2001
Figures de la Psychanalyse
Distribution des jouissances
Hypothèses sur le masochisme
Jacques Sédat
«
Goût invincible de la prostitution dans le cœur de
l’homme, d’où naît son horreur de la solitude. Il veut
être deux. L’homme de génie veut être un, donc
solitaire. La gloire, c’est rester un. C’est cette horreur
de la solitude, le besoin d’oublier son moi dans la
chair extérieure, que l’homme appelle noblement
besoin d’aimer
[1].
»
Au-delà de la spécification des masochismes primaire, secondaire, moral,
érogène, féminin, l’exergue emprunté à Baudelaire semble nous indiquer que le
masochisme représente une certaine solution. Une solution masochiste peut être
une tentative, sous différentes formes, d’oublier son moi. Tel est le masochisme
ordinaire que nous allons essayer de cerner.
Rappelons le montage et la construction du pulsionnel chez Freud ; pour lui,
tout le pulsionnel n’est pas sexuel, à commencer par le manger, le boire et le
dormir, et le sexuel se greffe toujours, s’apparie, s’appuie, prend appui sur le
pulsionnel. D’où le statut des pulsions partielles, liées à des organes et en l’occurrence à des orifices spécifiques n’ayant pas de but sexuel. Le masochisme peut
ainsi se trouver soit sur un versant sexuel, soit sur un versant non sexuel. À ce
titre, le premier filon à évoquer se trouve autour du couple actif/passif, et des
deux premières organisations du corps, l’organisation orale et l’organisation
sadique/anale, qui ne sont pas originairement sur le versant sexuel.
L’organisation orale, dans sa dimension cannibalique, vise à faire du un à
partir du deux, c’est-à-dire ingérer, incorporer l’autre. À travers l’absorption du
lait, à travers la rencontre bouche/sein, s’origine le premier modèle de rencontre
avec l’extérieur, qui est l’ingestion, l’incorporation, et la destruction. Modèle
initial de toutes les identifications ultérieures, prendre de l’autre et l’assimiler
pour en faire du soi.
La seconde organisation du corps, l’organisation sadique/anale, quant à elle,
ne se situe pas dans l’intersubjectif, dans la rencontre de deux organes représentant deux fragments de deux corps différents, une bouche et un sein. Mais elle
est une diffraction au sein du corps propre d’une double polarité, active et
passive, qui renvoie fantasmatiquement au masculin et au féminin.
L’organisation sadique/anale est une des modalités de la pulsion d’emprise, et
elle met en place un appareil musculaire dont la fonction est de maîtriser une
muqueuse interne, érogène, la muqueuse intestinale, qui apparaît à ce moment-là, pour le corps/psyché encore inchoatif, comme à but passif. La première
modalité d’apparition de la pulsion d’emprise, en tant qu’elle ressort du registre
de la maîtrise, relève de l’appareil musculaire et de la maîtrise de l’interne. La
première dimension sadomasochiste, dimension active/passive, s’exerce sur le
propre corps, à travers le musculaire au service de la maîtrise d’un organe
érogène interne, la zone anale. La pulsion d’emprise, toujours non sexuelle, peut
se transformer aussi en pulsion de destruction.
Dans le jeu du « Fort-Da
[2] », le petit-fils de Freud âgé de seize mois, observé
par son grand-père, met en jeu deux dimensions. D’une part casser, en jetant au
loin une bobine, et une manière de connaître dans l’opération même de casser.
Ce premier mode de connaissance pour la psyché consiste à casser le monde
extérieur, mais casser pour connaître quoi ? Pour connaître et donc maîtriser le
lien ou la perte du lien, puisque la bobine sert à maîtriser l’absence de la mère.
Le second temps de cette pulsion d’emprise, en tant que pulsion de destruction,
est une pulsion qui, au-delà du cassage de l’autre et du monde extérieur, en
arrive à transformer le lien en relation, c’est-à-dire en fait à élaborer l’absence.
La seule façon dont on puisse casser notre dépendance à l’égard de l’objet
extérieur, c’est d’accéder à notre indépendance. Ceci ouvre sur le temps et sur le
moment de l’auto-érotisme, dans lequel on retrouve cette dimension actif/passif
exercée sur son propre corps, qui manifeste à la fois notre indépendance à
l’égard de l’objet, le pouce remplaçant le sein, comme tous les objets substitutifs
du sein en tant que
soft toys, indépendance acquise dans un dédoublement de
soi où cette détresse qui renvoie à la passivité peut être calmée par une dimension de maîtrise.
Tels sont les premiers linéaments à partir desquels peut s’élaborer la solution
masochiste comme façon d’échapper à l’autre. Le premier fil rouge de la solution
masochiste est le couple actif/passif dont Freud précise, dans un texte de 1913,
L’intérêt de la psychanalyse (l’intérêt que les autres disciplines peuvent avoir à
l’égard de la psychanalyse) : « L’inconscient ne connaît ni le masculin, ni le
féminin, il ne connaît que l’actif et le passif
[3] », dans la mesure où ni le masculin
ni le féminin, qui renvoient à des différences anatomiques, ne sont immédiatement inscriptibles dans l’appareil psychique en tant que représentations
psychiques. Autrement dit, la première chose que connaît l’inconscient, c’est le
but de certaines pulsions, but actif ou but passif.
Ceci nous introduit aux
Théories sexuelles infantiles
qui sont les premières
élaborations du corp/psyché. Je les rappelle brièvement, car ces théories sexuelles
infantiles sont en quelque sorte les préfantasmes. Au nombre de trois, elles sont
typiques et on les retrouve dans toute organisation psychique, modalités à
travers lesquelles, dans son développement, l’enfant peut élaborer son corps (ici
l’enfant est au neutre, « das Kind », ni garçon ni petite fille). Ces théories ont
pour fonction de « prévenir le retour d’événements redoutés
[4] », donc prévenir
le risque de la détresse, de l’abandon par l’objet et de la perte de l’objet ; la
première activité de savoir qui se développe spontanément « sous la seule
influence des composantes pulsionnelles sexuelles
[5] », c’est-à-dire qu’elle est liée
au seul éprouvé que l’enfant peut avoir de son corps.
La première théorie, celle de la femme au pénis, qu’on trouve dans la mythologie et dans les sculptures de l’Antiquité classique (les statues d’hermaphrodites
du Louvre, de la villa Borghese à Rome… ), peut s’énoncer ainsi : pas de différence
sexuelle, le corps ne connaît pas de vide, ne connaît pas d’orifice, lequel serait
ressenti subjectivement comme un trou, une brèche dans le corps. Ceci renvoie à
cette dimension de l’appareil musculaire, du corps musculaire, du corps-cuirasse
qui nous protège de toute effraction de l’extérieur.
La seconde théorie sexuelle, qui logiquement et nécessairement suit la
première, est la théorie cloacale de la naissance. L’enfant, évacué comme une
selle, représente l’enjeu psychique suivant : l’enfant n’est pas un corps étranger
contenu dans un corps qui en serait le contenant, c’est un fragment du corps
« chié », expulsé. On retrouve dans cette seconde théorie de l’image du corps ce
qui concerne de nouveau la négation de la séparation ; ici Freud donne l’exemple
d’une patiente malade mentale qui lui montre sa crotte de la veille et dit : « Voilà
l’enfant que j’ai fait aujourd’hui
[6] ». Or l’état maniaque est un état d’indistinction
entre soi et l’autre, et entre ses propres pensées et celles de l’autre. Cette même
négation de la séparation des pensées, de moi et de l’autre, se retrouve aussi
dans la solution paranoïaque de la maîtrise des pensées d’autrui.
Dans la troisième théorie sexuelle, on retrouve le couple actif/passif, mais
extraposé et non plus intrapsychique, c’est la théorie sadique du coït. Ce qui
apparaît comme actif/passif est d’abord éprouvé subjectivement comme
fort/faible, agresseur/agressé. C’est la théorie sadomasochiste du coït, qui laisse
de côté le couple masculin/féminin et le dimorphisme homme/femme.
Ces constructions successives du corps sont élaborées par la psyché de l’enfant
et sont inscrites dans l’imago du corps fantasmé. Elles sont la seule connaissance
possible du corps par la psyché, sans influence de l’extérieur, mais sous la seule
influence des composantes pulsionnelles sexuelles. La pulsion de savoir, dont on
a vu qu’elle a pour but de « conjurer les événements redoutés », sous sa première
modalité, est une modalité défensive contre l’absence de l’autre, en même temps
qu’elle est dépendante de ces composantes pulsionnelles et dans l’incapacité
d’anticiper les réponses qu’elle donne aux états successifs du corps. De plus, cette
pulsion de savoir est au service de la maîtrise, à condition qu’il n’y ait pas inhibition et qu’elle ne soit pas contrée de l’extérieur. Je rappelle que la définition
psychanalytique et freudienne de l’inhibition est essentiellement l’obéissance au
père, au savoir de l’autre, assujettissement que l’on retrouve dans toutes les
situations transférentielles. Tant qu’on est dans cette dépendance à l’égard
d’autrui, comme émetteur de messages à déchiffrer, on est incapable de se vivre
comme interprète du savoir de l’autre et non point assujetti au savoir de celui-ci.
La pulsion de savoir est donc au service d’une certaine maîtrise qui va permettre
de s’autonomiser de l’autre, si on n’est pas entravé par l’inhibition comme
dépendance infantile à l’égard du savoir d’autrui.
À travers cette première manifestation de l’actif/passif, fort/faible,
masculin/féminin, sadisme/masochisme, le sexuel n’est pas encore posé, le corps
est toujours dans l’ignorance de la différence sexuelle et n’est pas encore érotiquement sexué. La question primordiale que se pose la psyché naissante, ou «
l’infans », est celle de la maîtrise par rapport à l’expérience de plaisir : comment
accéder à des retrouvailles avec une expérience de plaisir dont la cause vient
d’abord de l’autre, et tout particulièrement de ce premier autre qui est l’autre
maternel ?
Le second filon à examiner est celui de l’organisation de la vie psychique à
partir du couple plaisir/déplaisir, « Lust/Unlust », couple qui lui-même va être
parasité par l’irruption d’autre chose, la jouissance. Le modèle du plaisir dans la
perspective freudienne n’est pas d’abord le plaisir sexuel, mais le plaisir lié à
l’apaisement des tensions de l’organisme : la cessation du déplaisir
[7]. Tout le
modèle freudien du plaisir tente de faire cesser ce déplaisir, effet de tensions
internes, d’excitations externes qu’il faut pouvoir calmer. Nous sommes ici dans
un modèle de plaisir d’organe produit par la décharge de tensions. Dans le
modèle de l’auto-érotisme, la masturbation, en tant que plaisir d’organe, est
justement cette fin des tensions et de l’angoisse, de cette « angoisse sans objet »
selon l’expression de Lacan, qui enveloppe tout le sujet et dont on ne sait
comment s’en débarrasser.
Dans ce premier modèle de plaisir, on peut dire que le plaisir est anobjectal.
Il vise le narcissisme primaire et l’auto-érotisme, mais concerne encore peu le
narcissisme secondaire dans la mesure où ce dernier est l’aptitude à investir
l’autre et à le désinvestir dans un aller-retour entre soi et l’autre, sans que cela
entraîne une hémorragie narcissique. Premier modèle de plaisir reposant sur un
modèle de besoin physiologique et qui a cette dimension anobjectale d’assurer
un processus autocalmant à notre corps-cuirasse que nous essayons de protéger
de toutes les excitations extérieures et dont nous tentons aussi de maîtriser les
excitations internes par l’érotique sadique-anale. Le plaisir, en tant que cessation
du déplaisir, témoigne d’une ambivalence, car en même temps vient se greffer
immédiatement un double phénomène au niveau de la compulsion de répétition : pour retrouver du plaisir, on tente de créer des situations d’excitation et de
tension, puisque le seul plaisir possible est la cessation de l’excitation comme
déplaisir.
On retrouve ici la problèmatique du masochisme : créer une excitation, une
tension, une situation désagréable pour pouvoir la faire cesser. Tout ceci reste
dans un registre de maîtrise, c’est-à-dire d’une dialectique dépendance/indépendance, qui vise à se mettre le plus possible en situation d’indépendance à l’égard
d’autrui.
Mais ce couple plaisir/déplaisir ouvre aussi sur autre chose, du fait même de
ce mystère du fonctionnement psychique qui implique justement de provoquer
une souffrance pour interrompre cette même souffrance. Et nous constatons
aussi que cette souffrance organique ou psycho-organique appelle l’angoisse,
c’est-à-dire un registre de perte de représentations. Or, la seule situation
homologue à l’angoisse comme perte de représentations, c’est justement la jouissance, qui n’est pas terminologiquement chez Freud du registre du « Lust », mais
du « Genuss » : jouir de l’autre de façon subjective ou objective, avec une dimension de possession (occuper et s’emparer de l’autre) et une dimension juridique
du droit à la jouissance absolue, « Jus utendi et abutendi », comme l’indique le
droit romain, user et abuser, droit de consommer et de détruire, puisque j’ai le
droit de détruire la propriété qui m’appartient. Donc la jouissance réintroduit ici
la dimension de l’autre, et on sort avec elle du théâtre du corps et de ce sadomasochisme intrasubjectif, pour retrouver l’autre, toujours pour nous énigmatique, inconnu, aléatoire, l’autre qui a été à l’origine de la première expérience
de plaisir.
Nous arrivons ici à ce qui parasite complètement le modèle plaisir/déplaisir
par le retour de l’autre, comme extérieur à la psyché. Pour introduire aux
mystères de la jouissance et du masochisme, reparcourons quelques textes de
Freud. En premier lieu, un court fragment de la lettre 52 à Fliess
[8] : « L’attaque
hystérique ne constitue pas une décharge, mais une action qui conserve le caractère originaire à toute action : être un moyen pour la reproduction du plaisir… ».
On repère ici la dimension de répétition inhérente au plaisir, ambivalente
puisqu’il faut en passer par le déplaisir pour accéder au plaisir. « … être un moyen
pour la reproduction du plaisir, tel en est tout au moins le caractère originel. Les
attaques de vertige, de sanglots, tout est imputé au compte d’un autre, mais
surtout au compte de l’autre préhistorique, inoubliable, que nul n’arrive plus
tard à égaler ». À travers cette dimension de l’hystérie, qui se différencie de la
définition de l’hystérie dans la psychiatrie du XIX
e siècle, Freud prend ici position
contre le psychiatre H. Oppenheim de Berlin, théoricien de l’hystérie à la fin du
siècle pour qui elle était surtout une décharge orgastique de tensions. Il soutient
qu’elle n’est pas une décharge, mais une action, un appel au secours vers l’autre
pour qu’il vienne me sortir d’une position de détresse infantile.
Telle est l’hystérie freudienne, une mise en scène de la demande d’amour à
l’autre, et de ce premier autre qu’est l’autre maternel. Dans ce modèle de l’hystérie, modèle d’appel à l’autre, on retrouve extraposés le fort et le faible, l’autre
historique, « inoubliable, que nul n’arrive plus tard à égaler », et la détresse de
l’enfant qui n’a possibilité de sortir de son insatisfaction que par le cri qui va
convoquer la mère ou le substitut de la mère. L’angoisse est ici articulée immédiatement à la jouissance, qui est elle-même essentiellement d’essence féminine.
C’est d’ailleurs ce à quoi aboutit Lacan à la fin de sa vie, puisque dans le
Séminaire Encore, il définit la jouissance féminine comme une jouissance supplémentaire, abandon à l’autre. Il prend pour modèle la célèbre statue du Bernin de
la transverbération de sainte Thérèse à Santa Maria della Vittoria à Rome, où elle
est représentée dans un état d’offrande à l’autre, prête à recevoir la flèche divine
qui va la transpercer.
Mais la jouissance est aussi de l’ordre de l’horreur, comme dans la séance de
« l’homme aux rats » qui saute du divan devant une scène qui lui est insupportable et qu’il ne peut dire, demandant à Freud de lui épargner de raconter cette
scène (Freud lui répondant qu’il ne peut pas lui épargner ses pensées)
[9], qui
renvoie au passif, au féminin, à une séquence précise d’un supplice consistant à
introduire des rats dans l’anus.
Par conséquent, on tente de refouler cette jouissance angoissante. Freud
s’exprime ainsi au sujet du refoulement dans le
Manuscrit M du 25.05.1897
[10] : « Il
est permis de soupçonner que l’élément essentiel refoulé est toujours l’élément
féminin : les femmes comme les hommes avouent plus facilement les expériences
faites avec d’autres femmes que celles faites avec des hommes ; ce que les
hommes refoulent surtout, c’est l’élément de pédérastie. » Qu’est-ce que Freud
entend par là ? Que tout ce qui est de l’ordre de la jouissance renvoie à deux
types d’expérience : soit à l’effraction du corps comme « l’horreur d’une jouissance qu’il ignore lui-même » de l’homme aux rats en tant que pénétration
anale, soit à la perte des limites subjectives. Autrement dit, l’autre est à la fois le
garant de la répétition de la première expérience de plaisir, mais il est aussi ce
lieu d’un débordement mortifère de plaisir, mortifère dans la mesure où il fait
perdre ses limites corporelles, en pénétrant par effraction dans le corps-psyché,
par opposition à ce corps-cuirasse qui nous protège initialement des excitations
venant de l’extérieur, corps musculaire sur lequel Freud revient encore dans
Moïse et la religion monothéiste
[11] en utilisant la métaphore de « l’appareil de
muscles » pour désigner ce qui précède l’appareil psychique, l’élaboration
psychique du corps. En même temps, il est perte des limites psychiques en tant
que perte de la maîtrise des représentations. Nous nous trouvons devant une
perspective où l’orgasme répété et la décharge orgastique ne sont pas la jouissance, en tant que perte des limites du moi avec l’autre, ou perte des limites
psychiques. L’expression : « pour prendre son pied, il faut perdre pied », montre
bien que le registre de la jouissance n’est pas du tout de la même nature que le
registre de l’orgasme en tant que plaisir d’organe, qui relève du plaisir.
Quelle est l’expérience, qui conjurant l’angoisse et la jouissance comme deux
instances de perte de représentations, peut renvoyer à l’existence du corps
propre, à l’existence de l’appareil de muscles comme modèle défensif de la
psyché ? C’est la douleur. La douleur physique ou morale renvoie aux limites
corporelles, et on pourrait dire que l’expérience de la douleur, « je souffre, donc
je suis », s’oppose à l’expérience de la jouissance où « je jouis, là où je perds
pied ». Nous voici aiguillés sur la voie de la solution masochiste : dans l’expérience de la douleur, j’ai conscience de ne pas perdre mon identité et même de
retrouver la relation indifférenciée mère/enfant, soit sur le mode intrasubjectif
d’une douleur morale ou physique que je peux m’imposer, soit sur le mode intersubjectif d’une relation dans laquelle, sur des modalités hystériques d’appel à
l’autre, je vais éviter la rencontre de l’autre, en faisant de cette relation une
reconduction du modèle mère/infans, une relation de type « unité de base »,
« one body psychology », ou de type symbiose, « two bodies psychology
[12] », état
fusionnel évoqué dans l’état maniaque, relations qui permettent d’éviter d’aimer
un objet, ou d’être aimé par un objet extérieur, avec le risque de la cessation de
cette relation, de ce lien fixe sujet/objet qui est inscrit dans la psyché comme
première rencontre entre la bouche et le sein, la mère et l’infans.
De ce point de vue, qu’est-ce qui va distinguer un masochisme pervers d’un
masochisme ordinaire en tant qu’évitement de la rencontre avec l’autre, cette
rencontre toujours aléatoire et jamais définitive ? La solution du masochisme
ordinaire ne réussit jamais tout à fait, alors que le masochisme pervers réussit en
ce sens que ce qui le caractérise est la possibilité absolue de maîtriser la jouissance de l’autre, en étant au besoin extérieur à cette jouissance, tout en étant
son ordonnateur. D’où les rituels sado-masochistes dans lesquels, dans la maîtrise
parfaite de la douleur/jouissance de l’autre, le sujet actif reste à l’extérieur de la
scène, en témoin étranger. C’est d’ailleurs le point par lequel la paranoïa est
proche de la structure perverse, parce que la visée du paranoïaque n’est pas la
maîtrise de la jouissance de l’autre, mais la maîtrise des pensées et du savoir de
l’autre. Dans les deux cas, ce qui est obtenu est un lien fixe à l’objet.
*
Poursuivons sur le masochisme « ordinaire », en repérant comment il vient au
jour dans la situation analytique, comment il s’y révèle. Nous avons déjà insisté
sur le fait qu’il était absolument capital, alors que cette distinction n’est pas
toujours faite, de différencier au niveau du sexuel la libido du moi, reprise des
pulsions partielles, qui relève du narcissisme primaire, et qui n’est pas sexuelle
dans une certaine mesure, et la libido d’objet qui vise quant à elle la personne
globale et sa représentation. Or, le problème du masochisme dans son ensemble
recouvre un champ qui ne concerne pas la personne globale, au moins sous
l’angle que Freud avait souligné dans
Le Problème économique du
masochisme
[13] : « La première interprétation découverte sans difficulté, c’est que
le masochiste veut être traité comme un petit enfant en détresse et dépendant.
Mais il veut surtout être traité comme un enfant mauvais. » Pourquoi apparaît-il
si simple et évident à Freud que le masochiste veuille être traité comme un
« enfant mauvais » ?
Les manifestations du masochisme ordinaire sont de l’ordre de la régression,
de la dépression, de la dévaluation de soi, c’est en tout cas ce que Freud précise
dans
Inhibition, symptôme et angoisse. Ces trois figures, régression, dépression et
dévaluation de soi renvoient à une libido du moi, et en aucun cas à une libido
d’objet. Dans un chapitre sur le transfert et le contre-transfert, Conrad Stein
rapportait la réflexion d’une de ses patientes : « Je ne veux pas que vous soyez
intact de moi », c’est-à-dire « je veux pouvoir avoir un effet sur vous
[14] ». Quelque
chose apparaît ici, de l’ordre de cette première manifestation du transfert,
« l’attente croyante
[15] », une disposition psychique intérieure d’attente à l’égard
de l’autre, et corrélativement ce qui ressort d’un souhait, comme dans le rêve, un
souhait qui est de l’ordre du remplissement du vœu plus que de la rencontre
réelle, effective, avec l’autre, ainsi que l’explicite le chapitre VII de
L’Interprétation des rêves. Il est donc pertinent de réinterroger ce qu’il en est de l’amour
de transfert, dans la perspective de ce souhait du masochiste d’être un petit
enfant en détresse et dépendant, et en même temps « mauvais ».
Cela nous amène naturellement à la distinction à opérer entre ce qui relève
du Lustprinzip, la recherche de la satisfaction, ce qui relève du Wunscherfühlung,
le remplissement du vœu, qui est l’objet même du rêve, et ce qui relève de la
Begierde, du désir, en tant que le désir chez Freud n’est pas comme chez Hegel
un désir d’être reconnu par l’autre, mais un désir sexuel, une rencontre sexuelle
avec l’autre. Il faut alors bien dissocier le masochisme sexuel du masochisme non
sexuel, que j’ai appelé le masochisme ordinaire. Le masochisme ne devient réellement sexuel que dans la mesure où il devient une perversion sexuelle, c’est-à-dire
lorsqu’il fait coïncider en un seul temps la douleur comme ultime forme de l’excitation, et quelque chose qui tient au plaisir d’organe, plaisir d’organe narcissique
qui a pour but d’échapper justement à la jouissance.
Je fais ici un bref rappel à propos de la jouissance, et peut-être faut-il
l’entendre dans le contexte du masochisme. Dans la perspective de Freud, la
jouissance renvoie à deux types d’expérience, soit à l’effraction du corps, et j’ai
décrit plus haut le cas de l’homme aux rats interrompant une séance dans « l’horreur d’une jouissance qu’il ignore lui-même », à l’évocation du supplice de rats
introduits dans l’anus. La jouissance devient alors rupture et effraction corporelle, soit du côté de l’image du corps et du corps musculaire, soit du côté de l’élaboration psychique du corps – que Françoise Dolto appelle « l’imago du corps
fantasmé » –, où l’image inconsciente du corps renvoie à des limites subjectives
perdues, tout particulièrement dans l’orgasme qui, comme l’angoisse, est une
expérience de perte de représentations. Cet exemple démontre le statut ambivalent de la jouissance sur lequel va s’organiser la modalité du plaisir masochiste.
L’autre, au départ, est le garant de la première expérience de plaisir – l’autre,
c’est évidemment l’autre maternel –, expérience nécessaire, car si elle n’existe pas
dans la relation à la mère, ce qu’on trouve dans l’anorexie, l’enfant court le
risque de se fermer au monde extérieur dans l’autisme. Mais d’un autre côté, si
l’autre est le garant de la première expérience de plaisir, on peut bien sûr la
reconduire, et c’est là où s’embraye la compulsion de répétition qui chez Freud
aura plusieurs sens, mais dont le premier est d’abord la répétition de cette
première expérience de plaisir, où l’on doit absolument obtenir la garantie de
l’autre pour pouvoir tenter de répéter une expérience dans laquelle le plaisir
prime sur les pulsions d’autoconservation. Ce caractère de contrainte conduit à
une conséquence dans laquelle l’essence du masochisme se traduit en une
solution non sexuelle, une solution narcissique à la sexualité. La conjuration de
l’aléatoire de l’autre qui pourrait venir à manquer, par l’organisation d’une
relation sur un mode intrasubjectif, et non pas intersubjectif, et donc sur le
modèle mère/infans.
J’ai évoqué plus haut l’œuvre de Margaret Little qui a élaboré la différenciation de deux modèles, celui de l’indifférenciation mère/infans qu’elle appelle
« l’unité de base », «
one body psychology », un seul corps pour deux psychés, et
le modèle fusionnel, «
two bodies psychology », deux corps qui ne font qu’un dans
un aller-retour permanent entre la psyché de l’un et la psyché de l’autre. Dans ces
deux modèles mère/infans, je ne sais pas très bien ce que je suis et je ne sais pas
très bien ce qu’est l’autre. Mais l’avantage immédiat de cette relation, c’est que je
peux m’éviter d’être aimé comme objet séparé, et surtout je peux m’éviter d’être
abandonné comme objet séparé. J’élimine cet autre hasardeux et mobile qui
pourrait venir à manquer. C’est en ce sens qu’il faut entendre la formule de Freud :
« La première interprétation découverte sans difficulté, c’est que le masochiste
veut être traité comme un petit enfant en détresse et dépendant », mais il ajoute
aussitôt « mais il veut surtout être traité comme un enfant mauvais
[16] ».
*
Un détour par
Le Malaise dans la culture où Freud théorise la genèse du sentiment de culpabilité
[17] permet un éclairage de cette phrase. Le chapitre VII du
Malaise nous aide à comprendre pourquoi et de quelle façon la culpabilité nous
rend mauvais : « Nous connaissons donc deux origines au sentiment de culpabilité… » (p. 70-75). Le sentiment de culpabilité est ici de toute évidence inconscient, il se traduit par des effets sur le sujet sans que celui-ci puisse en connaître
l’origine. Freud avait déjà posé la question du
Woher, de l’origine : « d’où
provient l’obscur sentiment de culpabilité antérieur à l’acte
[18] ? » qui se réfère
directement à Nietszche et au « pâle criminel » du
Zarathoustra. Freud y signale
que pour vérifier cette culpabilité inconsciente dont on ignore l’origine, certains
deviennent criminels, pour qu’au moins il y ait justification dans la réalité de
cette culpabilité inconsciente. En effet, le sentiment de culpabilité est un
labyrinthe, admirablement démontré dans la
Lettre à mon père de Kafka, où je
ne sais pas de quoi je suis coupable et en même temps je me sens coupable de
quelque chose. Ce sentiment est bien inconscient et on ignore d’où il vient.
« Nous connaissons deux origines au sentiment de culpabilité, celle tirée de
l’angoisse devant l’autorité, et celle ultérieure tirée de l’angoisse devant le
surmoi
[19]. » En tant que le surmoi est l’introjection de l’autorité. « Le premier
sentiment de culpabilité contraint de renoncer aux satisfactions pulsionnelles, »
c’est l’angoisse devant l’autorité qui interdit le plaisir, « l’autre pousse en outre à
la punition, étant donné qu’on ne peut cacher au surmoi la persistance de
souhaits interdits » (le terme ici n’est pas le désir,
Begierde, mais le vœu,
Wunsch).
Le paradoxe du sentiment de culpabilité se traduit par un double effet, renoncer
au plaisir, et se punir de souhaiter des plaisirs : plus on renonce au plaisir, plus on
se sent coupable de pensées de plaisir. Freud ajoute : « Le renoncement
pulsionnel n’a plus d’effet libératoire », on n’est pas libéré parce qu’on renonce
au plaisir pour faire plaisir à l’autorité, « l’abstinence vertueuse n’est plus
garantie par l’amour des grandes personnes », et donc « contre un malheur
externe menaçant » –le risque de perdre l’amour des parents – et la punition de
la part de l’autorité externe, « on a échangé un malheur interne perdurant, la
tension de la conscience de culpabilité
[20] ».
Freud décrit ici son intuition primordiale : « Et là intervient enfin une idée qui
est tout à fait propre à la psychanalyse et étrangère au mode de pensée habituel
des hommes
[21] », [… ] « la relation entre surmoi et moi est le retour déformé par
le souhait, des relations réelles entre le moi encore indivis avec un objet
externe
[22] ». Freud emploie à dessein le terme
ungeteilten, l’indivision, la non-séparation d’avec l’objet extérieur. Or cette indivision est l’essence même du
masochisme ; l’impossibilité, l’incapacité de se séparer de l’autre. Et non seulement l’enfant est en détresse et dépendant, mais il veut surtout être traité à plus
d’un titre comme un enfant méchant ; d’une part à cause de son sentiment de
culpabilité, mais aussi par le fait même de cette relation qui permute à l’infini
une psyché et une autre. Dans cette indivision avec l’objet, il se vit comme tout-puissant par rapport à l’objet, et il peut alors lui emprunter cette perte d’amour
qui est vécue comme s’il en était la source parce qu’il serait mauvais. L’enfant
veut ou doit être sanctionné et puni parce que toute perte d’amour est vécue
comme étant liée à sa coupable toute-puissance par rapport à l’adulte. La formulation d’une patiente de Conrad Stein : « Je ne veux pas que vous soyez intact de
moi » pose d’emblée la scène analytique comme une scène dans laquelle, totalement dépendante de l’autre, elle convoque l’autre en le prenant à parti, un autre
asservi totalement à cette volonté de dépendance de sa part. Telle peut être la
position masochiste dans la psychanalyse, dans la séance analytique et sur la
scène qui se joue dans le temps de la séance.
La racine du masochisme est bien ce sentiment inconscient de culpabilité, et
l’enfant méchant, c’est cet enfant mégalomane qui se sent absolument coupable
de tout ce qui arrive : « Si mon père ou ma mère ne m’aime pas, c’est qu’il ou elle
n’a pas été intact de moi ; le retrait d’amour est lié à quelque chose que je leur
ai fait. » Cette position masochiste de toute-puissance coupable permet, par sa
logique (« s’ils ne m’aiment pas, c’est ma faute »), de maintenir un lien permanent à l’autre : « Ce n’est pas qu’ils se débarrassent de moi, mais c’est que je leur
ai fait quelque chose qui les a atteints, donc j’existe uniquement dans cet acte de
les atteindre et il faut donc que je me maintienne dans cette position. » On
observe ici la rationalisation d’une toute-puissance du fait que l’autre, la grande
personne, ne m’échappera jamais. Le masochisme ordinaire ne peut fonctionner
que d’une seule manière : ne jamais lâcher l’autre.
Avant de repérer comment tout ceci peut s’analyser dans la cure psychanalytique, avec quelques textes de La Technique psychanalytique, je reviens sur trois
définitions : l’objet perdu, la perte d’amour et l’amour, qui permettent de mieux
cerner le phénomène dont il est question.
Qu’est-ce que l’objet perdu ? L’objet perdu est d’abord l’objet de la pulsion,
par exemple le sein, ce dont la pulsion va s’emparer comme objet partiel en vue
d’une satisfaction. Ce n’est qu’ultérieurement que sur cette première relation
d’emprise, l’objet de la pulsion ayant subi l’emprise de l’infans, il devient par la
suite objet d’amour. Et finalement, l’objet perdu représente la perte de l’amour
de la part de l’objet. Si on accepte qu’il soit perdu, c’est la condition de retrouvailles avec l’autre en tant qu’objet total, ce qui permet à Freud d’écrire dans le
troisième des
Trois essais : « L’objet est perdu lorsque l’enfant peut former la
représentation globale de la personne à laquelle appartenait l’organe qui lui
procurait satisfaction
[23] ». Ce n’est qu’à cette condition que l’objet peut être
constitué comme perdu (et Dolto dira que la première castration est orale), d’où
l’accès à la personne totale comme objet d’amour possible. Mais en même temps,
cette perte favorise le passage à l’auto-érotisme, et je place pour cette raison la
période de l’auto-érotisme après le narcissisme primaire, contrairement à
d’autres auteurs : le narcissisme primaire favorise l’auto-érotisme en tant qu’il
autorise la possibilité pour une partie du corps de représenter la perte de la
personne totale à laquelle appartenait l’organe de satisfaction, et il induit ainsi
une première assomption totale de l’image du corps. Cet objet perdu est dans un
premier temps la perte de l’objet de la pulsion, organisation libidinale du corps
comme totalité signifiante et assomption totale de l’image du corps par l’autoérotisme, et sera dans un second temps la personne globale dans le processus de
séparation qui ne vient que plus tard. Freud évoque dans le jeu du Fort-Da, au
chapitre II de
Au-delà du principe de plaisir
[24], ce passage d’une position
psychique de « détresse et de dépendance » à une position active, qui s’opère de
deux façons, d’abord par cette pulsion d’emprise de l’objet qu’on jette et qu’on
casse, ensuite par l’élaboration psychique de cet objet qui conduit à le constituer
hors de soi, qui est ce temps d’absence de l’objet corrélative du fait que je m’en
absente moi-même. Dans
Inhibition, symptôme et angoisse
[25], les réactions
possibles à la perte de l’objet, faute de le constituer comme perdu, sont au
nombre de trois : l’angoisse, le deuil, et la douleur.
Comment, à partir de l’objet perdu, penser la perte d’amour ? La perte
d’amour, c’est la perte de l’amour de la part de l’objet en tant que personne
globale, et non pas en tant qu’organe de l’objet d’amour, c’est-à-dire le sein. Elle
renvoie à l’au-delà du Fort-Da, elle est donc liée à la perte d’objet en tant
qu’objet total. En réalité, les choses sont plus complexes : dans Inhibition,
symptôme et angoisse, Freud met l’accent sur le fait que cette perte d’amour
peut être ressentie aussi en présence de l’objet, et ce qui préserve alors de cette
perte d’amour, c’est une manifestation d’angoisse, comme une protection de cet
objet qui pourrait nous priver d’amour, même s’il est présent.
Dans l’une des
Conférences d’introduction à la psychanalyse,
L’évolution de la
libido, une phrase significative nous introduit à cet enjeu. Freud y parle du
complexe d’Œdipe, « le choix d’objet infantile qui était un prélude au choix
d’objet de la puberté », et surtout de son issue : « À partir de ce moment, l’individu humain doit se consacrer à la grande tâche de se déprendre de ses parents,
sa solution seule lui permettant de cesser d’être un enfant pour devenir un
membre de la communauté sociale
[26]. » « Se déprendre » des parents dans le cas
présent,
Ablösung, est le terme qu’il emploie également pour la fin de l’analyse
en tant que dissolution du transfert. La déprise des parents, c’est ce sur quoi la
solution masochiste achoppe, puisque le masochiste « veut être traité comme un
petit enfant en détresse », maintenir un transfert parental au cours de son
existence.
*
On a beaucoup insisté en général sur la structure hystérique de la relation
analytique, beaucoup moins sur la dimension masochiste qui lui est inhérente :
masochiste au sens où, en grande partie, la relation analytique peut être
entendue comme relevant non pas d’une libido d’objet, de l’analysant à l’analyste, mais relevant d’une libido du moi. « Je ne veux pas que vous soyez intact
de moi » équivaut à dire « mon analyste et moi, nous sommes un ».
Examinons un passage de
Remémorer, répéter, perlaborer qui permet
d’entendre la dimension masochiste présente dans la cure analytique : « C’est
dans le maniement du transfert que l’on trouve le principal moyen d’arrêter la
compulsion de répétition et de la transformer en une raison de se souvenir.
[27] »
Dans la mesure où ce sentiment inconscient de culpabilité est totalement inconscient, il va essayer de se traduire dans la cure essentiellement par des agir, et en
particulier par des modalités qui seront des assignations à résidence de l’analyste
dans une position dans laquelle l’analysant se vivrait enfant en détresse et
mauvais, comme un sujet qui n’est pas aimé de son analyste. Freud poursuit :
« Nous rendons cette compulsion de répétition inoffensive, voire même utilisable, en limitant ses droits, en ne la laissant subsister que dans un domaine
circonscrit. Nous lui permettons l’accès au transfert, cette sorte d’arène où il lui
sera permis de se manifester dans une liberté quasi totale, et où nous lui demandons de révéler tout ce qui se dissimule de pathogène dans le psychisme du sujet.
Même dans le cas où le patient se borne simplement à respecter les règles nécessaires de l’analyse, nous réussissons sûrement à accorder à tous les symptômes
morbides une signification de transfert nouvelle, et à remplacer sa névrose
ordinaire par une névrose de transfert, et créer ainsi un royaume intermédiaire
entre la maladie et la vie réelle, domaine à travers lequel s’effectue le passage de
l’une à l’autre.
[28] »
Ainsi, tout ce qui s’effectue dans l’analyse, notamment le transfert et à partir
du transfert, est essentiellement envisagé non pas comme un état amoureux
porté sur l’analyste, mais comme l’oubli d’une relation originaire, celle que Freud
définit ainsi dans
La Dynamique du transfert : « Originellement, nous n’avons
connu que des objets sexuels. La psychanalyse nous montre que des gens que
nous croyons seulement respecter et estimer peuvent pour notre inconscient
continuer à être des objets sexuels
[29]. » Mais ces objets sexuels sont de l’ordre de
l’objet partiel, de l’objet de la pulsion, et non pas des personnes, ce qui est tout
à fait différent. Et la dimension masochiste inhérente à l’analyse (qu’il faut
repérer pour pouvoir la travailler, sinon elle peut devenir un scénario infernal en
tant que régression, dépendance et volonté d’être maltraité) ne peut s’élaborer
que dans la mesure où ce transfert peut être transformé ainsi en névrose de
transfert, et c’est dans la mesure où l’analyste le considérera comme tel qu’il
pourra être transformé. J’insiste sur le terme « névrose de transfert » parce qu’actuellement, dans la littérature psychanalytique concernant soit des techniques
analytiques, soit la clinique analytique, le terme de « névrose de transfert »
paraît désuet, et est peu employé. Or c’est justement la névrose de transfert qui
en quelque sorte –Freud parle ici de « royaume intermédiaire »
[30] – joue le rôle
d’interface. La névrose de transfert organisée par la scène analytique est ce qui
va transformer la maladie de transfert pour la faire passer dans le domaine de la
vie réelle. Comment définir la maladie de transfert en tant que maladie
masochiste de l’analysant ? Elle consiste à « faire coïncider, mettre ensemble
(
Züsammenfallen ), le praticien et l’objet de ses motions affectives
[31] ». Faire
coïncider l’analyste avec l’objet perdu consiste à répéter une scène en spirale,
inamovible pour la simple raison qu’elle ne correspond absolument pas au
registre d’une libido d’objet, mais à un registre de libido narcissique. Celle qu’on
trouve dans le modèle freudien du rêve, à savoir que le rêve vise à l’identité de
perception, c’est-à-dire à la répétition de la perception qui a été à l’origine de la
satisfaction du besoin, et que ceci est du registre du
Wunsch, du vœu, ou le
comblement du vœu qui vise, non pas un objet, mais le comblement de la place
qui a été laissée vide par l’objet perdu, et qu’on présentifie en tant qu’objet
absent sur un mode hallucinatoire. Autrement dit, tout le champ du masochisme
et de cette libido du moi, non sexuelle, ne relève pas du principe de plaisir, mais
comme remplissement du vœu, de l’évitement du plaisir, puisque le plaisir
pourrait être aléatoire. Par l’annulation de l’objet extérieur sur le mode hallucinatoire, le masochisme tend à maintenir à tout prix cette relation fixe à l’objet.
*
Reprenons ici la seconde figure des pulsions partielles, pulsion du plaisir
scopique (
Schaulust : à la fois voir et donner à voir), qui dérive du toucher et de
la pulsion d’emprise (
Bemachtigungstrieb ) comme premier mode de connaissance du monde extérieur. Voir, c’est connaître à distance
[32]. Je cite ce texte, parce
que dans cette façon d’aborder le lien entre la pulsion de savoir et la pulsion
d’emprise, on trouve quelque chose de fondamental, qui est que le Fort-Da, se
jouant au niveau des pulsions partielles, procède en deux temps et développe
deux fonctions : le premier temps qui est effectivement de l’ordre de l’effraction,
c’est-à-dire de casser, maîtriser l’objet illusoirement en le cassant, et le second
temps où il ne s’agit plus seulement de lancer au loin la bobine mais d’introduire
un jeu d’aller-retour. Dans ce second temps de la pulsion partielle, il ne s’agit pas
de chasser l’intrus, mais de mettre en place la suppression du lien, ou plutôt
l’introduction de la relation mère/infans, casser ce lien pour créer, ce qui n’est
plus la simple annulation du lien, mais de la relation. Et effectivement, lorsque
dans le second temps du Fort-Da, on n’a plus besoin de détruire, on joue quelque
chose, non plus seulement de l’absence de la mère, mais de sa possibilité à soi de
s’absenter de la mère. Autrement dit, en chassant l’intrus maternel, on ne se
chasse pas soi-même, mais on le constitue au-dehors, et on peut par là même se
constituer soi-même, à condition de s’absenter de l’objet, ce qui est fondamental
dans ces pulsions partielles, c’est qu’elles ne sont pas perverses. Elles sont
polymorphiquement perverses, dans la mesure où elles ont la capacité d’être
indépendantes de zones érogènes et de viser, sans pouvoir le constituer encore,
quelque chose de la totalité d’une subjectivité inchoative par rapport à la subjectivité constituée de la mère. Constituer la mère au-dehors de soi, c’est la principale fonction de la seconde des pulsions partielles. Donc, la pulsion d’emprise au
départ est liée à l’incapacité de pressentir la douleur de l’autre, parce qu’il faut
d’abord se séparer de l’autre pour accéder au registre de la douleur qui est, pour
Freud, « la capacité de compatir
[33] » qui ne peut se porter que dans ce second
temps, être sorti de la cruauté par la séparation qui ouvre sur la relation.
L’appareil d’emprise lié à la pulsion d’emprise concerne à la fois les pulsions orale
et anale, mais aussi les pulsions partielles, puisque c’est à travers celles-ci qu’on
peut sortir du registre de l’emprise où on ne peut connaître l’autre qu’en le
cassant dans l’incapacité de toute identification à l’autre.
Il y a un temps sur lequel je m’arrête un instant pour y revenir dans ma conclusion, qui est très peu souligné dans la littérature psychanalytique ; c’est le
moment de ce que Freud appelle « l’appareil musculaire ». Comment penser
l’appareil musculaire ? On pourrait dire que l’appareil musculaire correspond au
temps de l’auto-érotisme, donc après le narcissisme primaire du corps morcelé,
des pulsions orale/anale ; et la pulsion musculaire est ce moment où l’appareil
psychique n’est pas encore élaboré, et ne peut s’élaborer qu’en s’appuyant sur
l’appareil musculaire : la psyché-musculaire ne peut se défendre de l’intrusion
d’autrui qu’en se constituant un corps-cuirasse. Tant que l’appareil psychique
n’est pas élaboré pour différencier l’intérieur de l’extérieur (et à la fois gérer
l’intérieur et se mettre à l’abri des excitations venues de l’extérieur), l’appareil
musculaire est là pour travailler en permanence pour soutenir la psyché. On peut
dire que l’appareil musculaire, par exemple, c’est ce qu’on voit dans tous les
gymnases-clubs, où les gens indéfiniment ne peuvent cesser d’être en état
d’hyper-activité pour pouvoir avoir une quantité d’excitation et pour avoir par là
la possibilité de maîtriser les excitations qui viennent de l’intérieur et de l’extérieur. Faute de cette élaboration psychique, l’appareil musculaire est là en
quelque sorte comme un corps-cuirasse qui protège le corps psychique dans ce
travail de forçat de muscler en permanence la relation à l’extérieur. On voit que
nous sommes là dans le cadre d’un masochisme non sexuel où il s’agit en permanence de faire souffrir son corps pour éviter qu’il puisse perdre ses limites.
Comment penser la jouissance ? On ne peut la penser que comme un
analogon de l’angoisse, c’est-à-dire que, comme le dit très justement Lacan,
« l’angoisse est sans objet », puisqu’elle atteint le sujet dans sa totalité. L’angoisse
de perdre pied est un moment de dépersonnalisation, de perte de la représentation. À propos de la jouissance, Lacan écrit qu’« une jouissance féminine est
toujours une jouissance supplémentaire
[34] », au-delà de la fonction phallique.
Mais la jouissance est aussi de l’ordre de l’horreur ; l’homme aux rats en parle
ainsi à l’évocation d’un supplice de rats introduits dans l’anus, où il demande à
Freud de lui épargner cette scène. Freud lui rappelle alors qu’il ne peut le priver
de ses pensées, et décrit « l’expression étrange » sur son visage, qu’il interprète
comme « l’horreur d’une jouissance qu’il ignore lui-même », qui renvoie au
passif, au féminin, et précisément à la sodomisation. Tout est fait pour refouler
cette jouissance angoissante. Et lorsque dans le
Manuscrit M du 25 mai 1897,
Freud parle du refoulement, c’est essentiellement du refoulement du féminin
dont il parle, en tant que le féminin est de l’ordre de la perte des limites, et pour
la psyché de l’ordre de la perte des représentations : « Il est permis de soupçonner
que l’élément essentiel refoulé est toujours l’élément féminin : les hommes
comme les femmes avouent plus facilement les expériences faites avec d’autres
femmes que celles faites avec des hommes ; ce que refoulent essentiellement les
hommes, c’est l’élément de pédérastie, c’est l’élément de la passivité
[35]. » La jouissance renvoie donc à deux types d’expérience : soit à l’effraction du corps, physiquement, comme l’horreur d’une jouissance inconnue (cf. « l’homme aux rats »)
en tant que pénétration anale, soit à la perte des limites subjectives dans ce
qu’on pourrait appeler l’orgasme. L’autre est toujours à la fois le garant de la
première expérience de plaisir (ici je parle de l’autre maternel), et donc il est aussi
le garant de la répétition de la première expérience de plaisir ; c’est aussi le lieu
et le risque d’un débordement mortifère, de perte des limites, dans la mesure où
il peut faire perdre les limites corporelles, par effraction dans le corps-psyché ou
dans le corps musculaire. Le corps-cuirasse de l’appareil musculaire est justement
là pour garantir la fragilité du corps-psyché. Freud revient encore sur l’appareil
musculaire comme maîtrise, dans son dernier texte
Moïse et la religion
monothéiste
[36], où vous trouvez cette référence à l’appareil musculaire. Qu’est-ce qui, à partir du schéma des pulsions, peut conjurer à la fois l’angoisse et la
jouissance en tant que l’une ou l’autre sont marquées par l’enjeu de perte de
représentations ? C’est du côté de l’appareil de muscles, et c’est du côté de la
douleur. En effet la douleur, qu’elle soit physique ou morale, renvoie aux limites
corporelles, et on pourrait dire « je souffre, donc je suis », alors qu’à l’opposé,
dans le cas de la jouissance, il faudrait dire « je jouis, donc je perds pied ».
On discerne ce que va être la solution masochiste en tant que solution non
sexuelle : la garantie de ne pas perdre l’identité par la retrouvaille nécessaire de
cette relation indifférenciée mère/enfant, soit sur le mode intrasubjectif d’une
douleur morale ou physique, soit sur le mode intersubjectif d’une relation à
l’autre dans laquelle la rencontre de l’autre va être évitée. Mais comment dans
une relation à l’autre éviter la rencontre de l’autre ? En reconduisant le modèle
mère/infans, le modèle que Margaret Little appelle « l’unité de base », « onebody
psychology », ou bien le modèle de symbiose, « twobodies psychology », état
fusionnel qui est un état maniaque, dans lequel je ne sais pas ce qu’est le moi et
je ne sais pas ce qu’est l’autre. Alors, je peux éviter d’être aimé comme objet
séparé, et je ne suis pas pour l’autre un objet extérieur. Freud peut en effet dire
que « le masochiste veut être traité comme un petit enfant en détresse et dépendant », c’est-à-dire retrouver du lien pour éviter la relation. Cette relation de ce
qu’on pourrait appeler de masochisme ordinaire, relation de souffrance à l’autre,
en tant qu’évitement de la rencontre de l’autre, a donc un caractère aléatoire,
jamais définitif, c’est-à-dire qu’il faut toujours la recommencer. C’est là où ça ne
réussit pas tout à fait, parce qu’il faut constamment se mettre en frais pour entretenir cette relation, ainsi le (ou la) musclé qui est constamment obligé de mettre
au supplice son corps pour éviter d’être confronté à la jouissance.
En écho avec l’exergue de Baudelaire, je pourrais conclure en citant
La
Matrice du colonel Lawrence, un des plus beaux textes sur le masochisme en tant
qu’expérience de désubjectivation. De retour en Angleterre après ses brillantes
aventures en Arabie, Lawrence entre dans la RFA en simple soldat, dans l’anonymat d’un pseudonyme, Ross, et la matrice est à la fois son numéro matricule
352 087, et l’empreinte,
The print, le sceau de sa désubjectivation qui peut le
mettre à l’abri des aléas d’autrui. Ce qui lui permet d’écrire, dans ce groupe où il
échappe à l’individuation et à l’horreur de l’individuation : « Nous communions
en elle (la troupe) par notre égale servitude. » « Nous avions été si dociles au
caporal Abner que nous avions oublié l’habitude de la décision. » « Le besoin
d’un maître criait très fort en nous. » « Nous commençons à vouloir être une
unité, non plus des individus
[37]. »
[1]
Ch. Baudelaire, « Journaux intimes », dans
Œuvres complètes, tome I, Paris, Gallimard,
La Pléiade 1996, p. 700.
[2]
S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir » ( 1920
g ), chapitre II, dans
Essais de
psychanalyse, Paris, Payot.
[3]
S. Freud, « L’intérêt de la psychanalyse ( 1913
j) », dans
Résultats, idées, problèmes I,
Paris, PUF, 1984, p. 205.
[4]
S. Freud, « Les théories sexuelles infantiles ( 1908
c) », dans
La Vie sexuelle, Paris, PUF,
1969, p. 17.
[5]
S. Freud,
ibid., p. 25.
[6]
S. Freud,
ibid., p. 22.
[7]
Sur la problématique du plaisir chez S. Freud, on peut se reporter au livre de Monique
Schneider,
Freud et le plaisir, Denoël, 1980.
[8]
S. Freud, « Lettre n° 52 à Fliess » du 6 décembre 1896, dans
La Naissance de la
psychanalyse, Paris, PUF, 1969, p. 159 (retraduit par moi).
[9]
S. Freud, avec une expression étrange que Freud interprète comme « l’horreur d’une
jouissance qu’il ignore lui-même », dans
L’Homme aux rats. Journal d’une analyse
( 1909), Paris, PUF, 2
e éd. 1984, p. 45.
[10]
S. Freud, dans
La Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, p. 180 (retraduit par moi).
Wladimir Granoff a commenté ce passage dans
Filiations, Paris, Éd. de Minuit, 1975,
p. 295-296.
[11]
S. Freud,
Moïse et la religion monothéiste ( 1939a), Paris, Gallimard, 1986, p. 215.
[12]
Selon les formulations de Margaret Little dans
Des États limites, Des femmes, 1991.
[13]
S. Freud, « Le problème économique du masochisme ( 1924
c) », dans
Névrose,
psychose et perversion, Paris, PUF, p. 290.
[14]
C. Stein,
L’Enfant imaginaire ( 1971), Paris, Denoël, 1987, p. 42.
[15]
S. Freud, « Le traitement psychique ( 1890) », dans
Résultats, idées, problèmes I,
Paris, PUF, p. 8.
[16]
S. Freud, « Le problème économique du masochisme ( 1924
c) », dans
Névrose,
psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, p. 290.
[17]
S. Freud,
Le Malaise dans la culture ( 1930
a), Paris, PUF, Quadrige, 1995. Dans la
tradition sociologique allemande, la culture (
Kultur) concerne le rapport de l’homme à
l’homme, c’est-à-dire le champ de la parole, du symbolique et du politique, alors que la
civilisation (
Zivilisation) représente le rapport de l’homme à la nature, et donc la
transformation du monde et le registre économique. Freud emprunte cette distinction
au sociologue et politologue allemand, Ferdinand Tönnis ( 1855-1936).
[18]
S. Freud, « Les criminels par conscience de culpabilité ( 1916
d ) », dans
L’Inquiétante
Étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, p. 170.
[19]
S. Freud,
Le Malaise dans la culture, chap. VII, p. 71.
[23]
S. Freud,
Trois Essais sur la théorie sexuelle ( 1905
d ), Paris, Gallimard, 1987, p. 165.
[24]
S. Freud,
Au-delà du principe de plaisir ( 1920
g ), chapitre II.
[25]
S. Freud,
Inhibition, symptôme et angoisse ( 1926
d ).
[26]
S. Freud,
Conférences d’introduction à la psychanalyse ( 1916-1917), Paris, Gallimard,
1999, p. 427.
[27]
S. Freud, « Remémorer, répéter, perlaborer ( 1914
g ) », dans
La Technique
psychanalytique, Paris, PUF, p. 113 (traduction revue).
[28]
S. Freud,
ibid., p. 113-114.
[29]
S. Freud, « La dynamique du transfert ( 1912
b )», dans
La Technique psychanalytique,
Paris, PUF, p. 57 (trad. revue).
[30]
S. Freud, « Remémorer, répéter, perlaborer ( 1914
g ) », dans
La Technique
psychanalytique, Paris, PUF, p. 113.
[31]
S. Freud, « La dynamique du transfert ( 1912
b )», dans
La technique psychanalytique,
Paris, PUF, p. 56.
[32]
S. Freud,
Trois Essais sur la théorie sexuelle ( 1905
d ), Paris, Gallimard, 1987, p. 66-68.
[33]
S. Freud,
ibid., p. 121.
[34]
J. Lacan,
Le Séminaire XX, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 68.
[35]
S. Freud,
La Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, p. 180.
[36]
S. Freud,
Moïse et le religion monothéiste ( 1939
a), Paris, Gallimard, p. 215.
[37]
T. E. Lawrence,
La Matrice ( 1936), Paris, Gallimard, 1955, p. 92,94,107.