2001
Figures de la Psychanalyse
Distribution des jouissances
L’interprétation du désir est-elle possible ?
Patrick Landman
La question du désir se trouve, dans la cure analytique, posée dès l’abord du processus,
sous la forme d’un au-delà de la demande. Mais ce désir en question revêt l’aspect d’une
énigme pour le sujet, pour l’analysant. Comment déchiffrer cette énigme ! Tel est le
problème qui ouvre le champ de l’interprétation. Il convient en effet, si le désir peut
s’interpréter, de se demander qui interprète et comment opère cette interprétation –
interrogations éthiques et techniques à la fois. À l’inverse, si le désir ne peut s’interpréter,
comment l’analysant peut-il y avoir accès ?
Il paraît peu logique de considérer que le désir ne relève pas de l’interprétation, mais
la clinique nous apprend que ce qui fait interprétation du désir n’est pas réductible à ce
qu’on entend habituellement par interprétation.
Il y avait en effet, dans la théorie classique, l’idée de l’analyste d’un côté, source de
l’interprétation, et l’analysant de l’autre qui la recevait. Ce schéma permet d’examiner ce
concept d’interprétation sous différents angles : faut-il faire des interprétations courtes ou
plutôt longues, des interprétations dans le transfert, des interventions, des interprétations
coupures ou au contraires explicatives, des interprétations dans la « réalité » ? On peut
même observer chez certains analystes de véritables compulsions à interpréter et chez
d’autres des phénomènes d’inhibition. Quel qu’en soit l’intérêt certain, cette clinique de
l’interprétation, cette interrogation sur la technique ne peuvent, à elles seules, permettre
de surmonter les difficultés attachées au problème de l’interprétation du désir.
La théorie classique de l’interprétation conduit logiquement à accepter une autre
théorie, implicite celle-là, qui pourrait s’énoncer ainsi : la psychanalyse est une herméneutique du désir. Or, cette théorie n’est pas juste : la démarche analytique n’est pas du
domaine de l’herméneutique en ce sens que toute interprétation ne vise pas seulement la
signification phallique, l’interprétation analytique ne peut se résumer à une explication,
révélation d’une sémantique du désir.
Dès lors que l’on essaie de repérer ce qui est enseigné par la cure analytique elle-même, on remarque que l’accent peut être mis sur ce qui fait interprétation plutôt que
sur l’interprétation elle-même – par exemple un rêve, comme c’est le cas dans les
fragments de cure que je vais rapporter.
Un patient m’explique qu’il ne peut supporter « d’écraser » qui que ce soit ; il s’est
imposé pour principe d’aider autrui, même au détriment de son propre intérêt. En conséquence il refuse bien souvent la compétition ; il échoue à des concours alors qu’il est très
doué dans son domaine. Il raconte que sa réprobation de « l’esprit concours » remonte à
son enfance et s’est renforcée à l’adolescence. Lors de son service militaire, il a participé à
un entraînement où il fallait traverser un chemin escarpé et rocailleux sans se soucier des
autres ; il n’a pas pu résister à l’impulsion de venir en aide à un camarade tombé juste
devant lui, ce qui lui a valu d’être pénalisé. Le patient m’explique qu’il s’agit d’une
« éthique ».
Puis survint un rêve : il est opéré du pénis – on lui enlève le pénis et il reste un homme,
l’opération n’est pas douloureuse mais il sait que cela ne fait pas plaisir à sa mère. Ses
associations le guident vers l’explication de son symptôme « éthique » ; il est en prise avec
le désir phallique maternel qui vient faire obstacle à son propre désir. Ce qu’on lui enlève
dans le rêve n’est rien d’autre que le phallus maternel. Le rêve opère comme une interprétation de la relation d’emprise maternelle et éclaire son refus de « se battre dans la
vie ».
Un autre patient éprouve des difficultés considérables pour terminer son « mémoire »
universitaire. Il rêve d’un cimetière, d’une tombe qui porte l’inscription suivante : « Au
mémoire de… » suit son patronyme ; sur la tombe, il y a un petit caillou. Ce rêve le bouleverse et l’amène à repérer l’articulation entre la mort et le dépôt de son « mémoire », avec
en guise de pierre tombale son nom propre ; le petit caillou lui évoque un rituel mais aussi
le petit reste qui échappe à la mort et qui relance le désir, un peu à la manière d’un objet
a ou d’une métaphore du sujet.
Un dernier exemple pour illustrer l’effet d’interprétation du rêve. Un homme me
raconte dans son analyse que sa mère s’est déshabillée devant son frère jumeau et lui-même pour leur livrer une leçon d’anatomie. Il évoque ce souvenir et ajoute :
« Contrairement à mon frère, je considère qu’elle n’a pas tout montré. » J’interviens alors
en lui disant : « Que n’a-t-elle pas montré ? » Après un moment de silence, il me rétorque :
« Vous voulez le savoir ? »
Cette remarque a fait interprétation pour moi dans le sens où, me supposant une
curiosité ambiguë, le patient m’a mis sur la piste du désaveu, un aspect du désaveu que je
n’avais pas perçu : le désaveu, chez ce patient, n’était pas seulement désaveu de l’absence
de pénis chez la mère, mais désaveu de la place du père, de celui qui savait cette
« absence » et qui, de ce fait, était désirant. Dans sa remarque, cet homme transpose sur
l’analyste cette place à désavouer – il me fait « curieux » et donc aucunement en place de
le questionner sur le manque. En cela, cet échange illustre clairement que, dans la structure perverse, il est question de faire de son désir la loi et non de permettre une place de
sujet supposé savoir à partir de laquelle puisse être problématisé son désir.
Ces exemples montrent que, pour qu’il y ait effet d’interprétation, la réunion de
certaines conditions est requise, conditions transférentielles, de structure mais aussi de
possibilité de mobilisation du savoir, car le désir est lié à un savoir, et la découverte de ce
savoir n’est pas toujours bienvenue dans un premier temps car derrière toute interprétation il y a l’ombre du désir de l’Autre.
La découverte précoce, prématurée de ce savoir peut donner lieu à un « coup pour
rien … ou presque » comme dans l’interprétation dite « sauvage », mais elle peut aussi
jouer un rôle négatif, en particulier dépresseur. En effet, l’effet interprétation rate alors
le désir et entame les idéaux du moi avec les conséquences dépressives qui en résultent.
L’incidence du désir de l’Autre, qui survient dans les rêves mais aussi dans la vie
éveillée, va parfois provoquer une angoisse si intense que le sujet en est amené à se replier
sur son symptôme, à sacrifier son désir pour se protéger de l’angoisse ou pour protéger
son enveloppe narcissique car, par essence, le désir est conflictuel. On perçoit cliniquement, dans certains cas où l’angoisse est très forte, que le désir n’est pas à interpréter mais
qu’il faut plutôt qu’il soit reconnu car trop proche encore du fantasme – le sujet, ne reconnaissant pas son désir, craint de réaliser un fantasme avec les conséquences ruineuses que
cela peut parfois avoir. Le fantasme n’est pas comme le désir, il n’est pas à réaliser, et
quand cela se produit, quand cette réalisation prend consistance, c’est la déception. C’est
parfois le cas quand il s’agit de distinguer fantasmes homosexuels d’un désir homosexuel.
En conclusion, il convient de souligner que l’interprétation du désir est possible, quand
elle peut ouvrir à une autre dimension du désir, la dimension inconsciente, mais il faut des
conditions particulières, dont nous avons parlé. Mais il en faut aussi une autre, directement en relation avec l’analyse : la dimension du temps de la cure, un temps particulier
qui s’oppose aux temps sociaux ordinaires que sont la tragédie et le divertissement. Le
symptôme est une interprétation qui articule le temps de la tragédie, de la mythologie
familiale et le temps du divertissement. L’interprétation psychanalytique du désir rompt
cette articulation pour laisser entrevoir le temps du désir, temps autre, temps de l’analyse.