chose dans la physiologie du coït a pour conséquence qu’il a plutôt tendance à s’interrompre en deçà de l’orgasme de la femme. Mais bien sûr la physiologie n’est pas isolable comme telle, et la castration pour l’un et l’autre est cette forme particulière de l’objet a où l’homme est coupé de son organe, où l’organe n’est plus fonctionnel en un moment qui reste au seuil de la jouissance. Il y aurait là une non-conjonction organique, c’est-à-dire physiologique, des jouissances de l’homme et de la femme. Décrivant le caractère énigmatique de la jouissance féminine lié à l’aspect insituable de son orgasme, un point plus archaïque, pense-t-il, que le cloisonnement du cloaque, il ajoute : « C’est parce que l’homme ne portera jamais jusque-là la pointe de son désir, qu’on peut dire que la jouissance de l’homme et de la femme ne se conjoignent pas organiquement [6]. » Remarquons, bien que Lacan ne l’envisage pas, et bien que ni les médecins ni les sexologues ne se soient beaucoup exprimés sur cette question, qu’il y a probablement là quelque raison physiologique fondamentale, qui concerne la visée naturelle de l’acte sexuel, laquelle est bien sûr la reproduction, la jouissance n’y étant qu’une prime pour tenter d’assurer la survie de l’espèce. On peut supposer en effet qu’un orgasme mâle rapide a toute chance de déposer du sperme dans un vagin, ce qu’il est destiné à faire, tandis qu’un orgasme femelle lent à se produire assure que la femelle ne se retirera pas avant qu’ait eu lieu l’émission fécondante. Or la fonction de la jouissance est chez l’humain autonomisée par rapport à la fonction de reproduction, ne serait-ce que parce que la femme n’a pas d’œstrus et est toujours physiologiquement disponible. On peut logiquement supposer que cet écart, cette dissymétrie des jouissances, n’est pas sans effet sur l’humain.
Cette première remarque de Lacan s’étend d’emblée bien au-delà de la fonction physiologique et concerne le registre psychique, puisqu’il constate aussitôt que la castration c’est cela. Ce qui ne veut pas dire, remarquez-le bien, ce qui s’est jusque-là dit en psychanalyse sans que cela ait aucune espèce de conséquence, que la détumescence du pénis par son aspect évoquerait une éviration. Il ne s’agit pas de cela mais du fait que dans la rencontre sexuelle quelque chose se produit qui tend à laisser cette rencontre au seuil de la jouissance, notamment celle de l’autre, au sens organique du terme. La détumescence marque ainsi qu’il y a une jouissance au-delà et elle constitue de fait la limite du principe de plaisir. Elle produit la castration pour les deux partenaires, puisque si cette limite est le fait de l’homme, elle vaut pour les deux, elle est soustraction de jouissance pour les deux et engendre chez la femme cette nostalgie phallique que Lacan évoque. Et cela a d’emblée deux conséquences, que nous connaissons bien. L’une est que la femme n’entre dans ce champ et ne s’y oriente que par l’intermédiaire du désir de l’homme, puisque sa jouissance commande l’arrêt de la relation. D’autre part, l’autre apparaît comme le châtreur, pour chacun la castration est le fait de l’autre, puisque ce n’est qu’au regard de l’orgasme féminin que celui de l’homme peut être prématuré. La castration entendue en ce sens est donc au centre de la rencontre sexuelle.
Or ce que Lacan va élaborer à partir de là va fort loin, il s’agit d’une théorie révolutionnaire de la sexualité qui avance une série d’effets de cette disjonction organique des jouissances mâle et femelle sur ce qu’organise le langage. Je ne pourrais pas ici le montrer dans tous ses développements, mais je vais essayer de vous en donner une idée. Tout d’abord il constate que le phallus, qui est attendu pour constituer un médium de la relation génitale, n’en est donc pas un. En ce sens, le phallus comme signifiant est bien forgé à partir du pénis, mais justement pour autant qu’il ne fonctionne pas là où il est attendu comme médiation avec l’autre sexe quant à la jouissance, et c’est cela la vérité de la sexualité. Lacan dit ceci : « Que le phallus ne se trouve pas là où on l’attend, où on l’exige, à savoir sur le plan de la médiation génitale, voilà ce qui explique que l’angoisse est la vérité de la sexualité, c’est-à-dire ce qui apparaît chaque fois que son flux se retire, montre le sable. La castration est le prix de cette structure, elle se substitue à cette vérité [7]. » L’inconscient forgerait donc la représentation d’une soustraction de l’organe, en lieu et place d’une soustraction de jouissance. De telle sorte que le signifiant phallique, qui organise toute la dialectique symbolique entre les sexes, et qui est constitué sur la base de la castration, de la soustraction possible de l’organe, serait précisément produit ou reproduit de ce que l’organe ne fonctionne pas comme médiation dans la rencontre sexuelle. L’inconscient y substituerait la castration puis par renversement le signifiant phallique. Le phallus, pourra-t-il dire beaucoup plus tard, « c’est l’objection de conscience faite par un des deux êtres sexués au service à rendre à l’autre [8] ». On voit là quelle sorte d’immense déconstruction du phallus comme signifiant Lacan amorçait ainsi, pour la poursuivre jusqu’à la fin de son œuvre.
Pourtant, remarque-t-il, cette béance dans la conjonction des jouissances, ce défaut du phallus dans la médiation génitale n’apparaît pas, reste masqué. Et en effet cette faille dans la jouissance sexuelle est probablement sue de toujours et masquée de toujours [9]. Comment comprendre ce fait, que la détumescence du pénis qui pourtant marque la limite problématique de la relation, loin d’apparaître comme telle, semble au contraire le témoin d’une satisfaction sans reste ? C’est donc qu’elle satisfait à quelque chose. Elle satisfait, dit-il, à la fonction du sujet, car le sujet de l’inconscient, qui est celui du signifiant, est soumis au principe du plaisir, dont la limite est représentée par la détumescence, et il se tient à l’écart de la jouissance, sexuelle notamment. Il annule ce moins, cette soustraction dans la jouissance, et il en fait un zéro, de sorte que la soustraction de jouissance et la béance de la fonction de médiation n’apparaissent pas, et son désir est organisé, causé, à partir de là [10]. Le sujet ainsi constitué ne peut pas jouir du corps de l’autre, puisqu’il n’atteint pas les limites de sa jouissance et se tient en retrait.
Dès lors comment, à partir de la castration ainsi définie comme ce qui se substitue à la soustraction de jouissance dans la rencontre sexuelle, concevoir l’ordre du discours qui distribue les fonctions des deux sexes avec leur rapport, et constitue les femmes comme objets d’échanges dans les structures de la parenté ? En effet pour un sujet c’est dans l’enfance, c’est du couple parental qu’est issue la dialectique phallique, comment se fait le joint ? Comment se forge « on est ce qui a, on a ce qui est » ? Il y a bien sûr les identifications qui résultent de la métaphore paternelle, mais cela suffit-il à rendre compte de la fiction mâle ? C’est pour répondre à cela que Lacan renverse en second temps tout l’ordre de la causalité, sans toutefois en invalider le premier versant, et il dit ce qui peut se résumer ainsi : contrairement à ce que l’on a pensé en psychanalyse, que la constitution de l’objet féminin se faisait par transfusion de libido à partir de la libido narcissique, l’objet féminin se constitue à partir de la castration ainsi définie au regard de la jouissance, et non à partir du narcissisme. La femme comme objet cause du désir est constituée à partir de la soustraction de jouissance, par conséquent dans la rencontre sexuelle. Une jouissance est soustraite à partir de l’orgasme masculin, cette jouissance est annulée, conformément à la fonction du sujet qui s’en satisfait, puis elle est reportée comme valeur de jouissance sur la partenaire, qui constitue dès lors une valeur d’échange [11]. Voilà, selon Lacan, le processus à partir duquel ce sont les femmes qu’on échange, car elles viennent à faire circuler la valeur phallique d’échange en lieu et place de la valeur d’usage. Les femmes en somme seraient, à l’autre pôle, celui de l’Œdipe, marquées de la castration afin de constituer cette valeur d’échange. Il y aurait ainsi deux grands versants de la causalité qui se rencontreraient en un point, celui de la métaphore du Père où la fille s’inscrit comme castrée, et celui de l’échange sexuel où la femme est l’objet phallique. La métaphore de la création d’Ève dans la Genèse prend dès lors un sens nouveau. La femme est constituée à partir d’une part soustraite à l’homme, mais ce n’est pas une côte ni même un organe, c’est une jouissance, et s’il s’agit d’une côte, dit Lacan, c’est par pudeur, car c’est justement l’os qui manque à l’organe. Et l’on peut remarquer que l’intervention de la fonction du Père dans cette opération, marquée comme première et causale, est donc renversée. Il se fait l’agent d’une castration de l’homme dont il est la négation. Il préside à la formation d’un couple signifiant tout en représentant l’impossible de ce couple dans le réel.
Et Lacan avancera alors beaucoup plus tard que tout l’ordre symbolique fonctionne à partir du signifiant qui est extrait de la jouissance phallique et constitue donc, lui aussi, comme cette jouissance dont il est issu, un obstacle au rapport sexuel, mais cette fois à partir du signifiant. C’est pourquoi il va élaborer une fonction Phi de x, fonction phallique, qu’il ne définira pas autrement que la fonction issue d’une jouissance qui fait barrage au rapport, jusque dans sa cause signifiante. Cette fonction est un pôle d’orientation pour les deux sexes qui s’y inscrivent, soit en totalité soit pas tout. C’est à partir du phallus ainsi défini que va s’éclairer la fonction du Père dans l’inconscient, plus que par la procréation. Le Père mythique, celui de Totem et tabou qui jouit de toutes les femmes, s’éclaire de façon nouvelle sur cette base. Il représente un être mythique qui, non seulement ne serait pas castré dans la rencontre sexuelle d’une femme, mais qui de plus jouirait de toutes, ce qui est un renversement radical du problème, sa négation à la puissance deux. C’est destiné, souligne Lacan, à désigner l’impossible puisque la jouissance phallique en règle générale l’empêche de jouir d’une seule. Le Père ainsi constitué fonde l’ordre symbolique, et tout l’ordre symbolique est ainsi construit sur le signifiant extrait de la jouissance phallique, de telle sorte qu’il fait lui aussi barrage au rapport. Celui qui en garantit la fonction va instaurer la mère comme objet a, comme valeur de jouissance, d’échange, et ainsi le symbolique qu’il fonde ne comporte pas le deux du sexe, mais le Un seul dans son rapport à un objet a, ce qui ne fait pas deux. Les identifications sexuées résulteraient bien de la fonction paternelle mais elle-même, ainsi que l’interdiction de l’inceste qu’elle soutient, serait à concevoir comme une conséquence de la béance sexuelle centrale. Le joint se ferait entre la castration, comme conséquence de l’Œdipe, et l’objet phallique formé dans l’échange sexuel, conséquence d’une autre castration. On voit combien, selon cette hypothèse, que ce que le langage élabore d’une particularité physiologique pour en constituer un réel imprime loin sa marque dans la manière dont il en ferait un destin. Mais, bien sûr, plus rien n’en est accessible si ce n’est par ce que le fonctionnement du langage en manifeste.
De telle sorte que les articulations principales de l’organisation des sexes dans le langage auraient, par l’intermédiaire de la fonction paternelle qui en est la négation, leur cause dans ce que l’inconscient substitue aux particularités physiologiques de la jouissance des deux sexes. Je dis « des deux sexes » et non d’un seul, bien que Lacan ne retienne que le rôle de la jouissance masculine dans ce processus, afin d’introduire ici une remarque. C’est qu’en effet pour produire le rendez-vous raté des jouissances dans la rencontre sexuelle, il y a deux partenaires. L’un, l’homme, a une jouissance rapide et conclusive, comme les études sexologiques l’ont confirmé, soit une phase d’excitation nécessaire, avant que puisse se produire l’orgasme, relativement courte et comportant ensuite une phase réfractaire. Mais cela s’ajoute au fait que l’autre, la femme, a une jouissance lente à se produire et persistante, une phase d’excitation longue et pas de phase réfractaire, de sorte que plusieurs orgasmes successifs sont physiologiquement possibles [12]. Or il faut manifestement les deux facteurs pour produire cette non-conjonction des jouissances organiques, et non un seul. Dans ce cas, pourquoi Lacan n’en a-t-il retenu qu’un seul ? Probablement parce que ce qui l’intéresse est ce qui est effectivement en jeu, ce que l’inconscient résultant de la rencontre du corps avec le langage en a forgé. Et l’inconscient ne s’est saisi que de la particularité de l’orgasme mâle, pour en faire une soustraction d’organe au lieu d’une soustraction de jouissance et de là un signifiant. L’inconscient aurait sectionné le problème, si l’on peut dire, comme l’étymologie de sexe l’implique, en ne traitant et ne retenant que ce qui a trait à la jouissance masculine pour produire cette disjonction. Nous avons vu, dans les recherches sur les religions, combien la trace de la section, de l’écart, de la faille y est grande, généralement conçue comme concernant un morceau du corps, alors qu’en fait, il s’agit d’abord de soustraction ou d’écart de jouissance.
Et Lacan montrera alors que la rencontre sexuelle des humains ne fonctionne pas comme une rencontre sexuelle mais comme celle de deux corps, asexués en ce sens. Ce qui les lie ne peut se concevoir au regard d’une jouissance sexuelle qu’il n’y a pas comme telle au sens d’une conjonction entre deux sexes, mais d’une jouissance organisée autour de ce qui consiste à disposer d’un corps, telle que la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave a commencé à l’articuler. Un des corps déplace sa jouissance dans la disposition de l’autre corps, qui est donc la métaphore de sa jouissance. Cependant, dans cette mesure, la sienne reste à la dérive, et il ne se produit pas de chiasme entre la jouissance de l’un et celle de l’autre, il n’y a pas cette réciprocité pourtant exigée que chacun des deux corps soit la métaphore de la jouissance de l’autre. L’union sexuelle est un champ vide, la seule substance jouissante du sujet y est l’objet a dans son rapport à l’Autre et à ce Un défaillant de l’union sexuelle. Le choix logique qui décide d’une sexuation, dans l’ordre du tout ou pas tout phallique, se fait au regard de ces termes.
Voilà donc les deux grandes directions où se déploie l’alternative causale entre sexe et langage. Vous voyez en quoi il n’y a pas lieu de trancher entre ses deux termes, car on peut dire qu’à chaque instant les deux sont vrais, l’alternative de cette question n’est pas exclusive. C’est bien du fait du discours et de ce qu’il ordonne que les sexes sont du semblant organisé autour d’un seul et que le rapport sexuel ne s’en inscrit pas, cela reste vrai. Mais de plus, c’est parce qu’une modalité de jouissance s’oppose à l’union des jouissances dans la rencontre sexuelle que cela cause dans le langage tout un ordre qui en dérive, et qui à son tour reconduit l’absence du rapport. Il n’y a donc pas lieu de trancher mais cependant si l’on devait élaborer une fiction de l’origine du langage, comme Lacan l’a un instant envisagé, c’est sur le deuxième versant qu’elle pourrait l’être, et non sur le premier. Ce serait dans cette particularité de la jouissance sexuelle et non dans un signifiant en quelque sorte tombé du ciel avec la fonction du Père, ce serait dans l’acte sexuel et non dans la procréation que cette fiction se fonderait. En effet, Lacan l’esquissait ainsi : « La détumescence chez le mâle a engendré cet appel de type spécial qui est le langage articulé, grâce à quoi s’introduit, dans ses dimensions, la nécessité de parler. C’est de là que rejaillit la nécessité logique comme grammaire du discours. Vous voyez si c’est mince [13] ! » Cette fiction ne contient donc pas, elle non plus, la participation féminine à cette disjonction organique des jouissances, la laissant de côté comme l’inconscient le fait, ce qui est peut-être une question.
Mais curieusement nous assistons à quelque chose de frappant, dans ce qui caractérise le processus à l’autre extrême, en constatant que ce qui chez l’humain a semblé être affaire d’instinct par excellence, l’accouplement, ne s’y réalise que très peu voire pas du tout en ces termes. Ce qui conduit à l’accouplement ceux qui parlent est précisément le sens que cela a, donc ce qui résulte du langage et du désir, bien plus que de l’instinct. Comme Lacan le disait joliment, les sujets humains copulent deux par deux, comme le font les signifiants dans l’inconscient en se substituant les uns aux autres. Or il est amusant de constater que jusqu’ici cela s’avère extrêmement efficace pour la survie de l’espèce, car le sens mène beaucoup plus sûrement et beaucoup plus souvent les humains à s’accoupler que l’instinct les animaux.
 
La participation féminine au rapport sexuel
 
 
Qu’est-ce qui revient au féminin, de cette difficulté dans le rapport sexuel, ou encore : comment une femme se détermine-t-elle face à cela ? Voici deux propositions pour introduire la question extrêmement complexe de la jouissance féminine et sa place dans le rapport dit sexuel. Tout d’abord : il n’y a nul abord possible de l’autre sexe sans en passer par la loi. La loi définit ce qu’on appelle les rôles sexuels, que nous appelons nous des signifiants, ce pourquoi Lacan l’a nommée à juste titre, bien que ce soit un terme qui ne résonne pas facilement avec l’expérience, la loi sexuelle. Il n’y a pas besoin de la psychanalyse, désormais, pour savoir que ces rôles ne correspondent à aucune tendance naturelle, mais elle a fortement contribué à ce que cela soit su. Cette loi s’inaugure d’une métaphore économique quasiment de rêve, puisque le texte de la Genèse nous montre comment, par la fonction du Père, une part de la jouissance de l’homme, figurée par un morceau de son corps, est soustraite puis reportée ailleurs pour constituer l’objet féminin. Métaphore fondatrice de la fonction phallique, que Lacan a définie comme le principe de ce qui ordonne le désir des deux sexes autour d’un seul signifiant et qu’il a résumée, rappelons-le, en l’appelant la fiction mâle : « on est ce qui a, on a ce qui est ». Il n’y a nul abord possible de l’autre sexe sans en passer par la loi, pourtant il n’y a nul accès à l’autre sexe comme tel en en restant à cette loi. Tel est le dilemme auquel hommes et femmes sont confrontés également, mais vis-à-vis duquel ils n’ont pas la même marge de manœuvre, ou encore pourrait-on dire la même responsabilité.
Au plus près de cette loi donc, voire se confondant avec elle, il y a tout cet ordre du désir, qui ne se conçoit pas sans la fonction du Père, sans le signifiant qu’il produit comme raison du désir, sans l’objet qui le cause comme séparable et échangeable. Là, le plus commun de ce qui est considéré comme la féminité est de se proposer comme objet du désir de l’homme. Selon ce vigoureux idéal, une femme est demandée par un homme, par désir ou par amour, et obtenue ou non pour les mêmes raisons, de sorte qu’ici le désir est réduit à la demande. Freud ne l’entendait pas autrement lorsqu’il avançait que le choix d’objet le plus commun pour une femme concernait le fait d’être aimée plus que d’aimer, voie de développement d’une économie narcissique que l’amour de l’enfant, comme part d’elle-même, venait confirmer. Il jugeait donc en somme que le désir féminin est conforme à ladite loi sexuelle. Pourtant il compliquait aussitôt cet aperçu en énonçant que le choix le plus commun de l’homme est celui de la femme qui nourrit, sans s’arrêter au fait que manifestement cela n’était pas complémentaire, ne faisait pas rapport. Et il avait une idée de ce que le rapport des sexes ne s’établissait qu’en chicane puisqu’il complétait ce schéma par sa remarque que la femme avait besoin de l’interdit, et par sa description du « plus commun des rabaissements de la vie amoureuse », l’homme partagé entre ce que l’on appelle la maman et la putain. Il avait donc pris la mesure, au cœur de cet ordre du désir, d’une complication, de quelque chose qui le subvertissait sans pourtant le menacer.
La dialectique phallique de Lacan éclairait le ressort signifiant de cet ensemble. L’amour privant de ce qu’il donne, la femme donnant dans l’amour ce phallus qu’elle n’a pas, l’homme pouvait être satisfait quant à l’amour tout en restant en souffrance de son propre désir du phallus, qu’une autre femme peut signifier [14]. Cependant la femme aussi aime en l’homme un être châtré, l’amour a le même effet de priver l’autre, mais son désir trouve à se satisfaire dans le même homme du fait que son pénis symbolise ce phallus qu’elle désire. En somme elle le trompe elle aussi, mais avec lui-même, son amour le lui retire, son désir le lui rend. De telle sorte que la même duplicité existe dans les deux cas, mais se déployant différemment elle n’apparaît que dans un cas.
Cette articulation si simple, et si efficace, se contente de compléter le schéma freudien de son ressort phallique, et restitue une dimension généralement masquée, celle du désir féminin au regard de l’amour. Cette convergence du désir et de l’amour, s’agissant de la femme, au contraire de leur divergence chez l’homme, permet également de comprendre, Lacan le souligne, ce fait qui continue de se vérifier dans l’expérience malgré les remaniements auxquels nous assistons dans ce champ, que le défaut de sa satisfaction sexuelle est souvent bien supporté. Non pas tant, cependant, ce qu’il appelle là sa frigidité, mais en tout cas le défaut d’une certaine forme de jouissance qui est l’orgasme. Comme si une jouissance d’un autre ordre était suffisamment satisfaite pour que celle-ci ne soit pas exigée, voire qu’elle soit élidée.
Ainsi s’articulaient d’emblée pour Lacan les premiers contours d’une jouissance féminine dans le rapport à l’homme, dont on pourrait dire, tout comme de la reine de La lettre volée, que si la loi la constitue bien comme un signifiant, celui du désir de l’Autre, c’est de là qu’elle instaure une jouissance située hors de cette loi qui la contient. Au cœur même de l’ordre du désir et de la loi, un autre champ se dessine, qui le subvertit, comme un intérieur exclu.
Qu’est-ce qui, dès lors, entre ce désir et cette jouissance fait le lien, qu’est-ce qui entre ces deux registres séparés jette un pont qui les articule ? L’amour justement, et cela aussi est d’emblée présent chez Lacan. « Seul l’amour, dit-il, l’amour sublimation, permet à la jouissance de condescendre au désir. » Bien qu’il y ait plusieurs lectures possibles, cela veut plus généralement dire, me semble-t-il : il permet à la jouissance de la femme de condescendre au désir de l’homme. C’est ainsi manifestement qu’il l’entend lorsqu’il souligne au même moment les impasses et les voies propres au désir en décrivant un processus que l’on pourrait dire habituel, en plusieurs temps bien repérables. Se proposer comme désirant pour l’homme, comme manque de a, sur la voie de la rencontre de la femme, la « aïse » et déclenche son angoisse, et là « le circuit se mord la queue ». Mais s’il est apprécié comme aimable, « sa propre démarche est loupée », tandis qu’une autre commence « sur cette voie qui condescend à son désir ». Et à partir de là ce que la femme veut : « … ma jouissance, c’est-à-dire jouir de moi, c’est nécessairement mon angoisse, ceci pour une raison simple qu’il n’y a de désir réalisable qu’impliquant la castration. Dans la mesure où il s’agit de jouissance, c’est-à-dire que c’est à mon être qu’elle en veut, elle ne peut l’atteindre qu’à me châtrer [15]. »
C’est donc à l’abord féminin de cette question que je vais me consacrer maintenant puisque dans la première partie mon propos concernait plutôt les hommes. Je ne l’aurais pas envisagé dès maintenant s’il ne s’était agi que de moi, bien que je l’aie fait partiellement en 1994 dans le Concept du phallus [16], car nombre de points me sont encore obscurs, aussi je vais simplement reprendre les points qui me paraissent incontournables. Je m’en tiendrai pour l’essentiel à l’élaboration lacanienne des années soixante, sauf dans les cas où des incursions plus tardives seront nécessaires pour saisir quelque chose d’essentiel.
La femme n’entre dans ce champ que par le désir de l’homme, voilà le point de départ qui me paraît fondamental. Contrairement à l’homme qui aborde l’autre par l’objet, elle l’aborde par son désir, ce qui n’a pas du tout les mêmes conséquences. Elle se tente en tentant l’autre, comme l’indique le mythe de la pomme [17]. Ce qui veut dire que le désir de l’homme en général l’intéresse, au-delà de celui dont elle serait l’objet. Elle n’aborde donc l’objet qu’en second et par l’intermédiaire du désir de l’homme. Il est probable que cette dissymétrie reste irréductible même si l’abord de l’autre sexe a considérablement changé sous le ciel occidental, et si le désir des femmes n’est plus aussi silencieux qu’il l’était. Son angoisse est devant le désir de l’Autre, puisque l’angoisse est précisément la sensation de ce désir, devant la question de ce qu’elle est pour ce désir, qu’elle ne sait pas. Ce pourquoi Lacan remarque : « Qu’elle tienne au désir de l’Autre c’est ça l’amour, mais qu’elle ne tienne pas tant que ça à ce qu’il se manifeste, c’est dans l’ordre des choses [18]. » Elle ne sait pas ce qu’elle est pour ce désir, mais si la certitude s’en approche cela n’est pas plus simple car il la fait équivalente à quelque chose qui constitue une étrangeté radicale. Être dans ce cadre l’objet phallique, ou encore l’objet a, veut dire précisément cet être qui a été rejeté pour qu’à l’origine se produise un sujet, cet être auquel on ne revient pas sans être destitué comme sujet. Cependant cet être est néanmoins la première définition, disons positive, du féminin. Et à ce titre ce que Jean-Jacques Rassial articule dans Le Féminin, un concept adolescent me semble tout à fait juste [19]. Comment ne pas remarquer en effet que ce n’est qu’à l’adolescence qu’un féminin positif se construit, et comme un idéal, ainsi qu’il l’avance, après Freud en le réinterprétant ? Et comment ne pas être frappé du fait que l’enfance, tout comme l’inconscient, ne conçoit le féminin que comme négatif, c’est-à-dire au sein de la dialectique phallique, au regard du manque phallique. Cela ne va pas de soi. Lorsque la fille aborde l’Œdipe par la demande d’amour au père, et qu’elle y trouve bien souvent de sa part un désir qui pourrait la constituer pour lui comme objet phallique au moment où cette identification est caduque concernant la mère, pourquoi ne se réalise-t-elle pas alors dans cette position, et pourquoi sa demande se maintient-elle dans le cadre de l’avoir, soit du manque ? Pourtant c’est un fait qu’on ne le trouve pas, que dans les relations les plus amoureuses qui soient, les plus éternisées dans l’Œdipe, une fille reste quand même dans la demande du phallus ou dans l’identification au père, donc dans le manque ou sa négation. Lorsque cette position d’objet de désir du père est articulée plus tard dans l’analyse, ce n’est que rétroactivement. Et ce n’est qu’à l’adolescence en effet qu’elle aborde, et en ce sens comme la fin d’un exil, la rive du désir des hommes où une autre partie commence avec le mode selon lequel elle s’y proposera comme objet.
L’étrangeté de cet être phallique varie cependant selon le statut qu’il a pour elle. Si être le phallus prend le pas sur le manque phallique, soit sur le désir, ou mieux s’il sert à le nier, le désir de s’y équivaloir pour un homme est certes d’autant plus grand, mais son accomplissement la pétrifie dans le renoncement à son désir à elle. C’est ainsi que l’on peut comprendre que l’hystérique puisse passer de l’identification au père, qui est une première façon de nier le manque, à l’identification au phallus, qui en est une seconde. Mais dans ce cas le succès de son entreprise lui coupe du même pas la voie de sa jouissance, puisque s’équivaloir à l’objet du désir de l’homme, alors, n’est que la preuve que le phallus est bien là, mais sûrement pas pour s’en servir. Si en effet qu’il soit là a pour effet de masquer le manque à avoir, ce manque ne sert plus pour désirer et jouir. L’hystérique n’a pas l’apanage cependant de l’identification phallique, et l’obsessionnelle y participe tout autant, quoique dans un registre différent, passant elle aussi, bien souvent, d’une identification au père à une identification phallique. Mais ce n’est pas fondamentalement pour l’homme comme Autre qu’elle s’équivaut au phallus. Cela a l’avantage de laisser intacte la voie du manque et du désir où l’homme vient prendre une place comparable à celle qu’elle occupe pour cet Autre.
Les femmes entrent donc dans ce champ de la relation à l’autre sexe par le désir de l’homme, c’est là le chemin incontournable de la féminité comme de l’hystérie, avant qu’elles ne divergent. C’est à partir de ce point qu’on a pu reprocher à Freud de les confondre, ce qui n’est pas sûr, bien qu’il n’ait pas élaboré la féminité comme telle. On doit à Lacan d’avoir montré que la féminité dont l’hystérie se fait le chantre, mais surtout l’otage, est une parodie, comme la femme vue par l’homme. Elle met en scène la femme telle que l’énonce la loi sexuelle, le complément phallique de l’homme. Elle croit que la femme s’y résume, qu’elle est toute représentée dans cette fonction, moyennant quoi, tout en l’énonçant ainsi, elle refuse très logiquement de se prendre pour telle.
La féminité en revanche met en acte ce qui ne s’y résume pas. Mais elle n’est pas une structure, elle est un acte qui dans la rencontre instaure et soutient une logique, puis la reconduit. On est susceptible d’y accéder depuis n’importe quelle structure, avec ou sans analyse et, comme celles de la sublimation dont elles sont proches, les voies de la féminité sont multiples. Venant de l’hystérie par exemple, cela exige un saut qualitatif considérable, un renversement définitif, mais ce n’est pas le seul cas.
Lacan considère qu’aborder l’autre par son désir, comme le fait une femme, fait moins de problème que de l’aborder par l’objet qu’il représente, comme le fait l’homme. Car l’objet vient alors en second, comme de surcroît, et n’est pas lié nécessairement au manque auquel il est lié chez l’homme [20]. Si castration et pénis-neid fleurissent dans les « ravalements de la vie amoureuse », il avance qu’ils n’en sont pas les derniers termes. Sur le chemin de la jouissance, dit-il, une femme n’a rien à désirer, et « en référence à cet objet du désir, supposons qu’elle ne manque de rien », bien que l’objet joue évidemment pour elle tout son rôle. Il l’aborde alors du point de vue de la jouissance, qu’une faille sépare du désir, et avancera désormais qu’il n’y a nul moyen de comprendre le désir féminin sans se placer du point de vue de la jouissance et non plus de celui du désir. En effet, dit-il, « … ce domaine de la jouissance est le lieu où la femme s’avère supérieure en ceci que son lien au désir est plus lâche [21] ». C’est à partir des années soixante que Lacan énonce ces formules renversantes pour la doxa psychanalytique, et qui sont souvent mal connues, ou mal utilisées.
Que veut dire que son lien au désir soit plus lâche que celui de l’homme ? C’est qu’elle a moins de difficulté à passer du registre du désir au registre de la jouissance, que la faille qui les sépare est pour elle moins grande, que pour elle la jouissance est plus volontiers promise au désir qu’elle ne l’est chez l’homme. Et notamment pour cette raison que le désir de l’homme, dit Lacan, donne à la jouissance d’une femme un objet convenable [22]. Le désir n’est là qu’une étape sur la voie de la jouissance, il n’est pas un monde à lui seul. C’est pourquoi ce qu’elle peut représenter dans le désir de l’homme est aussi une façon de payer en passant sa dette à la fonction phallique, d’autant plus volontiers que c’est son droit d’entrée en quelque sorte à sa jouissance à elle. Elle occupe d’autant plus sereinement la place de signifiant ou objet du désir de l’Autre, que ce désir l’ait surprise ou qu’elle l’ait suscité, qu’elle ne s’y résume pas. La femme, dit Lacan, a un certain mépris de sa méprise dans la mascarade. Cela peut d’ailleurs faire plus ou moins de difficulté selon la structure depuis laquelle on accède à la féminité. Si en effet pour l’hystérique, on l’a vu, le piège est de croire que ce désir de l’homme est la fin en soi, pour l’obsessionnelle le risque est plutôt d’en faire l’impasse, de l’élider, voire de le nier.
Comment dès lors l’amour fait-il le joint entre sa jouissance et le désir de l’homme ? La formule en est connue, l’amour d’une femme c’est donner ce qu’elle n’a pas. Cette formule a donné lieu à un certain lyrisme, à juste titre puisqu’elle commençait à saisir comment les femmes s’insèrent, activement cette fois, dans la grande chaîne phallique. Seulement il se trouve que c’est aussi la formule de ce qui inaugure sa jouissance et par là la cause de son désir. Lorsqu’on se situe du point de vue de la jouissance, le désir n’est plus ce qui est refoulé dans la demande mais ce qui est causé à partir de la jouissance, à la limite comme une défense contre cette jouissance. Ce don porte sur l’objet phallique, elle le crée, puis le donne. L’ordre dans lequel s’effectue l’action est ici très important : il ne s’agit pas de « elle se donne comme objet phallique » mais de « … ce qu’elle donne sous la forme de ce qu’elle n’a pas est aussi la cause de son désir, elle devient ce qu’elle crée de façon purement imaginaire [23] ». Elle donne quelque chose qu’elle crée puis elle devient ce qu’elle crée. Une action paradoxale donc, une torsion fondamentale qui est le don de ce qui manque, se situant entre le manque à avoir et le manque à être. C’est pour cela que Lacan parle là de jouissance causa sui, causée par elle-même, puisqu’en effet elle se construit à partir de rien, ce qui lui fera dire qu’elle n’y perd rien puisqu’elle n’y met que ce qu’elle n’a pas, elle ne donne en somme que cela. Et de plus il ajoute que dès lors que ce don est aussi la cause de son désir, elle seule « boucle de façon satisfaisante la relation génitale ». En effet le processus d’ensemble de l’acte sexuel aboutit à quelque chose qui constitue pour elle une nouvelle causation du désir, un renouvellement de sa cause. C’est ainsi probablement que pourraient s’éclairer certains points de la phénoménologie de l’acte sexuel, qui ne fait pas d’elle un « post coïtum, animal triste ».
Mais dira-t-on, en quoi cela se différencie-t-il du désir de l’homme puisque c’est le même, et qu’il s’agit encore du damné phallus ? Eh bien c’est d’abord que pour créer et donner cet objet il faut, aussi paradoxal que cela paraisse à première vue, ne pas l’être, ce qui est une première distance avec ce désir de l’Autre. Si elle disparaît dans cet objet, si elle entre dans le jeu d’être cet objet, elle est réduite alors à n’avoir rapport qu’à la jouissance de l’homme et à sacrifier la sienne. C’est là que l’hystérique, souvent, abandonne la partie, et c’est là aussi que l’homme, dit Lacan, « se trouve comblé, ce qui veut dire exactement, parfaitement floué, ne rencontrant que son complément corporel [24] ». Cette création progressive, renversement majeur par où l’objet devient actif et le sujet subverti, cette création à partir de rien d’un objet doublement orienté comme ce qu’une femme donne et qu’elle devient, est un processus qui est de même nature que la sublimation. Elle consiste en une série d’approximations successives que Lacan va tenter en 1967 de cerner en utilisant différentes séries logiques, dont on peut dire que cela constitue le mode selon lequel la logique féminine dans la rencontre du couple est soutenue au-delà de son acte inaugural, et soutenue de telle sorte qu’elle est sans cesse à écrire, sans cesse renouvelée. Dès lors, il faut tenter de saisir ce qui produit un tel renversement.
Le mode sur lequel une femme jouit de l’objet phallique dans la relation sexuelle concerne l’organe autant que le signifiant. Or c’est en tant que « séparé » qu’elle y a affaire dans ce cadre. Lacan le remarque en 1959, et peu par la suite [25]. Pourtant cela est essentiel, puisqu’il souligne que l’incidence peut en être perçue par l’homme comme castratrice. Séparé, en effet, veut dire qu’elle éprouve l’organe comme un objet séparé d’elle, bien sûr, comme elle jouit des équivalences du phallus avec tous les objets qui peuvent se séparer d’elle, notamment son enfant. Mais on peut aussi comprendre que cela implique qu’elle en jouit comme séparé également de l’autre, de l’homme, et que c’est en cela que son incidence est castratrice pour lui. Ce que traduit assez bien entre autres cette fermeture irrésistible des yeux dans la jouissance, que l’homme connaît bien et qui l’angoisse, car il s’y éprouve comme le porteur d’un phallus parfaitement anonyme. Est-ce de cela qu’il s’agit dans cette jouissance que Lacan a pu décrire comme imagée par l’expression populaire du « coup de l’ascenseur [26] » ? Pas exactement, me semble-t-il, car cette sorte de vertige évoquant une bascule de la position subjective paraît résulter d’abord de ce que le sujet femme s’absente pour laisser place à l’objet qu’elle offre. Mais on peut ajouter aussi qu’en un mouvement supplémentaire, selon une sorte de torsion ou d’invagination de l’espace, elle abandonne cet objet, littéralement comme une peau qui ne la concerne plus et derrière laquelle il semble qu’elle disparaisse, pour se concentrer sur le phallus qu’elle enserre. Son mode de jouir du phallus dans l’étreinte sépare celui-ci de l’homme. C’est en ce sens que l’on peut comprendre que Lacan ait pu dire, toujours en 1959, que paradoxalement dans ce cadre le rapport idéal de la femme dans son monde fantasmatique c’est « elle l’est et elle l’a », à ceci près que ce n’est que pour l’autre et qu’elle ne le sait pas, pas autrement que par son désir.
En fait c’est dans le moment conclusif de la jouissance, qui se présente pour les deux termes du couple comme une castration, que Lacan a, me semble-t-il, situé le principe d’un renversement à partir duquel s’élabore la jouissance féminine entre autres. Castration en cela que l’acte sexuel est la découverte pour l’un comme pour l’autre que le phallus, qui est attendu comme une médiation de la relation génitale, n’en est pas un. La découverte de ce que le phallus n’est pas là où il est, pourrait-on dire, annoncé, voilà ce qui produit l’angoisse, et la vérité à quoi la castration se substitue [27]. Cela est à entendre aussi bien sur le plan du phallus signifiant que de la physiologie de l’organe de la copulation, celle-ci étant d’ailleurs impossible à isoler du premier. Par quelque biais qu’on le considère, le phallus signifiant et toutes les identifications qu’il commande conduisent certes à l’union sexuelle et semblent ensuite devoir présider à l’union des jouissances, mais c’est précisément cela qui ne se produit pas. C’est pourquoi Lacan peut dire que le phallus fonctionne partout sauf là où il est attendu comme tel, sur le plan de la médiation génitale, c’est-à-dire pour unir les jouissances des deux sexes. Dans la première partie de ce travail, j’ai proposé d’isoler ce qu’il décrit de cette particularité de la jouissance masculine qui fait se corréler la détumescence à l’orgasme, et souvent précocement au regard de l’orgasme féminin. Dès lors, l’éventuelle jonction des jouissances en est conditionnée puisque cela commande l’arrêt de la relation, de façon involontaire, ce qui peut correspondre à ce que Lacan appellera dans Encore, en 1972, un vocatif du commandement. Soit quelque chose qui a un étroit rapport avec le désir inconscient, mais aussi avec la physiologie de l’orgasme masculin et celle de l’orgasme féminin dans leur différence essentielle tendant à une disjonction. J’ai fait remarquer, je ne m’y arrête pas, que cette disjonction a probablement un rôle biologique essentiel, concernant la reproduction de l’espèce. Lacan, en 1963, avance que l’homme ne porte pas jusqu’au lieu de la jouissance féminine « la pointe de son désir » et c’est dans la mesure où il ne réalise pas la rencontre des désirs que le phallus devient le lieu commun de l’angoisse [28]. Il m’a semblé qu’il s’agissait là de la première pierre de la théorie de l’absence du rapport sexuel, qui mêle donc étroitement le niveau organique des jouissances à leur cause signifiante, puisqu’ils sont indissociables, où l’on peut envisager deux versants fondamentaux des rapports du sexe et du discours selon que l’un ou l’autre est causal, l’un et l’autre en fait selon une torsion de la dimension de la cause. J’ai insisté sur le fait que la question n’est en aucun cas que le pénis détumescent puisse évoquer une image de castration, ce qui n’a pas grande importance. Ce dont il s’agit n’a rien à voir avec l’image de l’organe comme semble l’impliquer le discours, mais avec un certain fonctionnement dans la jouissance qui comporte un décalage avec celle de la femme au niveau de l’orgasme. Lacan souligne qu’aucune autre satisfaction du corps ne comporte cet arrêt, sous forme de décharge, marquant une limite, celle du principe de plaisir, et introduisant ceci qu’il y a jouissance au-delà [29]. Je vous rappelle un instant, car ils sont éclairants bien qu’ils soient à prendre avec réserve, les chiffres des études sexologiques : 30 % des femmes ayant une vie sexuelle active, selon certains rapports américains, 50 % selon d’autres plus optimistes, auraient assez régulièrement un orgasme dans le coït. Curieusement les Américains, tout en confirmant expérimentalement le décalage physiologique des orgasmes féminins et masculins, attribuent essentiellement, voire uniquement, ces chiffres à un impact psychologique, d’origine idéologique et religieuse notamment, d’où l’idée de rééducation. Il faut comparer ensuite ces chiffres à d’autres, qui ont été confirmés par les rapports français sur la sexualité, que 80% des femmes s’estiment satisfaites du plaisir qu’elles ont dans l’acte sexuel, soit le coït. Où nous voyons la part énorme d’une satisfaction qui n’est pas forcément celle de l’orgasme.
Ainsi dans l’union sexuelle pénis et phallus seraient plus liés qu’ailleurs, et de manière causale puisque le phallus serait produit, reproduit, à l’endroit de la béance concernant l’orgasme pénien : « le phallus », dit Lacan, « est donc bien si vous le voulez par un côté le pénis, mais c’est en tant que c’est sa carence par rapport à la jouissance qui fait la définition de la satisfaction subjective à laquelle est remise la reproduction de la vie [30] ».
Or cette découverte que le phallus n’unit pas les deux jouissances constitue la castration tout autant pour la femme que pour l’homme : « … la jouissance féminine elle-même ne peut passer que par le même repère, et c’est ça qu’on appelle chez la femme le complexe de castration [31] ». Cette négativation portée sur la jouissance à partir de l’organe masculin constitue un repère fondamental, c’est de là, avance Lacan, que surgit pour l’homme l’idée d’une jouissance de l’objet féminin, soit le report sur la femme de la valeur de jouissance comme jouissance soustraite. Mais la jouissance féminine s’oriente tout autant à partir de ce point, autour de ce suspens porté sur la jouissance à partir de l’organe, non pas pour en reporter sur l’homme la valeur soustraite, encore que ce puisse être le cas, mais pour créer l’objet phallique en le donnant. Ce renversement produit un sens, et il n’y en a peut être aucun, estime-t-il, qui soit subjectivable avant, ce pourquoi peut-être les psychanalystes femmes n’ont rien ajouté sur leur jouissance à ce que les hommes en avaient élaboré. Donc à partir du renversement il y a orientation, et dit Lacan, « … si c’est tout ce qui peut orienter la jouissance de la femme dans l’acte sexuel, on comprend que jusqu’à nouvel ordre, il faille nous en contenter [32] ». D’ailleurs, il ne parlera plus désormais de l’objet phallique que comme une conséquence de la béance de l’acte sexuel, comme « l’effet du rêve autour de quoi échoue l’acte sexuel », et non plus comme une cause.
De sorte qu’à partir de ce renversement, à partir de cette soustraction de la jouissance de l’un tout autant que de l’autre, même si c’est sur l’un qu’elle est prélevée, il y a orientation pour une femme quant à sa jouissance. Soit qu’elle se charge de ce phallus pour se faire l’otage de l’échec, pour faire mieux que l’homme en somme, et dans ce cas elle se fait, dit Lacan, ce phallus non détumescent à soutenir son désir, mais ce faisant sacrifie sa jouissance. Soit que se renouvelle précisément la cause de son désir de créer l’objet qu’elle n’a pas, et qui manque donc dans l’acte sexuel pour faire le joint des jouissances, et à le donner, et s’inaugure là le processus, qui peut être sans fin, dont nous parlions tout à l’heure, celui de sa jouissance autant que de son amour.
C’est sur cette base que l’on peut commencer à tenter de comprendre l’élaboration ultérieure de Lacan sur la jouissance féminine, dont on sait que l’obscurité y culmine. Tout d’abord ce par quoi il tente en termes de logique d’approcher ce qui se produit dans l’acte sexuel, soulignant que homme et femme l’abordent selon une tout autre conjonction que celle à laquelle ils vont avoir affaire en son sein. Ce qui y règne est la confrontation à l’idée de l’Un unifiant : « Ils ne seront qu’une seule chair. » Or, fait-il remarquer, cette idée de fusion ne peut provenir que d’une seule source car elle n’est pas validée dans ce cadre. Elle est héritée de la relation à la mère, et transposée dans l’acte sexuel. Chacun y est donc comme produit d’une copulation antérieure, comme objet a, puisque son référent est la scène œdipienne, puisqu’il est confronté à cette idée de l’Un qui vient de la relation à la mère. Et ce a qui est la substance jouissante du sujet se mesure progressivement à ce Un de l’union, à la manière des séries d’approximation de l’incommensurable au 1, avec un reste toujours reporté. Ce reste est un manque à la jouissance dont Lacan dit qu’il n’apparaît pas pour le sujet, car il est masqué par l’élimination apparente de ce reste que constitue le pénis détumescent. Que ce manque à la jouissance soit ainsi masqué fait la satisfaction du sujet, le sujet du signifiant, dans la mesure où lui aussi, on le sait, se soustrait à la jouissance.
Or dans sa démarche concernant la fabrication par approximations successives de ce qui manque pour le donner, une femme rejoint peu à peu la position de l’Autre dans l’acte sexuel. Donner s’inscrit dans la fonction de l’Autre et le constitue comme tel. C’est peut-être en cela que la remarque crue de Freud sur le fait que la réussite d’un mariage est atteinte quand la femme a pris la place de la mère, quelle que soit sa notion de la réussite d’un mariage, a ceci de vrai que ce don de la femme de ce qu’elle n’a pas la fait basculer dans la position de l’Autre. On peut concevoir ainsi ce renversement étrange que Lacan a très tôt mentionné concernant la croyance erronée de l’homme et de la femme : elle croit qu’elle l’aime, elle le désire, il croit qu’il la désire, il l’aime. À force d’être l’Autre dans le rapport sexuel, la femme a elle-même rapport à l’Autre, dit-il, mais au sens cette fois de l’épreuve de son absence, au sens où il n’y en a pas, au sens où ce qu’elle forge, ce qu’elle écrit dans la rencontre la fait s’avancer toujours plus vers cette absence du grand Autre, point qui la rapproche encore de la sublimation.
C’est donc à partir de ces éléments que l’on peut aborder le second versant de l’élaboration lacanienne sur la jouissance féminine. Elle passe en somme de la jouissance phallique à l’autre jouissance progressivement, puis ensuite alternativement, comme une porte bat. Les deux cohabitent en la divisant, et il n’y a pas lieu d’envisager que l’une doive se substituer à l’autre. De la même façon par exemple que nous pouvons passer, durant une longue période de notre pratique, de la position d’analysant à la position d’analyste d’un instant à l’autre, dans un sens ou dans l’autre, bien que ces deux positions soient radicalement incompatibles. Une analysante décrivait très bien comment, durant son premier couple où elle se sentait comme une grande sœur vis-à-vis de son mari, voire comme un grand frère, elle s’occupait seule de sa propre jouissance, sexuelle entre autres, car il n’y songeait manifestement pas. Et elle avait trouvé comment procéder pratiquement pour y parvenir, moyennant quoi l’acte sexuel était devenu pour elle une sorte de masturbation au moyen de l’autre, très réussie d’ailleurs quant à l’orgasme. Mais dans son nouveau couple, où elle était la plus jeune, où elle se sentait protégée tout autant qu’amoureuse, où enfin elle se sentait femme, découverte unique pour elle, faire l’amour avec lui ne suscitait plus aucun orgasme chez elle, bien que ce soit une grande jouissance. Ce cas particulier a le mérite de nous donner une idée du mode selon lequel l’une et l’autre jouissance ont chacune leur organisation signifiante propre. La jouissance phallique est souvent plus proche de ce qui produit l’orgasme, et justement comme quelque chose d’auto-érotique, telle que Lacan l’a décrite chez l’homme, tandis qu’elle est également une part de jouissance de la femme [33]. Elle était en jeu pour cette femme dans une relation où donner ce qu’elle n’avait pas visait surtout à l’avoir. La voie de la jouissance autre ou supplémentaire, ce par quoi une femme n’est pas toute dans la fonction phallique, est plutôt ce rapport à l’Autre qui a la particularité d’être dans ce don symbolique, où l’organique avec ses particularités propres intervient moins, voire est exclu. Il n’en est pas encore question pour cette analysante, mais le point où elle est peut l’y mener.
Ainsi s’éclairent un peu ce centre et cette absence dont Lacan qualifiera simultanément une femme « entre la fonction phallique dont elle participe singulièrement de ce que l’“au moins un” qui est son partenaire dans l’amour y renonce pour elle, ce qui lui permet à elle de laisser ce par quoi elle n’en participe pas dans l’absence, qui n’est pas moins jouissance d’être jouis-absence [34] ». Cette double participation est paradoxale puisque d’un côté sa jouissance appelle de fait son partenaire à renoncer à la fonction phallique, en ce qui la concerne tout au moins, soit un mode de castration, et de l’autre, dès lors qu’il y renonce, cette jouissance féminine n’a nul besoin d’entrer dans le dit, elle en reste absente tout en étant en jeu. Mais une femme ne sait pas que sa jouissance appelle et produit cela, du moins sûrement pas dans le temps où elle a lieu, après peut-être. Le sujet femme, dira Lacan, ne sait pas ce qu’elle soutient qui aboutit à la castration de l’homme. Même si évidemment on constate combien elle en subit les retours. La Juliette dont Hector Yankélevich a souligné le trait dans son intervention aux Journées sur le Rapport sexuel, appelant Roméo à renoncer à son nom de famille, sait-elle ce qu’elle dit ? Pas du tout puisqu’elle ne dit cela que parce que les familles sont ennemies, et que ce n’est qu’en un second sens que l’on peut prendre à la lettre cet appel à renoncer à son inscription dans la fonction phallique. Un autre mode de sublimation fomenté par des hommes, durant un Moyen Âge qui faisait de la femme l’objet d’échange par excellence, avait tenté une élaboration qui est une esquisse, dite courtoise, du rapport à une jouissance féminine, un peu inhumaine d’ailleurs. Les troubadours avaient compris qu’elle exigeait un rebroussement de la fonction phallique, ce qui dans un tel contexte ne pouvait en effet susciter que la Joie. Et la Fin’amor mettait en scène précisément une série d’épreuves exigeant, signifiant le renoncement de l’amant à la fonction phallique avant l’entrée dans l’acte sexuel, le dépôt de ces armes avant toute jouissance possible. Mais à faire de cette femme un signifiant qui exige la castration de l’amant, à tenter de l’inscrire en discours, elle la rate en dernier terme. Lacan remarquait en 1975 que le rêve des hommes est qu’il y ait des femmes pour demander leur castration, mais que malheureusement il n’y en a pas, car aucune ne veut entièrement le phallus, dès lors elles ne disent rien.
D’où l’on voit le paradoxe de cette jouissance, de n’avoir d’autre porte d’entrée que la fonction phallique, de n’avoir de lieu que ce qui s’en excepte, et par conséquent de n’avoir de dire qu’en silence.
 
NOTES
 
[1] Ce texte est constitué de deux interventions qui ont eu lieu sur ce sujet. La première, « Que veut dire : il n’y a pas de rapport sexuel ? », fut prononcée le 19 novembre 2000 aux Journées d’automne d’Espace analytique sur le Rapport sexuel, à Paris. La seconde, « La participation féminine », prononcée à Besançon le 20 mai 2001, aux Journées du Groupe régional de la Convention psychanalytique, répondait à la demande de Hugues Zysman de traiter cette fois du versant féminin du désir et de la jouissance sexuelle. Les deux textes sont pour l’essentiel inchangés.
[2] Plusieurs fragments font état de cette double question, par exemple celui-ci : « Le discours commence-t-il donc de ce qu’il y ait la béance du rapport sexuel, bien qu’on puisse dire tout autant que c’est parce que le discours commence qu’il y a la béance, car c’est indifférent quant au résultat ? » J. Lacan, D’un discours qui ne serait pas du semblant, séminaire inédit, séance du 17 mars 1971. Ce qui est sûr c’est que le langage a son champ réservé dans cette béance du rapport sexuel, que sa fonction essentielle est de remplir tout ce que laisse béant qu’il ne puisse y avoir de rapport sexuel. » J. Lacan, … Ou pire, séminaire inédit, séance du 8 décembre 1971. « La preuve en est que au rapport sexuel est substituée une loi sexuelle, ce dont on ne semble pas voir la différence. » D’un discours…, séance du 17 février 1971. « Mais de quoi s’agit-il ? Du rapport de l’homme et de la femme en tant qu’ils seraient propres, de ce qu’ils habitent le langage, à faire énoncé de ce rapport. Est-ce l’absence de ce rapport qui les exile en stabitat ? Est-ce d’labiter que ce rapport ne peut être qu’inter-dit ? » (« L’Étourdit », Scilicet 4, Paris, Seuil, 1973, p. 11.)
[3] J. Lacan, La Logique du fantasme, séminaire inédit, séance du 19 avril 1967.
[4] . … Ou pire, op. cit., séance du 19 janvier 1972.
[5] J. Lacan, L’Angoisse, séminaire inédit, séance du 19 juin 1963.
[6] Ibid., séance du 29 mai 1963.
[7] Ibid., le 5 juin 1963.
[8] J. Lacan, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 13.
[9] On peut probablement juger de ce savoir dans ce qu’élaborent les sagesses orientales comme le Tantra, centrant un ensemble de concepts spirituels autour de la rétention par l’homme de sa semence, de l’orgasme en fait. Mais on peut également soupçonner le fait que les religions occidentales, qui élident la jouissance féminine, partent du même point en le traitant tout autrement.
[10] La Logique du fantasme, op. cit., le 1er mars 1967.
[11] Ibid., le 12 avril 1967.
[12] Cette possibilité physiologique d’orgasmes multiples de la femme a été largement commentée dans les communications des sexologues, donnant lieu à certaines hypothèses. L’hypothèse de Mary Jane Sherfey, psychiatre américaine, se base sur les études de Masters et Jonhson pour supposer que la possibilité de jouissance illimitée de la femme aurait donné lieu à des exigences excessives des femmes primitives, qui auraient dû être sévèrement bridées et contenues pour que naisse la civilisation. ( Nature et évolution de la sexualité féminine, Paris, PUF, 1976.)
[13]Ou pire, op. cit., séance du 19 janvier 1972.
[14] J. Lacan, « La signification du phallus », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 694.
[15] L’Angoisse, op. cit., séance du 13 mars 1963.
[16] G. Chaboudez, Le Concept du phallus, Paris, Lysimaque, 1994.
[17] L’Angoisse, op. cit., séance du 20 mars 1963.
[18] Ibid.
[19] Le Féminin, un concept adolescent ?, sous la direction de Serge Lesourd, Toulouse, Érès, 2001.
[20] L’Angoisse, op. cit., le 20 mars 1963.
[21] Ibid.
[22] Ibid.
[23] La Logique du fantasme, op. cit., le 1er mars 1967.
[24] La Logique du fantasme, op. cit., le 30 mai 1967.
[25] J. Lacan, Le Désir et son interprétation, séminaire inédit, le 17 juin 1959.
[26] La Logique du fantasme, op. cit., le 21 juin 1967.
[27] L’Angoisse, op. cit., le 5 juin 1963.
[28] Ibid., le 29 mai 1963.
[29] La Logique du fantasme, op. cit., le 24 mai 1967.
[30] Ibid., le 1er mars 1967.
[31] Ibid., le 24 mai 1967.
[32] Ibid.
[33] Les nombreux débats sexologiques sur la provenance clitoridienne ou vaginale, ou les deux, de cet orgasme ne recouvrent pas tout à fait les deux modalités de jouissance chez la femme que nous mentionnons ici. L’orgasme de source clitoridienne s’inscrit plus souvent dans le cadre d’une jouissance phallique, tandis que l’orgasme d’origine vaginale peut intervenir dans un cadre ou dans l’autre.
[34]Ou pire, op. cit., le 8 mars 1972.
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