2002
Figures de la Psychanalyse
La fin de l'analyse
L’analyse du troisième genre
Quel franchissement peut-on attendre de la fin de la cure ?
Jean-Jacques Rassial
La procédure de la passe n’a pas levé l’énigme de la fin de cure. Nous restent
un signifiant assez juste pour que son concept puisse valoir au-delà du lieu de son
invention, « la passe », pouvant ainsi décrire au plus près l’enjeu subjectif de
l’adolescence par exemple, ainsi qu’une série d’apories, formulées dès 1967 ou
plus tard : destitution subjective, désêtre de l’analyste, l’objet comme agalma,
etc. C’est d’une de ces apories qu’il sera ici traité, la traversée du fantasme, avec
pour appui d’une part l’un des derniers signifiants utilisés par Lacan, le sinthome,
produit à l’intersection d’une réflexion sur les solutions
[1] de la psychose (voire de
la névrose) et sur la position de l’analyste, et d’autre part ce mot freudien
désignant une opération secondarisée de la psychose pour valoir dans la perversion, la
Verleugnung. De celle-ci Lacan nous dit, dans une autre aporie, qu’elle
pourrait bien servir à décrire la fin de l’analyse, qui pourtant échoue à inventer
une nouvelle perversion.
Outre bien sûr la relecture de Lacan, voire les points d’impasse de Freud sur
la question, de
Analyse finie, analyse infinie à la
Spaltung, en passant par
La
réaction thérapeutique négative, deux évocations insisteront ici. Premièrement,
la proposition double de Spinoza d’une distinction entre connaissance rationnelle du deuxième genre et connaissance intuitive ou intellectuelle du troisième
genre, et d’un passage réflexif de l’une à l’autre
[2]. Deuxièmement, moins la
question de la fin de ma propre analyse, bien sûr en jeu ici, que celle de la fin de
cure de certains de mes patients, convaincu que si une procédure de passe peut
un jour réduire la part imaginaire de l’énonciation, ce sera de porter sur ces
après-coups. Je renoue ainsi avec les premières propositions du Coût freudien,
construit au départ autour de la problématique de la passe et à un texte distinguant trois acquiescements distincts
[3].
*
On peut préciser ce qui est attendu et obtenu, partiellement ou pleinement,
d’une cure analytique menée jusqu’à un certain point, en décrivant trois séries de
changements : d’abord, ce qui change de l’objet, des signifiants et de l’Autre ;
ensuite, selon une combinatoire qui implique le sujet ($), les effets thérapeutique, didactique et éthique ; enfin, à suivre les dernières élaborations de Lacan,
ce qui se restructure, topologiquement, du fantasme, du sinthome et du savoir.
Premièrement donc, l’objet, les signifiants et l’Autre changent de statut, ce
qui, au mieux, se manifeste dans un gain de charme, d’humour et de laïcité. En
effet, ce qui se révèle de l’objet a dans la cure, à travers le défilé de ce qui peut
s’y substituer, c’est sa qualité double de rien qui n’a nul besoin d’une dialectique
de la présence et de l’absence pour nous agiter. Un rien qui ne s’énonce pas
mieux que chez l’hystérique ou l’adolescent boudeur, à qui l’on commet l’erreur
de demander : « Qu’est-ce qu’il y a ? », et qui rétorque : « rien ! ». Un rien qui
aura tout l’espace de l’objet, si présent, jusqu’à la casse parfois, dans la « scène
de ménage », mais qui, reconnu dans cette vérité, pourra permettre dorénavant
d’en faire la mise d’un intelligent jeu de séduction.
La hiérarchie des signifiants que produit l’interprétation, outre d’autoriser
cette seule liberté qu’est « la connaissance des déterminations », révélera l’équivocité. Non comme un accident qui ferait échec à l’intersubjectivité transparente,
dont rêvent encore les systémiciens, mais comme ce qui donne sa chance au sujet
d’habiter la langue qui l’habite, de s’en faire l’invité comme Kafka se le disait du
rapport à la langue allemande, et, par là même, de retrouver le versant consolateur du surmoi (parental) dont l’humour, selon Freud, est l’indice.
Et quand, épuisement des transferts imaginaires, s’avère la validité ultime de
l’Autre, validité symbolique derrière les oripeaux imaginaires dont il fut revêtu,
d’être ce « pur sujet de la théorie des jeux », lieu vide auquel s’adresse ma parole
quand je parle tout seul ou à l’analyste, ou que je pense, alors peut advenir une
véritable laïcité, avec ou sans Dieu par ailleurs. Elle permet au sujet de ne plus
passer son temps à répondre à ce qu’il supposait être la demande de l’Autre.
*
En second lieu peuvent s’obtenir des effets thérapeutique, didactique et
éthique. Réunies, les relativisations et mises en relations de l’objet, des signifiants
et de l’Autre comme adresse du symptôme – laissons en réserve, pour un autre
franchissement, le phallus comme signifiant maître asémantique et le roc de la
castration –, peuvent produire ce que Contardo Calligaris désigne justement
comme un « pas de côté » par rapport au fantasme. Cela implique que le
symptôme qui résulte de son refoulement ne garantit plus une quelconque jouissance de l’Autre.
Le défilé des figures de l’objet et de l’Autre dans l’enchaînement des signifiants, qu’assure la règle fondamentale sans la dynamique du transfert, actualise
le matériel que l’interprétation déconstruit. Cette expérience suffit à ce que soit
transmise l’idée d’un dispositif et d’une pratique qui usent la répétition de la
demande, pour donner le temps –et le rythme –que se formule pour un autre
ce qui est inconsciemment déterminé.
Enfin ainsi se réévaluent, c’est-à-dire changent de valeur, l’objet, les signifiants et l’Autre. Parfois jusqu’au point, que la topologie permettrait de localiser,
où le sinthome rend secondaires le moi et le monde extérieur – dans leur constitution paranoïaque, ou plutôt schizo-paranoïaque, au sens de M. Klein – et où
est assurée une autre liaison pour les réalisations – autre nom de l’action – d’un
sujet qui, dans son acte, ne s’autorise que d’un lui-même, réflexif
[4] plus que
moïque.
C’est sur la troisième voie de compréhension de la fin de cure qu’il s’agit dès
lors de s’engager pour penser ce que seraient la traversée du fantasme, l’analyste
comme sinthome et le saut du troisième genre.
En effet, l’effet de la cure est la possible formulation du fantasme, c’est-à-dire, pour chacun, la localisation de ce qui pour lui fait objet a, la connaissance
des signifiants qui le déterminent, mode sur lequel le sujet est barré par la
langue, et la déconstruction/reconstruction de l’opération désignée par le
poinçon ◊ liant le sujet inconscient et l’objet. De plus, l’expérience de la cure
donne quelque possibilité d’usage d’un dispositif et de l’acte d’interprétation.
Dans ce cas, qu’est-ce qui peut garantir que le désir à l’œuvre du côté de l’analyste, dans la cure, ne soit pas simplement réalisation sublimée, désexualisée, de
son fantasme, dans un cadre qui lui épargnerait de faire usage de sa castration ?
Ainsi j’ai rencontré un « jeune » analyste, ancien prêtre, d’abord demandeur d’un
contrôle devenu seconde tranche, qui semblait avoir trouvé, dans la pratique de
la psychanalyse, une autre modalité d’accomplissement de sa perversion. Lacan
nous laisse avec cet énigmatique désir x de l’analyste, auquel la traversée du
fantasme permettrait d’accéder.
Une première piste consiste à considérer que ce qui a pu être repéré d’une
dépression de fin de cure, quelle que soit la forme qu’elle prend, ne se réduit pas
à un vécu subjectif consécutif à la déchéance de l’analyste et au constat que
l’Autre n’existe pas, ou plutôt n’eksiste pas à sa fonction langagière, ce que Lacan
écrit S (A/). Cette dépression, peut-être actualisation de la position dépressive de
Melanie Klein, constitue un véritable opérateur de cette traversée, quand elle
laisse, au moins un temps, le sujet dans un état limite
[5], c’est-à-dire confronté
directement à l’origine de l’objet, selon ce que j’ai proposé comme écriture
substitutive à celle du fantasme : $ ◊ S (A/). Dans d’autres cas, elle peut conduire,
plus tard, à une solution perverse ou un repli hystérique. En d’autres termes, et
ceci impliquerait l’insistance, à ce moment, de la question du féminin et du
maternel, le roc difficilement franchissable de la castration porterait moins sur le
rapport du sujet au phallus, redevenu signifiant asémantique, que sur la castration de l’Autre.
Pour quitter la métaphore psychogénétique évidente, risquons une
métaphore phylogénétique : ce moment correspondrait à l’état de chacun des
frères quand le père tué n’est pas encore totémisé. À cette étape, toutes les
femmes, mère incluse sur ce versant, semblent accessibles, mais cette accession
apparaît dérisoire ; le donjuanisme transitoire de certaines fins de cure trouve là
sa raison, comme le « grand amour » qui peut saisir chacun alors – comme l’analyste à chaque fin de cure qu’il a dirigée.
*
Dès lors, ce qui peut soutenir cette « traversée du fantasme » ne peut être que
le sinthome, selon un nouage, peut-être particulier à chacun, qui a alors pour
fonction, non pas de suppléer une des dimensions défaillantes, mais de situer un
fantasme qui ne saisit plus l’objet (je n’oserai pas encore en tenter l’écriture
topologique). L’analyste comme sinthome trouve là sa fonction, tout autant pour
le sujet en fin de cure que pour celui qui l’a dirigée, quand le désêtre, après avoir
affecté l’analyste, dénonce tout ce qui a pu venir au lieu de l’Être.
Autrement dit, le sinthome a fonction réparatrice dans sa première construction, dans la psychose comme dans la névrose ou la perversion, construction dont
nous avons pu dire, à la fois, qu’elle était la raison d’une opération adolescente
(quel qu’en soit l’âge), et que son échec signait un état limite du sujet. En
revanche, la cure analytique ne permettrait de modification de structure que
dans la mesure où pourraient, voire devraient, avoir lieu une modification et
surtout un changement de fonction du sinthome, en tant qu’il appartient à la
structure et induit des modifications du rapport entre R, S et I. Déplaçant des
éléments (signifiants ou objectalisés) d’un rond à l’autre, il change parfois
profondément l’imaginaire, c’est-à-dire le moi et le monde.
Deux pas sont à franchir pour valider ce qu’il en est du sinthome comme
construction de fin de cure. Le premier pas est de considérer chacune des dimensions comme marquée par une division ou un clivage. Lacan, une fois acquis la
barre séparant signifiant et signifié et le paradoxe de l’incompatibilité entre ce
qui fait sujet de l’énoncé et sujet de l’énonciation, a imparti cette division dans
le champ même du symbolique par la distinction S1/S2, au pluriel : face à
« l’essaim », le « est-ce deux ? » pour suivre le rêve des impairs. J’ai proposé
[6] de
considérer un clivage de l’imaginaire entre ce qui « nourrit » le fantasme ou, plus
justement, pluralise les fantasmes – là j’accepterais la traduction par « fantaisies » – et ce qui fait pour chacun réalité, la fragile distinction préconscient /
conscient trouvant ici sa fonction. Ainsi dans la cure est subvertie une distinction
qui organise le vrai entre sphère privée et sphère publique, distinction assez
prégnante pour que cette subversion soit prise par d’aucuns comme une
émergence de l’inconscient qu’elle n’est jamais. Reste à savoir si un paradoxal
clivage du réel est pensable, autrement que dans l’après-coup qui partagerait ce
qui de la vérité – comme symbolisation réduisant et déplaçant un réel qui reste
continu – échoit à la science ou à la religion, voire à la philosophie.
Le second pas serait d’examiner les voies singulières – singulières pour chaque
cure, et non selon une classification des « structures cliniques » – par lesquelles le
patient et l’analyste ont produit un nouveau sinthome, ou pour le moins un
changement de fonction ou de localisation, et d’autre part en quoi l’invention de
ce sinthome-analyste modifie RSI. C’est, me semble-t-il, toute l’énigme d’une
passe, dont on ne voit pas comment une procédure objectivée, identique pour
tous, épurée de ce qui a fait transfert et fait dans le « sinthome-analyste » reste
de transfert, pourrait permettre de l’éclairer. C’est une des difficultés anciennes
de l’institution comme lieu d’authentification, dont il me semble que François
Perrier
[7] a le mieux cerné les enjeux de la formation des analystes.
*
Ainsi l’enjeu de la fin de cure comporte une réalisation thérapeutique, dont
on peut espérer qu’elle a permis au patient de réévaluer son engagement dans
le monde, en particulier la retrouvaille de sa qualité de parlêtre sexué, déterminé
par les signifiants et la sexualité (infantile) sans se réfugier dans le confort d’une
Verleugnung, d’un démenti qui en annulerait les effets. Au-delà se situe bien
l’enjeu d’une passe à l’analyste, en tant qu’invention d’un savoir paradoxal,
puisqu’il ne se constitue ni en science (substitution de S à R), ni en religion (substitution de I à R), ni en inspiration (substitution de I à S), mais en savoir qui se situerait sur un nouveau sinthome ( ).
*
C’est là que peut se positiver, ailleurs que dans la perversion sexuelle, l’opération Verleugnung, comme résultat de ce que Spinoza a désigné comme
connaissance du troisième genre. N’esquivons pas ce voisinage avec la perversion
qu’évoque le dispositif de la cure, depuis l’installation de cette pièce qui désaxe
le face-à-face ordinaire (comme cette chambre, marquée de secret et de la discrétion, où se passerait la scène la plus abominable des 120 journées de Sodome)
jusqu’à la logique du transfert, qui érige, comme règle éthique plus que déontologique, la dégénitalisation de la relation, en passant par l’illusion de faire
advenir une autre scène (sic) et l’aveu pour le patient du plus intime de son
fantasme. Cela permettra, peut-être, au pervers de considérer que la psychanalyse a bien réussi à inventer une nouvelle perversion.
Ce qui peut distinguer l’effet de cette Verleugnung autre, c’est qu’elle ne soit
pas un clivage interne qui se substituerait au conflit intrapsychique du désir,
comme déterminant du sujet, et de la puissance supposée dans le champ de
l’Autre. Mais qu’elle soit une division entre d’un côté désir et jouissance, disons
sexuels, incluant $ et A, et ce désir x, toujours maintenu en extériorité, si l’analyste réussit à éviter de se prendre pour un, un analyste. C’est ce qui, si l’on suit
l’inscription de l’analyste en intension et en extension, sur une bande de
Moebius, donne fonction à l’institution psychanalytique de garantir, pour le
psychanalyste, qu’il n’est pas totalement pris dans le privé, pervertissant, de sa
clinique.
*
Concluons sur une hypothèse, pour en laisser à plus tard le déploiement : la
traversée du fantasme, à l’écart d’une connaissance par expérience sensible ou
par ouï-dire (éventuellement universitaire), et au-delà d’une production de savoir
(nommons-la « psychopathologie fondamentale
[8] »), n’est rien d’autre que la
condition – à la fois cause et effet – d’une connaissance intellectuelle (parce que
non liée à l’expérience et à l’apprentissage) et intuitive (parce que dépassant
d’une
Aufhebung les effets de la déduction pour redonner sa valeur à l’induction) de l’inconscient, du transfert et de la sexualité infantile. Elle est cette condition tout autant dans la cure que comme participation à l’élaboration de la
métapsychologie, qui, de ce fait, a plus valeur d’éthique que de substitut à la
métaphysique. C’est en quoi une association de psychanalystes – écrivons là « a-sociation », socius autour de a – peut valoir comme le lieu, non seulement d’une
élaboration collective, mais comme ce qui fait opposition au repli du clinicien sur
sa pratique, justement dite privée.
Relire Lacan, à l’aune spinoziste, permet en tout cas, je souhaiterais en
convaincre le lecteur, de prolonger ses questions sur la fin de cure.
[1]
J’use de ce terme, proposé par G. Pommier dans sa thèse « L’écriture comme solution
à la psychose », soutenue à Aix en 1999 sous la direction de R. Gori.
[2]
Référence à un de mes maîtres, R. Misrahi, et à sa transmission du Spinoza actuel.
[3]
Le Coût freudien et l’éthique de la psychanalyse, Evel, 1984. Le texte évoqué fut
cosigné par M. Assabgui, A. Didier-Weill (principal rédacteur), J.-J. Moscovitz, J.-J. Rassial
et J.-P. Winter, et commenté par chacun des cinq.
[4]
Là aussi au sens que R. Misrahi donne au réflexif.
[5]
J.-J. Rassial,
Le sujet en état limite, Denoël, 1999.
[6]
J.-J. Rassial,
Le sujet en état limite,
op. cit.
[7]
« La Psychanalyse désaxée » de la Chaussée d’Antin, Paris, C. Bourgois, 1974 (réédité
depuis).
[8]
J’ai mis longtemps à adopter cette nomination par Fedida du savoir scientifique
produit par la psychanalyse.