Figures de la psychanalyse
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I.S.B.N.2-86586-976-8
240 pages

p. 93 à 113
doi: en cours

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Distribution des jouissances

no5 2001/2

2001 Figures de la Psychanalyse Distribution des jouissances

Hypothèses sur le masochisme

Jacques Sédat
« Goût invincible de la prostitution dans le cœur de l’homme, d’où naît son horreur de la solitude. Il veut être deux. L’homme de génie veut être un, donc solitaire. La gloire, c’est rester un. C’est cette horreur de la solitude, le besoin d’oublier son moi dans la chair extérieure, que l’homme appelle noblement besoin d’aimer [1]. »
Au-delà de la spécification des masochismes primaire, secondaire, moral, érogène, féminin, l’exergue emprunté à Baudelaire semble nous indiquer que le masochisme représente une certaine solution. Une solution masochiste peut être une tentative, sous différentes formes, d’oublier son moi. Tel est le masochisme ordinaire que nous allons essayer de cerner.
Rappelons le montage et la construction du pulsionnel chez Freud ; pour lui, tout le pulsionnel n’est pas sexuel, à commencer par le manger, le boire et le dormir, et le sexuel se greffe toujours, s’apparie, s’appuie, prend appui sur le pulsionnel. D’où le statut des pulsions partielles, liées à des organes et en l’occurrence à des orifices spécifiques n’ayant pas de but sexuel. Le masochisme peut ainsi se trouver soit sur un versant sexuel, soit sur un versant non sexuel. À ce titre, le premier filon à évoquer se trouve autour du couple actif/passif, et des deux premières organisations du corps, l’organisation orale et l’organisation sadique/anale, qui ne sont pas originairement sur le versant sexuel.
L’organisation orale, dans sa dimension cannibalique, vise à faire du un à partir du deux, c’est-à-dire ingérer, incorporer l’autre. À travers l’absorption du lait, à travers la rencontre bouche/sein, s’origine le premier modèle de rencontre avec l’extérieur, qui est l’ingestion, l’incorporation, et la destruction. Modèle initial de toutes les identifications ultérieures, prendre de l’autre et l’assimiler pour en faire du soi.
La seconde organisation du corps, l’organisation sadique/anale, quant à elle, ne se situe pas dans l’intersubjectif, dans la rencontre de deux organes représentant deux fragments de deux corps différents, une bouche et un sein. Mais elle est une diffraction au sein du corps propre d’une double polarité, active et passive, qui renvoie fantasmatiquement au masculin et au féminin. L’organisation sadique/anale est une des modalités de la pulsion d’emprise, et elle met en place un appareil musculaire dont la fonction est de maîtriser une muqueuse interne, érogène, la muqueuse intestinale, qui apparaît à ce moment-là, pour le corps/psyché encore inchoatif, comme à but passif. La première modalité d’apparition de la pulsion d’emprise, en tant qu’elle ressort du registre de la maîtrise, relève de l’appareil musculaire et de la maîtrise de l’interne. La première dimension sadomasochiste, dimension active/passive, s’exerce sur le propre corps, à travers le musculaire au service de la maîtrise d’un organe érogène interne, la zone anale. La pulsion d’emprise, toujours non sexuelle, peut se transformer aussi en pulsion de destruction.
Dans le jeu du « Fort-Da [2] », le petit-fils de Freud âgé de seize mois, observé par son grand-père, met en jeu deux dimensions. D’une part casser, en jetant au loin une bobine, et une manière de connaître dans l’opération même de casser. Ce premier mode de connaissance pour la psyché consiste à casser le monde extérieur, mais casser pour connaître quoi ? Pour connaître et donc maîtriser le lien ou la perte du lien, puisque la bobine sert à maîtriser l’absence de la mère. Le second temps de cette pulsion d’emprise, en tant que pulsion de destruction, est une pulsion qui, au-delà du cassage de l’autre et du monde extérieur, en arrive à transformer le lien en relation, c’est-à-dire en fait à élaborer l’absence. La seule façon dont on puisse casser notre dépendance à l’égard de l’objet extérieur, c’est d’accéder à notre indépendance. Ceci ouvre sur le temps et sur le moment de l’auto-érotisme, dans lequel on retrouve cette dimension actif/passif exercée sur son propre corps, qui manifeste à la fois notre indépendance à l’égard de l’objet, le pouce remplaçant le sein, comme tous les objets substitutifs du sein en tant que soft toys, indépendance acquise dans un dédoublement de soi où cette détresse qui renvoie à la passivité peut être calmée par une dimension de maîtrise.
Tels sont les premiers linéaments à partir desquels peut s’élaborer la solution masochiste comme façon d’échapper à l’autre. Le premier fil rouge de la solution masochiste est le couple actif/passif dont Freud précise, dans un texte de 1913, L’intérêt de la psychanalyse (l’intérêt que les autres disciplines peuvent avoir à l’égard de la psychanalyse) : « L’inconscient ne connaît ni le masculin, ni le féminin, il ne connaît que l’actif et le passif [3] », dans la mesure où ni le masculin ni le féminin, qui renvoient à des différences anatomiques, ne sont immédiatement inscriptibles dans l’appareil psychique en tant que représentations psychiques. Autrement dit, la première chose que connaît l’inconscient, c’est le but de certaines pulsions, but actif ou but passif.
Ceci nous introduit aux Théories sexuelles infantiles qui sont les premières élaborations du corp/psyché. Je les rappelle brièvement, car ces théories sexuelles infantiles sont en quelque sorte les préfantasmes. Au nombre de trois, elles sont typiques et on les retrouve dans toute organisation psychique, modalités à travers lesquelles, dans son développement, l’enfant peut élaborer son corps (ici l’enfant est au neutre, « das Kind », ni garçon ni petite fille). Ces théories ont pour fonction de « prévenir le retour d’événements redoutés [4] », donc prévenir le risque de la détresse, de l’abandon par l’objet et de la perte de l’objet ; la première activité de savoir qui se développe spontanément « sous la seule influence des composantes pulsionnelles sexuelles [5] », c’est-à-dire qu’elle est liée au seul éprouvé que l’enfant peut avoir de son corps.
La première théorie, celle de la femme au pénis, qu’on trouve dans la mythologie et dans les sculptures de l’Antiquité classique (les statues d’hermaphrodites du Louvre, de la villa Borghese à Rome… ), peut s’énoncer ainsi : pas de différence sexuelle, le corps ne connaît pas de vide, ne connaît pas d’orifice, lequel serait ressenti subjectivement comme un trou, une brèche dans le corps. Ceci renvoie à cette dimension de l’appareil musculaire, du corps musculaire, du corps-cuirasse qui nous protège de toute effraction de l’extérieur.
La seconde théorie sexuelle, qui logiquement et nécessairement suit la première, est la théorie cloacale de la naissance. L’enfant, évacué comme une selle, représente l’enjeu psychique suivant : l’enfant n’est pas un corps étranger contenu dans un corps qui en serait le contenant, c’est un fragment du corps « chié », expulsé. On retrouve dans cette seconde théorie de l’image du corps ce qui concerne de nouveau la négation de la séparation ; ici Freud donne l’exemple d’une patiente malade mentale qui lui montre sa crotte de la veille et dit : « Voilà l’enfant que j’ai fait aujourd’hui [6] ». Or l’état maniaque est un état d’indistinction entre soi et l’autre, et entre ses propres pensées et celles de l’autre. Cette même négation de la séparation des pensées, de moi et de l’autre, se retrouve aussi dans la solution paranoïaque de la maîtrise des pensées d’autrui.
Dans la troisième théorie sexuelle, on retrouve le couple actif/passif, mais extraposé et non plus intrapsychique, c’est la théorie sadique du coït. Ce qui apparaît comme actif/passif est d’abord éprouvé subjectivement comme fort/faible, agresseur/agressé. C’est la théorie sadomasochiste du coït, qui laisse de côté le couple masculin/féminin et le dimorphisme homme/femme.
Ces constructions successives du corps sont élaborées par la psyché de l’enfant et sont inscrites dans l’imago du corps fantasmé. Elles sont la seule connaissance possible du corps par la psyché, sans influence de l’extérieur, mais sous la seule influence des composantes pulsionnelles sexuelles. La pulsion de savoir, dont on a vu qu’elle a pour but de « conjurer les événements redoutés », sous sa première modalité, est une modalité défensive contre l’absence de l’autre, en même temps qu’elle est dépendante de ces composantes pulsionnelles et dans l’incapacité d’anticiper les réponses qu’elle donne aux états successifs du corps. De plus, cette pulsion de savoir est au service de la maîtrise, à condition qu’il n’y ait pas inhibition et qu’elle ne soit pas contrée de l’extérieur. Je rappelle que la définition psychanalytique et freudienne de l’inhibition est essentiellement l’obéissance au père, au savoir de l’autre, assujettissement que l’on retrouve dans toutes les situations transférentielles. Tant qu’on est dans cette dépendance à l’égard d’autrui, comme émetteur de messages à déchiffrer, on est incapable de se vivre comme interprète du savoir de l’autre et non point assujetti au savoir de celui-ci. La pulsion de savoir est donc au service d’une certaine maîtrise qui va permettre de s’autonomiser de l’autre, si on n’est pas entravé par l’inhibition comme dépendance infantile à l’égard du savoir d’autrui.
À travers cette première manifestation de l’actif/passif, fort/faible, masculin/féminin, sadisme/masochisme, le sexuel n’est pas encore posé, le corps est toujours dans l’ignorance de la différence sexuelle et n’est pas encore érotiquement sexué. La question primordiale que se pose la psyché naissante, ou «  l’infans », est celle de la maîtrise par rapport à l’expérience de plaisir : comment accéder à des retrouvailles avec une expérience de plaisir dont la cause vient d’abord de l’autre, et tout particulièrement de ce premier autre qui est l’autre maternel ?
Le second filon à examiner est celui de l’organisation de la vie psychique à partir du couple plaisir/déplaisir, « Lust/Unlust », couple qui lui-même va être parasité par l’irruption d’autre chose, la jouissance. Le modèle du plaisir dans la perspective freudienne n’est pas d’abord le plaisir sexuel, mais le plaisir lié à l’apaisement des tensions de l’organisme : la cessation du déplaisir [7]. Tout le modèle freudien du plaisir tente de faire cesser ce déplaisir, effet de tensions internes, d’excitations externes qu’il faut pouvoir calmer. Nous sommes ici dans un modèle de plaisir d’organe produit par la décharge de tensions. Dans le modèle de l’auto-érotisme, la masturbation, en tant que plaisir d’organe, est justement cette fin des tensions et de l’angoisse, de cette « angoisse sans objet » selon l’expression de Lacan, qui enveloppe tout le sujet et dont on ne sait comment s’en débarrasser.
Dans ce premier modèle de plaisir, on peut dire que le plaisir est anobjectal. Il vise le narcissisme primaire et l’auto-érotisme, mais concerne encore peu le narcissisme secondaire dans la mesure où ce dernier est l’aptitude à investir l’autre et à le désinvestir dans un aller-retour entre soi et l’autre, sans que cela entraîne une hémorragie narcissique. Premier modèle de plaisir reposant sur un modèle de besoin physiologique et qui a cette dimension anobjectale d’assurer un processus autocalmant à notre corps-cuirasse que nous essayons de protéger de toutes les excitations extérieures et dont nous tentons aussi de maîtriser les excitations internes par l’érotique sadique-anale. Le plaisir, en tant que cessation du déplaisir, témoigne d’une ambivalence, car en même temps vient se greffer immédiatement un double phénomène au niveau de la compulsion de répétition : pour retrouver du plaisir, on tente de créer des situations d’excitation et de tension, puisque le seul plaisir possible est la cessation de l’excitation comme déplaisir.
On retrouve ici la problèmatique du masochisme : créer une excitation, une tension, une situation désagréable pour pouvoir la faire cesser. Tout ceci reste dans un registre de maîtrise, c’est-à-dire d’une dialectique dépendance/indépendance, qui vise à se mettre le plus possible en situation d’indépendance à l’égard d’autrui.
Mais ce couple plaisir/déplaisir ouvre aussi sur autre chose, du fait même de ce mystère du fonctionnement psychique qui implique justement de provoquer une souffrance pour interrompre cette même souffrance. Et nous constatons aussi que cette souffrance organique ou psycho-organique appelle l’angoisse, c’est-à-dire un registre de perte de représentations. Or, la seule situation homologue à l’angoisse comme perte de représentations, c’est justement la jouissance, qui n’est pas terminologiquement chez Freud du registre du « Lust », mais du « Genuss » : jouir de l’autre de façon subjective ou objective, avec une dimension de possession (occuper et s’emparer de l’autre) et une dimension juridique du droit à la jouissance absolue, « Jus utendi et abutendi », comme l’indique le droit romain, user et abuser, droit de consommer et de détruire, puisque j’ai le droit de détruire la propriété qui m’appartient. Donc la jouissance réintroduit ici la dimension de l’autre, et on sort avec elle du théâtre du corps et de ce sadomasochisme intrasubjectif, pour retrouver l’autre, toujours pour nous énigmatique, inconnu, aléatoire, l’autre qui a été à l’origine de la première expérience de plaisir.
Nous arrivons ici à ce qui parasite complètement le modèle plaisir/déplaisir par le retour de l’autre, comme extérieur à la psyché. Pour introduire aux mystères de la jouissance et du masochisme, reparcourons quelques textes de Freud. En premier lieu, un court fragment de la lettre 52 à Fliess [8] : « L’attaque hystérique ne constitue pas une décharge, mais une action qui conserve le caractère originaire à toute action : être un moyen pour la reproduction du plaisir… ». On repère ici la dimension de répétition inhérente au plaisir, ambivalente puisqu’il faut en passer par le déplaisir pour accéder au plaisir. « … être un moyen pour la reproduction du plaisir, tel en est tout au moins le caractère originel. Les attaques de vertige, de sanglots, tout est imputé au compte d’un autre, mais surtout au compte de l’autre préhistorique, inoubliable, que nul n’arrive plus tard à égaler ». À travers cette dimension de l’hystérie, qui se différencie de la définition de l’hystérie dans la psychiatrie du XIXe siècle, Freud prend ici position contre le psychiatre H. Oppenheim de Berlin, théoricien de l’hystérie à la fin du siècle pour qui elle était surtout une décharge orgastique de tensions. Il soutient qu’elle n’est pas une décharge, mais une action, un appel au secours vers l’autre pour qu’il vienne me sortir d’une position de détresse infantile.
Telle est l’hystérie freudienne, une mise en scène de la demande d’amour à l’autre, et de ce premier autre qu’est l’autre maternel. Dans ce modèle de l’hystérie, modèle d’appel à l’autre, on retrouve extraposés le fort et le faible, l’autre historique, « inoubliable, que nul n’arrive plus tard à égaler », et la détresse de l’enfant qui n’a possibilité de sortir de son insatisfaction que par le cri qui va convoquer la mère ou le substitut de la mère. L’angoisse est ici articulée immédiatement à la jouissance, qui est elle-même essentiellement d’essence féminine. C’est d’ailleurs ce à quoi aboutit Lacan à la fin de sa vie, puisque dans le Séminaire Encore, il définit la jouissance féminine comme une jouissance supplémentaire, abandon à l’autre. Il prend pour modèle la célèbre statue du Bernin de la transverbération de sainte Thérèse à Santa Maria della Vittoria à Rome, où elle est représentée dans un état d’offrande à l’autre, prête à recevoir la flèche divine qui va la transpercer.
Mais la jouissance est aussi de l’ordre de l’horreur, comme dans la séance de « l’homme aux rats » qui saute du divan devant une scène qui lui est insupportable et qu’il ne peut dire, demandant à Freud de lui épargner de raconter cette scène (Freud lui répondant qu’il ne peut pas lui épargner ses pensées) [9], qui renvoie au passif, au féminin, à une séquence précise d’un supplice consistant à introduire des rats dans l’anus.
Par conséquent, on tente de refouler cette jouissance angoissante. Freud s’exprime ainsi au sujet du refoulement dans le Manuscrit M du 25.05.1897 [10] : « Il est permis de soupçonner que l’élément essentiel refoulé est toujours l’élément féminin : les femmes comme les hommes avouent plus facilement les expériences faites avec d’autres femmes que celles faites avec des hommes ; ce que les hommes refoulent surtout, c’est l’élément de pédérastie. » Qu’est-ce que Freud entend par là ? Que tout ce qui est de l’ordre de la jouissance renvoie à deux types d’expérience : soit à l’effraction du corps comme « l’horreur d’une jouissance qu’il ignore lui-même » de l’homme aux rats en tant que pénétration anale, soit à la perte des limites subjectives. Autrement dit, l’autre est à la fois le garant de la répétition de la première expérience de plaisir, mais il est aussi ce lieu d’un débordement mortifère de plaisir, mortifère dans la mesure où il fait perdre ses limites corporelles, en pénétrant par effraction dans le corps-psyché, par opposition à ce corps-cuirasse qui nous protège initialement des excitations venant de l’extérieur, corps musculaire sur lequel Freud revient encore dans Moïse et la religion monothéiste [11] en utilisant la métaphore de « l’appareil de muscles » pour désigner ce qui précède l’appareil psychique, l’élaboration psychique du corps. En même temps, il est perte des limites psychiques en tant que perte de la maîtrise des représentations. Nous nous trouvons devant une perspective où l’orgasme répété et la décharge orgastique ne sont pas la jouissance, en tant que perte des limites du moi avec l’autre, ou perte des limites psychiques. L’expression : « pour prendre son pied, il faut perdre pied », montre bien que le registre de la jouissance n’est pas du tout de la même nature que le registre de l’orgasme en tant que plaisir d’organe, qui relève du plaisir.
Quelle est l’expérience, qui conjurant l’angoisse et la jouissance comme deux instances de perte de représentations, peut renvoyer à l’existence du corps propre, à l’existence de l’appareil de muscles comme modèle défensif de la psyché ? C’est la douleur. La douleur physique ou morale renvoie aux limites corporelles, et on pourrait dire que l’expérience de la douleur, « je souffre, donc je suis », s’oppose à l’expérience de la jouissance où « je jouis, là où je perds pied ». Nous voici aiguillés sur la voie de la solution masochiste : dans l’expérience de la douleur, j’ai conscience de ne pas perdre mon identité et même de retrouver la relation indifférenciée mère/enfant, soit sur le mode intrasubjectif d’une douleur morale ou physique que je peux m’imposer, soit sur le mode intersubjectif d’une relation dans laquelle, sur des modalités hystériques d’appel à l’autre, je vais éviter la rencontre de l’autre, en faisant de cette relation une reconduction du modèle mère/infans, une relation de type « unité de base », « one body psychology », ou de type symbiose, « two bodies psychology [12] », état fusionnel évoqué dans l’état maniaque, relations qui permettent d’éviter d’aimer un objet, ou d’être aimé par un objet extérieur, avec le risque de la cessation de cette relation, de ce lien fixe sujet/objet qui est inscrit dans la psyché comme première rencontre entre la bouche et le sein, la mère et l’infans.
De ce point de vue, qu’est-ce qui va distinguer un masochisme pervers d’un masochisme ordinaire en tant qu’évitement de la rencontre avec l’autre, cette rencontre toujours aléatoire et jamais définitive ? La solution du masochisme ordinaire ne réussit jamais tout à fait, alors que le masochisme pervers réussit en ce sens que ce qui le caractérise est la possibilité absolue de maîtriser la jouissance de l’autre, en étant au besoin extérieur à cette jouissance, tout en étant son ordonnateur. D’où les rituels sado-masochistes dans lesquels, dans la maîtrise parfaite de la douleur/jouissance de l’autre, le sujet actif reste à l’extérieur de la scène, en témoin étranger. C’est d’ailleurs le point par lequel la paranoïa est proche de la structure perverse, parce que la visée du paranoïaque n’est pas la maîtrise de la jouissance de l’autre, mais la maîtrise des pensées et du savoir de l’autre. Dans les deux cas, ce qui est obtenu est un lien fixe à l’objet.
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Poursuivons sur le masochisme « ordinaire », en repérant comment il vient au jour dans la situation analytique, comment il s’y révèle. Nous avons déjà insisté sur le fait qu’il était absolument capital, alors que cette distinction n’est pas toujours faite, de différencier au niveau du sexuel la libido du moi, reprise des pulsions partielles, qui relève du narcissisme primaire, et qui n’est pas sexuelle dans une certaine mesure, et la libido d’objet qui vise quant à elle la personne globale et sa représentation. Or, le problème du masochisme dans son ensemble recouvre un champ qui ne concerne pas la personne globale, au moins sous l’angle que Freud avait souligné dans Le Problème économique du masochisme [13] : « La première interprétation découverte sans difficulté, c’est que le masochiste veut être traité comme un petit enfant en détresse et dépendant. Mais il veut surtout être traité comme un enfant mauvais. » Pourquoi apparaît-il si simple et évident à Freud que le masochiste veuille être traité comme un « enfant mauvais » ?
Les manifestations du masochisme ordinaire sont de l’ordre de la régression, de la dépression, de la dévaluation de soi, c’est en tout cas ce que Freud précise dans Inhibition, symptôme et angoisse. Ces trois figures, régression, dépression et dévaluation de soi renvoient à une libido du moi, et en aucun cas à une libido d’objet. Dans un chapitre sur le transfert et le contre-transfert, Conrad Stein rapportait la réflexion d’une de ses patientes : « Je ne veux pas que vous soyez intact de moi », c’est-à-dire « je veux pouvoir avoir un effet sur vous [14] ». Quelque chose apparaît ici, de l’ordre de cette première manifestation du transfert, « l’attente croyante [15] », une disposition psychique intérieure d’attente à l’égard de l’autre, et corrélativement ce qui ressort d’un souhait, comme dans le rêve, un souhait qui est de l’ordre du remplissement du vœu plus que de la rencontre réelle, effective, avec l’autre, ainsi que l’explicite le chapitre VII de L’Interprétation des rêves. Il est donc pertinent de réinterroger ce qu’il en est de l’amour de transfert, dans la perspective de ce souhait du masochiste d’être un petit enfant en détresse et dépendant, et en même temps « mauvais ».
Cela nous amène naturellement à la distinction à opérer entre ce qui relève du Lustprinzip, la recherche de la satisfaction, ce qui relève du Wunscherfühlung, le remplissement du vœu, qui est l’objet même du rêve, et ce qui relève de la Begierde, du désir, en tant que le désir chez Freud n’est pas comme chez Hegel un désir d’être reconnu par l’autre, mais un désir sexuel, une rencontre sexuelle avec l’autre. Il faut alors bien dissocier le masochisme sexuel du masochisme non sexuel, que j’ai appelé le masochisme ordinaire. Le masochisme ne devient réellement sexuel que dans la mesure où il devient une perversion sexuelle, c’est-à-dire lorsqu’il fait coïncider en un seul temps la douleur comme ultime forme de l’excitation, et quelque chose qui tient au plaisir d’organe, plaisir d’organe narcissique qui a pour but d’échapper justement à la jouissance.
Je fais ici un bref rappel à propos de la jouissance, et peut-être faut-il l’entendre dans le contexte du masochisme. Dans la perspective de Freud, la jouissance renvoie à deux types d’expérience, soit à l’effraction du corps, et j’ai décrit plus haut le cas de l’homme aux rats interrompant une séance dans « l’horreur d’une jouissance qu’il ignore lui-même », à l’évocation du supplice de rats introduits dans l’anus. La jouissance devient alors rupture et effraction corporelle, soit du côté de l’image du corps et du corps musculaire, soit du côté de l’élaboration psychique du corps – que Françoise Dolto appelle « l’imago du corps fantasmé » –, où l’image inconsciente du corps renvoie à des limites subjectives perdues, tout particulièrement dans l’orgasme qui, comme l’angoisse, est une expérience de perte de représentations. Cet exemple démontre le statut ambivalent de la jouissance sur lequel va s’organiser la modalité du plaisir masochiste. L’autre, au départ, est le garant de la première expérience de plaisir – l’autre, c’est évidemment l’autre maternel –, expérience nécessaire, car si elle n’existe pas dans la relation à la mère, ce qu’on trouve dans l’anorexie, l’enfant court le risque de se fermer au monde extérieur dans l’autisme. Mais d’un autre côté, si l’autre est le garant de la première expérience de plaisir, on peut bien sûr la reconduire, et c’est là où s’embraye la compulsion de répétition qui chez Freud aura plusieurs sens, mais dont le premier est d’abord la répétition de cette première expérience de plaisir, où l’on doit absolument obtenir la garantie de l’autre pour pouvoir tenter de répéter une expérience dans laquelle le plaisir prime sur les pulsions d’autoconservation. Ce caractère de contrainte conduit à une conséquence dans laquelle l’essence du masochisme se traduit en une solution non sexuelle, une solution narcissique à la sexualité. La conjuration de l’aléatoire de l’autre qui pourrait venir à manquer, par l’organisation d’une relation sur un mode intrasubjectif, et non pas intersubjectif, et donc sur le modèle mère/infans.
J’ai évoqué plus haut l’œuvre de Margaret Little qui a élaboré la différenciation de deux modèles, celui de l’indifférenciation mère/infans qu’elle appelle « l’unité de base », « one body psychology », un seul corps pour deux psychés, et le modèle fusionnel, « two bodies psychology », deux corps qui ne font qu’un dans un aller-retour permanent entre la psyché de l’un et la psyché de l’autre. Dans ces deux modèles mère/infans, je ne sais pas très bien ce que je suis et je ne sais pas très bien ce qu’est l’autre. Mais l’avantage immédiat de cette relation, c’est que je peux m’éviter d’être aimé comme objet séparé, et surtout je peux m’éviter d’être abandonné comme objet séparé. J’élimine cet autre hasardeux et mobile qui pourrait venir à manquer. C’est en ce sens qu’il faut entendre la formule de Freud : « La première interprétation découverte sans difficulté, c’est que le masochiste veut être traité comme un petit enfant en détresse et dépendant », mais il ajoute aussitôt « mais il veut surtout être traité comme un enfant mauvais [16] ».
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Un détour par Le Malaise dans la culture où Freud théorise la genèse du sentiment de culpabilité [17] permet un éclairage de cette phrase. Le chapitre VII du Malaise nous aide à comprendre pourquoi et de quelle façon la culpabilité nous rend mauvais : « Nous connaissons donc deux origines au sentiment de culpabilité… » (p. 70-75). Le sentiment de culpabilité est ici de toute évidence inconscient, il se traduit par des effets sur le sujet sans que celui-ci puisse en connaître l’origine. Freud avait déjà posé la question du Woher, de l’origine : « d’où provient l’obscur sentiment de culpabilité antérieur à l’acte [18] ? » qui se réfère directement à Nietszche et au « pâle criminel » du Zarathoustra. Freud y signale que pour vérifier cette culpabilité inconsciente dont on ignore l’origine, certains deviennent criminels, pour qu’au moins il y ait justification dans la réalité de cette culpabilité inconsciente. En effet, le sentiment de culpabilité est un labyrinthe, admirablement démontré dans la Lettre à mon père de Kafka, où je ne sais pas de quoi je suis coupable et en même temps je me sens coupable de quelque chose. Ce sentiment est bien inconscient et on ignore d’où il vient. « Nous connaissons deux origines au sentiment de culpabilité, celle tirée de l’angoisse devant l’autorité, et celle ultérieure tirée de l’angoisse devant le surmoi [19]. » En tant que le surmoi est l’introjection de l’autorité. « Le premier sentiment de culpabilité contraint de renoncer aux satisfactions pulsionnelles, » c’est l’angoisse devant l’autorité qui interdit le plaisir, « l’autre pousse en outre à la punition, étant donné qu’on ne peut cacher au surmoi la persistance de souhaits interdits » (le terme ici n’est pas le désir, Begierde, mais le vœu, Wunsch). Le paradoxe du sentiment de culpabilité se traduit par un double effet, renoncer au plaisir, et se punir de souhaiter des plaisirs : plus on renonce au plaisir, plus on se sent coupable de pensées de plaisir. Freud ajoute : « Le renoncement pulsionnel n’a plus d’effet libératoire », on n’est pas libéré parce qu’on renonce au plaisir pour faire plaisir à l’autorité, « l’abstinence vertueuse n’est plus garantie par l’amour des grandes personnes », et donc « contre un malheur externe menaçant » –le risque de perdre l’amour des parents – et la punition de la part de l’autorité externe, « on a échangé un malheur interne perdurant, la tension de la conscience de culpabilité [20] ».
Freud décrit ici son intuition primordiale : « Et là intervient enfin une idée qui est tout à fait propre à la psychanalyse et étrangère au mode de pensée habituel des hommes [21] », [… ] « la relation entre surmoi et moi est le retour déformé par le souhait, des relations réelles entre le moi encore indivis avec un objet externe [22] ». Freud emploie à dessein le terme ungeteilten, l’indivision, la non-séparation d’avec l’objet extérieur. Or cette indivision est l’essence même du masochisme ; l’impossibilité, l’incapacité de se séparer de l’autre. Et non seulement l’enfant est en détresse et dépendant, mais il veut surtout être traité à plus d’un titre comme un enfant méchant ; d’une part à cause de son sentiment de culpabilité, mais aussi par le fait même de cette relation qui permute à l’infini une psyché et une autre. Dans cette indivision avec l’objet, il se vit comme tout-puissant par rapport à l’objet, et il peut alors lui emprunter cette perte d’amour qui est vécue comme s’il en était la source parce qu’il serait mauvais. L’enfant veut ou doit être sanctionné et puni parce que toute perte d’amour est vécue comme étant liée à sa coupable toute-puissance par rapport à l’adulte. La formulation d’une patiente de Conrad Stein : « Je ne veux pas que vous soyez intact de moi » pose d’emblée la scène analytique comme une scène dans laquelle, totalement dépendante de l’autre, elle convoque l’autre en le prenant à parti, un autre asservi totalement à cette volonté de dépendance de sa part. Telle peut être la position masochiste dans la psychanalyse, dans la séance analytique et sur la scène qui se joue dans le temps de la séance.
La racine du masochisme est bien ce sentiment inconscient de culpabilité, et l’enfant méchant, c’est cet enfant mégalomane qui se sent absolument coupable de tout ce qui arrive : « Si mon père ou ma mère ne m’aime pas, c’est qu’il ou elle n’a pas été intact de moi ; le retrait d’amour est lié à quelque chose que je leur ai fait. » Cette position masochiste de toute-puissance coupable permet, par sa logique (« s’ils ne m’aiment pas, c’est ma faute »), de maintenir un lien permanent à l’autre : « Ce n’est pas qu’ils se débarrassent de moi, mais c’est que je leur ai fait quelque chose qui les a atteints, donc j’existe uniquement dans cet acte de les atteindre et il faut donc que je me maintienne dans cette position. » On observe ici la rationalisation d’une toute-puissance du fait que l’autre, la grande personne, ne m’échappera jamais. Le masochisme ordinaire ne peut fonctionner que d’une seule manière : ne jamais lâcher l’autre.
Avant de repérer comment tout ceci peut s’analyser dans la cure psychanalytique, avec quelques textes de La Technique psychanalytique, je reviens sur trois définitions : l’objet perdu, la perte d’amour et l’amour, qui permettent de mieux cerner le phénomène dont il est question.
Qu’est-ce que l’objet perdu ? L’objet perdu est d’abord l’objet de la pulsion, par exemple le sein, ce dont la pulsion va s’emparer comme objet partiel en vue d’une satisfaction. Ce n’est qu’ultérieurement que sur cette première relation d’emprise, l’objet de la pulsion ayant subi l’emprise de l’infans, il devient par la suite objet d’amour. Et finalement, l’objet perdu représente la perte de l’amour de la part de l’objet. Si on accepte qu’il soit perdu, c’est la condition de retrouvailles avec l’autre en tant qu’objet total, ce qui permet à Freud d’écrire dans le troisième des Trois essais : « L’objet est perdu lorsque l’enfant peut former la représentation globale de la personne à laquelle appartenait l’organe qui lui procurait satisfaction [23] ». Ce n’est qu’à cette condition que l’objet peut être constitué comme perdu (et Dolto dira que la première castration est orale), d’où l’accès à la personne totale comme objet d’amour possible. Mais en même temps, cette perte favorise le passage à l’auto-érotisme, et je place pour cette raison la période de l’auto-érotisme après le narcissisme primaire, contrairement à d’autres auteurs : le narcissisme primaire favorise l’auto-érotisme en tant qu’il autorise la possibilité pour une partie du corps de représenter la perte de la personne totale à laquelle appartenait l’organe de satisfaction, et il induit ainsi une première assomption totale de l’image du corps. Cet objet perdu est dans un premier temps la perte de l’objet de la pulsion, organisation libidinale du corps comme totalité signifiante et assomption totale de l’image du corps par l’autoérotisme, et sera dans un second temps la personne globale dans le processus de séparation qui ne vient que plus tard. Freud évoque dans le jeu du Fort-Da, au chapitre II de Au-delà du principe de plaisir [24], ce passage d’une position psychique de « détresse et de dépendance » à une position active, qui s’opère de deux façons, d’abord par cette pulsion d’emprise de l’objet qu’on jette et qu’on casse, ensuite par l’élaboration psychique de cet objet qui conduit à le constituer hors de soi, qui est ce temps d’absence de l’objet corrélative du fait que je m’en absente moi-même. Dans Inhibition, symptôme et angoisse [25], les réactions possibles à la perte de l’objet, faute de le constituer comme perdu, sont au nombre de trois : l’angoisse, le deuil, et la douleur.
Comment, à partir de l’objet perdu, penser la perte d’amour ? La perte d’amour, c’est la perte de l’amour de la part de l’objet en tant que personne globale, et non pas en tant qu’organe de l’objet d’amour, c’est-à-dire le sein. Elle renvoie à l’au-delà du Fort-Da, elle est donc liée à la perte d’objet en tant qu’objet total. En réalité, les choses sont plus complexes : dans Inhibition, symptôme et angoisse, Freud met l’accent sur le fait que cette perte d’amour peut être ressentie aussi en présence de l’objet, et ce qui préserve alors de cette perte d’amour, c’est une manifestation d’angoisse, comme une protection de cet objet qui pourrait nous priver d’amour, même s’il est présent.
Dans l’une des Conférences d’introduction à la psychanalyse, L’évolution de la libido, une phrase significative nous introduit à cet enjeu. Freud y parle du complexe d’Œdipe, « le choix d’objet infantile qui était un prélude au choix d’objet de la puberté », et surtout de son issue : « À partir de ce moment, l’individu humain doit se consacrer à la grande tâche de se déprendre de ses parents, sa solution seule lui permettant de cesser d’être un enfant pour devenir un membre de la communauté sociale [26]. » « Se déprendre » des parents dans le cas présent, Ablösung, est le terme qu’il emploie également pour la fin de l’analyse en tant que dissolution du transfert. La déprise des parents, c’est ce sur quoi la solution masochiste achoppe, puisque le masochiste « veut être traité comme un petit enfant en détresse », maintenir un transfert parental au cours de son existence.
*
On a beaucoup insisté en général sur la structure hystérique de la relation analytique, beaucoup moins sur la dimension masochiste qui lui est inhérente : masochiste au sens où, en grande partie, la relation analytique peut être entendue comme relevant non pas d’une libido d’objet, de l’analysant à l’analyste, mais relevant d’une libido du moi. « Je ne veux pas que vous soyez intact de moi » équivaut à dire « mon analyste et moi, nous sommes un ».
Examinons un passage de Remémorer, répéter, perlaborer qui permet d’entendre la dimension masochiste présente dans la cure analytique : « C’est dans le maniement du transfert que l’on trouve le principal moyen d’arrêter la compulsion de répétition et de la transformer en une raison de se souvenir. [27] » Dans la mesure où ce sentiment inconscient de culpabilité est totalement inconscient, il va essayer de se traduire dans la cure essentiellement par des agir, et en particulier par des modalités qui seront des assignations à résidence de l’analyste dans une position dans laquelle l’analysant se vivrait enfant en détresse et mauvais, comme un sujet qui n’est pas aimé de son analyste. Freud poursuit : « Nous rendons cette compulsion de répétition inoffensive, voire même utilisable, en limitant ses droits, en ne la laissant subsister que dans un domaine circonscrit. Nous lui permettons l’accès au transfert, cette sorte d’arène où il lui sera permis de se manifester dans une liberté quasi totale, et où nous lui demandons de révéler tout ce qui se dissimule de pathogène dans le psychisme du sujet. Même dans le cas où le patient se borne simplement à respecter les règles nécessaires de l’analyse, nous réussissons sûrement à accorder à tous les symptômes morbides une signification de transfert nouvelle, et à remplacer sa névrose ordinaire par une névrose de transfert, et créer ainsi un royaume intermédiaire entre la maladie et la vie réelle, domaine à travers lequel s’effectue le passage de l’une à l’autre. [28] »
Ainsi, tout ce qui s’effectue dans l’analyse, notamment le transfert et à partir du transfert, est essentiellement envisagé non pas comme un état amoureux porté sur l’analyste, mais comme l’oubli d’une relation originaire, celle que Freud définit ainsi dans La Dynamique du transfert : « Originellement, nous n’avons connu que des objets sexuels. La psychanalyse nous montre que des gens que nous croyons seulement respecter et estimer peuvent pour notre inconscient continuer à être des objets sexuels [29]. » Mais ces objets sexuels sont de l’ordre de l’objet partiel, de l’objet de la pulsion, et non pas des personnes, ce qui est tout à fait différent. Et la dimension masochiste inhérente à l’analyse (qu’il faut repérer pour pouvoir la travailler, sinon elle peut devenir un scénario infernal en tant que régression, dépendance et volonté d’être maltraité) ne peut s’élaborer que dans la mesure où ce transfert peut être transformé ainsi en névrose de transfert, et c’est dans la mesure où l’analyste le considérera comme tel qu’il pourra être transformé. J’insiste sur le terme « névrose de transfert » parce qu’actuellement, dans la littérature psychanalytique concernant soit des techniques analytiques, soit la clinique analytique, le terme de « névrose de transfert » paraît désuet, et est peu employé. Or c’est justement la névrose de transfert qui en quelque sorte –Freud parle ici de « royaume intermédiaire » [30] – joue le rôle d’interface. La névrose de transfert organisée par la scène analytique est ce qui va transformer la maladie de transfert pour la faire passer dans le domaine de la vie réelle. Comment définir la maladie de transfert en tant que maladie masochiste de l’analysant ? Elle consiste à « faire coïncider, mettre ensemble ( Züsammenfallen ), le praticien et l’objet de ses motions affectives [31] ». Faire coïncider l’analyste avec l’objet perdu consiste à répéter une scène en spirale, inamovible pour la simple raison qu’elle ne correspond absolument pas au registre d’une libido d’objet, mais à un registre de libido narcissique. Celle qu’on trouve dans le modèle freudien du rêve, à savoir que le rêve vise à l’identité de perception, c’est-à-dire à la répétition de la perception qui a été à l’origine de la satisfaction du besoin, et que ceci est du registre du Wunsch, du vœu, ou le comblement du vœu qui vise, non pas un objet, mais le comblement de la place qui a été laissée vide par l’objet perdu, et qu’on présentifie en tant qu’objet absent sur un mode hallucinatoire. Autrement dit, tout le champ du masochisme et de cette libido du moi, non sexuelle, ne relève pas du principe de plaisir, mais comme remplissement du vœu, de l’évitement du plaisir, puisque le plaisir pourrait être aléatoire. Par l’annulation de l’objet extérieur sur le mode hallucinatoire, le masochisme tend à maintenir à tout prix cette relation fixe à l’objet.
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Reprenons ici la seconde figure des pulsions partielles, pulsion du plaisir scopique ( Schaulust : à la fois voir et donner à voir), qui dérive du toucher et de la pulsion d’emprise ( Bemachtigungstrieb ) comme premier mode de connaissance du monde extérieur. Voir, c’est connaître à distance [32]. Je cite ce texte, parce que dans cette façon d’aborder le lien entre la pulsion de savoir et la pulsion d’emprise, on trouve quelque chose de fondamental, qui est que le Fort-Da, se jouant au niveau des pulsions partielles, procède en deux temps et développe deux fonctions : le premier temps qui est effectivement de l’ordre de l’effraction, c’est-à-dire de casser, maîtriser l’objet illusoirement en le cassant, et le second temps où il ne s’agit plus seulement de lancer au loin la bobine mais d’introduire un jeu d’aller-retour. Dans ce second temps de la pulsion partielle, il ne s’agit pas de chasser l’intrus, mais de mettre en place la suppression du lien, ou plutôt l’introduction de la relation mère/infans, casser ce lien pour créer, ce qui n’est plus la simple annulation du lien, mais de la relation. Et effectivement, lorsque dans le second temps du Fort-Da, on n’a plus besoin de détruire, on joue quelque chose, non plus seulement de l’absence de la mère, mais de sa possibilité à soi de s’absenter de la mère. Autrement dit, en chassant l’intrus maternel, on ne se chasse pas soi-même, mais on le constitue au-dehors, et on peut par là même se constituer soi-même, à condition de s’absenter de l’objet, ce qui est fondamental dans ces pulsions partielles, c’est qu’elles ne sont pas perverses. Elles sont polymorphiquement perverses, dans la mesure où elles ont la capacité d’être indépendantes de zones érogènes et de viser, sans pouvoir le constituer encore, quelque chose de la totalité d’une subjectivité inchoative par rapport à la subjectivité constituée de la mère. Constituer la mère au-dehors de soi, c’est la principale fonction de la seconde des pulsions partielles. Donc, la pulsion d’emprise au départ est liée à l’incapacité de pressentir la douleur de l’autre, parce qu’il faut d’abord se séparer de l’autre pour accéder au registre de la douleur qui est, pour Freud, « la capacité de compatir [33] » qui ne peut se porter que dans ce second temps, être sorti de la cruauté par la séparation qui ouvre sur la relation. L’appareil d’emprise lié à la pulsion d’emprise concerne à la fois les pulsions orale et anale, mais aussi les pulsions partielles, puisque c’est à travers celles-ci qu’on peut sortir du registre de l’emprise où on ne peut connaître l’autre qu’en le cassant dans l’incapacité de toute identification à l’autre.
Il y a un temps sur lequel je m’arrête un instant pour y revenir dans ma conclusion, qui est très peu souligné dans la littérature psychanalytique ; c’est le moment de ce que Freud appelle « l’appareil musculaire ». Comment penser l’appareil musculaire ? On pourrait dire que l’appareil musculaire correspond au temps de l’auto-érotisme, donc après le narcissisme primaire du corps morcelé, des pulsions orale/anale ; et la pulsion musculaire est ce moment où l’appareil psychique n’est pas encore élaboré, et ne peut s’élaborer qu’en s’appuyant sur l’appareil musculaire : la psyché-musculaire ne peut se défendre de l’intrusion d’autrui qu’en se constituant un corps-cuirasse. Tant que l’appareil psychique n’est pas élaboré pour différencier l’intérieur de l’extérieur (et à la fois gérer l’intérieur et se mettre à l’abri des excitations venues de l’extérieur), l’appareil musculaire est là pour travailler en permanence pour soutenir la psyché. On peut dire que l’appareil musculaire, par exemple, c’est ce qu’on voit dans tous les gymnases-clubs, où les gens indéfiniment ne peuvent cesser d’être en état d’hyper-activité pour pouvoir avoir une quantité d’excitation et pour avoir par là la possibilité de maîtriser les excitations qui viennent de l’intérieur et de l’extérieur. Faute de cette élaboration psychique, l’appareil musculaire est là en quelque sorte comme un corps-cuirasse qui protège le corps psychique dans ce travail de forçat de muscler en permanence la relation à l’extérieur. On voit que nous sommes là dans le cadre d’un masochisme non sexuel où il s’agit en permanence de faire souffrir son corps pour éviter qu’il puisse perdre ses limites.
Comment penser la jouissance ? On ne peut la penser que comme un analogon de l’angoisse, c’est-à-dire que, comme le dit très justement Lacan, « l’angoisse est sans objet », puisqu’elle atteint le sujet dans sa totalité. L’angoisse de perdre pied est un moment de dépersonnalisation, de perte de la représentation. À propos de la jouissance, Lacan écrit qu’« une jouissance féminine est toujours une jouissance supplémentaire [34] », au-delà de la fonction phallique. Mais la jouissance est aussi de l’ordre de l’horreur ; l’homme aux rats en parle ainsi à l’évocation d’un supplice de rats introduits dans l’anus, où il demande à Freud de lui épargner cette scène. Freud lui rappelle alors qu’il ne peut le priver de ses pensées, et décrit « l’expression étrange » sur son visage, qu’il interprète comme « l’horreur d’une jouissance qu’il ignore lui-même », qui renvoie au passif, au féminin, et précisément à la sodomisation. Tout est fait pour refouler cette jouissance angoissante. Et lorsque dans le Manuscrit M du 25 mai 1897, Freud parle du refoulement, c’est essentiellement du refoulement du féminin dont il parle, en tant que le féminin est de l’ordre de la perte des limites, et pour la psyché de l’ordre de la perte des représentations : « Il est permis de soupçonner que l’élément essentiel refoulé est toujours l’élément féminin : les hommes comme les femmes avouent plus facilement les expériences faites avec d’autres femmes que celles faites avec des hommes ; ce que refoulent essentiellement les hommes, c’est l’élément de pédérastie, c’est l’élément de la passivité [35]. » La jouissance renvoie donc à deux types d’expérience : soit à l’effraction du corps, physiquement, comme l’horreur d’une jouissance inconnue (cf. « l’homme aux rats ») en tant que pénétration anale, soit à la perte des limites subjectives dans ce qu’on pourrait appeler l’orgasme. L’autre est toujours à la fois le garant de la première expérience de plaisir (ici je parle de l’autre maternel), et donc il est aussi le garant de la répétition de la première expérience de plaisir ; c’est aussi le lieu et le risque d’un débordement mortifère, de perte des limites, dans la mesure où il peut faire perdre les limites corporelles, par effraction dans le corps-psyché ou dans le corps musculaire. Le corps-cuirasse de l’appareil musculaire est justement là pour garantir la fragilité du corps-psyché. Freud revient encore sur l’appareil musculaire comme maîtrise, dans son dernier texte Moïse et la religion monothéiste [36], où vous trouvez cette référence à l’appareil musculaire. Qu’est-ce qui, à partir du schéma des pulsions, peut conjurer à la fois l’angoisse et la jouissance en tant que l’une ou l’autre sont marquées par l’enjeu de perte de représentations ? C’est du côté de l’appareil de muscles, et c’est du côté de la douleur. En effet la douleur, qu’elle soit physique ou morale, renvoie aux limites corporelles, et on pourrait dire « je souffre, donc je suis », alors qu’à l’opposé, dans le cas de la jouissance, il faudrait dire « je jouis, donc je perds pied ».
On discerne ce que va être la solution masochiste en tant que solution non sexuelle : la garantie de ne pas perdre l’identité par la retrouvaille nécessaire de cette relation indifférenciée mère/enfant, soit sur le mode intrasubjectif d’une douleur morale ou physique, soit sur le mode intersubjectif d’une relation à l’autre dans laquelle la rencontre de l’autre va être évitée. Mais comment dans une relation à l’autre éviter la rencontre de l’autre ? En reconduisant le modèle mère/infans, le modèle que Margaret Little appelle « l’unité de base », « onebody psychology », ou bien le modèle de symbiose, « twobodies psychology », état fusionnel qui est un état maniaque, dans lequel je ne sais pas ce qu’est le moi et je ne sais pas ce qu’est l’autre. Alors, je peux éviter d’être aimé comme objet séparé, et je ne suis pas pour l’autre un objet extérieur. Freud peut en effet dire que « le masochiste veut être traité comme un petit enfant en détresse et dépendant », c’est-à-dire retrouver du lien pour éviter la relation. Cette relation de ce qu’on pourrait appeler de masochisme ordinaire, relation de souffrance à l’autre, en tant qu’évitement de la rencontre de l’autre, a donc un caractère aléatoire, jamais définitif, c’est-à-dire qu’il faut toujours la recommencer. C’est là où ça ne réussit pas tout à fait, parce qu’il faut constamment se mettre en frais pour entretenir cette relation, ainsi le (ou la) musclé qui est constamment obligé de mettre au supplice son corps pour éviter d’être confronté à la jouissance.
En écho avec l’exergue de Baudelaire, je pourrais conclure en citant La Matrice du colonel Lawrence, un des plus beaux textes sur le masochisme en tant qu’expérience de désubjectivation. De retour en Angleterre après ses brillantes aventures en Arabie, Lawrence entre dans la RFA en simple soldat, dans l’anonymat d’un pseudonyme, Ross, et la matrice est à la fois son numéro matricule 352 087, et l’empreinte, The print, le sceau de sa désubjectivation qui peut le mettre à l’abri des aléas d’autrui. Ce qui lui permet d’écrire, dans ce groupe où il échappe à l’individuation et à l’horreur de l’individuation : « Nous communions en elle (la troupe) par notre égale servitude. » « Nous avions été si dociles au caporal Abner que nous avions oublié l’habitude de la décision. » « Le besoin d’un maître criait très fort en nous. » « Nous commençons à vouloir être une unité, non plus des individus [37]. »
 
NOTES
 
[1] Ch. Baudelaire, « Journaux intimes », dans Œuvres complètes, tome I, Paris, Gallimard, La Pléiade 1996, p. 700.
[2] S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir » ( 1920 g ), chapitre II, dans Essais de psychanalyse, Paris, Payot.
[3] S. Freud, « L’intérêt de la psychanalyse ( 1913 j) », dans Résultats, idées, problèmes I, Paris, PUF, 1984, p. 205.
[4] S. Freud, « Les théories sexuelles infantiles ( 1908 c) », dans La Vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 17.
[5] S. Freud, ibid., p. 25.
[6] S. Freud, ibid., p. 22.
[7] Sur la problématique du plaisir chez S. Freud, on peut se reporter au livre de Monique Schneider, Freud et le plaisir, Denoël, 1980.
[8] S. Freud, « Lettre n° 52 à Fliess » du 6 décembre 1896, dans La Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1969, p. 159 (retraduit par moi).
[9] S. Freud, avec une expression étrange que Freud interprète comme « l’horreur d’une jouissance qu’il ignore lui-même », dans L’Homme aux rats. Journal d’une analyse ( 1909), Paris, PUF, 2e éd. 1984, p. 45.
[10] S. Freud, dans La Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, p. 180 (retraduit par moi). Wladimir Granoff a commenté ce passage dans Filiations, Paris, Éd. de Minuit, 1975, p. 295-296.
[11] S. Freud, Moïse et la religion monothéiste ( 1939a), Paris, Gallimard, 1986, p. 215.
[12] Selon les formulations de Margaret Little dans Des États limites, Des femmes, 1991.
[13] S. Freud, « Le problème économique du masochisme ( 1924 c) », dans Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, p. 290.
[14] C. Stein, L’Enfant imaginaire ( 1971), Paris, Denoël, 1987, p. 42.
[15] S. Freud, « Le traitement psychique ( 1890) », dans Résultats, idées, problèmes I, Paris, PUF, p. 8.
[16] S. Freud, « Le problème économique du masochisme ( 1924 c) », dans Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, p. 290.
[17] S. Freud, Le Malaise dans la culture ( 1930 a), Paris, PUF, Quadrige, 1995. Dans la tradition sociologique allemande, la culture ( Kultur) concerne le rapport de l’homme à l’homme, c’est-à-dire le champ de la parole, du symbolique et du politique, alors que la civilisation ( Zivilisation) représente le rapport de l’homme à la nature, et donc la transformation du monde et le registre économique. Freud emprunte cette distinction au sociologue et politologue allemand, Ferdinand Tönnis ( 1855-1936).
[18] S. Freud, « Les criminels par conscience de culpabilité ( 1916 d ) », dans L’Inquiétante Étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, p. 170.
[19] S. Freud, Le Malaise dans la culture, chap. VII, p. 71.
[20] Ibid., p. 71.
[21] Ibid., p. 71.
[22] Ibid., p. 73.
[23] S. Freud, Trois Essais sur la théorie sexuelle ( 1905 d ), Paris, Gallimard, 1987, p. 165.
[24] S. Freud, Au-delà du principe de plaisir ( 1920 g ), chapitre II.
[25] S. Freud, Inhibition, symptôme et angoisse ( 1926 d ).
[26] S. Freud, Conférences d’introduction à la psychanalyse ( 1916-1917), Paris, Gallimard, 1999, p. 427.
[27] S. Freud, « Remémorer, répéter, perlaborer ( 1914 g ) », dans La Technique psychanalytique, Paris, PUF, p. 113 (traduction revue).
[28] S. Freud, ibid., p. 113-114.
[29] S. Freud, « La dynamique du transfert ( 1912 b )», dans La Technique psychanalytique, Paris, PUF, p. 57 (trad. revue).
[30] S. Freud, « Remémorer, répéter, perlaborer ( 1914 g ) », dans La Technique psychanalytique, Paris, PUF, p. 113.
[31] S. Freud, « La dynamique du transfert ( 1912 b )», dans La technique psychanalytique, Paris, PUF, p. 56.
[32] S. Freud, Trois Essais sur la théorie sexuelle ( 1905 d ), Paris, Gallimard, 1987, p. 66-68.
[33] S. Freud, ibid., p. 121.
[34] J. Lacan, Le Séminaire XX, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 68.
[35] S. Freud, La Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, p. 180.
[36] S. Freud, Moïse et le religion monothéiste ( 1939 a), Paris, Gallimard, p. 215.
[37] T. E. Lawrence, La Matrice ( 1936), Paris, Gallimard, 1955, p. 92,94,107.
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S. Freud, « Remémorer, répéter, perlaborer ( 1914 g ) », da...
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[28]
S. Freud, ibid., p. 113-114. Suite de la note...
[29]
S. Freud, « La dynamique du transfert ( 1912 b )», dans La ...
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[30]
S. Freud, « Remémorer, répéter, perlaborer ( 1914 g ) », da...
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[31]
S. Freud, « La dynamique du transfert ( 1912 b )», dans La ...
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[32]
S. Freud, Trois Essais sur la théorie sexuelle ( 1905 d ), ...
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[33]
S. Freud, ibid., p. 121. Suite de la note...
[34]
J. Lacan, Le Séminaire XX, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p...
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[35]
S. Freud, La Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, p. 1...
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[36]
S. Freud, Moïse et le religion monothéiste ( 1939 a), Paris...
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[37]
T. E. Lawrence, La Matrice ( 1936), Paris, Gallimard, 1955,...
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