2002
Figures de la Psychanalyse
La fin de l'analyse
La fin de la cure d’Harriet
Ginette Michaud
Bien entendu que la fin de l’analyse coïncide avec la résolution du transfert,
bien sûr que le transfert est le moteur de la cure qui doit lutter contre son potentiel de résistance à la fin de l’analyse qu’il soutient en même temps. Mais ceci se
passe traditionnellement pour les malades névrosés. Qu’en est-il pour les patients
psychotiques ? Les caractéristiques de la structure psychotique nous permettent-elles de cerner des éléments nous autorisant à risquer des réponses à cette
question ?
Sans oublier que tout patient qui vient demander une analyse nous présente
sa souffrance et, en toile de fond, sa structure et ses symptômes. Que le patient
vient le plus souvent pour être soulagé de la souffrance liée au symptôme. Qu’on
sait bien que certains symptômes ne bougeront pas si on ne touche pas à la structure. Que parfois on ne peut pas y toucher. Pour la psychose, la question est
d’importance puisqu’on s’accorde à dire que les symptômes sont secondaires à
une structure articulée autour d’un manque fondamental. Que devant ce
manque, le psychanalyste est comme un extraterrestre, devant le tout à fait
autre.
On s’engage avec ces données, on ne sait pas comment ça finira.
Comment articuler la fin de l’analyse et y a-t-il une fin dans le cas de malades
psychotiques ? Qu’est-ce qui peut se terminer et qu’est-ce qui ne le peut pas ?
Sans doute pourra-t-on avoir quelques éclaircissements si on tente de s’attacher
à un exemple particulier.
Harriet, une de mes ex-patientes, me lança un défi sur ce point.
Notes pour le dossier de Harriet
Après la sortie du livre Figures du réel en mai 1999, un soir de la fin de l’année,
coup de fil d’Harriet. Elle avait lu le livre et reconnaissait bien tout ce que nous
avions fait, et le bienfait de ce travail, mais, me dit-elle,
–« on a pas terminé la reconstruction » et
– « le livre a fait bouger, j’ai trouvé des liens avec le noyau. On a pas touché au
noyau, il faut fermer ».
Je le lui accordai volontiers.
–« Alors qu’est-ce qu’on fait ?» lui demandai-je.
Elle me fit alors cette demande extraordinaire :
– « Il faut qu’on continue. »
Elle ne me dit pas, « on recommence », mais « on continue » près de trente ans
après.
J’en fus d’accord avec émotion. Rendez-vous est pris pour la Pentecôte, dans
quinze jours.
Pentecôte 2000
Je lui ai apporté les diapos de tous ses travaux d’il y a trente ans pour qu’elle
renoue avec son actualité. On pourra repartir comme ça. Elle me parle de Éric,
toujours dans sa glace, et de Fabien, qu’elle a réussi à mettre en photo sur la
cheminée de son salon, il y a quelques mois. Elle m’a fait une photocopie de la
photo.
Toussaint 2000
Je repense à tout ce qui était « en rade » en 1976. Reprendre d’abord les dates
exactes, reprendre la partie mythe solaire et l’histoire de la mort de Fabienne qui
a entraîné la dissociation de Harriet à 15 ans. Reprendre contact rapidement.
Juin 2001
Nombreux échanges téléphoniques au début de l’année. On discute lumière,
recherche de l’en plus, visée de l’œuf ouvert. Harriet se propose de me faire
rencontrer quelqu’un qui illustre ces notions, une sculptrice, Marijke.
Voyage à Douai, nous allons voir deux expositions. On reprend l’histoire du
grand-père. À travers les expositions, nous nous approchons de la conception de
la lumière pour Harriet :
– « Tu verras, c’est important pour comprendre les filtres. »
Octobre 2001
J’ai proposé à Ignacio Gárate pour notre revue de faire une interview sur la fin
de l’analyse avec Harriet. J’en parle à Harriet début novembre au téléphone. C’est
d’accord.
15 décembre 2001
Rendez-vous pris avec Harriet pour mon retour de vacances de Noël, début
janvier, nous sommes pressées par le temps pour la revue. Elle me dit :
« Prends bien de bons rayons du soleil, on en aura besoin bientôt. »
3 janvier 2002
À ma descente d’avion, le 31 décembre, on m’apprend son décès : accident de
voiture à un stop, refus de priorité. Elle descend de voiture et est projetée de
l’autre côté de la route par un chauffard qui commet un délit de fuite. Morte sur
le coup. On n’a pas retrouvé celui-ci. C’est le 26 décembre, après une journée de
Noël heureuse passée avec ses amis.
Maintenant, je pourrai, hors son prénom Harriet que je garderai, donner de sa
cure des éléments que j’ai cryptés ou gardés secrets jusqu’à aujourd’hui. En parler
ne peut plus nuire à personne, elle est morte sans famille, puisqu’on ne peut
avoir accès à l’identité de Fabien, son fils. Elle m’avait donné sa photo avec lui,
avant qu’on ne le lui enlève lorsqu’il avait 6 ans. Je reviens de Douai, de l’enterrement.
Je suis anéantie. Harriet était pour moi plus qu’une patiente, une amie, une
formatrice, une inventrice, une artiste au génie proche d’Artaud. Je me suis sentie
honorée de l’avoir connue et d’avoir pu contribuer à lui rendre sa santé
psychique, mais, tout difficile et exaltant qu’il ait été, il est important aussi de
démythifier mon travail. Nous étions plusieurs à avoir noué des relations avec
elle, avec des transferts variés, résultat du « transfert éclaté » d’Harriet. Jean
Oury, pour qui elle était aussi une personne importante, la voyait chaque mois
pour son traitement neuroleptique
[1]. Il était capable de l’appeler chaque soir
pendant des mois au moment des fortes crises. Danièle Roulot, qui allait souvent
lui rendre visite à Douai et qui la recevait à La Borde. Yannick, Brivette, Noël, ma
fille Tina et beaucoup d’autres autour d’elle. À Douai : Évelyne, Marie et son mari
Francis qui lui fit un hommage émouvant à l’église, et jusqu’à sa mort tragique,
en 1987, Thérèse son accompagnatrice.
Il y avait tout un réseau, comme dans toute prise en charge réellement efficace
de patient psychotique, attentionné, humain, vivant et dans ce type de relations,
on a honte de parler de « prise en charge ». On ne sait qui prend qui, et
pourquoi, et qui donne à qui. Son notaire et ami, qui connaît mon travail, va
mettre de côté tous les écrits et documents qu’elle avait accumulés à la recherche
de ce qui en elle, dans son délire corporel et ses constructions, s’organisait pour
lui permettre de « travailler sa relation aux mythes solaires » et la relier à son
histoire. Travail différent de celui que l’analyse lui avait permis de faire. Elle avait
de multiples livres annotés sur le Japon, sur les civilisations aztèque et maya,
toujours à la recherche de l’inscription du soleil dans la culture. Elle fut heureuse,
quand je le lui ai dit, de savoir que le livre
[2], dont elle avait permis qu’une de ses
sculptures illustre la couverture, allait être traduit en japonais et que je commençais à suivre son conseil de m’intéresser à la langue, tout récemment. Je vais continuer le travail sans elle, mais avec la clinique de sa cure, ses écrits et son souvenir.
Travail de deuil. Que dire de la fin de la cure d’Harriet ? Comme le propose
Ignacio Gárate : ni folie ni vie, l’accident.
Mon désir d’écrire sur ce sujet vient d’elle. Lorsque le livre est sorti, elle me dit :
–« On continue. »
Elle n’a pas dit : on reprend, ou on recommence. Trente ans après, on aurait pu
dire, comme on l’entend parfois, on refait une tranche, comme on dit ; quelle
vulgarité !
Qu’est-ce qu’une tranche, sinon une partition du même. Harriet ne l’avait pas
envisagé comme cela. Lorsqu’elle a dit « on continue », c’était avec gravité. Elle
avait déjà tout devant elle. Un chemin nouveau, inconnu. On le sentait. Elle
n’allait pas bien physiquement depuis un an ou deux, une polyarthrite rhumatoïde. Ses mains étaient de plus en plus déformées. Elle ne travaillait plus
beaucoup et peinait à écrire. Elle ne se plaignait pas à moi, mais à ses amis
proches et qui l’entouraient et l’aidaient à moins en souffrir. Psychiquement elle
allait moins bien. Marie, son amie depuis quelque vingt années, me dit, après le
cimetière :
– « Je ne savais rien de tout cela, j’ai eu un choc quand j’ai lu votre livre. Vous lui
avez fait un beau cadeau, la santé psychique : même si elle avait une personnalité un peu spéciale, une sorte de secret, elle a eu des amis, des relations, une
vie. »
Justement, elle avait réussi à cliver ce travail que nous avions fait du reste de sa vie.
Elle usait fréquemment du clivage dans ses symptômes, comme j’ai pu le montrer
dans un récent travail
[3]. Elle parlait de moi à ses amis, me parlait d’eux, de Marie,
de Francis, de leurs enfants, surtout Coline, sa filleule, sans jamais faciliter une
rencontre, semblant la souhaiter, mais en en organisant l’impossibilité. Où était le
nœud du secret d’Harriet ? Aurions-nous pu l’aborder, in fine
, si elle n’était pas
morte ? Et elle est morte d’avoir voulu, toutes affaires cessantes, quitter son amie
Évelyne, tard le soir, et acheter de toute urgence quoi : du papier-toilette et des
cure-dents. La maréchaussée a retrouvé la liste de courses dans la voiture. C’était
bien cela. C’est ce qu’elle avait dit à Évelyne en partant, et qui lui avait fait prendre
un raccourci par une route qu’elle ne fréquentait jamais.
La fin de l’analyse : la mort par le raccourci au moment où elle était joyeuse de
reprendre le travail avec moi. Elle vivait ce moment comme la poursuite d’un
travail laissé en jachère. Elle n’a jamais dit « on continue l’analyse », mais « on
continue… le travail ». C’est toujours le terme qu’elle a employé. Par contre il y a
trente ans, il s’agissait bien de la fin de la cure, de la fin du chemin parcouru dans
l’espoir de ne plus souffrir des symptômes les plus violents qui faisaient son quotidien. Ceux-là disparus, il restait toujours sa structure psychotique, avec ses préoccupations et intérêts dont certains s’étaient fait jour pendant l’analyse, d’autres,
dans la suite logique des précédents. Elle gardait ses capacités de maintien des
relations établies pendant sa cure avec les personnes qui ont représenté des
repères (points d’identification du praticable), en faisant un support solide de cet
espace de réalité à partir duquel elle a pu échanger et élargir son cercle amical,
ainsi que le disait Marie. Elle a pu avoir une vie sociale, et même assurer une
fonction symbolique de marraine auprès de Coline, qui l’aimait beaucoup, ce
qu’elle n’aurait pu faire il y a trente ans. Elle est morte entourée d’amis et à la
veille de reprendre, à son âge, un travail psychanalytique avec moi. (Je rappelle
qu’elle est morte à 75 ans et que je ne suis pas jeune non plus.)
Ceci est l’illustration de ce qu’on peut appeler la mise en place de relations à
partir du transfert psychotique. Le transfert avec moi durait depuis trente ans. Il
n’était pas « résolu ». En effet, pour les patients psychotiques, il ne semble pas y
avoir à « résoudre » de la même façon, et la résolution rime parfois avec permanence de la relation.
La question du transfert dans la psychose : dissocié ? éclaté ? Le système de
défense privilégié du malade psychotique, c’est la projection des parties éclatées
de son image du corps sur les « entours », comme les nomme Oury. C’est la base
même du travail en institution avec ce type de patients et le principe même de
départ de la psychothérapie institutionnelle.
« Freud avait été frappé par ce qu’il avait appelé le complexe de
Nebenmensch.
Le tout Autre qui est au plus proche, là, dans les “entours”. On a affaire, même
dès les premiers jours de l’existence, avec ça. Il y a donc une opération primordiale, un clivage
(Urspaltung). Melanie Klein, à propos de la psychose, parle d’un
défaut au niveau de ce premier clivage. Il me semble que ce premier clivage se
réfère au complexe du
Nebenmensch. Une “partie” clivée va se déposer : c’est ça
l’origine du vide primordial, autour de quoi se construisent les œuvres, comme le
dit Heidegger. Autour du vide, l’être de l’homme va se déposer. Ce qui reste “en
dehors” de ce vide, articulé au complexe de
Nebensmench, reste dans les
entours
[4]… »
Le transfert éclaté est à prendre en compte dans tout travail avec les patients
psychotiques. On ne peut, en raison de cette particularité, espérer que la relation
analytique recentre de façon volontariste le transfert sur la personne de l’analyste ; même si le patient en a fait le souhait et s’adresse à un analyste particulier, il y aura nécessité d’utiliser les transferts dissociés sur les personnes de
l’entour (famille, soignants lorsque le patient est hospitalisé). Dans la majorité
des cas, la famille est à l’origine des questions qui se posent au psychotique qui
y répond par sa psychose. Cela met en question l’appui sur la famille pour
travailler, sauf à avoir avec celle-ci un accord sincère de confiance mutuelle. Au
contraire, les soignants peuvent inaugurer des relations nouvelles, variées, non
sérielles et être le support des projections des patients. Ces projections rapportées à l’idéal du moi, les organisant en identifications imaginaires diverses
regroupées éventuellement en « praticable
[5] », permettent au patient d’organiser un espace interne où « piéger le vide » et fonctionner dans un rapport à la
réalité retrouvée. Piéger le vide va permettre au patient de s’appuyer sur un
« noyau intérieur » qui ne viendra pas faire aspiration interne du narcissisme du
sujet. Sans doute ne peut-on pas articuler ce noyau « hermétiquement clos »
permettant la vie et empêchant la fuite du vide, ce noyau ouvert qui serait la
caractéristique de ce « noyau psychotique », sans pouvoir aborder ce qui fait
noyau, tel qu’on en parlait il y a encore quelques décennies.
La souffrance du psychotique, son angoisse majeure, est de ne pas pouvoir
fermer ce vide, stopper le monde, s’adosser à un espace interne construit, fermé,
constructif et non attractif, pour dans un second temps se situer dans l’échange.
Il y aurait à articuler ce sentiment de sécurité de l’absence de fuite du vide avec
les notions de narcissisme primaire, d’étayage interne, de sécurité de base de
l’image du corps, d’espace métonymique et surtout de faille dans l’image du
corps, telle que nous le propose Pankow, articulé avec la forclusion du nom du
père dans l’histoire du sujet, ainsi que nous l’expose Lacan.
Dans l’analyse il faut d’abord développer une relation de confiance qui ne
soit pas parasitée par les symptômes : création de l’espace du transfert,
métaphore externe de l’espace de praticable interne non inscrit de façon fixe,
avec justement cette difficulté de « stopper le monde et de fermer le noyau ».
Pour cela les catégories du transfert, disponibilité et vigilance, doivent être à
l’œuvre pour aider à échanger dans une réalité partagée.
Cependant, les malades psychotiques peuvent adresser leur demande d’analyse à un analyste, qui par un biais ou un autre leur a été présenté comme
quelqu’un pouvant les aider à moins souffrir de leurs symptômes, certains diront
de leur folie. Même si d’aucuns, comme Harriet, faisaient la différence entre les
deux :
–« Soulagez-moi de ma souffrance, mais laissez-moi ma psychose, j’y tiens. » Tels
étaient ses mots exacts.
Si on se réfère au texte de Freud Analyse avec fin et analyse sans fin, on dit
qu’une analyse est terminée quand deux conditions sont remplies :
–que le patient ne souffre plus de ses symptômes;
– qu’on ne craigne plus autant la répétition.
Pour Harriet, ces conditions étaient peu ou prou remplies : elle souffrait moins
de grandes crises d’angoisse, cependant elle continua à prendre quelques anxiolytiques.
Elle n’eut plus de crises d’agitation ou de grands moments délirants. Ils furent
transformés ou remplacés par un intérêt sublimatoire soutenu pour les civilisations faisant une place au culte du soleil, les travaux des peintres ou sculpteurs
de sa région qu’elle soutenait et faisait connaître. Elle participait parfois à des
expositions de son propre travail (très rarement), car celles-ci étaient encore
prises dans les enjeux de la menace de son image du corps. Cependant après un
changement de vie, un séjour de quelques années dans le Midi et la mort de son
accompagnatrice, là bas (dans des conditions dramatiques : suicide à l’hôpital où
elle était hospitalisée), elle revint dans sa région et y acheta une maison avec
l’héritage de sa mère. Cependant, les dernières années, elle travaillait moins,
reculait le moment de faire refaire son atelier et était plus soucieuse de sa vie à
venir. Cependant, comme le disait son amie Marie, elle a eu une vie sociale, culturelle, des amis. Elle n’était plus dans son entourage perçue comme une malade,
mais comme quelqu’un de singulier, ayant un secret dans sa vie qu’on respectait.
Que peut-on espérer de mieux comme résultat d’une cure analytique pour une
personne si gravement malade des années auparavant ? Cependant nous allions
continuer.
Continuer quoi ? C’est sans doute à ce propos qu’on peut différencier l’analyse et la cure.
La cure de Harriet était terminée, mais pas son analyse. Et à qui mieux
demander de continuer ? À son analyste qui témoigne, trente ans après, du
travail accompli, mais qui lui permet de mesurer là où il en était resté. Mais aussi
parce qu’elle me disait : « Tu es comme moi, pour apprendre, il n’y a pas d’âge,
c’est la vie. »
Ainsi la demande du sujet, psychotique ou non, va s’adresser à la personne
pour laquelle il y a preuve de confiance, de demande d’aide. Quelle aide ? Pour
Harriet, le pari était qu’elle pourrait à l’aide de l’analyse, non seulement moins
souffrir, mais comprendre ce qui dans son histoire avait été si douloureux qu’elle
ne pouvait même pas l’évoquer. Elle avait peur que ce soit si enfoui qu’elle
n’arrive jamais à le faire revenir et qu’elle doive rester malade à cause de cet
espèce de monstre en elle dont elle ignorait même la figure. Sa demande était
donc double : ne plus souffrir et faire sortir le monstre. À la fin de sa cure, ces
deux objectifs semblaient à peu près réalisés. Des éléments importants de son
histoire avaient ressurgi, s’étaient articulés, en même temps que se mettaient en
place les relations sociales et amicales qui ont tenu jusqu’à sa mort. On peut dire
que le praticable qui s’est mis en place dès 1972 avec le réseau de soutien à partir
de La Borde et de ses amis de Douai est resté en place et efficace, lui permettant
un espace interne permanent correspondant à un espace d’échange avec l’extérieur. Cependant, il y avait encore à faire autour du « noyau psychotique ». On
pouvait encore y aller voir pour faire de l’hermétiquement clos qui n’était pas
encore complètement étanche. Sans doute cela correspondait-il à sa difficulté
récente de créer ou à sa difficulté de vivre seule ? Je n’en saurai rien.
L’hermétiquement clos. Ce terme, vide hermétiquement clos, évoque ce que
proposait déjà Guattari dans les années 1960 : la vacuole, l’espace vide au sein du
collectif non orienté, fonction pour accueillir la parole libre. On peut penser aussi
au jeu raconté par Lacan, le jeu du taquin, espace vide pour le glissement de
signifiants et le surgissement du sujet. Ainsi il faut qu’il y ait de l’espace pour
pouvoir se mobiliser, changer de place (glisser ou métonymie, passer la barre ou
métaphore). De même que pour qu’il y ait inscription, il faut l’espace pour le
faire. L’espace pour qu’il y ait mouvement d’inscription est incontournable, mais
cet espace, pour qu’il y ait vie, doit être vide. S’il y a du plein, il n’y a plus
d’espace, il n’y a plus que du plein immobile.
« Le plein est la mort, le vide est la vie », disait Harriet, « s’il est hermétiquement
clos. »
On a pu, avec Oury, tenter de comprendre ce que Harriet entendait avec Vide
Hermétiquement Clos. (VHC )
« Un projet avait été ébauché aussi bien par elle-même que par son entourage :
que toutes ses œuvres, des sculptures, pourraient être réunies pour faire une
exposition à Paris. Donc, un projet. Il est difficile de dire à un psychotique : “On
pourrait peut-être envisager pour vous quelque chose qui pourrait vous remettre
bien dans la société” [… ]. »
Elle me dit : « J’avais préparé quelque chose, une sculpture, mais jeudi matin, je
l’ai mise en miettes. » Pourquoi ? À cause du projet. J’étais en fin de compte
heureux de cette réaction, parce que tout projet est dangereux. Il y a des gens
bien intentionnés, avec le bon sens qui les soutient et la main sur le cœur, qui font
des projets pour les autres ; c’était bon signe qu’elle ait réduit en miettes cette
sculpture. [… ]
Elle me disait qu’elle faisait reconstruire une vieille maison qui avait appartenu à
son père, mort depuis longtemps. Dans cette maison, il y avait une cave ; elle
voulait installer un atelier de sculpture dans cette cave, au-dessus d’une citerne ;
donc, c’etait très bien, très important. Elle comprend bien, sans grande explication, que cette reconstruction de la maison, c’est sa propre reconstruction ; elle la
vit comme ça, comme étant son propre corps qui est en question. Elle disait que
les ouvriers étaient venus et avaient découvert sous la citerne un puits magnifique, qui appartenait au père, avant qu’il construise la citerne. Les ouvriers ont
dû boucher complètement le puits pour avoir une surface suffisante pour l’atelier. Je dis : « Quel dommage ! mais heureusement qu’ils ont bouché le puits. »
J’ai même dit, en reprenant une phrase qu’elle m’avait dite un mois avant : « Il
est maintenant hermétiquement clos. C’est pour ça, peut-être, qu’on pourra
parler un jour de l’exposition, du projet. » Ce « hermétiquement clos », elle
l’avait développé elle-même dans notre conversation, disant que ce qu’elle ne
pouvait pas supporter, c’était le vide. Elle avait fabriqué une sorte de sculpture
alambiquée et avait enfermé le vide dans une boule d’obsidienne soudée avec je
ne sais quoi. Elle avait enfermé le vide. Il y a beaucoup de sortes de vide. On peut
reprendre la chose la plus simple, la topologie dont parle Lacan, à partir du tore,
de la chambre à air. On voit bien qu’il y a un vide presque inaccessible, le vide
intérieur. Je pense aux sculptures de Henry Moore ; il joue sur des vides ; on peut
alternativement regarder le vide ou le plein. Le vide se transforme. Et puis, il y a
l’entre-plein qui n’est pas le même vide que ce qu’il y a autour. Mais ce dont elle
me parlait directement, c’est d’une chose qui avait certainement attiré Freud :
déjà dans les lettres à Fliess, en 1894, il s’interrogeait sur le concept de
das Ding,
la Chose. L’acception heideggerienne de la chose me semble une bonne approche
de ce qui est en question. Nous pourrions définir la psychose comme l’impossibilité d’enfermer le vide. Freud avait élaboré une première conception de la mélancolie. Il parlait d’une hémorragie centrale, d’une sorte de fluidité, de vide. Ce vide
étant le
Kern, le noyau autour duquel pourrait se structurer le système. Je pensais
que chez les psychotiques le vide ne pouvait pas se faire
[6].
Harriet me disait :
– « Il n’y a que la vie qui peut maintenir le vide hermétiquement clos, sinon c’est
la fuite du vide, c’est la mort. »
Elle me disait que sur mon balcon je devrais faire pousser des bambous.
Pourquoi des bambous ?
–« Parce que ce sont les plus forts, pour la vie. Les autres plantes, elles sont très
menacées. Elles sont fragiles ! Elles ne sont pas articulées ! »
Elle ne pouvait m’en dire plus. Il me semble avoir entrevu le sens de ce réel
d’Harriet. Elle lisait beaucoup et notamment des ouvrages sur la civilisation
chinoise et japonaise. Son notaire m’a permis d’y avoir accès, et je viens de
retrouver, souligné fortement par elle, un extrait de Chao-Hsiu Chen : d’un
ouvrage sorti en 1998, donc plus de vingt-cinq ans après les phrases citées plus
haut. La problématique est la même. Peut être avait-elle lu auparavant des
ouvrages sur ce sujet.
« En Asie, le bambou est considéré comme le symbole d’un caractère supérieur.
Le bambou a des articulations et est creux à l’intérieur. Les articulations représentent la personnalité, et le vide des tiges l’aptitude permanente à apprendre.
Su Tung Pot, célèbre poète de la dynastie Song ( 960-1279), a écrit :
”Sans nourriture, on devient maigre, sans bambou on devient laid. Sans manger,
on peut vivre un jour,
sans bambou on ne peut pas vivre un jour“
[7]. »
J’ai planté les bambous, je les vois de mon fauteuil. Ils ont résisté à tout.
Je comprends mieux maintenant pourquoi Harriet me disait : « Pour
apprendre, il n’y a pas d’âge, c’est la vie. » À cause des bambous. De plus, les
bambous représentaient pour Harriet le VHC, tout en creux, vide dans le bambou,
représentant la curiosité, la faculté d’apprendre, le mouvement sublimatoire de la
connaissance, fermé par la vie que représentent les racines et les feuilles, sans
oublier les articulations, qui « organisent » le corps. Cependant que dans son
corps vécu, imparfait, souffrant lors des crises d’agitation, elle parlait de jointures,
qui avaient l’imperfection de relier les éléments du corps morcelé dont les parties
ne coïncidaient pas forcément avec le corps anatomique. Les jointures étaient les
caricatures approximatives des articulations qui, elles, étaient « nobles ».
Le VHC, dans l’univers végétal, était représenté par le bambou, alors que dans
l’univers minéral, c’était une forme de pierre (l’œuf de pierre dur) qu’il fallait
creuser de l’intérieur.
De même lors du transfert fallait-il creuser la relation « de l’intérieur ». Il
fallait d’abord créer le contact, dangereux, portant une angoisse de dissociation
intense puisqu’elle comparait le contact des regards à un fil à haute tension, puis
ce fil devait s’élargir en se diffusant et progressivement intégrer les personnes
produisant ce contact, pour ensuite pouvoir les situer comme personnes capables
de communiquer entre elles, à l’intérieur de l’espace créé. Le terme décrivant ce
mouvement, créé par elle, est celui « d’espace du transfert » que j’utilise depuis
pour décrire ce phénomène que j’ai rencontré quelquefois, depuis mon travail
avec elle. Le transfert s’élaborait donc pour Harriet à partir d’une lutte contre un
éprouvé de dangerosité
[8].
La métaphore de l’espace du transfert peut être comprise comme métaphore
externe du praticable, ce dispositif psychique qui organise des points de repère
permettant de garder un espace de réalité dans lequel vivre et se situer comme
autre distinct. Le praticable va pouvoir repousser le réel hors de l’échange et
permettre que, toute singularité de l’Autre respectée, l’échange se situe dans un
imaginaire minimum partagé en situation d’échange entre deux représentants
équivalant à deux moi limités [a et i(a)] des schémas lacaniens. Ceci n’est possible
que si l’Autre singulier est respecté.
L’important c’est d’être Autre, d’être singulier.
« Ma psychose, j’y tiens », et plus tard : « Ça me protège contre le même. »
Cette phrase, dite vers les débuts 1974, m’avait à l’époque semblé obscure ou
du moins très ramassée.
Au début de nos entretiens, elle avait exprimé sa crainte de tomber dans les
mains de psychiatres « normatifs » qui auraient effacé sa personnalité qu’elle
assimilait à sa structure psychotique, et qui auraient agi en « conquistadors ». À
l’époque, elle ne m’avait pas encore parlé de son ancêtre « aztèque ».
C’était à un moment de crise d’angoisse très vive. Je n’y étais pas revenue.
Harriet n’avait pas lu Lacan, me semblait-il, c’était donc l’expression de ce qu’elle
ressentait et qu’elle a cherché à approfondir depuis. Je viens de retrouver dans
sa bibliothèque un ouvrage très annoté et commenté qui montre la continuité de
son interrogation à travers les années. Il s’agit de L’occultation de l’autre de
Enrique Dussel, philosophe et ethnologue argentin, paru en 1992. Des invitations
ou signets datant de 1997 montrent qu’elle a lu cet ouvrage à cette date. Celui-ci est un essai ethnologique expliquant la naissance de la modernité par une
occultation de l’être des populations opprimées. Discours que tenait déjà Harriet
dès 1972 prenant fait et cause pour les Indiens aztèques opprimés par les
conquistadors espagnols :
« L’ego moderne est apparu dans la confrontation avec le ”non-ego“ : les
habitants des nouvelles terres découvertes n’apparaissent pas comme Autres,
mais comme le “Même”, qui doit être conquis, colonisé, modernisé, civilisé,
comme une “matière” de l’ego moderne [… ]. Des autres cultures, des autres
mondes, des autres personnes, l’Europe a fait des objets : [… ] L’Autre est devenu
le Même, le semblable
[9]… »
Ce qui est remarquable, c’est que ce sont les mêmes termes que ceux
qu’Harriet avançait trente ans avant : montrant qu’elle s’identifiait, par sa
psychose, à une représentante d’une civilisation autre et donc possiblement
opprimée par le psychiatre représentant la civilisation de l’oppresseur.
La question de l’Autre était permanente chez Harriet et sa place dans la
constitution du sujet récurrente. Ne nous avait-elle pas dit un jour que :
« le vide du noyau, c’est aussi un vide dans l’Autre ».
Cette phrase d’Harriet me permettra de terminer par quelques considérations
sur le praticable qu’elle m’a permis de formuler.
Depuis ses premiers textes sur les psychoses, Jacques Lacan n’a eu de cesse de
nous faire différencier ce qui est du symptôme et ce qui est de la structure.
À travers sa théorie de l’Autre comme constitutif du sujet, Lacan nous a éclairé
sur l’importance du défaut de cet Autre pour le sujet psychotique, Autre qui
définit les potentialités d’échange humain dans un sentiment de réalité secondaire à l’organisation des registres dans lesquels il se constitue, Symbolique,
Imaginaire, Réel. Pour ce faire, le sujet se doit de passer, pour exister comme tel,
par les arcanes de la castration qui va inscrire dans l’Autre le signifiant du
manque. C’est à partir de cette inscription que le sentiment de réalité s’établira.
Cette inscription, manquante chez le psychotique, va rabattre les axes du symbolique et de l’imaginaire l’un sur l’autre empêchant qu’il existe un espace pour que
s’instaure le sentiment de réalité. Ou alors, c’est une néoréalité que le sujet
psychotique se construit pour exister. Cette néoréalité le tient « entier », sans
dissociation, mais provoque une souffrance dont il souhaite se départir. Un
moyen pour l’aider à y parvenir, qu’il trouve parfois spontanément, qu’il lui est
d’autres fois impossible de trouver sans aide : construire avec lui et grâce au
transfert un tenant lieu de l’inscription manquante, qui se trouve empêcher le
rabattement du symbolique sur l’imaginaire sans pour autant établir la structure
et permet la création d’un espace où le sentiment de réalité puisse être éprouvé.
C’est la mise en pratique de l’intériorisation du cadre, que Oury appelle les
entours, que spécifiquement, dans les psychoses, j’ai développée sous le nom de
« praticable ».
Tenant lieu précaire, sollicité au point I, lieu de l’inscription de l’idéal du moi,
du père idéalisé, c’est souvent une identification imaginaire, comme nous
l’indique Lacan, qui va permettre cette opération.
Cette identification imaginaire, le sujet psychotique va la chercher dans le
seul registre qui lui est accessible, le registre imaginaire où l’identification au
petit autre qui s’établit dans le moment où il est reconnu comme tel se traduit
par une connotation de transitivisme. L’identification sera une identification
imaginaire.
Cette identification imaginaire se situera en place de l’Idéal du moi, illustré
dans les schémas successifs de Lacan sous les schémas L, puis R, puis I, mettant en
place justement le défaut de la structure, avec les deux points de « fuite du vide »
représentées par les asymptotes aux axes. Un de ces points de fuite du vide peut
sans doute être comblé justement par la mise en place du praticable.
L’importance du Réel et de son nouage avec les autres instances, dans ces
schémas, se complétera par la topologie des nœuds borroméens, et sera la pierre
angulaire de notre recherche
[10].
Ainsi peut-on dire que pour un psychotique, la fin de la cure sera atteinte
lorsque ce praticable mis en place tiendra, comme on le constate pour Harriet,
alors que l’analyse pourra n’être pas terminée. Ainsi que le dit Harriet, on a pas
touché au noyau. Le pourrait-on ? Pourrait-on avoir accès à un changement de la
structure psychotique ? Pourrait-on inscrire ce qui ne l’a jamais été, alors même
qu’on peut inscrire nombre de figures du réel en souffrance ? Le seul but possible
serait-il le maintien d’un praticable solide ? Cette non-fermeture du VHC est-elle
une correspondance phénoménologique avec le point de faille dans l’image du
corps, ou la forclusion du Nom-du-Père ? Et doit-elle à jamais rester béante ?
Aucun équivalent du Nom-du-Père ne pourrait-il venir en tenir lieu ? La forclusion s’étend-elle au phénomène même d’inscription ?
Qu’importe, pour Harriet, le praticable que représentait la prise des entours
dans des relations vivantes, heureuses, lui avait permis de tenir sans grosses crises
et de mener une vie sociale. Aurions-nous pu ensemble, si elle n’était pas morte,
aller chercher quelque chose du côté du noyau, du non-inscrit toujours à inscrire,
nul ne le saura jamais puisque la mort aura été la limite de ce travail.
[1]
J. Oury, « Onze heures du soir à La Borde »,
La psychose et le temps, Paris, Éd. Galilée,
coll. « Débats », 1980, p. 177-179.
[2]
G. Michaud,
Figures du réel, Paris, Denoël, coll. « L’Espace analytique », 1999.
[3]
G. Michaud, « Crypte et trauma »
, à paraître dans
Actualités du trauma, sous la
direction de Patrick Chemla, Toulouse, érès.
[4]
J. Oury, « Onze heures du soir à La Borde »,
La psychose et le temps, Paris, Éd. Galilée,
coll. « Débats », 1980, p. 244.
[5]
G. Michaud,
Figures du réel, Paris, Denoël, coll. « L’Espace analytique », 1999.
[6]
J. Oury, « Onze heures du soir à La Borde »,
La psychose et le temps, Paris, Éd. Galilée,
coll.« Débats », 1980, p. 177-179.
[7]
C. Chao-Hsiu, « Feng Shui »,
Comment vivre heureux dans son jardin et sa maison,
Paris, Guy Trédaniel édition, 1998, p. 134.
[8]
Voir
Figures du réel.
[9]
E. Dussel,
1492, L’occultation de l’autre, Paris, Éditions ouvrières, 1992, p. 36.
[10]
J’ai tiré cette présentation du praticable de la conférence faite le 18 novembre 2001
dans le cadre des journées «
Psychanalyse et fonction du cadre » organisées par
l’association Euro-Psy.