2002
Figures de la Psychanalyse
La fin de l'analyse
La fin relative de l’analyse
Gérard Pommier
Dans sa conférence de 1927 intitulée : « Le problème de la fin des analyses
[1] »,
Sandor Ferenczi affirmait que « L’analyse n’est pas un processus sans fin mais
peut, si l’analyste possède la compétence et la patience requises, être menée
jusqu’à une conclusion naturelle ». La « nature » de cette conclusion reste jusqu’à
ce jour controversée, et, en tout cas, Freud était plus nuancé lorsque dans son
texte
L’analyse finie et infinie, il se demande « s’il existe une fin naturelle à une
analyse, s’il est même possible de mener une analyse à une telle fin ».
On pourrait longuement discuter ce que l’on entend par « fin de l’analyse ».
Toutefois, pour l’analysant, la fin de l’analyse veut dire qu’il va mieux. Sa
fréquentation du divan commence parce que quelque chose cloche dans son
existence. De quoi s’agit-il ? Il n’en sait trop rien. Il ignore souvent que ses
symptômes organiques ont une cause psychique. Ce n’est qu’après un certain
temps d’analyse qu’il s’apercevra – alors que divers désagréments comme des
migraines, des cystites, des douleurs gastriques, etc., ont cessé – qu’une cause
psychique animait cette sarabande. L’analysant commence donc à cause d’un
malaise qu’il n’arrive pas forcément à situer, à des fins thérapeutiques.
Naturellement, l’analyste qui enregistre ce vœu situe cette fonction curative au
second plan : cela ne veut pas dire qu’il s’en désintéresse, mais seulement qu’il la
considère comme la conséquence éventuelle et souhaitable de la tâche analysante.
L’analyse se termine-t-elle
avec la fin de la « supposition d’un savoir » ?
L’instrument de la tâche analysante est connu : « Au commencement de la
psychanalyse est le transfert
[2]. » Mais la nature de ce transfert resta longtemps
assez obscure, même dans Freud, et elle fut assimilée à un sentiment ambivalent :
une sorte d’amour de laboratoire. Lorsque Lacan a mis en exergue le savoir en
jeu dans le transfert, il a en même temps entièrement renouvelé le ressort de la
cure. Le transfert s’est trouvé ainsi asséché de toutes relations aux affects, de
même que devint inutile la notion de contre-transfert, supplantée par le terme
de « désir de l’analyste
[3] ».
L’analysant prête à l’analyste un savoir sur son propre inconscient, et il va en
attendre la révélation
[4]. L’analyste est d’abord le sujet supposé du savoir de
l’inconscient. Il est d’ailleurs exact qu’à force de le chercher, l’analysant va effectivement trouver qu’il est à sa portée, illustrant à sa manière la fable du
Laboureur et de ses enfants. C’est donc finalement l’analysant qui est le sujet de
ce savoir. Par conséquent, le sujet du savoir passant de l’analyste à l’analysant, sa
supposition devient obsolète et l’on dira que le transfert touche ainsi à un terme
logique. Mais peut-on considérer que la fin de l’analyse coïncide avec la chute de
ce « sujet supposé au savoir
[5] » ? Naturellement, une analyse est terminée quand
l’analysant ne vient plus voir l’analyste, mais il s’agit seulement, dans la plupart
des cas, d’une analyse incomplète, ou d’une analyse dont le patient se satisfait.
La fin de cette dimension du transfert ne spécifie pas la fin de l’analyse dans le
sens qui nous intéresse, c’est-à-dire celui d’une analyse qui serait terminée pour
l’analysant eu égard à ses symptômes.
On est ainsi amené à se demander si le fait que le savoir inconscient se sache
est le ressort du transfert ou son résultat
[6]. Peut-on considérer d’abord que l’analysant vient en analyse pour savoir quelque chose ? Ce n’est pas vraiment le cas.
Si un savoir est attendu, c’est dans la mesure où il pourrait soulager le symptôme.
En réalité, ce n’est pas un savoir qui libère le symptôme, mais plutôt la subjectivation d’un événement qui n’a pas besoin d’accéder à la conscience sous forme
d’un savoir pour être efficace. Les analysants ne savent généralement pas
pourquoi ils vont mieux. C’est dire qu’ils ont, par bonheur, subjectivé un savoir
qui reste en son fond inconscient parce qu’il est contradictoire. Et l’on fera
aussitôt cette remarque : le savoir de l’inconscient ne s’épuise pas. Il se reconduit
sans fin lui-même, à proportion de la conscience
[7].
Nul de ceux qui ont pris la mesure de l’inconscient ne songe que l’on puisse
épuiser ses productions. En revanche, le « sujet supposé de ce savoir » change de
place au cours de l’analyse, à dire vrai à toutes les séances, à chaque fois que
l’analysant se rend compte qu’il a dit ce qu’il a dit : il prend alors la place de sujet
qu’il supposait à l’analyste. Ce jeu de furet du sujet dans le transfert n’épuise pas
le savoir de l’inconscient, mais il peut exténuer l’analyste, surtout s’il ne sait pas
le faire : car c’est tout un art de laisser l’analysant subjectiver un dire qui l’objectivait, pour lui faire cependant aussitôt comprendre qu’on enchaîne, qu’il y a une
suite. À partir de quelle place l’analyste enchaîne-t-il ? Ce n’est pas de la place du
« sujet supposé au savoir » qu’il peut enchaîner, mais à partir de celle qui qualifie
la chaîne, c’est-à-dire le traumatisme d’un amour qui refoule ses conséquences
sexuelles.
Le traumatisme du transfert :
du symbole au symptôme et retour
Si le transfert était seulement une question de supposition de savoir, l’analyse
aurait un terme le jour où l’analyste n’arriverait plus à s’en faire le sujet. Mais le
transfert n’est pas réductible à la question du savoir inconscient qui procède
avant tout d’un événement traumatique. Le savoir inconscient est le terme co-variant d’une structure qui comporte également le sujet, et ce qui a traumatisé
ce sujet, de telle sorte qu’il n’a rien voulu savoir de ce traumatisme. Le savoir
inconscient est donc seulement la conséquence d’un traumatisme refoulé pour
une seule raison, on s’y attend : c’est l’amour. Le traumatisme est refoulé parce
qu’une personne aimée en est l’agent. Le sujet ne veut rien savoir du traumatisme pour ne pas perdre l’amour de celui qui le lui a infligé.
Lorsqu’un événement traumatisant se produit (qu’il soit minime ou minimisé),
la première réaction du sujet est qu’il ne veut pas savoir ce qui vient de se passer.
Il préférerait que cela ne se soit pas produit. Souvenez-vous la dernière fois qu’un
accident s’est produit près de vous : il a fallu un petit moment avant de réaliser
que cela était bien arrivé. Pour commencer, vous n’avez pas voulu le savoir. Cette
méconnaissance active constitue le savoir de l’inconscient, formé de toutes les
connexions associatives qui ont participé à cet événement. Ce savoir est une
conséquence : la place de premier plan revient au traumatisme lui-même, qui
agit sur le sujet dans deux directions : d’un côté le savoir est refoulé et de l’autre
le sujet s’absente par rapport à ce savoir. Il n’y est plus pour personne au moment
où le choc survient. Et où va-t-il préserver le peu d’existence qui lui reste, sinon
dans les sensations qu’il éprouve à ce moment ? Ces sensations vont « fixer » le
symbole du traumatisme. Au moment du choc, il aura vu tel objet, senti telle
odeur, entendu telle musique. Objet, odeur, musique qui demeureront comme
les symboles de cet instant. Plus tard, à chaque fois qu’il percevra par hasard cette
lumière, cet objet, ce son, il ne saura pas de quoi ces sensations sont les symboles,
et dans son absence réitérée, ils éveilleront le savoir inconscient refoulé au
moment du trauma, toujours prêt à se faire reconnaître dans la douleur du
symptôme.
Mais il faut faire maintenant le pas principal : l’analyste représente la
personne traumatisante, dont le savoir inconscient est la conséquence. La notion
de « sujet supposé savoir » n’a d’intérêt que parce que ce savoir est produit suite
à une reproduction du traumatisme responsable des symptômes : il présente
seulement la face visible et bien élevée, désexualisée et immédiatement efficace
du transfert. Le traumatisme provoqué par la présence de l’analyste travaille au
progrès de la cure
[8]. C’est un fait que le montage de la séance analytique traumatise celui qui vient parler. L’analyste est un personnage grossier qui ne sert pas la
main (ou à peine), qui ne sourit pas (ou de manière mécanique), qui ne répond
pas, ne s’apitoie pas sur votre sort, vous garde le temps qu’il veut, et, en plus,
vous fait payer (sans remboursement de la sécurité sociale). On ne peut même
pas le ranger dans le discours du maître, qui a au moins la politesse de sodomiser
son esclave. Sa présence est une pure provocation à l’amour, ensuite laissée en
plan. Non seulement l’analyste fait subir ces traitements désagréables, mais il se
prend de surcroît pour un martyr, un déchet, un rebut (certains le croient même
vraiment, paraît-il). L’analyste possède la caractéristique principale du traumatisme « subjectif » : on ne se rend pas compte que sa présence provoque un choc.
Cette totale inapparence s’ajoute à l’engagement de celui qui le subit. Certes,
d’une manière générale, il existe des critiques violentes contre la psychanalyse, et
les rumeurs les plus curieuses circulent à propos de certains analystes, dès lors
qu’ils sont un peu en vue. Cependant, dans leur immense majorité, les analysants
n’ont pas vraiment l’impression d’être en danger quand ils se rendent à leurs
séances, ou, plutôt, ils ramènent leurs inquiétudes aux dimensions de fantasmes
à analyser, sans toujours mesurer qu’ils courent d’eux-mêmes au-devant de ce
péril.
Le personnage traumatisant se trouve donc gentiment sur le devant de la
scène, sous couvert de faire le bien, comme d’habitude. À l’ombre de ce personnage qui saura les capitaliser, les traumatismes du passé vont ressusciter en foule,
ou plutôt leurs symboles vont se virtualiser dans cet espace. La présentation du
symbole à l’occasion du transfert suit un chemin régrédient : à l’ordinaire, un
symbole se présente au hasard de la vie courante et il provoque une angoisse
sans que l’on sache à quoi elle correspond. Dans la cure, le transfert lui-même
présentifie une menace indéfinie dont on ignore la nature, et à cette occasion,
les symboles se remémorisent (comme en témoigne par exemple la recrudescence
des rêves pendant l’analyse). Plus exactement, ils se présentent brusquement, par
exemple sous forme d’une image intercalaire
[9]. Dans la mesure où les symboles
des traumatismes deviennent visibles dans leurs diverses connexions pendant
l’analyse, le savoir du mal se connecte enfin. L’analyste cessera alors d’être le
suppôt du traumatisme, au moins dans une certaine mesure (car, de l’avoir représenté, il gardera longtemps par devers lui cette note persécutive).
Certes, le traumatisme du transfert diffère du traumatisme de la névrose.
Freud le compare à un vaccin qui est relativement bénin comparé aux effets de
la maladie elle-même
[10]. Mais cette analogie ne dit pas en quoi l’analyse est une
expérience traumatisante. Regardons mieux : l’analyste reste neutre, il ne prend
pas parti. Il écoute les faits qui lui sont narrés sans exprimer d’opinion et sans
prendre position. Mais c’est justement cette équanimité qui provoque immédiatement son contraire ! L’analyste convoque à lui seul le prototype des divers
personnages traumatisants : il suffit qu’il ne prenne pas fait et cause pour l’analysant lorsque ce dernier raconte ses déboires avec ceux qu’il a aimés, pour se
mettre aussitôt à la tête de leur cohorte. S’il ne compatit pas avec l’analysant et
ne dit pas quelques mots en sa faveur contre ceux qui lui firent violence, c’est
qu’il les approuve et, par conséquent, il est aussitôt rangé dans leur camp
[11]. La
« neutralité » engendre une prise de position automatique.
Les analystes ne se font pas faute de déclarer qu’il ne faut surtout pas vouloir
soigner, et qu’à cette condition, finalement, ils soignent. Mais comment mesurer
ce qu’abrite cette dénégation ? Car, s’ils ne soignent pas, s’ils ne donnent pas de
conseils, s’ils ne délivrent pas un savoir ni une sagesse, s’ils ne proposent pas de
conception du monde ni de message, s’ils ne sont pas gourous, s’ils ne font pas le
bien plus que le mal, que font-ils exactement ? C’est bien ce que se demandent
les analysants et, dans le doute, ils ne peuvent imaginer qu’une chose, c’est que
l’analyste jouit de sa position, au même titre que ceux qui autrefois les traumatisèrent.
Mais il faut en dire plus pour comprendre ce processus, car naturellement, le
psychanalyste n’est ni le responsable, ni même le tenant lieu des traumatismes
dont l’analysant va parler. L’analyste est le suppôt d’un trauma qui n’appartient
qu’à la cure : le recouvrement du présent par le passé crée en lui-même un
trauma qui ne correspond à rien que l’on puisse définir comme tel. De sorte que
le souvenir des traumas du passé vole au secours de ce trauma sans nom : tous les
noms anciens jusqu’aux plus précoces vont venir habiller ce choc vide. L’analyste
est le suppôt de ce trauma spécifique qui convoque les souvenirs traumatiques
du plus loin de l’enfance. L’essentiel de la « névrose de transfert », c’est que le
traumatisme ne tient pas à l’événement passé ou même à tel traumatisme qui se
serait reproduit répétitivement jusqu’au présent : il tient au recouvrement lui-même du présent par le passé. Il devrait suffire de se dégager d’un tel recouvrement pour que le traumatisme perde de son intensité et sombre dans l’oubli.
Lorsque cette spécificité du recouvrement des identifications aliénantes cède
grâce à la symbolisation du symbole, la puissance du transfert s’amenuise.
Ce n’est pas le « sujet supposé au savoir » qui se dissout, mais la dimension
traumatique. Le bénéfice de cette violence sucrée est donc immédiat : la situation transférentielle engendre la reviviscence des symboles du traumatisme, et
c’est eux qu’il importe de saisir et de symboliser. C’est lors de ce choc renouvelé
du traumatisme que les fixations pulsionnelles vont se défaire et que le
symptôme va se subjectiver en fantasme : il ne reste plus qu’à les réaliser, ces
rêves enfin conscients ! L’analyste a accompli la positivité de sa fonction,
rempardé derrière l’inconnu que représente son désir, mystère qui autorise le
transfert et la conclusion vers laquelle il achemine.
Que s’agit-il de « terminer » ?
Avant de savoir vers quelle fin vogue la cure, encore faut-il pour cela
s’accorder sur ce que l’on entend par névrose, ou plus généralement sur ce qui
départage l’infantile de ce qui se situe après la fin de la phase de latence, lors de
la précipitation des symptômes névrotiques, ou d’ailleurs aussi bien après les
premières efflorescences psychotiques ou les compulsions proprement perverses.
Mais retenons seulement le cas de la névrose, en prenant comme hypothèse
qu’il est faux de considérer la névrose comme la « normalité ». S’il n’y avait pas
de différence, l’analyse pourrait prétendre seulement rendre un peu moins
névrosé. Mais ce n’est pas la même chose de répéter la névrose infantile à travers
les situations actuelles, et de jouer la partie d’un désir qualifiable d’« adulte ».
Que signifie cet état « adulte » ? Certes, l’adulte en question ne s’est nullement
coupé des sources infantiles de son désir. Mais ces sources subissent un retournement, une transformation qui les dégagent de l’aliénation à proprement parler
infantile. L’amour d’un homme pour une femme, par exemple, n’est pas sans
rapport avec sa mère telle qu’il aurait voulu qu’elle fût. Mais justement, ce n’est
plus du tout d’elle qu’il s’agit, bien que ce soit encore par rapport à elle qu’il situe
la différence de son amour pour une femme ! La normativation de la névrose est
rythmée par les modalités de réalisation de l’infantile dans l’adulte. Cela ne
signifie pas qu’un enfant dort dans l’adulte, par lequel il serait refoulé, mais
qu’un enfant bien vivant cherche à faire valoir ses droits dans l’adulte : un enfant
en quelque sorte déguisé en adulte. L’« adulte » est en ce sens celui qui, grâce à
un certain nombre d’inversions, c’est-à-dire de déguisements, cherche à réaliser
ses désirs d’enfant.
La névrose répète sans ces inversions des situations passées à travers les
situations présentes, et se dégager de ce collage définit une fin d’analyse certes
relative, mais néanmoins honorable. Pour prendre un exemple, la frigidité
d’une femme peut procéder d’un recouvrement de l’homme qu’elle aime par
son père, symptôme qui sera d’ailleurs seulement souvent la partie visible
d’une large constellation de misères psychiques et somatiques. Cette femme
peut finir par distinguer l’image de l’homme de celle du père, par exemple en
commençant une analyse. Au fur et à mesure que l’analyste sera investi d’une
image paternelle, son mari s’en dégagera. Elle peut aussi prendre un amant et
son symptôme va se déplacer sous la forme d’une honte et d’une culpabilité de
cette trahison. Mais en attendant elle saura ce qu’est l’orgasme et elle
connaîtra cette spécificité de la « folie » humaine qui consiste à jouir de
l’interdit (la jouissance est sans doute interdite, mais il existe tout aussitôt une
jouissance de l’interdit lui-même).
Il faut donc distinguer la névrose de la « normalité », expression qui ne veut
pas dire ici adaptation à une norme sociale, mais normativation du sujet à son
propre désir, ou, en d’autres termes, le réglage de son vouloir sur son désir. Un tel
sujet « veut ce qu’il désire ». C’est ce qu’il ne peut faire si l’amour infantile (qui
ignore le rapport sexuel) dévie le désir de son objet sexuel. Voilà une perspective
d’apparence modeste, mais en réalité ambitieuse qui permet de définir la fin de
l’analyse dans sa relativité
[12]. Car n’est-ce pas un paradoxe que le « vouloir »
s’accorde au « désir » ? N’est-ce pas une confrontation assurée à une certaine
forme d’impossibilité ? Car si l’objet sexuel est accessible grâce à la prescription
de la névrose, le but de la pulsion reste pourtant inassouvi. On peut encore mieux
souligner le paradoxe d’une telle fin relative de l’analyse en la définissant comme
un accès de chacun à la spécificité de sa « folie
[13] ». Il existe un irréductible de la
« folie » humaine qui résulte de la confrontation à un désir insatiable, distinct de
la prise du sujet dans la névrose, la psychose, ou la perversion. Il s’agit de ce qui
est obtenu grâce à l’écart entre le but et l’objet de la pulsion. Le désir n’est nullement « normalement » névrotique, psychotique, ou pervers. Il ne relève de la
pathologie que dans la mesure où des figures de l’infantile se surimposent à des
situations actuelles de la vie « adulte ». En ce sens, l’analyse consiste à se dégager
de la névrose pour naviguer dans les eaux de cette sorte de foliehumaine, qui se
confronte au paradoxe du désir. Cette « folie » n’ayant rien de démentiel et se
limitant le plus souvent à l’excitation joyeuse qui consiste à laisser aller son
vouloir vers son désir (pouvoir aimer, travailler et ne rien faire) en sachant plus
ou moins que les aléas sont inévitables, les objectifs de l’analyse sont ainsi
franchement revus à la baisse. Leur modestie contraste avec les descriptions
exaltées d’un moment de déréliction qui ne prend cette allure définitive que
parce qu’il a été décidé à l’avance que la fin devait être absolue
[14].
Ce qui peut se terminer grâce au transfert
Le transfert, on l’a dit, a comme caractéristique principale de mettre en scène
une situation traumatisante, à l’ombre de laquelle les symboles des traumatismes
passés défilent et se virtualisent dans l’ordre où le présent les rappelle en scène.
Mais il faut clarifier ce que sont ces symboles, leur rapport au traumatisme et au
symptôme
[15].
Lors de la réitération transférentielle du traumatisme, les symboles se représentent de mille manières, mais l’on ne saura pas encore de quels événements ils
sont les symboles. Le choc des événements feuillette des paquets de symboles. Il
faut dégager un par un leurs enseignements, et chaque fois qu’un de ces
revenants se présente, lui faire avouer ce qu’il cache. Ces symboles ont cette
importance parce qu’ils sont empaquetés par les sensations qui présidèrent au
trauma, et que les sensations humaines ne sont jamais naturelles : elles sont
toujours déjà portées par la pulsion. C’est pourquoi, par sa pointe pulsionnelle,
le symbole écrit directement le symptôme sur le corps. Chaque fois que le
symbole va se présenter, le savoir qu’il occulte va écrire dans l’
après-coup des
symptômes. Le flash du trauma fixe la pulsion sur un certain symbole, qui produit
ensuite du symptôme à chacune de ses évocations. Parler de « régression pulsionnelle » ou de l’insistance d’un « symbole » décrit le même processus
[16].
Sous la pression du traumatisme transférentiel, il faudra d’abord retrouver à
quels traumatismes correspondent les symboles qui se présentent dans les rêves
ou les formations de l’inconscient. Une fois que l’on aura une idée de l’événement correspondant, on aura en même temps accompli presque subrepticement
une de ces opérations de subjectivation que Freud appelle « rendre conscient
[17] ».
L’acte de « rendre conscient » consiste à subjectiver le traumatisme au moment
duquel le sujet s’est oublié dans la sensation pulsionnelle. Du coup, la pulsion se
retourne en fantasme. La caractéristique du symbole était d’objectiver le sujet
(tout comme le jour où le trauma a frappé) et par conséquent d’ouvrir la voie
régressive de l’écriture du symptôme. Le seul fait que le symbole soit symbolisé,
ou encore que le savoir refoulé au moment du traumatisme soit relié au symbole,
le dissout, et coupe par conséquent la voie pulsionnelle régressive d’écriture du
symptôme.
Le symbole témoignait de l’absence du sujet au moment d’un traumatisme,
engendrant ensuite la régression pulsionnelle et l’écriture du symptôme. La
subjectivation accomplit le chemin inverse à celui de la pulsion, elle retourne le
savoir inconscient en dehors du corps, vers la réalisation fantasmatique
[18].
Trouver la corrélation du symbole et du traumatisme, puis démonter les chaînes
de savoir qui lui correspondent et surtout les subjectiver, voilà ce qui engendre
une rupture des fixations de la pulsion sur le corps. Renverser l’objectivation
régressive pulsionnelle en fantasme subjectif libère l’action, et ce retournement
vers l’action est encore une autre façon de décrire la fin de l’analyse (pouvoir
aimer, pouvoir travailler et pouvoir en profiter)
[19]. Avec le retournement de la
pulsion en fantasme, la jouissance pulsionnelle retrouve sa fluidité. Peut-être lui
arrivera-t-il encore de régresser, de former de nouveaux symptômes, selon
d’autres modalités d’écriture régressive. Mais en tout cas, ce ne sera plus en
fonction des mêmes symboles du passé, qui auront été symbolisés et purgés de
leur charge de savoir inconscient.
Cet effet thérapeutique est considérable et l’on comprend mal pourquoi tant
d’analystes le minimisent. On obtient ainsi une fluidité de la jouissance, une
défixation de la pulsion, c’est-à-dire une séparation entre le but et l’objet de la
pulsion d’une part, et le retournement de la pulsion en fantasme d’autre part.
On n’apercevra pas ce processus si l’on empaquette le but, l’objet, la pulsion et
le fantasme dans le fourre-tout de « l’objet a
[20] ». « L’objet petit a » de Lacan est
très pratique dans certaines conceptualisations, comme celle du graphe du désir
et des
Quatre discours. Cependant il s’agit d’une simplification égarante dès
qu’elle est prise dans d’autres contextes. L’objet « petit a » subsume à la fois
l’objet de la pulsion et la cause du désir, la pulsion et le fantasme, quatre termes
qui sont, à bien des égards, opposés. La pulsion est « asubjective », alors que le
fantasme ajoute le sujet à la pulsion. Le fantasme fonctionne « hors corps », alors
que la pulsion cherche à écrire son excès de jouissance sur le corps. L’objet « petit
a » ne distingue pas non plus le but de l’objet de la pulsion. Relâcher la fixation
d’une pulsion, telle qu’elle se fige sur un objet particulier suite à un traumatisme,
voilà ce qui permet à cette pulsion de poursuivre sa route vers son but. On s’évite
ainsi l’évocation de la chute miraculeuse de « l’objet petit a » (« l’objet petit a »
ne chute jamais) sonnant l’heure d’une hypothétique fin de l’analyse (qui, en ce
sens, ressemble plutôt à une fin de l’hypnose)
[21].
On remarquera latéralement que cette réduction de « l’objet petit a » va
comme une bague au doigt au discours du maître. Elle correspond à ce que Lacan
avait noté dans la Proposition de 67 : « Fixer le sujet dans sa chiasse », c’est-à-dire
réduire ce sujet à l’objet pulsionnel qu’il aurait été pour l’Autre. Qui pourrait
tirer profit de cette aliénation formidable, sinon un maître, un chef d’école,
gourou, hypnotiseur en gros ou en détail ? Car une fois le sujet réduit à une
aliénation dont on lui aura extirpé l’aveu public, qui saura l’en sauver sinon le
Petit Père de toujours ?
La traversée du plan des identifications
Le renversement de l’objectivation pulsionnelle est corrélatif de la démarcation tracée entre les identifications actuelles et celles de l’enfance. En effet, c’est
de leur recouvrement que procède la force du trauma. Le dédoublement des
identifications aliénantes de la névrose coincées entre le passé et le présent se
produit grâce à une suite de franchissements des plans de l’identification. Le
processus de ces franchissements est facile à comprendre (bien que plus difficile
à réaliser !): l’analysant prend l’analyste pour quelqu’un d’autre, par conséquent
le redoublement névrotique est tout de suite mis en place. Il suffit que l’analyste
se démarque de cette identification, pour que le franchissement se produise (on
voit qu’il existe une logique de la désaliénation du traumatisme, alors qu’il n’en
existe aucune qui épuise le savoir inconscient). Les franchissements se produisent
à chaque fois qu’un symbole lâche sa proie, c’est-à-dire lorsque le savoir inconscient qui a présidé au traumatisme devient conscient. Ce pénible personnage
qu’est l’analyste lève l’essaim des symboles et les signifiants inconscients se
subjectivent ainsi. Le franchissement du plan de l’identification aliénée
programme aussi celui de l’identification aliénante, c’est-à-dire celle qui a investi
l’analyste
[22]. Naturellement, cette situation restera aussitôt transférentiellement
reproductible, tant que des symboles pulsionnellement pathogènes se présenteront (la part du destin).
Le « franchissement du plan de l’identification » est une conceptualisation
parfaitement adaptée à la tâche analysante, aussi bien d’ailleurs qu’à la fin
relative de la cure. Il se trouve que Lacan a employé une seule fois le terme de
« traversée du fantasme », dont il est clair qu’il a une relation avec le « franchissement du plan de l’identification » ; en effet la scénographie du fantasme
comporte toujours la mise en jeu d’une identification
[23]. Cependant le terme de
« traversée du fantasme » est plus confus, sinon égarant ; on ignore ce qui a pu
lui valoir un tel succès. Il évoque une sorte d’exercice périlleux, une ascèse
mystique ou un rite initiatique, alors que le « franchissement du plan de l’identification » est une opération certes un instant dépersonnalisante, mais vite soulageante.
L’analyse se « solutionne » relativement
à des âges de la vie
Les formations de l’inconscient se présentent différemment en fonction des
circonstances. À certains moments, elles rendent malade, alors qu’à d’autres, il
n’en va pas ainsi. Une même formation de l’inconscient peut faire rire lorsqu’elle
fuse en mot d’esprit et elle peut rendre malade lorsqu’elle infuse en migraine (ce
n’est pas la même chose !). Il faudra rompre la fixation pulsionnelle du
symptôme, pour le rendre à la fluidité du signifiant. Plutôt que de fin de l’analyse, il vaudrait mieux parler de « solution de l’analyse », au sens où l’on peut
dissoudre un cristal dans un liquide sans que les éléments qui le constituent
disparaissent. Ces invariants sont seulement plus fluides à un moment donné de
l’histoire du sujet, bien qu’ils puissent solidifier à nouveau selon les circonstances.
Avec la rupture des fixations de la pulsion, il s’agit de ce que Freud a appelé
« liquidation durable d’une revendication pulsionnelle », qui ne consiste
« sûrement pas à l’amener à disparaître au point qu’elle ne refasse plus jamais
parler d’elle ». L’expression de Freud évoquant à la fois une analyse finie et
infinie évoque cet état métastable de la solution toujours susceptible de cristalliser. Cette « solution » de l’analyse procède uniquement de la structure du
symptôme. C’est après tout le seul critère de « fin » sérieux du point de vue de
l’analysant. Cette liquidation du cristal symptomatique s’accomplit sous la
pression de la « libido », terme qui n’est pas un concept flou, mais résulte de la
poussée constante de la pulsion. Au mieux, cette dernière se subjective en
fantasme et s’actualise dans un certain nombre de réalisations (l’amour, le travail,
les loisirs), au pire, elle régresse en écriture symptomatique.
Cette pression constante de la libido est régulée par les identifications
actuelles d’un sujet : ce que veut réaliser un enfant diffère des ambitions d’un
adolescent, dissemblables de ce dont rêve un homme, puis un père, etc. En conséquence, le gradient de fixation du symptôme varie selon les âges de la vie,
chaque identification correspondante pouvant être grevée par une scorie névrotique. Ce qui a été analysé jusqu’à une « fin » à un certain âge de la vie demandera à être actualisé dans une autre constellation identificatoire. L’analyse
« terminée » d’un père de famille va se trouver perturbée à l’adolescence de ses
enfants, qui va décaler d’un coup des identifications brusquement dévaluées, etc.
À chaque changement de régime de la libido, une régression est possible : elle
est susceptible de provoquer la formation de symptômes qui vont torturer le
corps ou même l’annihiler : car, tel est aujourd’hui l’enjeu ! Les positions abruptes
sur la fin absolue de l’analyse empêchent ceux qui ont une première fois fini leur
analyse de se rendre compte qu’ils souffrent à nouveau de symptômes. Ils
pensent à juste titre qu’ils ont fini leur analyse, et ils méconnaissent des
symptômes nouveaux qu’ils mettent au compte de l’âge.
Le symptôme évolue au cours de l’existence : comme il se forme à la remorque
des identifications aliénantes, sa présentation se renouvelle et varie. Encore une
fois : l’identification d’un enfant ne ressemble pas à celle d’un adolescent, qui
n’est pas la même que celle d’un homme en mal de paternité, différente elle-même de celle d’un homme déjà père, etc. La fin de l’analyse d’un enfant n’a pas
le même sens que celle d’un adolescent, etc. Dans chaque cas, les traumatismes à
symboliser ne peuvent pas aller plus loin que l’identification actuellement en jeu,
à partir de laquelle la libido continue à pousser pour accéder à une autre identification qui, à son tour, va générer une nouvelle présentation du symptôme.
Comme le fait remarquer Freud : « Il est bien prouvé que même un traitement
analytique réussi ne préserve pas celui qui fut autrefois guéri d’être atteint plus
tard d’une autre névrose, et même d’une névrose issue de la même racine
pulsionnelle, donc à vrai dire d’un retour de l’ancienne souffrance
[24]. » C’est cette
occurrence qu’il s’agit d’interroger, en considérant que la fin de l’analyse est
seulement relative à un certain « âge psychique ».
Les principaux conflits que traite l’analyse sont ceux du recouvrement névrotique entre l’infantile et l’état « adulte », mais chacun d’entre eux ne vaut que
pour une identification, active à l’un de ces âges psychiques. Il peut se produire
de nouveaux événements qu’un sujet qui avait auparavant « fini » va avoir le plus
grand mal à intégrer, parce qu’ils l’amènent à changer d’identification (par
exemple, au moment d’une maternité, ou lors de la ménopause). C’est en ce sens
que Freud écrit : « Nous ne sommes pas le moins du monde surpris de voir des
personnes qui n’étaient pas auparavant névrosées le devenir à ce moment-là
[25]. »
Remarque qui concerne des événements aussi éprouvants psychiquement que
l’adolescence ou la ménopause
[26].
L’analyse est à la fois « finie et infinie » : elle n’est pas la conjonction, comme
le laisse entendre le titre de la traduction officielle, d’une part qui se finirait et
d’une autre qui ne se finirait pas. En effet, ce sont les mêmes forces pulsionnelles
qui régissent la fin relative et le retour potentiel de fixations traumatisantes. Il
ne s’agit pas de faire une proposition prudente concernant la « fin ». Car pour
chaque âge de la vie présidé par une certaine identification, la tâche analysante
peut se « terminer ». Ces guillemets ne sont pas une nouvelle manœuvre de
Normand. Car cette fin ne signifie pas l’harmonie, mais un certain type de mise
en tension de la libido qui cherche à réaliser la pulsion dans le fantasme, c’est-à-dire une réalisation programmée pour un âge supérieur. Par exemple, une jeune
fille voudrait connaître l’amour. Quand elle le connaît, elle voudrait se marier,
puis avoir un enfant, etc. Chaque mode de réalisation rêve de l’étape supérieure :
il fait de sa dysharmonie actuelle une harmonie idéale au futur. À chaque étape,
une stabilisation se produit donc relativement à une étape ultérieure, et comme
on ne peut aller plus loin tant que l’identification actuelle reste active, l’analyse
est « finie ». L’analyse est complètement terminée en ce sens bizarre où elle
programme en elle l’autodestruction de la phase actuelle, pour une étape future
plus belle. Elle est donc bien à la fois finie et infinie. Infinie de sa finitude même.
Les limites de ce qui se termine
La tâche analysante découvre un empilement de traumatismes, dont le savoir
se sachant peut défaire les attaches pulsionnelles, symptomatiques. On voit tout
de suite les limites de cette potentialité. Il existe, d’une part, une limite inférieure
sur laquelle le traumatisme rebondit au jour le jour : c’est que les pulsions n’ont
pas seulement un objet, mais aussi un but (ce que masque le concept d’objet
petit a). Ce but est d’identifier le corps au phallus, en fonction de l’angoisse de
la castration maternelle (aucun objet ne satisfait ce but). Il existe aussi une limite
supérieure : la pulsion subjectivée active le fantasme, mais sa réalisation
rencontre une inhibition de structure (la pulsion ne saurait réaliser complètement son but dans l’action) de même que des empêchements extérieurs, qui
limitent la mise en acte du fantasme (la vie en société). Une fin de l’analyse se
situe dans ce cadre, toujours susceptible d’une régression pour peu qu’une limite
soit atteinte. La limite inférieure reste constamment latente, car nul ne saurait
solder la dette qu’engendre le défaut d’identification au phallus (nous restons
d’éternels débiteurs de notre mère). Il est plus facile de se débrouiller avec la
limite supérieure, grâce à la sexualité, l’agressivité, l’activité en général, etc.
Le processus de l’analyse précédemment décrit semblait idyllique, mais il
existe trois grandes difficultés qui compliquent ce qui serait, sans cela, une voie
royale de la guérison des symptômes. Tout d’abord le simple fait de passer du
passif à l’actif rencontre une inhibition de structure, sur laquelle bute la réalisation de n’importe quel fantasme. L’inhibition de l’acte est structurale, car la
pulsion n’arrive pas à se réaliser grâce au fantasme, grâce à l’amour. C’est à partir
de cette inhibition et des événements de la vie que peut se produire n’importe
quand une régression pulsionnelle et, par conséquent, une nouvelle efflorescence de symptômes. Une suite d’échecs affectifs successifs, par exemple,
entraîne l’inhibition de réaliser la pulsion grâce à l’amour, et, peu à peu, une
sorte de rétraction du sujet qui refuse de nouveaux risques. La symbolisation du
traumatisme implique un passage du passif du symptôme à l’actif du fantasme :
on ne sort de la névrose qu’au rythme de la réalisation des fantasmes.
Ce début de la fin peut non seulement être inhibé, mais aussi engendrer une
défense (comme l’écrit Freud), c’est-à-dire selon les possibilités de normativation
de la névrose. La culpabilité par exemple est un bon indice de la défense. En
effet, l’absence du sujet au moment du traumatisme est à la mesure de son désir.
S’il y a un traumatisme « subjectif », c’est parce que la personne traumatisante
était en même temps aimée, et que le choc a été oublié au profit de l’amour. Par
exemple, il est difficile de reconnaître le trauma sexuel par un père à cause de
l’amour du père
[27]. Une culpabilité proportionnelle à l’amour va donc constituer
une défense constante à la guérison. Le schématisme idyllique de la fluidification
de la libido et de la guérison par dé-fixation des pulsions est sans cesse tiré en
arrière par l’inhibition, par le masochisme et par la culpabilité
[28].
Il existe enfin le rebondissement constant de l’angoisse de castration : en
effet, les traumatismes se fixent par voie régressive grâce aux pulsions, alors que
ces pulsions elles-mêmes cherchent à dénier la castration maternelle (c’est dans
cette mesure que le masochisme forme la base de la réaction thérapeutique
négative). L’angoisse de castration subsume les écueils de l’inhibition et de la
défense
[29]. Lorsqu’on évoque le « roc de la castration », on ne dit pas encore de
quelle castration il s’agit. Il faut distinguer en effet trois occurrences de l’angoisse
engendrée par ce « complexe » : d’une part, la castration de la mère : pour le
commun des mortels, toutes structures confondues, il est problématique de
reconnaître l’absence de phallus maternel, puisque ce phallus est l’être même de
celui qui est confronté à ce manque. Il ne peut reconnaître cette absence sans
interroger sa propre existence. Cette angoisse de la castration maternelle diffère
de l’angoisse de la castration par le père, qui ne concerne plus l’existence du
corps, mais une atteinte des organes de la virilité. Le déplacement par rapport à
la première angoisse est total, puisqu’il découvre l’
agent de la castration.
Il existe une troisième occurrence de la castration qui apporte une nuance
essentielle : c’est la castration du sujet. Cette castration du sujet procède des deux
autres déboîtements de l’angoisse de castration (de la mère, puis par le père),
mais elle a sa particularité propre : il ne s’agit plus d’une crainte à l’égard d’une
autorité paternelle, car c’est l’amour lui-même qui castre. L’amour pour le père,
et non plus l’ambivalence, a cette conséquence que l’on peut appeler « castration
du sujet » (expression qui correspond à l’aphorisme « se passer du nom du père
à condition de s’en servir »). Dans « Dostoïevski et le parricide », Freud écrit que
l’angoisse de la castration par le père n’est rien d’autre que la projection audehors d’une angoisse interne, beaucoup plus insupportable, celle d’être
féminisé. Il est plus facile d’avoir peur d’être castré par un père, plutôt que de
reconnaître le danger interne d’être féminisé par son propre amour pour le père.
Avec la castration du sujet, le choix désubjectivant qui consiste à faire semblant
d’avoir peur du père, plutôt que de reconnaître sa propre féminisation, est
abandonné. L’angoisse de castration du sujet concerne seulement une peur de sa
propre féminisation, mais elle n’est plus la faute du père, dont on peut se passer.
Lorsque Freud évoque le « roc de la castration » dans Analyse finie et infinie,
il se réfère à cette troisième occurrence de la castration : la peur d’être féminisé,
qui est une reconnaissance subjective solitaire, sans référence à maman ni papa.
Ce n’est pas si mal ! On ne voit d’ailleurs pas en quoi cela pourrait être dépassé,
sauf à perdre son genre. De même d’ailleurs du côté féminin pour « l’envie du
pénis » : c’est la normativité du désir qu’elle implique, et l’on ne voit pas non plus
ce qui relèverait là de l’analyse, sauf à considérer le désir comme une maladie.
Note annexe :
La fin de l’analyse se distingue du passage à l’analyste
La traversée du plan de l’identification, qui libère la stase pulsionnelle responsable des symptômes, est corrélative de changements de place. Elle montre que
la fin de l’analyse est un terme relatif à certains moments de l’existence. Il faut
souligner qu’une telle traversée se distingue des problèmes que pose le passage
de l’analysant à l’analyste, dont il est fort douteux qu’il s’agisse d’une traversée
du plan de l’identification.
En effet, « analyste » n’est pas une identification qui se rejoindrait après en
avoir quitté une autre : on ne devient pas psychanalyste selon un processus
comme, par exemple, un « fils » devient un jour « père », etc. « Analyste » n’est
pas une identification qui se rejoint après en avoir quitté une autre, sauf à considérer la position d’analysant comme une identification (mais ce n’en est pas une !
C’est une position de discours qui permet d’analyser les identifications). La
position de discours prise par celui qui devient psychanalyste ne fait que corroborer une expérience maintenant assez ancienne de la psychanalyse : ceux qui
deviennent psychanalystes continuent toujours leur analyse après avoir rejoint le
fauteuil. Heureusement, car le fait de s’installer cherche le plus souvent à réaliser
un fantasme dans la méconnaissance de l’analyste, qui ne traverse rien du tout,
mais continue à se soigner : c’est tout du moins ce qui arrive lorsqu’il s’installe
sans avoir une petite idée, moins sur son désir que sur le fait que son désir lui
échappe. On remarquera qu’à titre de conséquence d’une telle méconnaissance,
les analystes ne se définissent eux-mêmes que négativement (« ils ne soignent
pas »… ils « n’incarnent pas l’objet a ») ou encore une définition est évacuée par
une pirouette : (« l’analyste ?… mais c’est celui à qui l’on demande une
analyse ! »).
La
doxa continue d’amalgamer la fin de l’analyse et le passage à l’analyste en
dépit de l’expérience qui n’arrive pas à ébranler cette croyance, de même qu’il
est assez largement admis que la fin de l’analyse est un événement absolu, non
relatif à la présentation du symptôme
[30].
La distinction est d’autant plus nécessaire qu’on peut se demander si ce n’est
pas justement l’acte de s’installer comme analyste qui crée un problème spécifique concernant la fin (même relative) de l’analyse de ceux qui s’engagent ainsi.
On comprend alors pourquoi Freud écrivit : « Il est incontestable que les analystes
n’ont pas complètement atteint dans leur propre personnalité le degré de
normalité psychique auquel ils veulent faire accéder leurs patients
[31]. » De sorte
que la « fin » de l’analyse a un sens différent pour les analysants ordinaires et
pour l’analyste. Pour les premiers, c’est simple : c’est la guérison. Pour l’analyste,
il n’en sait rien, si ce n’est pas l’opacité d’une jouissance déniée. C’est sur cette
inconnue que pivote l’efficacité du transfert, qui fonctionne malgré tout grâce à
cette équivoque totale.
La fin de l’analyse serait d’autant plus un problème pour les analystes qu’ils
essaieraient de régler leurs difficultés en soignant les autres plutôt que de se
soigner. N’est-ce pas dans cette mesure que tant d’analystes affirment avec
conviction qu’une analyse se termine une fois pour toutes, puisque eux-mêmes
se comportent comme s’ils avaient dépassé ce cap ? Cette certitude masque qu’en
réalité, ils se soignent par personnes interposées, comme l’indiquent les témoignages naïfs du blocage complet du fonctionnement de l’inconscient de
nombreux analystes qui se vantent, par exemple, de ne plus rêver, ou même de
ne plus avoir de vie sexuelle (ce qu’ils considèrent peut-être comme une preuve
de parfaite sublimation). Les analysants rêvent-ils à leur place ? Non seulement
les analystes auraient ainsi des problèmes concernant la fin de leur analyse, mais
ils seraient de plus perturbés par leurs propres analysants
[32]. Comment
pourraient-il résoudre leurs symptômes, s’ils confondent la fin de l’analyse et le
fait d’être devenus analystes ? À dire vrai, la fin de l’analyse est un sérieux
problème d’abord pour eux, d’autant plus sérieux qu’ils en suspendent indéfiniment l’avènement en s’appuyant sur leur acte lui-même. À cet égard, la croyance
en une fin absolue et définitive de l’analyse témoigne surtout d’une mise en acte
du fantasme, dont la méconnaissance est proportionnelle à la jouissance qui en
est tirée
[33]. L’analyste ignore, quand il commence, qu’il met en scène le fantasme
dont il a pâti autant que joui. Le prétendu « désêtre » au moment du passage de
l’analysant à l’analyste n’est rien d’autre que le refoulement du fantasme en jeu
dans ce changement de position.
Le « désir de l’analyste » n’émerge pas spécialement à la fin de l’analyse. Il est
le plus souvent présent, quoique mystifié ou méconnu, dès avant le début d’une
analyse. Force est de constater – au moins actuellement – que cette expression
« désir de l’analyste » permet aux analystes un type particulier de méconnaissance (comme s’ils étaient dotés d’un désir à part, aristocratique). Les prétentions
de « l’analyse didactique » réapparaissent sous le travesti de ce fameux « désir de
l’analyste ». Sans doute ne peut-on se dispenser de la spécificité de ce désir pour
comprendre les particularités de la formation. Mais tout désir possède ses caractéristiques propres, et cela n’autorise pas à considérer le désir des analystes lui-même comme une catégorie à part. Dans l’expression « désir de l’analyste », on
critique seulement la clôture qu’elle sous-entend, alors que tout désir est désir de
quelque chose, désir impur.
Cette critique de doctrines qui ont une certaine audience devrait être facilitée
par la pratique, qui est en réalité beaucoup plus souple, sauf dans les lieux où
l’intégrisme psychanalytique fait rage. Il faut les prendre en considération, car
nous sommes en un temps où les problèmes identitaires sont tels que nul n’en est
protégé.
[1]
International Zeitschrift für Psychoanalysis, vol. 14,1928.
[2]
J. Lacan, « Proposition du 9 octobre 1967 »,
Scilicet, Paris, Le Seuil, 1968, p. 18.
[3]
« Il relève d’une disparité subjective qui fait obstacle à l’intersubjectivité (au sens où
un sujet supposerait un autre sujet) impliquée dans la notion de contre-transfert »,
É. Porge,
Jacques Lacan, un psychanalyste, érès, p. 257.
[4]
J. Lacan énonce en ce sens dans l’
Acte analytique (séance du 24 janvier 1968) : « Le
psychanalysant, au départ, prend son bâton, charge sa besace pour aller à la rencontre
du rendez-vous avec le sujet supposé savoir. »
[5]
Il s’agit seulement de l’un des sens de la « fin de l’analyse » qui, comme le fait remarquer Freud, est une « expression à plusieurs sens ».
[6]
Les élèves de Lacan n’ont peut-être pas assez mesuré l’évolution de ce concept. On
en prendra pour preuve la mise en question radicale du « sujet supposé savoir » dans
D’un autre à l’Autre, par exemple le 30 avril 1969 : « Tant que ne sont pas essayées à
proprement parler les conséquences d’une radicale mise en suspens de cette question,
celle du sujet supposé savoir, nous restons dans l’idéalisme et pour tout dire sous la
forme la plus arriérée, sous celle en fin de compte inébranlée dans une certaine structure et qui s’appelle ni plus ni moins théologie. Le sujet supposé savoir, c’est dieu. »
[7]
La conscience reconduit constamment le refoulement de toutes les associations que
nous faisons à partir de chacune de nos perceptions : il faut refouler les associations
pour pouvoir être conscient de cette perception elle-même (le sujet de la conscience est
le même que celui de l’inconscient, qu’il refoule pour être conscient).
[8]
Si l’on en croit Freud : « Nous cherchons à exacerber ce conflit, à l’amener à sa
configuration la plus tranchée, pour augmenter la force pulsionnelle nécessaire à sa
résolution » (« Analyse finie et infinie »
, dans
Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF,
p. 247).
[9]
Il existe un problème de traduction du mot allemand
Einfall que l’on a l’habitude de
traduire en français « par association libre ». Ce terme donne l’idée d’un déroulement
de la pensée, or le
Einfall c’est ce qui tombe, c’est l’image qui se présente, c’est
pourquoi il vaut mieux souvent demander aux patients « que voyez-vous », plutôt que
« à quoi pensez-vous ».
[10]
« Analyse finie et infinie », dans
Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF, p. 248.
[11]
Le transfert est en ce sens un « faux nouage »,
Falsche Verknupfung, dans Sigmund
Freud,
Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1967, p. 245.
[12]
Dans le
Moment de conclure, 1977-1978, Lacan dit à propos de la fin de l’analyse :
« Il suffit qu’on voie ce dont on est captif et l’inconscience c’est ça, c’est la face de réel…
de ce dont on est empêtré. » (Séance du 10 janvier 1978).
[13]
Ce terme un peu forcé de « folie » met en évidence ce qu’écrit Freud dans « Analyse
finie et infinie », p. 265 : « On ne s’assignera pas pour but d’abraser toutes les
particularités humaines au profit d’une normalité schématique, ni même d’exiger que
celui qui a été analysé à fond n’ait plus le droit de ressentir aucune passion ni de
développer aucun conflit interne. L’analyse doit instaurer les conditions psychologiques
les plus favorables aux fonctions du moi; cela fait, sa tâche serait accomplie. »
[14]
On réfléchira utilement à ce propos aux remarques faites par Freud à propos de
l’analyse de « L’homme aux loups », auquel il avait fixé une date limite pour la fin de
son analyse. En ce cas il s’agissait d’une butée dans le temps. Mais le risque n’est-il pas
le même si l’on décrète théoriquement qu’il y a une fin absolue ?
[15]
J. Lacan énonce par exemple dans
Les problèmes cruciaux pour la psychanalyse le
5 mai 1965 : « Qu’il y a toujours dans le symptôme l’indication qu’il est question de
savoir ».
[16]
J. Lacan a énoncé en ce sens dans les
Quatre concepts fondamentaux, page 246 :
« L’expérience du sujet est ainsi ramenée au plan où peut se présentifier, de la réalité
de l’inconscient, la pulsion. »
[17]
S. Freud fait remarquer dans « Analyse finie et infinie », page 254 : « L’effet thérapeutique est lié à l’acte de rendre conscient ce qui dans le ça est, au sens large, refoulé;
nous préparons la voie à cet acte qui rend conscient par des interprétations et des
constructions… »
[18]
Pour mieux faire apprécier cette importance du retournement entre le passif
(pulsionnel) et l’actif (fantasmatique), remarquons que ce n’est pas la névrose à elle
seule qui engendre des symptômes. La plupart des névrosés se portent à peu près bien
tant qu’ils ont la possibilité d’activer leurs fantasmes.
[19]
Dans l’
Acte analytique, séance du 20 mars 1968, Lacan avance que le savoir obtenu
dans l’analyse est une « réalisation signifiante, accointée à une révélation du
fantasme ».
[20]
Lacan évoque cette difficulté sous forme d’une question dans
L’objet de la psychanalyse, 25 mai 1966 : « Est-ce que ça n’est pas fait pour que nous analystes, qui savons
que c’est là le point de rendez-vous de la fin d’une l’analyse, nous demandions
comment pour nous ce transfert, cette dialectique de l’objet
a, si c’est à cet objet
a
qu’est donné le terme et rendez-vous où le sujet doit se reconnaître. Qui doit le
fournir ? Lui ou nous ? »
[21]
J. Lacan évoque cette fonction hypnotique dans les
Quatre concepts fondamentaux
de la psychanalyse, page 245 : « C’est de cette idéalisation que l’analyste a à déchoir
pour être le support de l’
a séparateur, dans la mesure où son désir lui permet, dans une
hypnose à l’envers, d’incarner, lui, l’hypnotisé. »
[22]
Le 16 novembre 1976, Lacan avance à propos du rapport de l’identification au
symptôme : « savoir y faire avec ce symptôme, savoir le débrouiller, le manipuler ; savoir
ça a quelque chose qui correspond à ce que l’homme fait avec son image ».
[23]
J. Lacan évoque la traversée du fantasme dans les
Quatre concepts fondamentaux,
page 246, lorsqu’il remarque que la condition d’un dépassement de la demande
d’amour pour atteindre la pulsion se produit après avoir « traversé le fantasme
radical ».
[24]
S. Freud, « Analyse finie et infinie », p. 256.
[25]
S. Freud, « Analyse finie et infinie », p. 257.
[26]
Il existe aussi pour les hommes une sorte d’andropause psychique qui procède de
l’inhibition de l’amour ou de ses échecs. La jouissance pulsionnelle reprend alors le
devant de la scène, par exemple en préférant se marier avec la bouteille plutôt qu’avec
une femme, ou encore en se jetant sur la nourriture, au titre des satisfactions régressives, etc.
[27]
Et cela d’autant plus que, dans l’immense majorité des cas, c’est le contraire :
l’amour du père a engendré l’idée qu’il y aurait eu un trauma sexuel.
[28]
On ne peut omettre d’ajouter à ces difficultés l’ignorance de l’analyste qui méconnaît parfois le rôle du symbole.
[29]
S. Freud écrit en ce sens page 268 de « Analyse finie et infinie » : « On a souvent
l’impression, avec le désir de pénis et la protestation virile, de s’être frayé un passage,
à travers toute la stratification psychologique, jusqu’au roc d’origine et d’en avoir ainsi
fini avec son travail. »
[30]
À propos de ces idées reçues qui font l’objet d’un consensus, on dirait volontiers
qu’elles correspondent à une « perte de la réalité », si tout ce que l’on peut constater
à leur sujet est l’exception à ces idées.
[31]
« Analyse finie et infinie », dans
Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF, p. 263.
[32]
S. Freud écrit dans « Analyse finie et infinie », p. 263 : « L’analyste, par suite des
conditions particulières du travail analytique, est vraiment perturbé par ses propres
défectuosités quand il s’agit de saisir exactement la situation du patient et d’y réagir de
manière efficace. »
[33]
S. Freud écrit page 265 de « Analyse finie et infinie » : « Chaque analyste devrait
périodiquement, par exemple tous les cinq ans, se constituer à nouveau objet de l’analyse sans avoir honte de cette démarche. »