2001
Figures de la Psychanalyse
Distribution des jouissances
Le passage de la jouissance à l’inconscient
[*]
Bernard Toboul
Le Séminaire XI s’ouvre sur une autorisation de Lacan par lui-même, qui forme la
réponse à sa mise à l’écart – « l’excommunication ». Il s’autorise à traiter des fondements
[1]
de la psychanalyse, en produisant les « quatre concepts ».
Pour le premier – rien moins que celui de l’inconscient –, fonctionne comme une
seconde autorisation, celle de prendre quelque distance avec la pensée structurale. Or
« c’est elle qui nous assure qu’il y a sous ce terme d’inconscient quelque chose de qualifiable, d’accessible et d’objectivable
[2] » – elle, ici, la linguistique. Lacan ne revient pas sur
ses thèses de la décennie précédente mais il interroge « le jeu combinatoire opérant dans
sa spontanéité, tout seul, d’une façon présubjective ».
Est-ce là le concept de l’inconscient ?
« Eh bien non, je ne le pense pas, dit-il. L’inconscient, concept freudien, c’est autre
chose.
[3] »
Produire le concept de l’inconscient exige que l’on s’autorise à traiter des fondements
de la psychanalyse, quitte à soumettre le modèle linguistique à l’examen, avec, pour
ressource, l’expérience.
Le séminaire s’appuie sur l’expérience de la psychanalyse. On trouve, par exemple,
dans « Position de l’inconscient », texte qui suit le progrès du Séminaire XI, une formule
ramassée qui en cerne le schéma : « Béance, battement, une alternance de succions pour
suivre certaines indications de Freud, voilà ce dont il nous faut rendre compte et c’est à
quoi nous avons procédé à le fonder d’une topologie. »
Avec les mille emplois des termes de béance, de rupture, de coupure, de manque, dans
le parcours qui va de l’inconscient à la pulsion, par quoi la sexualité participe à la vie
psychique, dit Lacan, il s’agit de « se conformer à la structure de béance qui est celle de
l’inconscient
[4] ».
Accorder à l’effectivité d’une béance toute sa conséquence, pour ce qui est, en premier
lieu, du concept de l’inconscient, constitue une intervention théorique majeure : elle est
la thèse d’un sujet de l’inconscient, en ce qu’il s’égale à la fonction de la coupure.
Encore y a-t-il une double boucle du texte, revenant en deçà de la production des
concepts à la condition qui rend possible l’expérience, de la première séance où est
nommé le désir de l’analyste
[5] à ces lignes devenues célèbres
[6] du 24 juin 1964 :
« Le désir de l’analyste n’est pas un désir pur. C’est un désir d’obtenir la différence
absolue, celle qui intervient quand, confronté au signifiant primordial, le sujet vient pour
la première fois en position de s’y assujettir. »
L’approche de l’inconscient requiert donc une considération nouvelle du signifiant en
ce qu’un sujet y a maille à partir, et que leur jonction soit le point de visée où se règle le
désir de l’analyste, sans quoi cette approche ne se fait pas.
Tels seraient les réquisits pour un concept de l’inconscient, mais peut-on parler d’un
concept à son propos ?
Peut-on le saisir – puisque c’est là le sens du
greifen allemand, d’où vient le mot
Begriff
qui, en allemand veut dire concept, et dont Lacan joue dans les séances du 22 janvier et
5 février 1964
[7] pour faire vaciller le terme même de concept en même temps que celui
d’inconscient ? Il fait un
Witz, jouant sur l’
unbewußt (en allemand : inconscient) pour dire
que le concept de l’inconscient est un
Unbegriff. Le jeu consiste à faire équivoque de l’
un
qui est en allemand un préfixe négatif avec l’Un en français. Lacan dit alors que l’
Unbegriff ce n’est pas le non-concept, c’est le concept de l’inconscient comme concept du
manque. Il précise «
Begriff de l’Un originel, à savoir de la coupure ».
Les exigences, d’une scientificité de la psychanalyse, se sont trouvées condensées, dans
la décennie précédente, par la formule de « l’inconscient structuré comme un langage ».
Le mathème :
la notait, désignant le primat du symbolique matérialisé par la détermination du signifié
par le signifiant.
En conservant cet appui solide, l’objectif est de se laisser dicter par l’expérience « une
topologie dont la fin est de rendre compte de la constitution du sujet
[8] », soit d’un concept
de l’inconscient complété d’un sujet de l’inconscient.
Cette « constitution » est repérée dans de nombreux rappels, tels que celui-ci, le
22 avril 1964 : « De l’inconscient, j’ai tenu à vous rappeler l’incidence de l’acte constituant
du sujet parce que c’est ce qu’il s’agit pour nous de soutenir
[9]. »
Mais faut-il entendre par acte constituant celui de la constitution du sujet, c’est-à-dire
l’effet-sujet, effet de langage, ou bien est-ce celui d’une efficace du sujet dans la constitution d’un inconscient ? Cette ambiguïté démarque le mouvement en cours du séminaire,
c’est elle dont la fécondité travaillera, à la fin du Séminaire XI, à une théorie nouvelle de
l’aliénation.
Se déploiera alors cette première jonction du sujet au signifiant, avant d’en impliquer
une seconde, la jonction nommée désir – deux temps qui se soutiennent du désir de l’analyste.
La reprise à l’existentialisme de sa notion-vedette d’aliénation, si elle fait signe de la
distance prise avec la raison structurale, se distingue aussitôt d’une conception naïve.
L’aliénation ce n’est pas que le sujet advienne au champ de l’Autre. « Eh bien pas du tout,
pas du tout, pas du tout
[10] », comme le martèle Lacan. Rares sont les moments où, comme
le dit Jacques-Alain Miller dans sa
Notice
[11], son effort de transcrire parvient à restituer « le
geste et l’intonation » de Lacan – moments précieux, où la véhémence désigne la visée
stratégique de l’argumentation. Elle est de questionner ce qu’il en est de l’« assujettissement », d’interroger le mode sur lequel le sujet et le signifiant tiennent ensemble.
L’aliénation devient le mot pour dire leur double effet de détermination mutuelle, simultanée, mais non réciproque, dissymétrique donc, qui est alors désignée comme disproportion. Le règne du signifiant est sans partage et pourtant il advient du sujet. C’est ce que
l’on appelait naguère leur « rapport », préjugeant de ce qu’avec le procès d’aliénation, on
s’emploie précisément à décrire.
À cette fin, le Séminaire XI fait fonds sur l’élaboration des séminaires précédents, tout
particulièrement depuis le travail sur l’identification de 1961-1962.
Le concept saussurien du signifiant y est mis à l’épreuve de la théorie freudienne de
l’identification. Le résultat en est une transformation du concept du signifiant, qui sera à
l’œuvre dans le développement capital du Séminaire XI sur l’aliénation.
Prenons donc un temps pour restituer cette refonte du signifiant par Lacan.
Le signifiant selon Saussure se maintient dans sa définition princeps d’être différentiel,
au sens où il est oppositif et négatif. Autrement dit, il se distingue d’un autre, et plus
généralement de tous les autres, à l’égard desquels sa différence est pertinente. On sait
qu’ici le modèle phonologique fait foi, et que la tradition saussurienne reçoit le renfort de
sa lecture jakobsonienne. La rectification de la théorie phonologique par Jakobson, en
isolant le trait distinctif en deçà du phonème comme unité différentielle minimale, est
appropriée par Lacan pour retrouver l’incidence du « trait » dans le chapitre VII de
Massenpsychologie sur l’identification. C’est le célèbre
einziger Zug, où se décèle le point
d’accroche d’un sujet avec un élément qui lui serve de repère identificatoire. Certaines
formules de 1961 font du signifiant ainsi investi la « référence », voire le « garant » du
sujet
[12].
Inflexion nouvelle d’une grande portée clinique, elle met, du même pas, le modèle
linguistique en tension et le signifiant en est modifié dans son concept. Car, s’il a une
efficace identificatoire de premier rang, une distinction s’impose de la définition du signifiant et de celle du signe, ce qui sort la théorie du signifiant de quelque projet de sémiologie générale, ou de sémiotique. Le signifiant ne ressortit plus à une théorie générale du
signe, dans la mesure où elle tente de se passer d’un sujet, alors que le signifiant s’avère
ce à quoi un sujet se réfère. En conséquence la relation du signifiant au signifié devient
seconde dans sa fonction de fournir de la signification, au regard de son efficace numéro
un : la subsomption du sujet. Cet écart introduit à l’égard de la signification se creuse en
une suspicion envers le sens, qui ne cessera de se prononcer dans l’œuvre de Lacan, au titre
de « l’effet de sens », dont les paradoxes placent la psychanalyse à l’opposé de l’herméneutique.
Mais une autre transformation du signifiant s’impose à l’examen de l’identification.
Cette fois, c’est devant les apories de la métaphysique que Lacan ne recule pas. En tant
que pôle d’identification, le signifiant se voit, en bonne cohérence, conférer le caractère
propre à l’identité : l’Un. L’einziger Zug de Freud vient à point, condensant unicité
ponctuelle et fixation subjective, apporter à cet Un du signifiant son poids de « mêmeté »,
être le même et fonctionner ainsi pour le sujet : être le même du sujet, son trait identificatoire.
Les apories de l’Un sont couplées à celles de l’Être, dans une tradition ininterrompue
et multiforme, depuis le
Parménide de Platon. Lacan a l’audace de s’inscrire dans ce
« monde de références
[13] », mais c’est une audace qui connaît sa mesure, car elle se
soutient d’un changement de paradigme, selon le terme désormais reçu de Thomas
Kuhn
[14].
La leçon saussurienne est soumise à une lecture logique, d’une logique qui procède de
la crise des fondements des mathématiques. Ces fondements – les
Grundlagen de Frege
[15]
– reconnaissons-y le même niveau de radicalité que celui auquel, disions-nous, Lacan
s’autorise, d’entrée, dans le Séminaire XI.
On sait que Lacan tirera en 1965-1967 des propositions de Frege sur l’engendrement
des entiers naturels à partir du zéro compté comme 1 un modèle d’articulation du sujet
au signifiant. Mais, dès 1961, cette logique est mise à contribution pour modifier l’idée
même de la différence propre du signifiant. Cela conditionne sa cohérence comme trait,
et c’est donc un point décisif. Lacan considère une différence en quelque sorte épurée,
sans concession à la matérialité phonique du signifiant saussurien. Il dit que c’est un fait
d’écriture. Bien que soumise à l’ordre symbolique de la phonologie, la différence linguistique reste fonction du matériel phonique, Lacan y voit une différence qualitative. Il lui
oppose le modèle numéral de l’arithmétique. À la différence qui s’entend comme opposition à l’intérieur d’un système de relations, il oppose une différence absolue.
L’importation la plus notoire de la problématique de la théorie des ensembles est sans
conteste celle du terme « unaire ». L’einziger Zug devient le « trait unaire », et la différence qui le caractérise une différence absolue. Aussi bien, Lacan commence-t-il à parler
du « signifiant comme tel », qui n’est pensable que partiellement sorti d’une problématique relative et relationnelle, en un mot structurale, et en cela seulement qu’un sujet s’y
articule sur le mode du trait.
Le changement de paradigme est là, non pas dans le recours à la logique en regard de
la linguistique, mais dans l’ouverture du champ du signifiant comme tel, de l’Un du signifiant dans la dualité constituante du sujet et du signifiant.
Mais – j’ouvre ici une parenthèse – ce ne serait pas faire droit à Saussure que d’ignorer
certaines avancées que contient le
Cours
[16]. Dans le chapitre IV de la deuxième partie, qui
est illustre, sur
la valeur linguistique, Saussure conduit l’analyse de la différence jusqu’à la
schématiser x/zéro
[17]. Il prend l’exemple du mot « zena », dans la langue tchèque, dont le
génitif pluriel,
zen, « a, dit-il, pour exposant zéro » et il ajoute : « La langue peut se
contenter de l’opposition de quelque chose avec rien. » Qu’il s’agisse du mot qui veut dire
femme, et de son génitif pluriel, ne devrait pas laisser un analyste insensible, si ce génitif
s’égale au rien. Saussure, du moins, marque son intérêt en revenant deux fois dans le
Cours à cette différence d’avec rien
[18].
À partir de là, deux voies se dessinent. La direction saussurienne est de structurer le
système en tablant sur un minimum différentiel, comme d’un degré zéro; c’est cette différence d’avec rien qui valide l’ensemble des relations différentielles. L’autre voie est de
prendre la différence comme absolue en ce que le rien a le caractère d’être structurant du
signifiant comme Un. L’Un de signifiant ne se soutient plus alors du système mais de s’articuler au rien en maintenant par cet étrange « rapport » le paradoxe d’en être supporté
tout en l’effaçant.
La notion de structure semblait répondre des exigences anti-ontologiques d’un
Saussure ou de Claude Lévi-Strauss, tout code étant déductible du système, et le système
pouvant s’élargir en un système des codes. Mais certains signifiants ne trompent pas.
Saussure, dans une note inédite
[19], parle d’un « plexus de différences négatives ». Le texte
de Heidegger, Identité et différence
[20], parle de
nexus et
connexio pour caractériser l’identité.
Plexus : l’enlacement, nexus : le lien. En ce point, la raison structurale et l’ontologie se
rejoignent comme enlacement des liens relationnels à soi, du système comme de l’être de
l’étant.
Le choix lacanien s’en distingue mais c’est au prix que vacille l’identité des éléments
constituants. Une identité avec un Un de différence absolue fonde une identification de
non-identité du sujet à soi. Selon la leçon freudienne, ce n’est pas tant un rapport qu’une
fixation : ce n’est pas de relation, c’est de jouissance qu’il s’agit. Que le signifiant comme
référence identificatoire soit support de jouissance s’en déduit. Reste à montrer en quoi
le sujet se produit comme coupure.
La déduction de l’aliénation dans le Séminaire XI reprend le signifiant, dans son
nouveau statut, et l’articule avec un sujet, dont l’être ou le non-être se définit par une
béance. De l’inconscient s’avère le caractère d’être pulsation, battement, de fermeture et
d’ouverture, de disparition et d’apparition, conformément à l’expérience de la psychanalyse.
Pour en rendre compte, Lacan ne cède pas d’un pouce sur les exigences rationnelles
dont il a fait montre dans sa confrontation à la question de l’identité, et que nous avons
sommairement situées. Le séminaire du 3 juin 1964 note d’une certaine solennité l’ambition du projet : soutenir ce devant quoi la philosophie a reculé. Quelle philosophie ? Celle
qui défend le thème d’un sujet, nommément l’idéalisme philosophique, dont c’est l’honneur et l’impasse. Sa « faille » est ciblée en ce point insoutenable « qu’il n’y a pas de sujet
sans, quelque part, aphanisis du sujet
[21] ». L’enjeu du concept d’aliénation est d’en venir,
au terme de son complet développement, à ce qui ne fut « jamais soutenu », soit la thèse
d’un sujet en même temps que de son aphanisis, sa disparition.
Nous sommes préparés à concevoir ce que l’on peut appeler un temps 1 de l’aliénation
comme articulation du sujet au signifiant, sur le mode de l’identification. L’émergence du
sujet y est contemporaine de sa disparition. Le signifiant le fait advenir par l’efficace du
symbolique dans le réel, mais il le fait disparaître par sa connotation, par sa dotation de
sens.
Ce temps sera suivi d’un temps 2, où la disparition du sujet sera consommée, mais pour
qu’il vienne à se produire selon une voie soumise à l’éventuel.
Au premier temps donc, le signifiant cause et « divise » le sujet, qui advient comme
effet et non comme cause de soi. Cela distingue le sujet de l’inconscient de celui d’une
philosophie de la conscience, dont l’existentialisme par exemple – comme il est exigible
d’une théorie de l’inconscient.
L’aliénation s’annonce : « dialectique de l’avènement du sujet dans son propre être
dans la relation à l’Autre », loin d’une évocation de transcendance, nous savons que cela
n’est que « par le fait que le sujet dépend du signifiant et que le signifiant est d’abord au
champ de l’Autre
[22] ».
Soulignons de nouveau que c’est l’articulation d’une différence avec un non-être, ceci
pour tempérer cette dialectique de l’être et du sens, qui forme le centre de l’exposé dans
le Séminaire du 27 mai 1964. Car en aucun cas la mention de l’être du sujet n’a pour conséquence de le substantialiser.
D’abord, il ne se trouve que pour autant qu’il se perd, dans une partie que Lacan
appelle de vie ou de mort, avec le signifiant, et qu’il illustre du « vel » de l’aliénation. En
quittant un instant le sérieux logique pour quelque ironie du tragique, on peut décrire
cela comme le petit monde du « pas-sans ». La vie « pas sans » la bourse laisse entrevoir
une « vie écornée » par la castration. La liberté « pas sans » la vie tisse le destin d’esclave
du savoir inconscient. Logiquement formulé, cela donne que « le choix n’est pas de savoir
si l’on entend garder l’une des parties, l’autre disparaissant en tout cas
[23] ». Mais la vie
« pas sans » la mort est la scène sur laquelle l’issue mortelle signe d’ironie la condition du
maître. En général, une structure pas sans le sujet, et un être du sujet « pas sans » sa disparition, pour une vie de désir et d’angoisse « pas sans » objet. Et, pour nous en tenir à ce
temps 1 de l’aliénation : le primat du signifiant « pas sans » le sujet. Le sujet de l’inconscient condense en quelque sorte l’ensemble de ses « pas sans » dans son être de paradoxe,
sa différence.
Or ce jeu recèle, en deçà de ses allures de ritournelle, un travail interne qui ne le laisse
pas clos.
Dans Subversion du sujet et dialectique du désir
[24], Lacan parle de quadrature du
cercle quant à cette « soumission du sujet au signifiant » pour souligner que « cette
quadrature est pourtant impossible mais seulement du fait que le sujet ne se constitue
qu’à s’y soustraire et à la décompléter essentiellement pour à la fois devoir s’y compter et
n’y faire fonction que de manque ». L’effet de décomplétude, s’il évoque la critique
logicienne de la théorie des ensembles qui, rappelons-le, servira de modèle à l’articulation
du sujet au signifiant, nous conduit à faire un pas radical.
Le sujet « ne se constitue que de l’
Urverdrängung
[25] » du refoulement originaire, dont
on peut dire qu’il est fonction, mais en ce qu’il est en appel de représentation.
Il faut revenir ici sur le fameux terme de
Vorstellungsrepräsentanz, qu’une polémique
a obscurci plutôt qu’elle ne l’a éclairé. Le « représentant de la représentation », c’est le S
2,
le second signifiant (soulignons que la notation numérale S
1 et S
2 intervient à ce momentlà
[26]).
Lacan désigne une nécessité interne à l’organisation binaire du signifiant. « Je vous
prie de considérer la nécessité logique de ce moment où le sujet comme X ne se constitue
que de l’Urverdrängung, de la chute nécessaire du signifiant premier. »
Dire que le sujet est fonction du refoulement originaire, c’est donner à la béance la
portée d’une rupture de stase. Ainsi y a-t-il rupture de la stase identificatoire et nécessité
en appel de représentation pour que s’instaure le S2, le représentant de la représentation.
Freud en posait la radicalité, de se substituer à une représentation « manquante ».
Lacan décale le point de vue, en faisant la critique de la
Vorstellung qu’il range du côté
de la signification
[27], pour insister sur
Repräsentanz, qu’il traduit représentant, soit le
signifiant sans signification propre.
La rupture de l’identification tient à ce que, même évanouissant sous le sens que lui
assigne le signifiant, le sujet s’infinitise et tende à abolir tout sens. Le S2 s’instaure alors,
mais l’appel de représentation, l’infinitisation du sujet comme béance – fonction du refoulement originaire – impose que le S2 ne soit pas unique, mais constitue une batterie –
notion un peu vague –, une chaîne – notion structurelle – ou une suite. Or cette suite ne
saurait fournir la consistance propre à combler la béance initiale. Au terme de la série des
S2 s’indique le signifiant inassignable que Lacan écrit S(A/).
Que le désir de l’analyste aille « dans le sens exactement contraire à l’identification
[28] »
convient à ce qu’il ait pour axe le point même où le sujet décomplète l’Autre. Que ce
même désir de l’analyste relaie la partie du sujet avec le signifiant binaire pour que l’Autre
soit visé au point où vacille sa consistance s’entrevoit ici.
Nous pouvons en venir au temps 2 de l’aliénation.
Lorsqu’à la fin de cette année, Lacan explique que « le désir de l’analyste tend dans le
sens exactement contraire à l’identification », outre une position éthique contre les
errements autour de l’identification à l’analyste, c’est une orientation rendue possible par
cet effet de décomplétude, par quoi le sujet peut supporter l’expérience. Nous allons faire
toute sa place à ce « support », mais il faut d’abord en passer par le temps 2 de l’aliénation.
Le sujet y est donc en aphanisis, et la représentation – c’est le nom de ce temps 2 – a
pour rôle de parachever cette disparition. On sait que la représentation est régulièrement
dite, par Lacan, celle du sujet par un signifiant pour un autre signifiant.
Nous venons de voir que cette définition est une stricte description de la rupture de la
stase identificatoire, pour autant que le sujet est fonction du refoulement originaire.
C’est une proposition qui s’oppose à celle qu’il donne du signe, comme à toute intersubjectivité, relations non de signifiants mais de sujets.
Avec cette définition de la représentation, on se retrouve sur le terrain solide du
second ordre saussurien, qui résulte de la définition oppositionnelle du signifiant. Lacan
l’écrit : S1–S2, où la dualité de principe du signifiant fait aussitôt « chaîne » et série au sens
de l’ordre syntagmatique ou métonymique selon Jakobson.
La dualité des signifiants constituée en chaîne consomme la disparition du sujet qui
n’est plus que représenté, mis en circulation dans l’ordre du langage, ce qui est une définition de la castration. Ainsi, le tableau de Holbein, en couverture du volume, figure-t-il
deux ambassadeurs, sans autre qualité que celle de représentants comme il en est d’un
signifiant, tandis qu’au centre se glisse le fantôme (- ) de la castration. Telle est la
trahison annoncée du sujet par le S1, le jeu de vie ou de mort est devenu jeu de dupes.
Mais c’est la mise en place d’un monde, où le sujet répond du refoulement originaire, en
fonctionnant comme manque dans le système de la langue.
La structure de la chaîne est métonymique. Elle s’assure de la contiguïté de ses
éléments. Entre les éléments de la chaîne s’écrit un intervalle, que matérialise le tiret, en :
S
1–S
2. Il est l’inscription de la fonction du manque dont la métonymie porte la charge de
la maintenir et de la répercuter. Dans le séminaire du 3 juin 1964, Lacan dit en termes
suggestifs que « le sujet trouve, si l’on peut dire, le point faible du couple primitif de l’articulation signifiante », et ce « dans l’intervalle entre ces deux signifiants ». Là est « la voie
du retour » car dans l’intervalle « gît le désir offert au repérage du sujet
[29] ».
De ce mouvement dans la « voie du désir
[30] », Lacan dit, avec les précautions d’usage,
que c’est la liberté… ou le fantôme qui s’habille de ce mot. Toujours le 3 juin 1964 : « Ce
dont le sujet a à se libérer c’est de l’effet aphanisique du signifiant binaire, et si nous y
regardons de plus près, nous verrons qu’effectivement, ce n’est pas d’autre chose qu’il
s’agit dans la fonction de la liberté
[31]. »
Nous en sommes au point où l’opération de l’aliénation est saturée et relayée par la
seconde opération, dont parlent le Séminaire XI et Position de l’inconscient, la séparation.
Le décalage au-delà ou en deçà du discours de l’Autre qui permet au désir de se
formuler : che vuoi ?, que me veut cet adulte, cette mère dont le discours recèle l’énigme
de son désir ?
Voilà une volte, elle est celle où le sujet prend intérêt à sa propre schize
[32], dans un
suspens du vis-à-vis narcissique aliénant, du face-à-face identificatoire avec le signifiant
qui l’annule. Il peut tenter de symboliser le manque central exprimé dans le phénomène
de castration
[33], en y faisant servir un élément corporel dont il s’est séparé. Il s’en abuse
dans le fantasme ; et le désir s’en soutient comme de sa cause.
L’écriture du « discours du maître », en 1969, pose l’objet a comme produit, à l’issue
de ce que le séminaire de 1964 nous a préparé à lire comme procès de l’inconscient.
Le discours du maître (dans le Séminaire XVII) :
où,
serait le temps 1 de l’aliénation
le moment nucléaire de l’inconscient où la chaîne
consomme l’aphanisis du sujet.
Enfin, la formule complète prend en compte la production du a, auquel la métonymie
fournit sa structure de déplacement et de renvoi.
De part et d’autre, le sujet divisé et l’objet
a, dont Lacan nous précisait le 22 avril 1964 :
« Je vous enseigne dès lors à vous garder de confondre la fonction du $ et l’image de
l’objet
a
[34]. »
Il est difficile de maintenir ce cap dans la théorie, tant l’inconscient nous porte à une
finitude, dont l’épaisseur corporelle fait pièce à l’infinité du sujet. Infinité intenable car
elle est « vacillation de l’être
[35] ».
La leçon de l’objet
a, par le biais même de « l’union sexuelle
[36] », est que « l’être se
décompose d’une façon sensationnelle entre son être et son semblant ».
Tout indique, par contre, que l’intervalle, ouverture de l’inconscient et voie du désir,
que la métonymie, théâtre de l’objet, reposent sur une supposition de sujet.
Ce sujet « supposé à » la chaîne est une traduction possible de l’hypokeimenon par
quoi Aristote donne le nom du sujet. Que le sujet soit supposé, hypokeimenon ou, en
latin, sub-jectum, est donc une redondance. Il fallait la faire valoir; et l’exploiter conduit
au « sujet supposé savoir ».
Un parallèle est à établir entre l’opération de l’aliénation et la déduction du sujet
supposé savoir par Lacan dans la
Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de
l’école. On peut montrer que le mathème
qui l’écrit
[37] intègre les deux temps que nous avons distingués. Il se décompose en une
double supposition. Un sujet est supposé par le signifiant qui l’implique. Lacan appelle
cela « l’empan supposant du premier signifiant
[38] ».
Nous retrouvons dans cet empan, cet espace entre les deux doigts extrêmes d’une
main, le lieu propre à ce qu’advienne le sujet, avant que ne se referme l’Un de signifiant,
comme un poing, punctiforme.
La seconde supposition est celle du savoir. Elle est impliquée par le sujet, lui est
supposé, soit la batterie contiguë des signifiants de la chaîne. C’est la thèse d’un inconscient, en jeu dans l’analyse.
L’exploitation de l’hypokeimenon, redondance productrice, nous laisse un profit : le
concept du savoir.
La division du sujet se laisse alors reformuler de façon claire : division entre la vérité
et le savoir. D’une part la vérité se lève pour ce sujet depuis l’unaire du signifiant qui fait
son ancrage et son leurre, de l’autre le savoir, batterie des signifiants, constitue la structure de l’inconscient même.
Le troisième terme est la jouissance qui, à s’articuler aux deux autres, met le sujet dans
la position de se produire comme coupure. Il y a une série de scansions, de passages où le
sujet fait coupure dans la jouissance, dont la passe est la plus célèbre, faisant l’exhaustion
du sujet en tant que supposé savoir. Mais le propos étant ici de nous en tenir au concept
de l’inconscient, il suffira de centrer pour conclure sur la fonction du sujet comme coupure
dans la jouissance lors du « passage de la jouissance à l’inconscient ».
Cette formule générale qui résume plusieurs des moments que nous avons extraits du
Séminaire XI est avancée par Lacan dans la troisième réponse de son texte de 1970,
Radiophonie. Il y revient sur le tracé du concept de l’inconscient, depuis l’impact de la
leçon de Jakobson jusqu’aux formules qui font de ces pages un moment majeur :
« La métonymie ce n’est pas du sens d’avant le sujet qu’elle joue (soit de la barrière du
non-sens), c’est de la jouissance où le sujet se produit comme coupure. »
« La métonymie opérant d’un métabolisme de la jouissance dont le potentiel est réglé
par la coupure du sujet cote comme valeur ce qui s’en transfère
[39]. »
L’articulation du sujet comme coupure dans une jouissance et de la métonymie forme
le centre de la remarque, pour un effet de métabolisme de la jouissance, de passage.
Comme nous l’avions retracé dans le moment d’achèvement de l’opération d’aliénation, la fonction du sujet comme manque décomplète la structure de l’inconscient, comme
chaîne, batterie de signifiants, savoir. Le concept de l’inconscient se complète de façon
paradoxale du sujet de l’inconscient, pour des effets de passage dont dépend le champ de
la psychanalyse comme celui de la pluralité des jouissances.
[*]
Ce travail est la version plus élaborée d’une intervention, parlée et abrégée, faite à Buenos Aires
en août 2000, à paraître sous le titre « El pasaje del Goce al inconciente » dans le livre
Lecturas de
los quatros conceptos fundamentales del psicoanalisis, Buenos Aires, ediciones Letra Viva.
L’invitation de Buenos Aires était, dans le cadre de Convergencia, faite à de nombreux membres
d’Espace analytique et de l’Association freudienne internationale par l’Escuela Freudiana de Buenos
Aires, Discurso Freudiano, et l’Escuela de Psicoanálisis Sigmund Freud de Rosario. Que nos collègues
argentins trouvent ici nos remerciements d’avoir permis cette rencontre autour du Séminaire XI.
[1]
Séminaire XI, p. 7.
[2]
Ibidem, p. 24.
[3]
Ibid., p. 24.
[4]
Ibid., p. 160.
[5]
Ibid., p. 14.
[6]
Ibid., p. 248.
[7]
Ibid., p. 28 et 44.
[8]
Ibid., p. 185.
[9]
Ibid., p. 133.
[12]
Séminaires du 13 et du 20 décembre 1961.
[13]
Séminaire XI, p. 24.
[14]
Th. Kuhn,
La Structure des révolutions scientifiques (Université de Chicago, 1962,1970 – en
français, Flammarion, 1983), p. 11 : « Les paradigmes, c’est-à-dire les découvertes scientifiques
universellement reconnues qui, pour un temps, fournissent à une communauté de chercheurs des
problèmes types et des solutions. »
[15]
G. Frege,
Les Fondements de l’arithmétique, 1884 (en français, Le Seuil, 1969, traduction de
Claude Imbert).
[16]
L’édition du
Cours de linguistique générale par Bailly et Sechehaye date de 1916, trois ans
après la mort de Saussure. Elle a été retravaillée par Tullio de Mauro en 1967. Mais il existe depuis
1968 une édition critique par Rudolf Engler (chez Otto Harrassowitz, à Wiesbaden) qui reproduit
les notes prises par les différents élèves de Saussure, en regard de l’édition de 1916, ainsi que de
nombreux inédits de Saussure. On pourra aussi consulter l’
Introduction de la lecture de Saussure
(Payot, 1997) de Simon Bouquet, un des remarquables chercheurs qui renouvellent en ce moment
les études saussuriennes.
[17]
Édition Engler, alinéas 1441-1442 (cités par Tullio de Mauro, note 182).
[18]
Édition Bailly et Sechehaye, p. 123 et 162. Édition Engler, p. 192 et 226.
[19]
Édition Engler, p. 264.
[20]
Œuvre de 1957, en français dans
Questions I, 1968.
[21]
Séminaire XI, p. 201.
[24]
Écrits, p. 806-807.
[25]
Séminaire XI, p. 227.
[26]
Ibid., p. 199 et 213-214.
[37]
Scilicet 1, p. 19.
[39]
Scilicet 2/3, p. 70.