2001
Figures de la Psychanalyse
Le rapport de Rome, 50 ans après
Moustapha Safouan
J’ai passé l’été 1953 à préparer le mémoire de candidature pour le titre de membre
associé de la Société française de psychanalyse, fondée en juin de la même année. Ce titre
signifiait l’autorisation à l’exercice de la psychanalyse. Selon la coutume, le mémoire
devait être consacré en principe à l’exposé d’une analyse faite sous contrôle. Le mémoire
que je préparais avait pour thème la nausée, et l’argument que je soutenais, à savoir que
cet affect correspondait à un retrait de l’investissement libidinal de l’objet, s’appuyait sur
l’analyse faite sous la direction de Jacques Lacan d’un patient hystérique. Je suis donc allé
voir Lacan vers la fin des vacances d’été, avant de mettre la dernière main au mémoire en
question. Madame Lacan se trouvait à Évreux. Elle m’a conduit à Guitrancourt. En cours
de route, elle m’a demandé si j’avais reçu le rapport du Dr Lacan pour le Congrès de Rome
que tous les membres de la SFP attendaient comme un événement. Je ne l’avais pas reçu.
Comme elle en avait un exemplaire sous la main, elle me l’a donné.
Au cours de l’entretien avec Lacan, il a beaucoup insisté sur ceci que le symptôme de
mon patient était une ponctuation, comme une virgule. Dire que la nausée ponctuait le
désinvestissement libidinal était, à ses yeux, plus conforme à la nature des choses que de
dire qu’il correspondait à ou qu’il traduisait ce désinvestissement. Cette suggestion m’a
beaucoup interloqué. La formule selon laquelle l’inconscient est structuré comme un
langage n’était pas encore en vogue. Après cet entretien, je n’avais qu’une hâte : lire le
rapport que je venais de recevoir.
Je crois que chaque membre de la SFP, ceux du moins qui avaient assisté aux séminaires
de la rue de Lille ( 1951-1953), a lu ce rapport comme un message qui s’adressait à lui
personnellement. Si on appelle parole un discours où la présence du sujet se fait vivement
sentir, alors tous attendaient quelque chose de neuf de la parole de Lacan. Mais pour
décrire l’effet que m’a fait cette première lecture, il me faut revenir encore plus loin en
arrière.
Aujourd’hui, depuis quelques décennies déjà, on vient à l’analyse alors que la doctrine
de Lacan, son vocabulaire, ses aphorismes sont au premier plan du savoir analytique. Mais
dans l’immédiat après-guerre, on venait à l’analyse attiré par l’œuvre de Freud. Or cette
œuvre se présentait comme un champ d’apories infinies : le moi, guide de réalité et tout
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ensemble instance qui me fait préférer ce que je veux être au mépris de ce que je suis,
c’est-à-dire source d’illusion ; le transfert, condition de la possibilité même de l’analyse et
obstacle majeur à son progrès; les principes de plaisir et de réalité à la fois opposés et
complémentaires. Ajoutons-y les faits déroutants et apparemment inexplicables qui
relèvent de la phase phallique, sans oublier la question de la relation entre l’investissement narcissique ou l’amour qui s’adresse à l’autre et l’investissement objectal ou le désir
qui vise toujours un objet partiel. Sur le plan de la technique, l’état des choses n’était
guère plus brillant : au lieu du salut attendu du savoir analytique, ce dernier n’engendrait
que des résistances, tout identifié à la vérité qu’il était.
Cette identification n’a d’ailleurs pas manqué de susciter la révolte morale de
quelques esprits auxquels on ne pouvait pourtant pas dénier l’épithète d’honnêtes gens,
comme Thomas Zsazs et Ida Mac Alpine. Ils sont allés jusqu’à considérer que le transfert
n’était qu’un artefact produit par les conditions de l’analyse, comme les premiers spectateurs du ciel à travers le microscope de Galilée ont refusé d’admettre qu’ils voyaient autre
chose que des déformations dues à cet instrument. Même sur le plan des observations
cliniques, on rencontrait quotidiennement des faits qui ne cadraient pas avec ce que nous
enseignait la théorie freudienne. Ainsi de ce patient qui n’avait jamais connu son père et
chez qui tout attestait cependant la domination ravageante d’un surmoi censé être l’héritier du père. Continuer à exercer l’analyse dans ces conditions était un défi à l’intelligence
que personne ne pouvait soutenir indéfiniment, sauf à se complaire dans une collusion
indéfectible avec la vérité. Il n’est peut-être pas exagéré de dire que l’enseignement de
Lacan est parti justement de ces questions pour autant que le désir et l’avenir de ceux qui
allaient être ses élèves y étaient suspendus.
De fait, dès le commencement de son enseignement (commentaire de Dora et de
l’Homme aux rats), Lacan a introduit une distinction entre les plans symbolique, imaginaire et réel de la paternité, distinction qui nous a permis d’entrevoir pour la première fois
une solution possible du problème du complexe de castration, comme de celui de la
virulence du surmoi en fonction non pas de la sévérité du père, mais de son absence ou
de sa défaillance par rapport à ce que son nom comporte comme indication d’un certain
ordre. Il a introduit aussi une définition de l’expérience psychanalytique comme une
expérience du discours. De fait, tout le monde savait que la psychanalyse était une cure
par la parole. Seulement tout le monde n’avait qu’une hâte : sortir de cette parole pour
saisir ce qui existe en dehors d’elle et qu’elle ne fait que traduire. Personne ne songeait à
rester dans cette parole elle-même pour écouter ce qu’elle signifie quant au parleur. Avec
ce changement de mode d’écoute, la certitude change de lieu : cette certitude, l’analyste
la tient non pas de son savoir ou de son « intuition », mais de la bouche même de son
analysant. Dès lors, une autre pratique de l’analyse devient possible – une pratique moins
pesante, je dirais, empreinte d’une naïveté salubre qui permet à l’analyste de se laisser
surprendre.
Tout cela était déjà de l’ordre de l’acquis au moment où j’ai commencé à lire le
rapport. Néanmoins cette lecture a eu un effet renversant. La raison de cet effet me paraît
assez claire maintenant. Le fait de pratiquer la psychanalyse comme une cure par la parole
impliquait en effet une rénovation des fondements que nous étions alors loin de
soupçonner et dont l’assimilation exigeait une véritable conversion mentale. Car, après
tout, on peut pratiquer la psychanalyse comme une expérience du discours sans pour
autant s’apercevoir que « La relation entre signifiant et signifié est tout entière incluse
dans l’ordre du langage lui-même qui en conditionne intégralement les deux termes
[1] ».
De même on peut faire du langage le champ où réordonner l’expérience sans s’apercevoir
que de ce fait le langage devient un lieu que nous habitons « en chair et en os, c’est-à-dire avec notre complexité charnelle et sympathisante
[2] ». Ces assertions, et bien d’autres,
étaient en septembre 1953 des vérités neuves. Elles restent toujours actuelles.
Au vrai, on peut parler de l’actualité du Discours de Rome en plus d’un sens.
On peut dire que ce Discours est toujours actuel au regard de certains faits – ou
méfaits – qui ne cessent pas de se reproduire au sein du monde psychanalytique, et qui
nous remettent en mémoire certaines remarques critiques de ce Discours d’il y a 50 ans. Je
pense au témoignage de Wynne Godley, un économiste de renom en Grande-Bretagne,
au sujet de son analyse avec Masud Khan, qui a été publié par le London Review of Books
dans son numéro du 22 février dernier sous le titre de Saving Masud Khan. Je ne pense pas
que ce journal exagère lorsqu’il présente ce témoignage comme le récit d’un cauchemar,
Record of Nightmare. Dès le premier entretien, Masud Khan explique qu’il allait se marier
dans les dix jours avec Svetlana Beriosova, la plus belle ballerine du Royal Ballet. Après le
mariage, il noue des relations mondaines entre son ménage et celui de Godley, tout en
continuant une analyse très coûteuse à raison de cinq fois par semaine. L’ensemble de ces
relations mondaines et psychanalytiques devient le champ où l’analyste donne libre cours
à ses pulsions voyeuristes aussi bien qu’exhibitionnistes, sado-masochistes, sans parler de
désirs de maîtrise d’autant plus tyranniques qu’ils recouvraient une vraie servitude :
Masud Khan était pakistanais, c’est-à-dire quelqu’un qu’un lord anglais ne pouvait considérer que comme un caddie ou un valet. Godley, lui, appartenait à la classe des grands
propriétaires fonciers, sinon à l’aristocratie. Masud Khan était l’élève de Winnicott, lequel
était le président de la Société britannique à l’époque. C’est Winnicott, consulté en
premier, qui a adressé Godley à Masud Khan qui était en analyse chez lui. Godley, qui s’est
remis de son analyse avec Khan grâce à une autre analyse faite aux États-Unis, termine son
récit en remarquant que la Société britannique de psychanalyse n’ignorait pas les ravages
de la technique de Khan, devenu lui-même didacticien pendant de longues années.
Pourtant, elle n’y a pas trouvé une raison suffisante pour l’exclure de son sein. Lorsqu’on
l’a rayé vingt ans après, ce fut pour son antisémitisme.
Ce témoignage a suscité un grand nombre de lettres des lecteurs. Le président de la
Société britannique de psychanalyse a exprimé son regret de ce qu’un analyste qui était
aussi inventif que Masud Khan, élève de Winnicott, ait si mal maîtrisé son contre-transfert
– ce qui a conduit un autre lecteur à s’étonner de ce que les analystes, chaque fois que l’un
d’eux se comporte d’une façon si peu défendable, s’empressent d’évoquer son contre-transfert comme si la seule chose qui les intéressait était de sauver la psychanalyse à tout
prix. On voit que cette remarque va dans le sens de Lacan lorsqu’il voit dans l’idée de
contre-transfert un alibi et que, partant, il met l’accent sur le désir de l’analyste. Le président d’une institution psy qui jouit d’une grande autorité au Royaume-Uni a promis des
lois assez sévères pour interdire de tels méfaits. À quoi un autre lecteur a répondu en
s’étonnant de ce que des analystes méconnaissent que plus on multiplie les lois, plus on
offre aux désirs inconscients l’occasion de les transgresser. Enfin, un lecteur a tenu à souligner la gravité réelle de l’état de Godley au moment où il a commencé son analyse avec
Khan, mais un autre lui a répondu en remarquant que l’état réel d’un sujet est une chose,
autre chose sa vérité et que si l’on néglige cette distinction entre réalité et vérité, la
psychanalyse n’a plus aucun sens. Bref, les lacaniens sans Lacan ne manquent pas.
Mais si je rappelle cet épisode, c’est en raison de ce que Lacan écrit au sujet du contre-transfert dans les pages de l’Introduction de son rapport où il énumère « les problèmes
actuels » de la psychanalyse. Le troisième problème concerne l’importance du contre-transfert et, corrélativement, de la formation du psychanalyste. « Ici, dit Lacan, l’accent est
venu des embarras de la terminaison de la cure qui rejoignent ceux du moment où la
psychanalyse didactique s’achève dans l’introduction du candidat à la pratique. Et la
même oscillation s’y remarque : d’une part, et non sans courage, on indique l’être de
l’analyste comme élément non négligeable dans les effets de l’analyse et même à exposer
dans sa conduite en fin de jeu ; on n’en promulgue pas moins énergiquement, d’autre
part, qu’aucune solution ne peut venir que d’un approfondissement toujours plus poussé
du ressort inconscient.
[3] »
Ces lignes n’ont jamais reçu la considération qu’elles méritent de la part des sociétés
psychanalytiques. Il en résulte qu’elles restent aujourd’hui plus actuelles que jamais.
Le Discours de Rome est aussi toujours actuel, en ce sens que sa lecture s’impose
chaque fois que nous voulons retrouver les germes de certaines thèses qui n’ont reçu leur
plein développement que bien après. C’est ainsi qu’après avoir souligné que rien ne doit
être lu concernant le moi du sujet qui ne puisse être réassumé par lui sous la forme du
« je », Lacan enchaîne :
« Je n’ai été ceci que pour devenir ce que je puis être : si telle n’était pas la pointe
permanente de l’assomption que le sujet fait de ses mirages, où pourrait-on saisir ici un
progrès
[4] ? »
Au-delà de ce qu’elle comporte comme référence à la temporalité heideggerienne,
cette formule est assurément, sous la plume de Lacan, une paraphrase de l’adage
freudien : « Là où c’était, je dois advenir. » Or c’est dans cette injonction à devenir ce que
je puis être que gît le cœur de l’éthique de la psychanalyse, telle que Lacan la développera
quelques années après.
De même, ayant remarqué que toute fixation à un prétendu stade instinctuel est
avant tout un stigmate historique, page de honte qu’on oublie ou annule, ou page de
gloire qui oblige, il ajoute :
« Pour dire bref, les stades instinctuels sont déjà, quand ils sont vécus, organisés en
subjectivité. Et pour dire clair, la subjectivité de l’enfant qui enregistre en victoire et en
défaite le geste de l’éducation de ses sphincters, y jouissant de la sexualisation imaginaire
de ses orifices cloacaux, faisant agression de ses expulsions excrémentielles, séduction de
ses rétentions, et symboles de ses relâchements, cette subjectivité
n’est pas fondamentalement différente de la subjectivité de l’analyste qui s’essaie à restituer pour les
comprendre les formes de l’amour qu’il appelle prégénital
[5]. »
Toute la théorie du désir comme défense face à l’énigme du désir de l’Autre, en
l’occurrence l’Autre éducateur ou parental, est en germe dans ces lignes.
Le Discours de Rome est également toujours actuel, au sens où on peut le dire du
Traumdeutung. De même que celui qui veut savoir ce que Freud apporte de plus neuf, à
savoir la révélation des processus significatifs qui sont à l’œuvre dans l’inconscient, doit se
reporter à l’œuvre majeure de Freud, de même celui qui veut savoir ce que Lacan apporte
de plus décisif doit se reporter au Discours de Rome. Et ce que Lacan apporte de plus
décisif, c’est l’affirmation d’un terme tiers, sans lequel la dyade n’a aucune consistance. Je
m’explique.
On sait l’admiration que Lacan a toujours gardé pour Les Structures élémentaires de
la parenté de Claude Lévi-Strauss. Et non sans raison. Puisque cet ouvrage nous montre,
au sein même du langage, l’existence d’un ordre symbolique qui règle les alliances entre
les hommes. N’empêche que les pages du Discours que Lacan consacre à ce thème de
l’ordre symbolique (p. 120 et suite) sont marquées d’une ambiguïté qui rend leur interprétation difficile et qu’il convient de dissiper.
Pour Lévi-Strauss, le fait primordial est l’échange qui seul est à même de résoudre les
tensions que suscite la rencontre entre deux Moi. La structure sociale est, selon lui, fondamentalement dualiste. La prohibition de l’inceste n’est qu’une conséquence de cette
nécessité de l’échange. Pour Lacan, c’est l’inverse : c’est la prohibition de l’inceste, laquelle
se motive de ce que la satisfaction du désir de la mère serait la fin et le terme du monde
de la demande, qui constitue le fait primordial, et l’échange des femmes en est la conséquence. Cette antécédence logique ou cette primauté de l’ordre symbolique fonde le
caractère ternaire de l’existence sociale, comme elle seule justifie la distinction conceptuelle, sinon réelle, entre culture et société.
Dans son livre Trésors qui a été récemment publié par les soins des éditions Arcanes,
peu avant sa mort précoce, le regretté Christian Geffray commente brillamment la description éloquente que Lévi-Strauss fait des vertus pacifiantes de l’échange du vin auquel
procèdent deux personnes qui ne se connaissent pas et qui se retrouvent face à face,
chacun de l’autre côté de la table dans la salle d’un restaurant du Midi. Mais il suffit d’imaginer ce qui en serait de ces vertus si l’échange en question se faisait en silence, pour
admettre que l’offre réciproque du vin n’était en cette occasion que la célébration, si je
peux dire, de l’échange de la parole.
Les symboles, affirme Lacan dans le Discours, enveloppent la vie de l’homme d’un
réseau si total que le vivant s’y anéantirait, si le désir ne préservait pas une part d’autonomie, celle même qui le conduira ultérieurement à le définir comme une « condition
absolue ». Seulement, remarque-t-il, le désir exige lui-même la reconnaissance par la
parole. D’où il appert que le problème pour nous est celui des rapports entre ces deux
termes, parole et langage. Lacan distingue trois paradoxes à l’intérieur de ce rapport que
nous avons toujours intérêt à nous rappeler :
1. Dans la psychose, nous avons affaire à un délire qui s’objective dans un langage sans
dialectique.
2. Dans la névrose, nous avons affaire à une parole chassée du discours concret.
3. Le troisième paradoxe est celui d’un sujet qui perd son sens dans les objectivations du
langage.
Forclusion et métaphore paternelle sont deux idées qui attendront le séminaire sur La
psychose. Mais il convient de noter que toutes deux s’enracinent dans les réflexions dont
Lacan fait état dans le Discours sur le « Tu » dans la parole pleine, celle qui investit l’autre
d’une réalité nouvelle, bref la parole vocative. Le sujet est présent dans cette parole
comme suspendu à la réponse ou à la reconnaissance de l’autre. C’est à cet autre – que
j’écrirais ici volontiers avec grand A – que le psychotique n’a pas accès. Que Lacan ait
repéré dans le nom du père le support de la fonction symbolique, au sens étymologique
du terme, celui de la reconnaissance entre les sujets, devait le conduire mathématiquement à désigner dans la forclusion de ce nom le ressort de la psychose.
Enfin le Discours de Rome est toujours actuel en ce sens qu’il soulève une question
brûlante et qui attend toujours d’être sérieusement débattue, celle des séances courtes.
Avant d’aborder la discussion de cette question, j’aimerais préciser que je souscris volontiers à la méthode des séances à temps variable pour trois raisons.
La première est que l’analyse est tout compte fait un dosage de l’angoisse, ce qui nous
oblige à régler le temps de la séance sur ce que le sujet peut supporter comme approximation de sa vérité à un moment donné.
La deuxième est que la vérité, même pénible, comporte toujours une satisfaction tant
pour celui qui l’entend que pour celui qui la dit. Ce qui fait qu’il n’y a aucune raison d’en
rajouter une fois qu’elle est reconnue.
La troisième est que « la juste requête », comme dit Dante, « doit être suivie par
l’action sans discours
[6] », ce qui évidemment n’exclut pas l’existence des actes de paroles.
Mais Lacan ne parle pas de séances à temps variable ; il parle de l’utilisation de la
suspension de la séance à des fins de ponctuation. Il s’agit, en d’autres termes, de la
méthode appelée depuis, à juste titre, la méthode de séances courtes, car, sauf exception,
cette suspension va le plus souvent dans le sens d’un raccourcir. Pour montrer le bienfondé de cette méthode, Lacan avance deux arguments qui ne résistent pas à la critique
et rapporte deux faits de sa pratique, dont l’interprétation laisse à redire.
Le premier argument consiste à affirmer que « La suspension de la séance ne peut pas
ne pas être éprouvée comme une ponctuation dans son progrès
[7] ». Mais on ne voit pas ce
qui retiendrait le sujet de prêter à cette suspension un sens fantasmatique ! Le deuxième
argument se réfère à ce que nous constatons comme augmentation de la résistance du
sujet qui repart dans une élaboration démonstrative de sa « bonne volonté » dès qu’il
approche, souvent sous forme de crainte, du fantasme de la mort de l’analyste.
« Comment douter, dès lors, interroge Lacan, de l’effet de quelque dédain marqué par le
maître pour le produit d’un tel travail ? La résistance du sujet peut s’en trouver absolument déconcertée
[8]. » En fait, ce qui s’en trouve absolument déconcerté, c’est le sujet lui-même et non sa résistance, laquelle peut au contraire se renforcer dans la mesure où le
dédain du maître peut aggraver le vœu de sa mort. On peut d’ailleurs s’étonner de voir
Lacan répondre à un transfert typique de l’obsessionnel de la place même où le met ce
transfert.
L’autre exemple que Lacan rapporte de sa pratique est celui d’un sujet mâle chez qui
il a réussi à faire venir au jour « des fantasmes de grossesse anale avec le rêve de sa résolution par césarienne, dans un délai où autrement nous aurions encore été à écouter ses
spéculations sur l’art de Dostoïevsky
[9] ». Mais on peut remarquer ici que ce qui est difficile
dans une analyse, ce n’est pas l’accouchement du fantasme, mais la révélation de la place
que l’analyste occupe dans ce fantasme. Après tout, ce qui distingue les analystes qui se
servent de l’enseignement de Lacan des autres analystes, ce n’est pas que ce que disent
ces derniers soit faux ; ce qui l’est, c’est leur croyance qu’il suffit de le dire pour se tirer
d’affaire. Pour ce qui est de l’exemple de Lacan, la place de l’analyste semble plutôt s’indiquer dans le rêve de la résolution de la grossesse « par césarienne ».
Bref, Lacan semble avoir pensé que la méthode des séances courtes est une méthode
plus efficace, qui permet de gagner du temps, notamment dans l’analyse de l’obsessionnel
dont « la parole vide » se déroule, on le sait, dans un temps mort. Mais l’expérience
montre qu’il n’en est rien, que les analyses faites selon la méthode de séances courtes ne
durent pas moins longtemps que les autres et qu’elles comportent un plus grand risque
d’aboutir soit à un transfert négatif, soit à une intensification indue de l’amour du transfert (plus le comportement de l’analyste paraît arbitraire, plus il est supposé savoir)
notamment dans les analyses didactiques qui se déroulent dans les conditions institutionnelles que l’on sait.
Lacan conclut son rapport en évoquant le terme qui, sous forme de réaction thérapeutique négative, assigne sa limite à la maîtrise de l’analyste, à savoir l’instinct de mort.
D’après lui, cette réaction exprime la limite de la fonction historique du sujet, qui est la
mort au sens heideggérien du terme. Ce qui veut dire sans doute que la seule propriété
que l’on puisse assigner à l’être humain à sa venue au monde est sa mortalité. Ce qui nous
intéresse ici tout particulièrement, c’est de remarquer comment Lacan voit dans la mort
un centre extérieur au langage. « Cette extériorité, dit-il, manifeste une structure qui n’est
pas celle de la circonférence ou de la sphère où l’on se plaît à schématiser les limites du
vivant et de son milieu : elle répond plutôt à ce groupe relationnel que la logique symbolique désigne topologiquement comme un anneau
[10]. » Nous en trouvons la représentation intuitive dans la forme d’un tore, pour autant que son extériorité périphérique et son
extériorité centrale ne constituent qu’une seule région. L’extériorité de la mort, peut-on
dire, est l’intériorité même.
Or, on sait l’importance que Lacan accordera par la suite aux considérations topologiques ainsi que la part qu’il assignera dans le Séminaire XI à notre mortalité comme
manque à l’immortalité que le sujet engage dans sa relation à l’Autre. On peut donc dire
que le Discours de Rome reste actuel, en ce sens que nous y trouvons les thèmes, tant
méthodologiques que de fond, qui ont fait toujours partie intégrante de l’enseignement
de Lacan.
En résumé, quel que soit le point où nous sommes, chacun, dans notre rapport à
l’enseignement de Lacan, plus on lit le Discours de Rome, plus on comprend cet enseignement.
[1]
La Psychanalyse, revue de la SFP, n° 1, p. 24.
[3]
Loc. cit., p. 88.
[4]
Ibid., p. 96.
[5]
Ibid., p. 107.
[6]
Dante,
La Divine Comédie,
L’Enfer, trad. Jacqueline Risset, GF, Flammarion, p. 221.
[7]
Loc. cit., p. 157.
[8]
Ibid., p. 159.