Figures de la psychanalyse
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I.S.B.N.2-7492-0039-3
256 pages

p. 145 à 151
doi: en cours

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La fin de l'analyse

no6 2002/1

2002 Figures de la Psychanalyse La fin de l'analyse

L’analyse du troisième genre

Quel franchissement peut-on attendre de la fin de la cure ?

Jean-Jacques Rassial
La procédure de la passe n’a pas levé l’énigme de la fin de cure. Nous restent un signifiant assez juste pour que son concept puisse valoir au-delà du lieu de son invention, « la passe », pouvant ainsi décrire au plus près l’enjeu subjectif de l’adolescence par exemple, ainsi qu’une série d’apories, formulées dès 1967 ou plus tard : destitution subjective, désêtre de l’analyste, l’objet comme agalma, etc. C’est d’une de ces apories qu’il sera ici traité, la traversée du fantasme, avec pour appui d’une part l’un des derniers signifiants utilisés par Lacan, le sinthome, produit à l’intersection d’une réflexion sur les solutions [1] de la psychose (voire de la névrose) et sur la position de l’analyste, et d’autre part ce mot freudien désignant une opération secondarisée de la psychose pour valoir dans la perversion, la Verleugnung. De celle-ci Lacan nous dit, dans une autre aporie, qu’elle pourrait bien servir à décrire la fin de l’analyse, qui pourtant échoue à inventer une nouvelle perversion.
Outre bien sûr la relecture de Lacan, voire les points d’impasse de Freud sur la question, de Analyse finie, analyse infinie à la Spaltung, en passant par La réaction thérapeutique négative, deux évocations insisteront ici. Premièrement, la proposition double de Spinoza d’une distinction entre connaissance rationnelle du deuxième genre et connaissance intuitive ou intellectuelle du troisième genre, et d’un passage réflexif de l’une à l’autre [2]. Deuxièmement, moins la question de la fin de ma propre analyse, bien sûr en jeu ici, que celle de la fin de cure de certains de mes patients, convaincu que si une procédure de passe peut un jour réduire la part imaginaire de l’énonciation, ce sera de porter sur ces après-coups. Je renoue ainsi avec les premières propositions du Coût freudien, construit au départ autour de la problématique de la passe et à un texte distinguant trois acquiescements distincts [3].
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On peut préciser ce qui est attendu et obtenu, partiellement ou pleinement, d’une cure analytique menée jusqu’à un certain point, en décrivant trois séries de changements : d’abord, ce qui change de l’objet, des signifiants et de l’Autre ; ensuite, selon une combinatoire qui implique le sujet ($), les effets thérapeutique, didactique et éthique ; enfin, à suivre les dernières élaborations de Lacan, ce qui se restructure, topologiquement, du fantasme, du sinthome et du savoir.
Premièrement donc, l’objet, les signifiants et l’Autre changent de statut, ce qui, au mieux, se manifeste dans un gain de charme, d’humour et de laïcité. En effet, ce qui se révèle de l’objet a dans la cure, à travers le défilé de ce qui peut s’y substituer, c’est sa qualité double de rien qui n’a nul besoin d’une dialectique de la présence et de l’absence pour nous agiter. Un rien qui ne s’énonce pas mieux que chez l’hystérique ou l’adolescent boudeur, à qui l’on commet l’erreur de demander : « Qu’est-ce qu’il y a ? », et qui rétorque : « rien ! ». Un rien qui aura tout l’espace de l’objet, si présent, jusqu’à la casse parfois, dans la « scène de ménage », mais qui, reconnu dans cette vérité, pourra permettre dorénavant d’en faire la mise d’un intelligent jeu de séduction.
La hiérarchie des signifiants que produit l’interprétation, outre d’autoriser cette seule liberté qu’est « la connaissance des déterminations », révélera l’équivocité. Non comme un accident qui ferait échec à l’intersubjectivité transparente, dont rêvent encore les systémiciens, mais comme ce qui donne sa chance au sujet d’habiter la langue qui l’habite, de s’en faire l’invité comme Kafka se le disait du rapport à la langue allemande, et, par là même, de retrouver le versant consolateur du surmoi (parental) dont l’humour, selon Freud, est l’indice.
Et quand, épuisement des transferts imaginaires, s’avère la validité ultime de l’Autre, validité symbolique derrière les oripeaux imaginaires dont il fut revêtu, d’être ce « pur sujet de la théorie des jeux », lieu vide auquel s’adresse ma parole quand je parle tout seul ou à l’analyste, ou que je pense, alors peut advenir une véritable laïcité, avec ou sans Dieu par ailleurs. Elle permet au sujet de ne plus passer son temps à répondre à ce qu’il supposait être la demande de l’Autre.
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En second lieu peuvent s’obtenir des effets thérapeutique, didactique et éthique. Réunies, les relativisations et mises en relations de l’objet, des signifiants et de l’Autre comme adresse du symptôme – laissons en réserve, pour un autre franchissement, le phallus comme signifiant maître asémantique et le roc de la castration –, peuvent produire ce que Contardo Calligaris désigne justement comme un « pas de côté » par rapport au fantasme. Cela implique que le symptôme qui résulte de son refoulement ne garantit plus une quelconque jouissance de l’Autre.
Le défilé des figures de l’objet et de l’Autre dans l’enchaînement des signifiants, qu’assure la règle fondamentale sans la dynamique du transfert, actualise le matériel que l’interprétation déconstruit. Cette expérience suffit à ce que soit transmise l’idée d’un dispositif et d’une pratique qui usent la répétition de la demande, pour donner le temps –et le rythme –que se formule pour un autre ce qui est inconsciemment déterminé.
Enfin ainsi se réévaluent, c’est-à-dire changent de valeur, l’objet, les signifiants et l’Autre. Parfois jusqu’au point, que la topologie permettrait de localiser, où le sinthome rend secondaires le moi et le monde extérieur – dans leur constitution paranoïaque, ou plutôt schizo-paranoïaque, au sens de M. Klein – et où est assurée une autre liaison pour les réalisations – autre nom de l’action – d’un sujet qui, dans son acte, ne s’autorise que d’un lui-même, réflexif [4] plus que moïque.
C’est sur la troisième voie de compréhension de la fin de cure qu’il s’agit dès lors de s’engager pour penser ce que seraient la traversée du fantasme, l’analyste comme sinthome et le saut du troisième genre.
En effet, l’effet de la cure est la possible formulation du fantasme, c’est-à-dire, pour chacun, la localisation de ce qui pour lui fait objet a, la connaissance des signifiants qui le déterminent, mode sur lequel le sujet est barré par la langue, et la déconstruction/reconstruction de l’opération désignée par le poinçon ◊ liant le sujet inconscient et l’objet. De plus, l’expérience de la cure donne quelque possibilité d’usage d’un dispositif et de l’acte d’interprétation. Dans ce cas, qu’est-ce qui peut garantir que le désir à l’œuvre du côté de l’analyste, dans la cure, ne soit pas simplement réalisation sublimée, désexualisée, de son fantasme, dans un cadre qui lui épargnerait de faire usage de sa castration ? Ainsi j’ai rencontré un « jeune » analyste, ancien prêtre, d’abord demandeur d’un contrôle devenu seconde tranche, qui semblait avoir trouvé, dans la pratique de la psychanalyse, une autre modalité d’accomplissement de sa perversion. Lacan nous laisse avec cet énigmatique désir x de l’analyste, auquel la traversée du fantasme permettrait d’accéder.
Une première piste consiste à considérer que ce qui a pu être repéré d’une dépression de fin de cure, quelle que soit la forme qu’elle prend, ne se réduit pas à un vécu subjectif consécutif à la déchéance de l’analyste et au constat que l’Autre n’existe pas, ou plutôt n’eksiste pas à sa fonction langagière, ce que Lacan écrit S (A/). Cette dépression, peut-être actualisation de la position dépressive de Melanie Klein, constitue un véritable opérateur de cette traversée, quand elle laisse, au moins un temps, le sujet dans un état limite [5], c’est-à-dire confronté directement à l’origine de l’objet, selon ce que j’ai proposé comme écriture substitutive à celle du fantasme : $ ◊ S (A/). Dans d’autres cas, elle peut conduire, plus tard, à une solution perverse ou un repli hystérique. En d’autres termes, et ceci impliquerait l’insistance, à ce moment, de la question du féminin et du maternel, le roc difficilement franchissable de la castration porterait moins sur le rapport du sujet au phallus, redevenu signifiant asémantique, que sur la castration de l’Autre.
Pour quitter la métaphore psychogénétique évidente, risquons une métaphore phylogénétique : ce moment correspondrait à l’état de chacun des frères quand le père tué n’est pas encore totémisé. À cette étape, toutes les femmes, mère incluse sur ce versant, semblent accessibles, mais cette accession apparaît dérisoire ; le donjuanisme transitoire de certaines fins de cure trouve là sa raison, comme le « grand amour » qui peut saisir chacun alors – comme l’analyste à chaque fin de cure qu’il a dirigée.
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Dès lors, ce qui peut soutenir cette « traversée du fantasme » ne peut être que le sinthome, selon un nouage, peut-être particulier à chacun, qui a alors pour fonction, non pas de suppléer une des dimensions défaillantes, mais de situer un fantasme qui ne saisit plus l’objet (je n’oserai pas encore en tenter l’écriture topologique). L’analyste comme sinthome trouve là sa fonction, tout autant pour le sujet en fin de cure que pour celui qui l’a dirigée, quand le désêtre, après avoir affecté l’analyste, dénonce tout ce qui a pu venir au lieu de l’Être.
Autrement dit, le sinthome a fonction réparatrice dans sa première construction, dans la psychose comme dans la névrose ou la perversion, construction dont nous avons pu dire, à la fois, qu’elle était la raison d’une opération adolescente (quel qu’en soit l’âge), et que son échec signait un état limite du sujet. En revanche, la cure analytique ne permettrait de modification de structure que dans la mesure où pourraient, voire devraient, avoir lieu une modification et surtout un changement de fonction du sinthome, en tant qu’il appartient à la structure et induit des modifications du rapport entre R, S et I. Déplaçant des éléments (signifiants ou objectalisés) d’un rond à l’autre, il change parfois profondément l’imaginaire, c’est-à-dire le moi et le monde.
Deux pas sont à franchir pour valider ce qu’il en est du sinthome comme construction de fin de cure. Le premier pas est de considérer chacune des dimensions comme marquée par une division ou un clivage. Lacan, une fois acquis la barre séparant signifiant et signifié et le paradoxe de l’incompatibilité entre ce qui fait sujet de l’énoncé et sujet de l’énonciation, a imparti cette division dans le champ même du symbolique par la distinction S1/S2, au pluriel : face à « l’essaim », le « est-ce deux ? » pour suivre le rêve des impairs. J’ai proposé [6] de considérer un clivage de l’imaginaire entre ce qui « nourrit » le fantasme ou, plus justement, pluralise les fantasmes – là j’accepterais la traduction par « fantaisies » – et ce qui fait pour chacun réalité, la fragile distinction préconscient / conscient trouvant ici sa fonction. Ainsi dans la cure est subvertie une distinction qui organise le vrai entre sphère privée et sphère publique, distinction assez prégnante pour que cette subversion soit prise par d’aucuns comme une émergence de l’inconscient qu’elle n’est jamais. Reste à savoir si un paradoxal clivage du réel est pensable, autrement que dans l’après-coup qui partagerait ce qui de la vérité – comme symbolisation réduisant et déplaçant un réel qui reste continu – échoit à la science ou à la religion, voire à la philosophie.
Le second pas serait d’examiner les voies singulières – singulières pour chaque cure, et non selon une classification des « structures cliniques » – par lesquelles le patient et l’analyste ont produit un nouveau sinthome, ou pour le moins un changement de fonction ou de localisation, et d’autre part en quoi l’invention de ce sinthome-analyste modifie RSI. C’est, me semble-t-il, toute l’énigme d’une passe, dont on ne voit pas comment une procédure objectivée, identique pour tous, épurée de ce qui a fait transfert et fait dans le « sinthome-analyste » reste de transfert, pourrait permettre de l’éclairer. C’est une des difficultés anciennes de l’institution comme lieu d’authentification, dont il me semble que François Perrier [7] a le mieux cerné les enjeux de la formation des analystes.
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Ainsi l’enjeu de la fin de cure comporte une réalisation thérapeutique, dont on peut espérer qu’elle a permis au patient de réévaluer son engagement dans le monde, en particulier la retrouvaille de sa qualité de parlêtre sexué, déterminé par les signifiants et la sexualité (infantile) sans se réfugier dans le confort d’une Verleugnung, d’un démenti qui en annulerait les effets. Au-delà se situe bien l’enjeu d’une passe à l’analyste, en tant qu’invention d’un savoir paradoxal, puisqu’il ne se constitue ni en science (substitution de S à R), ni en religion (substitution de I à R), ni en inspiration (substitution de I à S), mais en savoir qui se situerait sur un nouveau sinthome ( ).
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C’est là que peut se positiver, ailleurs que dans la perversion sexuelle, l’opération Verleugnung, comme résultat de ce que Spinoza a désigné comme connaissance du troisième genre. N’esquivons pas ce voisinage avec la perversion qu’évoque le dispositif de la cure, depuis l’installation de cette pièce qui désaxe le face-à-face ordinaire (comme cette chambre, marquée de secret et de la discrétion, où se passerait la scène la plus abominable des 120 journées de Sodome) jusqu’à la logique du transfert, qui érige, comme règle éthique plus que déontologique, la dégénitalisation de la relation, en passant par l’illusion de faire advenir une autre scène (sic) et l’aveu pour le patient du plus intime de son fantasme. Cela permettra, peut-être, au pervers de considérer que la psychanalyse a bien réussi à inventer une nouvelle perversion.
Ce qui peut distinguer l’effet de cette Verleugnung autre, c’est qu’elle ne soit pas un clivage interne qui se substituerait au conflit intrapsychique du désir, comme déterminant du sujet, et de la puissance supposée dans le champ de l’Autre. Mais qu’elle soit une division entre d’un côté désir et jouissance, disons sexuels, incluant $ et A, et ce désir x, toujours maintenu en extériorité, si l’analyste réussit à éviter de se prendre pour un, un analyste. C’est ce qui, si l’on suit l’inscription de l’analyste en intension et en extension, sur une bande de Moebius, donne fonction à l’institution psychanalytique de garantir, pour le psychanalyste, qu’il n’est pas totalement pris dans le privé, pervertissant, de sa clinique.
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Concluons sur une hypothèse, pour en laisser à plus tard le déploiement : la traversée du fantasme, à l’écart d’une connaissance par expérience sensible ou par ouï-dire (éventuellement universitaire), et au-delà d’une production de savoir (nommons-la « psychopathologie fondamentale [8] »), n’est rien d’autre que la condition – à la fois cause et effet – d’une connaissance intellectuelle (parce que non liée à l’expérience et à l’apprentissage) et intuitive (parce que dépassant d’une Aufhebung les effets de la déduction pour redonner sa valeur à l’induction) de l’inconscient, du transfert et de la sexualité infantile. Elle est cette condition tout autant dans la cure que comme participation à l’élaboration de la métapsychologie, qui, de ce fait, a plus valeur d’éthique que de substitut à la métaphysique. C’est en quoi une association de psychanalystes – écrivons là « a-sociation », socius autour de a – peut valoir comme le lieu, non seulement d’une élaboration collective, mais comme ce qui fait opposition au repli du clinicien sur sa pratique, justement dite privée.
Relire Lacan, à l’aune spinoziste, permet en tout cas, je souhaiterais en convaincre le lecteur, de prolonger ses questions sur la fin de cure.
 
NOTES
 
[1] J’use de ce terme, proposé par G. Pommier dans sa thèse « L’écriture comme solution à la psychose », soutenue à Aix en 1999 sous la direction de R. Gori.
[2] Référence à un de mes maîtres, R. Misrahi, et à sa transmission du Spinoza actuel.
[3] Le Coût freudien et l’éthique de la psychanalyse, Evel, 1984. Le texte évoqué fut cosigné par M. Assabgui, A. Didier-Weill (principal rédacteur), J.-J. Moscovitz, J.-J. Rassial et J.-P. Winter, et commenté par chacun des cinq.
[4] Là aussi au sens que R. Misrahi donne au réflexif.
[5] J.-J. Rassial, Le sujet en état limite, Denoël, 1999.
[6] J.-J. Rassial, Le sujet en état limite, op. cit.
[7] « La Psychanalyse désaxée » de la Chaussée d’Antin, Paris, C. Bourgois, 1974 (réédité depuis).
[8] J’ai mis longtemps à adopter cette nomination par Fedida du savoir scientifique produit par la psychanalyse.
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J.-J. Rassial, Le sujet en état limite, Denoël, 1999. Suite de la note...
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J.-J. Rassial, Le sujet en état limite, op. cit. Suite de la note...
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