2002
Figures de la Psychanalyse
Tribune
L’invention désirante de la psychanalyse À propos des impasses de la transmission de la psychanalyse
Joël Birman
Quels sont les destins du transfert provoqués par l’expérience psychanalytique dans l’existence concrète du sujet une fois son analyse terminée ?
Nous le savons bien, il s’agit là d’une question cruciale pour le psychanalyste,
car c’est à travers elle que vont s’énoncer les conséquences immédiates sur la
subjectivité de l’acte de psychanalyser. Donc, par l’intermédiaire de cette
question, le psychanalyste s’interroge, de manière directe et parfois inquiétante,
sur la responsabilité qui est en jeu dans cette expérience.
Il est bien évident que cet acte n’est pas dénué de risques pour l’ensemble des
interlocuteurs qui participent au processus, il s’agit d’une expérience singulière
dont la densité peut conduire à des impasses, comporte des incommodités et des
effets imprévus.
Durant très longtemps, on a voulu prétendre que la psychanalyse ne comportait que des effets bénéfiques pour la personne. C’était une idée tellement
simpliste qu’elle en devenait naïve. Aujourd’hui nous savons tellement les risques
de notre entreprise, que la certitude ingénue d’autrefois se perd (se refoule ?)
dans les brumes de la mémoire.
La croyance qui affirmait que la psychanalyse ne présentait aucun risque pour
le sujet reposait, sans doute, sur l’évitement systématique, de la part de l’analyste, de l’angoisse et de l’horreur produits par le faire psychanalytique au profit
d’une incantation ou d’un enchantement.
Aujourd’hui, nous connaissons parfaitement les effets néfastes de l’enchantement transférentiel : il nous suffit de contempler la galerie de héros arrogants
qui en sont issus, et des plus diverses tendances théoriques, pour construire un
beau musée des horreurs de l’acte, de l’horreur du pire. Cela sans parler des
masochistes larmoyants et des dépressifs désérotisés – ce qui multiplierait à
l’excès nos espaces d’exposition pour les sculptures de l’horrible et du grotesque.
La psychanalyse n’est pas seulement cela.
Il ne suffit pas de dire que, puisque l’éthique de la psychanalyse est fondée
sur le désir
[1], cette question ne se pose même pas et n’a aucun sens, car le désir
du sujet est absolument incontestable dans sa singularité. Même si nous tenons
pour bien fondée la proposition théorique sur l’éthique du désir, et nous le
faisons, le problème s’impose avec toute sa véhémence. Et cela, précisément,
parce que l’analyste s’interroge avec insistance, de manière irréfutable, sur la
direction qu’il a imprimée à chaque processus psychanalytique dans sa singularité
et sur les conséquences réelles que ce processus a provoquées dans la vie des
analysants.
Le questionnement à propos de la fin de l’analyse et des destins du transfert
après une psychanalyse a un effet inévitable de retour et de ricochet sur l’analyste, qui commence à s’interroger, souvent perplexe, sur les procédés à l’œuvre
dans l’acte de psychanalyser. Ce faisant, l’analyste reprend les questions posées
antérieurement au sujet des opérations qu’il a entreprises dans le contexte du
processus analytique. Donc, nous voyons bien que les dédoublements inévitables
et imprévisibles du processus analytique dans la vie réelle du sujet sont absolument liés à cette problématique fondamentale.
Ainsi, divers ordres de questions s’imposent ici, liés entre eux bien sûr, tous
pertinents et tous cruciaux si nous voulons cerner la problématique dont nous
parlons.
Nous allons donc énoncer quelques questions inévitables, dans toute leur
complexité théorique et clinique, pour en faire des formes conceptuelles et
rendre opérationnelle cette question essentielle, face à la problématique
majeure qui s’impose aux psychanalystes par rapport aux destins du transfert en
psychanalyse.
Pour commencer, nous nous demanderons si la liquidation du transfert existe
vraiment, comme le discours freudien l’a affirmé avec insistance au cours d’une
bonne partie de son parcours théorique et clinique. Au long de l’histoire de la
psychanalyse, les analystes ont toujours mentionné la liquidation du transfert, en
grande partie, comme étant une sorte de lieu commun et un dédoublement
presque « naturel » de l’expérience psychanalytique. Or, rien ne s’oppose davantage à l’idée de nature que celle de liquidation, car celle-ci est contraire à l’idée
de nature et de naturalité, allant même jusqu’à signaler une sorte d’« antinaturalité ». En outre, les analyses de longue durée, marquées par la pérennité, au
point de paraître infinies, remettent en question de façon plus énergique la
croyance en la spontanéité et la « naturalité » présentes dans cette interprétation de la notion de liquidation du transfert.
À l’opposé de cela, il nous faut donc considérer que les destins du transfert
dans l’expérience psychanalytique sont absolument liés à un travail de l’analyste
sur le transfert, visant à défaire les effets enchanteurs présents dans cette
expérience. La responsabilité de l’analyste sur la direction imprimée au processus
psychanalytique s’en trouve ainsi renforcée.
Ensuite, il nous faut nous demander si la liquidation du transfert – qui serait
fondée, selon cette lecture, sur un travail de l’analyste sur le transfert et sur la
direction que celui-ci donnerait au processus analytique – serait liée à la
sublimation des pulsions, de fait et de droit. Comme nous le savons, le concept de
sublimation fut énoncé par Freud, dans l’un de ses essais métapsychologiques au
sujet de la pulsion, comme étant l’
un des destins possibles de celle-ci
[2]. La
question qui se pose est celle de savoir
comment le processus sublimatoire des
pulsions a lieu, dans le contexte de l’expérience psychanalytique et par rapport
au travail que l’analyste réalise sur le transfert. Finalement, nous pourrions
encore nous demander si la sublimation ne devrait pas impliquer, à la fois, la
transformation du but et l’
invention de nouveaux objets pour les circuits pulsionnels, ainsi que l’a affirmé Freud dans sa seconde théorie de la sublimation
[3], en
opposition à sa conception initiale où le maintien de l’objet original de la pulsion
aurait comporté la désexualisation de cette dernière
[4].
Le choix ne doit pas être arbitraire ou se baser uniquement sur des critères
scolastiques de lecture de textes, car c’est le processus psychanalytique qui doit
offrir les indicateurs distinctifs ainsi que les critères essentiels. Pour cela, l’analyste doit se fonder sur le travail effectué sur la répétition et le transfert et
pouvoir ainsi penser le sens et la direction des processus sublimatoires de l’analyse. La conception finale de Freud à propos de la sublimation indique que le
travail du transfert et de la direction du processus analytique réalisé par l’analyste porte à la constitution de nouveaux objets pour les circuits pulsionnels du
sujet, tout en maintenant les processus d’érotisation.
Dans ce contexte théorique là, les destins du transfert par la sublimation des
pulsions sont donc annoncés. Le dessin théorique de la problématique est bien
construit, et la direction clinique devant être imprimée au processus analytique
est bien esquissée – ce qui ne signifie nullement qu’il n’existe aucun problème
pour le sujet dans le registre éminemment clinique.
Avec cela, on avance l’existence d’un paradoxe dans le fondement de la
psychanalyse et dans l’intention qui soutient l’acte psychanalytique. En effet, la
psychanalyse affirme que le sujet est marqué par les destins et les fixations de ses
circuits pulsionnels, mais elle indique à la fois la possibilité de rompre avec ces
destins et ces fixations emprisonnants. La psychanalyse est la matérialisation de
ce paradoxe, sa raison d’être et la source de son pouvoir de fascination. Ainsi, la
psychanalyse, en tant qu’acte clinique, prétend réaliser un travail de déconstruction des destins pulsionnels, afin de pouvoir replonger le sujet dans sa possibilité
de désirer.
De sorte que le sujet dessiné par la psychanalyse est placé sur un horizon
mythique marqué par la figure de Prométhée – celui qui défie le destin. En tant
que sujet traversé par la malédiction de Prométhée, l’analysant est placé face à
la position de transgression qui consiste à défier le destin, prétendant alors défier
les desseins des dieux qui ont tracé son destin afin d’assumer la direction de son
désir.
Dans cette position paradoxale, le sujet en analyse se heurtera inévitablement
au pouvoir des dieux, du destin, pour pouvoir reprendre la direction de son désir.
Et, cela étant, les dédoublements de ce combat sont totalement imprévisibles, car
ils ne sont nullement préétablis. Il y aura des transgresseurs victorieux, qui
reprendront la direction de leur désir, mais il y aura aussi ceux qui ne parviendront pas à défier le destin jusqu’au bout, et qui resteront prisonniers du désir
des dieux, de manière catastrophique et consternante.
Le questionnement à propos des destins du transfert à la fin d’une expérience
psychanalytique acquiert, en plus de sa dimension épistémologique, une dimension éthique évidente. Il faut cependant insister sur le fait que la dimension
éthique de cette problématique dépasse largement ses résonances épistémologiques. Et cela, en effet, parce que les destins du plaisir, de la jouissance et de la
mort seront marqués dans le corps du sujet, indiscutablement, par l’intermédiaire
du carrefour du transfert. Ainsi donc, l’expérience psychanalytique a un effet réel
sur l’économie pulsionnelle de l’individu, en restructurant les destins de l’érotisme et de la douleur.
Néanmoins, si cette problématique prend toute son acuité et même son
tragique tranchant dans le registre de n’importe quelle expérience psychanalytique, son pouvoir de poser des questions difficiles pour la psychanalyse
augmente considérablement si nous considérons maintenant l’expérience initiatique réalisée par les futurs analystes. Dans ce contexte-là, les questions énoncées
sont pétulantes et foisonnantes, aussi bien en ce qui concerne la réflexion
théorique que l’évaluation éthique des analystes. En ce point sont condensées
des questions qui ont la marque d’une longue histoire, qui retentissent dans la
mémoire de la psychanalyse depuis les années 20 et 30, lorsque celle-ci a pris la
forme d’une grande institution à caractère international. Or, dans la remémoration de cette histoire, la psychanalyse doit sans doute avoir gardé un arrière-goût
d’échec en ce qui concerne sa confrontation avec cette problématique, qui lui
laisse les lèvres amères et la rend muette, pour ne pas devoir reconnaître
l’étendue de ses impossibilités.
En ces termes-là, les destins du transfert pour ce qui est de l’analyse des futurs
psychanalystes assument des traits plus sinistres et des résonances plus
poignantes que dans le cas des autres analyses, justement parce que c’est la transmission de la psychanalyse qui en est l’enjeu. C’est ainsi que, si la psychanalyse
avait été communiquée aux nouvelles générations d’analystes selon les mêmes
critères établis pour les autres savoirs – par la maîtrise profonde du savoir et la
connaissance approfondie de ses méthodes d’investigation –, la question ne se
poserait pas de la même façon. Ou alors, elle n’aurait au moins pas le même
poids que celui qui est imposé à la psychanalyse. Dans le champ psychanalytique,
ce n’est pas tellement l’enseignement d’un savoir théorique qu’il s’agit (lequel
se dédoublerait en ses dimensions cliniques, méthodologiques et techniques),
mais c’est surtout la transmission d’une expérience de la psychanalyse qui est
en jeu.
Ainsi, la transmission de la psychanalyse implique-t-elle l’expérience du transfert, et c’est devant ce carrefour tragique que le sujet est placé pour pouvoir
incorporer le savoir psychanalytique. L’enseignement du discours psychanalytique dans sa diversité théorique – dans le contexte de l’apprentissage de
méthodes et de techniques insérées dans le registre de la clinique – devient assez
complexe, à cause de la réfraction provoquée chez l’individu par l’impact de
l’expérience du transfert. Donc, le savoir transmis passe nécessairement par le
filtrage, libidinal et mortel, du transfert. Avec cela, sont provoqués des investissements et des désinvestissements massifs des énoncés théoriques, méthodologiques et techniques du savoir psychanalytique, de sorte à produire, dans le
discours, diverses modalités de consistances et d’inconsistances, qui marquent
alors par d’autres valeurs le logos de la rationalité psychanalytique.
Selon cette perspective-là, et si nous le comparons aux destins du transfert qui
sont présents dans d’autres expériences d’analyse, le champ transférentiel
devient assez complexe. Cela est dû au fait que les problèmes ne sont pas uniquement d’ordre théorique et éthique, mais qu’ils sont également d’ordre politique.
Aussi, le registre politique de l’expérience a le pouvoir de refonder et de relancer
les registres éthique et théorique du transfert, en réorganisant les systèmes
d’investissement et de désinvestissement dans une autre direction de valeurs et
même de désirs.
Dans la mesure où les destins des analyses en formation touchent directement
le fonctionnement interne des institutions analytiques particulières où ils s’inscrivent, ils ont une influence, même indirecte, sur le champ des relations institutionnelles présentes dans le domaine social de la psychanalyse. Dès lors, les
résonances transférentielles et leurs destins vont circuler au sein d’un champ
politique précis. Ce champ politique est aimanté par les rapports de force et de
prestige qui se forment entre les divers groupes psychanalytiques. Et cela parce
que les effets du transfert s’inscrivent immédiatement dans le champ social, où
leurs destins s’inscrivent en certaines formes sociales de matérialité bien précises :
identité de l’analyste, reconnaissance de l’analyste par ses pairs, insertion du
psychanalyste sur le marché symbolique d’emblèmes et d’insignes, ainsi que sur
le marché social de la clinique psychanalytique. C’est justement la raison pour
laquelle, dans ce registre de la transmission de la psychanalyse, le politique
– comme axe d’interprétation – va relancer et refonder les axes éthiques et
théoriques, produisant d’autres destins et d’autres consistances pour la psychanalyse.
Il nous semble que cette différence radicale de destins entre deux modalités
d’expérience transférentielle de l’individu est fondamentale, si nous voulons
pouvoir reconnaître la dimension perverse que prirent les processus de transmission de la psychanalyse, en considérant ces processus-là sous une perspective
historique. Il s’agit là d’une dimension de la transmission de la psychanalyse
établie dès le départ, c’est-à-dire depuis qu’ont été construits les systèmes
formels et institutionnels de transmission dans le champ psychanalytique. De
nouvelles traditions dans le domaine de la psychanalyse se sont présentées, critiquant les traditions instituées, mais la problématique de la transmission, dans sa
dimension perverse, a persisté et est demeurée intacte, comme si l’essentiel
n’avait pas été atteint par la critique énoncée et annoncée.
L’impasse perverse dans les pratiques de transmission de la psychanalyse se
présente ainsi dans les institutions qui sont reliées à l’Association internationale
de psychanalyse et celles qui ont une liaison avec les diverses traditions
lacaniennes. Si nous citons ici ces deux traditions, c’est parce que ce sont elles qui
polarisent actuellement le champ de la psychanalyse, aimantant leurs lignes de
force. La même impasse perverse se retrouve par ailleurs au sein d’autres traditions et d’autres groupes psychanalytiques, montrant bien l’importance de
l’étranglement qui s’infiltre dans tout le champ psychanalytique.
La psychanalyse fait face ici à un croisement décisif pour son destin en tant
que savoir théorique et modalité d’expérience clinique, car c’est le destin de sa
transmission qui est en cause, et peut-être même sa possibilité d’être transmise.
Ainsi donc, si les destins du transfert dans l’existence de l’individu, à eux seuls,
placent déjà le psychanalyste et la psychanalyse face à un cul-de-sac, les destins
du transfert dans l’expérience au sein de l’expérience de la transmission de la
psychanalyse ont le pouvoir de multiplier les impasses qui sont présentes à ce
croisement. C’est cela qui fait que ce carrefour prenne un visage tragique, car ce
qui s’impose comme question, c’est justement la possibilité de continuer à transmettre l’expérience de l’inconscient inaugurée par le savoir psychanalytique.
Pour l’élaboration de cette problématique, qui doit se faire dans les registres
aussi bien éthique, que politique et théorique, il est absolument crucial de
questionner l’insistance de cette répétition qui traverse les différentes formations institutionnelles du champ psychanalytique.
Comme nous pouvons l’apprendre à travers la lecture des archives de l’histoire de la psychanalyse, les réformes institutionnelles dans le champ psychanalytique ne sont pas parvenues à toucher, de fait et de droit, ce dont il s’agit
vraiment, ce qui est en cause dans cet imbroglio. Le noyau de cette problématique est demeuré étanche et congelé ; il n’a ni été mis en mouvement, ni été
modifié par aucun des stratagèmes utilisés par la communauté psychanalytique.
Par conséquent, malgré le travail critique effectué par les analystes des diverses
tendances culturelles et des différentes traditions théoriques, le noyau de la
question de la transmission de la psychanalyse est resté intact.
Quant à cela, il est bon de rappeler que les bonnes critiques théoriques ainsi
que les propositions de réformes institutionnelles n’ont pas fait défaut. La
marque fondamentale de tels écrits critiques a toujours été celle de la virulence
et de l’irréfutabilité des arguments qu’ils avançaient, malgré la diversité sociale
et théorique de leur inscription sur la scène internationale de la psychanalyse.
Ainsi, des années trente jusqu’aux années soixante-dix, la psychanalyse fut
envahie par la critique et par des propositions réformistes, qui ont marqué son
histoire grâce aux polémiques qu’elles soulevaient et à la violence discursive
qu’elles démontraient.
Tout a commencé avec Ferenczi, qui a esquissé une critique contre les
processus de transmission en énonçant que la relation entre les figures de l’analyste et de l’analysant était lamentablement devenue une relation pédagogique
[5]. Vers la fin des années quarante et le début des années cinquante, Balint,
son disciple, allait modifier la portée de cette première critique et constater la
crainte manifestée par les analystes en formation de se prononcer dans les institutions psychanalytiques. Balint souligne ainsi les effets de la sévérité institutionnelle des analyses didactiques et dénonce son influence par l’imprégnation
présentée par la structure psychique du surmoi des jeunes analystes
[6].
Durant les années cinquante, la question se faisait déjà sentir dans le champ
de la International Psychoanalytic Association, par la voix et les écrits des
analystes moins ingénus, lors du Congrès International de Psychanalyse, réalisé à
Londres en 1953. Ainsi, Gitelson énonça-t-il la présence massive des
analysants
normaux dans les processus de formation psychanalytique, ce qui introduisait
certaines difficultés non seulement dans la cure psychanalytique elle-même, mais
aussi – comme conséquence – pour ce qui était de la transmission de la psychanalyse
[7]. En contrepartie, Nacht indiquait les obstacles pour la constitution et le
développement du transfert lors des analyses nommées didactiques
[8].
Lors de sa rupture avec l’Association internationale de psychanalyse, Lacan
critiqua les modèles psychanalytiques qui étaient alors en vigueur, et leurs inévitables conséquences pour la transmission de la psychanalyse dans le contexte des
années cinquante
[9]. On a vu se constituer alors une nouvelle tradition psychanalytique très puissante, d’origine française, qui est venue se fixer comme un
pouvoir opposé à la International Psychoanalytic Association. Ainsi donc, il serait
désormais nécessaire de tout changer dans les registres du processus analytique
et de la transmission de la psychanalyse. Dans les années soixante, le champ
lacanien commença à exposer d’importantes fissures. Certains des fidèles
disciples de Lacan se sont mis à questionner sa pratique psychanalytique ainsi que
ses propositions au sujet de la transmission de la psychanalyse. C’est ainsi qu’allait naître l’Association psychanalytique de France, qui s’est inscrite dans le
champ de la International Psychoanalytic Association. Par la suite, au début des
années soixante-dix, une nouvelle rupture capitale a eu lieu dans le champ
lacanien, avec le surgissement du Quatrième Groupe. À nouveau ici, la rupture a
été due à la critique de la pratique clinique et des processus de transmission de
la psychanalyse de la tradition lacanienne, où l’on invoquait le rétablissement de
la même situation institutionnelle qui aurait soi-disant provoqué la rupture de
Lacan, dans les années cinquante, avec la communauté psychanalytique internationale
[10].
Comme une sorte de synthèse théorique et institutionnelle de la totalité de
ce processus critique, Anna Freud réalisa, au cours des années soixante, une
lecture tranchante du champ psychanalytique, où elle opposait les actuelles
générations de la psychanalyse et les analystes des temps héroïques. Selon elle,
ceux-ci étaient des figures controversées, un peu marginales et même un peu
folles, mais qui embrassaient la psychanalyse avec passion ; tandis que les
premiers s’inscrivaient dans la psychanalyse par la voie du choix professionnel
rentable et accordant un bon
statut social dans les domaines de la psychiatrie et
de la médecine
[11]. Une espèce « d’armée de Brancaleone
[12] » de psychanalystes
s’est ainsi constituée, avec la différence que maintenant il s’agissait de figures
marquées par la normalisation bouffonne, et non plus par la marginalité qui
caractérisait les figures inoubliables du cinéma.
Évitement presque impossible
Comme une lecture superficielle de ce parcours théorique nous le montre
clairement, les énoncés critiques à propos de la transmission de la psychanalyse
ont été bien incitants, mais n’ont pas eu le pouvoir de modifier les effets mortels
faisant partie de la transmission de la psychanalyse. Sans aucun doute, les
formules critiques et les propositions de réformes institutionnelles se sont-elles
modifiées au cours du siècle, mais les effets mortels du processus de transmission
de la psychanalyse se sont maintenus intacts.
En effet, les analystes ne semblent guère intéressés pour savoir ce qui est en
jeu dans cette impasse, tellement l’angoisse que cela leur provoque est grande.
Comme le dit si bien Charcot dans son expression autant provocatrice que
concise, ils assument alors la placidité hystérique de la
belle indifférence. Ou
bien, selon une version plus moderne, ils assument la position de représentants
de l’hypocrisie bureaucratique de fonctionnaires d’appareils organisationnels.
Nous pourrions énoncer cette position d’identification des analystes suivant la
formule, belle et évocatrice, inventée par Mannoni :
je sais, mais quand
même
[13] …
Ainsi, que ce soit par l’emploi de la tactique de l’indifférence hystérique ou
par l’imposture perverse, il s’agit toujours d’une question suffisamment angoissante pour que les analystes lui fassent face en adoptant la forme de l’évitement.
Un évitement systématique, sans doute, pour maintenir l’angoisse à distance,
pour ne pas être dépassés par son impact.
Ce qui attire ici notre attention, c’est l’évitement systématique de l’angoisse
par l’individu. Cela peut paraître naïf de le dire, surtout parce que c’est un
analyste qui avance cette question. En tant qu’analyste, il devrait savoir que les
sujets sont terrifiés par l’angoisse. Nous le savons sans doute tous, depuis
Kierkegaard et Freud. Or, ce qui est vraiment étonnant, c’est que les sujets en
question sont des psychanalystes, c’est-à-dire des individus qui soi-disant sont
toujours en rapport avec l’angoisse et ses impasses dans leur quotidien d’analystes. Il y a donc là un paradoxe qui surgit, presque dans sa littéralité. Par conséquent, il s’agit d’analystes, dans le contexte de la clinique et du setting psychanalytique, mais pas d’analystes dans leur existence et leur expérience
institutionnelle ! Étrange condition ! Cette dissociation est assez curieuse, je
dirais même qu’elle est admirable, lorsque c’est le métier artisanal du psychanalyste qui est en cause.
L’allusion que nous faisons à la dissociation ne vise pas à indiquer uniquement
une expression technique du bien dire. Au contraire, cette expression a l’intention d’indiquer un chemin à ce dont il est question dans ces impasses de la
psychanalyse. C’est bien une question psychanalytique. Et, en tant que telle, c’est
une question qui doit être étudiée et déchiffrée psychanalytiquement.
Une question structurelle
Comment démêler un tant soit peu cette question qui constitue effectivement l’une des énigmes de la psychanalyse ? Comment penser cette impasse ?
Voyons donc quelques possibilités de lecture de cette problématique, qui sont
articulées au processus psychanalytique et à ses principales impasses au sens
strict.
Commençons par mentionner certaines images, qui renvoient à un événement réel, ainsi que nous le verrons bientôt. Par l’intermédiaire de ces images,
nous pouvons démêler facilement quelques fils de la question, et certains de ses
nœuds pourront être défaits. Un jour, une rencontre fortuite eut lieu dans le
métro de Paris. Une Française, jeune analyste en formation, s’assied à côté de
moi, elle m’avait reconnu. Nous venions d’assister à une conférence et nous avons
donc bavardé aimablement à ce sujet. D’une façon bien peu française, elle me dit
par la suite qu’elle aimait participer aux activités et aux débats publics organisés
par cette institution car la parole y circulait librement. Au sein de l’institution où
elle réalise sa formation, les gens n’emploient pas les mots avec une telle liberté,
et n’osent pas penser à voix haute. Dans un tel contexte, il y a une gêne permanente et un grand malaise entre les gens, qui n’osent pas dire ce qu’ils pensent.
Nous nous sommes quittés aimablement, exactement comme nous nous étions
rencontrés.
Ce bref passage est assez intéressant, sous plusieurs aspects. Tout d’abord, il
nous renvoie à une expérience que nous connaissons déjà très bien et à laquelle
nous sommes fort habitués, à savoir, au manque de liberté qui imprègne les institutions psychanalytiques et qui est souvent présent lors des rencontres entre
analystes. Cette absence de liberté se matérialise, au début, dans le registre de la
parole et du discours, mais elle ne s’arrête pas là. Donc, l’absence de liberté
dépasse le registre de la parole, s’étend bien davantage, jusqu’à atteindre finalement le registre de la pensée. Il est important d’observer que les gens ne se
restreignent pas seulement à ne pas dire ce qu’ils pensent effectivement ; à partir
d’un certain point, ils commencent même à ne plus penser à d’autres choses. Par
conséquent, les analystes ne pensent plus qu’à ce qui circule dans leur espace
institutionnel de référence psychanalytique.
Puis, il faut absolument souligner le fait que l’exemple renvoie à deux institutions inscrites dans le champ lacanien. Le conflit qui est en cause ne se restreint
pas à une opposition institutionnelle entre des traditions psychanalytiques différentes, comme celle de la International Psychoanalytic Association et le champ
lacanien. Nous connaissons chacune des deux modalités de conflits institutionnels
au Brésil, celles qui opposent des traditions psychanalytiques différentes et celles
qui opposent des institutions qui s’inscrivent dans la même tradition théorique et
clinique.
Cette situation nous révèle également, avec beaucoup d’emphase, que la
question du manque de liberté au sein des institutions analytiques ne concerne
pas uniquement notre paradis tropical, mais qu’elle est aussi littéralement
évidente au nord de l’Équateur. Nous ne nous trouvons pas face à une déviation
de la psychanalyse au Brésil, produite par une mentalité colonisée ; nous sommes
plutôt face à un phénomène qui a aussi lieu en Europe et aux États-Unis. Le
manque de liberté a donc des traits internationaux, et sa portée aussi est
mondiale, ce qui prouve bien son intention et met à nu toute sa complexité.
Il existe un manque de liberté, d’expression et même d’ordonnance de la
pensée dans le champ psychanalytique qui est terrifiant. Cette absence de liberté,
malgré les différences formelles et sociales des diverses traditions psychanalytiques, a une dimension internationale. Nous nous trouvons face à une problématique structurale de la psychanalyse qui, traversant frontières, océans et continents, se répète avec insistance.
Misère psychique et masochisme
Qu’est-ce donc qui se répète avec insistance dans ce manque de liberté à dire
et à penser ? Quels sont les fondements de cette misère psychique et existentielle ? La parole est forte, nous le savons, mais elle indique d’une façon aiguë et
tranchante la résonance de ce qui est en jeu dans cette impasse cruciale de la
psychanalyse. Lorsque le sujet perd sa liberté de dire et de penser, il se retrouve
dans une condition extrême de misère en tant qu’individu. En tant que psychanalystes, nous le savons parfaitement. Ou nous devrions au moins le savoir, car
c’est là ce que l’expérience analytique nous enseigne. Ne plaçons-nous pas les
individus dans la position de tout dire, de pouvoir tout penser et tout énoncer ?
N’est-ce pas là la règle fondamentale de l’expérience psychanalytique ? Or, si
nous oublions cette chose aussi banale, si nous nous déplaçons vers les positions
d’identification de la belle indifférence et du je sais, mais quand même, c’est
parce que cela nous renvoie à la dissociation citée plus haut, et fait que nous
séparions les registres clinique, existentiel et institutionnel de l’être du psychanalyste.
Nous devons ajouter encore que cette perte de liberté de dire et de penser
présente des traits qui sont très particuliers. Ainsi, lorsqu’un individu se trouve
face à un opposant – de sa propre institution de référence mais appartenant à un
autre courant de pensée théorique, ou d’une autre institution, ou même d’une
tradition psychanalytique qui n’est pas la sienne (ces différences sont ici secondaires pour ce que nous allons commenter) –, il va se montrer capable d’un grand
courage et va même commettre d’admirables bravades. Dans ces cas-là, le sujet
se découvre une capacité d’assener des coups violents et même virulents contre
autrui. Ce faisant, il se présente comme quelqu’un d’une grande témérité, une
personne intrépide. Cependant, lorsqu’il se trouve dans le champ de son groupe
de référence, sa pensée s’immobilise, comme si elle était stérilisée, sèche, et ses
paroles se taisent. C’est alors le silence qui s’impose à lui.
Nous reconnaissons ici un curieux paradoxe, car dans son espace de référence
le sujet s’abolit en tant que sujet de la parole, pour ne se rétablir que dans le
champ de ses opposants théoriques et politiques. Que signifie donc cela ? Ce
contraste est révélateur de beaucoup de choses, comme nous le verrons par la
suite.
Afin d’indiquer ce qui est en jeu dans un tel contraste, il est important de
rappeler un petit commentaire fait par Freud, dirigé à Ferenczi, à propos de la fin
de l’analyse
[14]. Le contexte de ce commentaire, dans « Analyse avec fin et analyse
sans fin », est la relation de défi de l’analysant homme face à la figure de l’analyste, où le premier conteste la place de l’analyste. Ferenczi trouverait ce mouvement transférentiel positif, et le considérerait en tant qu’une modalité de
questionnement du pouvoir de la figure du père. Il valoriserait donc le questionnement lui-même. Freud, par contre, assume un point de vue critique et
sceptique face à ce mouvement.
Malgré la reconnaissance de la positivité du mouvement transférentiel et de
son authenticité évidente, Freud considère qu’il faudrait aller au-delà du mouvement transférentiel, étant donné que celui-ci ne s’épuiserait pas en lui-même. Par
cette voie-là de pensée, une inflexion de résistance au processus psychanalytique
se révélerait ici. De sorte qu’ainsi, l’analysant refuserait l’impact de la castration
et la reconnaissance symbolique de la figure paternelle, à travers la place de
l’analyste.
En effet, Freud affirme et souligne le fait que les analysants hommes qui
défient l’analyste de la sorte sont soumis aux figures des femmes représentant la
mère phallique, et qu’ils se manifestent en leur nom
[15]. Ces analysants fonctionneraient donc comme des chiens féroces acharnés face au pouvoir symbolique de
l’analyste, mais ils ne parleraient pas effectivement en leur nom, mais au nom de
l’autre, de la figure de la mère phallique. Ainsi, ils prétendent maintenir le
pouvoir phallique de la figure maternelle, en la protégeant de l’impact symbolique de la castration paternelle. Par conséquent, ils évitent la traversée de
l’expérience symbolique de la castration, par le maintien de la relation incestueuse avec la figure de la mère phallique.
Or, le sujet doit payer un prix très élevé pour cette alliance incestueuse. Il ne
peut pas passer par cela sans que des marques ineffaçables ne viennent marquer,
d’une façon fondamentale, son corps ; c’est-à-dire qu’elles vont dilacérer son
corps érogène dans le registre du désir. Le sujet constitue une relation de soumission avec la mère phallique, et s’inscrit dans un registre qui est décidément
masochiste. C’est la position masochiste du sujet face à l’omnipotence de la mère
phallique qui est ici en jeu, nonobstant les apparences de rébellion contre le
pouvoir du père.
De cette façon, nous croyons atteindre le point crucial de ce débat et de cette
impasse psychanalytique. C’est l’impossibilité pour le sujet de se diriger vers la
résolution du masochisme qui est ici en question, dans le contexte de la fin d’une
analyse et des processus de transmission de la psychanalyse.
L’analyste qui perd la liberté de dire et de penser dans les champs symboliques
de sa filiation – mais qui, à la fois, est capable de grandes bravades face à ses
ennemis de filiation psychanalytique – fonctionne justement comme le sujet
décrit par Freud. Ces analystes s’inscrivent dans le registre du masochisme,
répétant le discours de l’autre d’une manière ennuyeuse et stérilisée, car ils sont
soumis et sont prisonniers de la figure de la mère phallique. Avec cela, ils ne se
déplacent pas du registre de l’omnipotence primordiale, car ils n’osent pas courir
le risque de se lancer dans l’expérience de la castration. Ils restent marqués par
l’emprisonnement masochiste, et, naturellement, en jouissent.
Nous sommes donc bien obligés de conclure que la perte de la liberté de dire
et de penser s’insère dans un registre masochiste, centré sur la figure psychique
de la phallicité. Cependant, cela nous renvoie aux problèmes posés par la fin de
l’analyse, ce qui justifie l’allusion que nous avons faite à l’essai où Freud traite
justement de cette question.
Ce qui est problématique à la fin de l’analyse de futurs analystes, ce qui
produit toute une série d’impasses pour la transmission de la psychanalyse, c’est
le fait que les analysants particuliers reçoivent la promesse de devenir, tôt ou
tard, des psychanalystes. Nous savons que certains analystes peuvent refuser
cette affirmation, en essayant de l’insérer dans le champ des combats entre les
différents systèmes de filiation. Ils pourraient alors affirmer que cela ne se passe
que dans certains systèmes de filiation, et pas dans les autres. « Leur » système de
filiation serait hors de tout cela. Or, nous savons parfaitement que les choses ne
se passent pas exactement ainsi, car il existe un abîme gigantesque entre les
présupposés théoriques des systèmes de filiation et leurs agencements par les
pratiques institutionnelles. Par conséquent, la promesse selon laquelle les analysants deviendront nécessairement des psychanalystes se place exactement dans
l’axe fondamental de cette modalité d’expérience psychanalytique.
L’identification de la figure de l’analysant avec celle de l’analyste qui transmet
et avec son système de filiation se transforme en un problème dont l’élaboration
psychique n’est pas facile. Ainsi, le sujet se soumet à l’analyste formateur et à son
système de filiation et nourrit alors son omnipotence, pour maintenir ouverte la
possibilité de devenir plus tard psychanalyste. La figure de l’analysant ne fait pas
qu’accepter cette forme de séduction, mais elle y participe activement, car ainsi
elle renforce son désir d’immortalité et évite la douloureuse expérience de la
castration. Donc, l’on ordonne l’évitement de la castration aux deux pôles de
l’expérience psychanalytique, ce qui provoque un enchevêtrement confus, où
c’est l’impossibilité du sujet de se dégager de la position masochiste qui règne.
Dans cette perspective, nous pouvons entreprendre la relecture des énoncés
originaux produits par les critiques du système de transmission de la psychanalyse. Ainsi, Ferenczi avait déjà mentionné l’axe masochiste de cette question
lorsqu’il avait affirmé que l’expérience psychanalytique s’était transformée, à la
fin des années vingt, en une relation pédagogique. L’inébranlable autorité de
l’analyste/maître et la soumission de l’analysant/disciple rendent impossibles les
résonances déséquilibrantes que nous imaginons au cours d’une expérience
psychanalytique. Le résultat de cela, dans la dimension historique de production
de la subjectivité, c’est l’ordonnancement de la sévérité du surmoi des analysants
en formation, ce qui stérilise la capacité de penser et de dire de ces individus,
comme nous l’indiquait déjà très justement Balint, entre les années quarante et
cinquante. Le dédoublement attendu de cette problématique masochiste est la
normalisation des analystes, qui se présentent alors avec des caractères névrotiques et des immobilités narcissiques, ainsi que nous l’a signalé Gitelson à la fin
des années quarante et au début des années cinquante. Les impossibilités de
l’impact transférentiel sur de telles structures psychiques, normalisées par le
narcissisme, ont alors été indiquées par Nacht, encore dans les années cinquante.
Finalement, Lacan a tenté d’énoncer les impossibilités du modèle psychanalytique en vigueur, et a proposé la refondation de la psychanalyse dans le déjà
mythique « retour à Freud ». Or, si nous considérons à présent le legs de Lacan, y
compris les impasses évidentes de son système de filiation, ses résultats ne
doivent rien aux obstacles existant dans le champ de la International
Psychoanalytic Association.
Ainsi, depuis les années cinquante jusqu’à nos jours, la psychanalyse n’a pas
encore résolu les impasses indiquées avec subtilité par les discours critiques de la
fin des années vingt. Et cela parce que ce qui est en cause, c’est l’impasse de la
fin de l’analyse et les destins funestes du transfert dans les pratiques de transmission de la psychanalyse. La figure dantesque du masochisme est la plus grande
matérialisation de cette impasse cruciale de l’expérience psychanalytique, ainsi
que nous l’a annoncé Freud dans son tragique testament « Analyse avec fin,
analyse sans fin
[16] ».
Dans cette perspective, il nous faut souligner la différence qui existe entre la
soumission transférentielle et la fidélité transférentielle. Ces deux modalités de
transfert, dans l’expérience psychanalytique de transmission, esquissent différents destins pour le sujet dans sa relation avec l’analyste qui transmet, son
système de filiation et la psychanalyse. Les destins du masochisme, de la liberté
de dire et de penser, ainsi que le fait d’avoir la possibilité d’inventer dans le
champ de la psychanalyse, se constituent différemment, si nous considérons cette
opposition de possibilités d’expérience du transfert.
Par la soumission transférentielle, le sujet se soumet aux difficultés et aux
désirs de l’analyste qui transmet, même si la théorie et l’éthique de la psychanalyse s’y opposent de toute évidence. Le résultat de ce processus est l’identification du sujet avec la figure de l’analyste et son système de filiation. Le sujet s’inscrit alors dans une position masochiste, en maintenant intacte l’omnipotence de
l’analyste, qui devient immortel. En contrepartie, l’omnipotence du sujet devient
gigantesque face à l’identification massive et à la promesse de devenir un
analyste. Par conséquent, la figure de l’analysant se transforme en disciple de
l’analyste qui transmet : tout au long de son existence, il va répéter irréfutablement les discours du maître, perdant ainsi sa liberté de dire et de penser.
Dans ce contexte-là, le discours analytique se transforme en discours du
maître et en discours universitaire, si nous voulons parler comme Lacan
[17]. Ainsi,
l’hystérisation du sujet ne se développe pas dans l’expérience transférentielle, car
ses possibilités désirantes s’épuisent, de manière à ce que s’esquissent alors les
conditions d’instauration du masochisme.
En contrepartie, dans le cas de la fidélité transférentielle, les choses se passent
d’une tout autre façon. Dans cette modalité de transfert, le sujet peut porter des
coups mortels à la figure de l’analyste, de manière à inscrire symboliquement la
castration dans l’espace psychanalytique et à la place de l’analyste. Ainsi, le sujet
peut faire face à l’angoisse et à l’abandon présents sur la scène analytique en
fonction de l’incertitude qui s’inscrit dans le processus analytique. Or, c’est cela
précisément qui permet au sujet d’agir autrement avec sa tradition théorique et
clinique, assumant une liberté de dire et de penser qui renouvelle son champ
symbolique de filiation. L’invention devient alors possible, ce qui indique que
cette perspective est encore viable dans la tradition psychanalytique.
Tout semble indiquer que les analyses qui s’avèrent effectivement productives
pour le sujet sont celles qui sont marquées par la fidélité transférentielle, qu’elles
soient de formation psychanalytique ou pas. Ainsi, la psychanalyse est effectivement transmise, offrant au sujet l’occasion d’inventer et d’établir une rupture
avec les chaînes mortelles de la répétition. Dans les analyses qui sont marquées
par la soumission transférentielle, la transmission de la psychanalyse ne se fait
pas, de sorte que la stérilité psychique et le masochisme s’installent.
Il nous semble que l’œuvre de Daniel Kuperman
[18] est aussi riche justement
parce qu’elle nous permet de relancer, avec acuité et vivacité, cette problématique qui est encore actuelle dans le champ psychanalytique. Il s’agit d’une
problématique essentielle car ce sont les destins et l’avenir de la psychanalyse qui
sont en jeu. Cette œuvre nous indique clairement comment, tout au long de l’histoire de la psychanalyse, les
impasses liées au processus de formation psychanalytique se sont constituées et se sont cristallisées, jusqu’à devenir définitivement
des
impossibilités réelles pour la transmission de la psychanalyse. En outre, elle
nous révèle comment la relation entre l’analyste et l’analysant, marquée par
l’asymétrie sadomasochiste, peut même arriver à se transformer en une relation
de
torture. Nous considérons cette idée comme étant la plus osée de ce travail,
qui soustrait les conséquences justes du bouillon de culture qui nourrit les soidisant analyses de formation psychanalytique. Un bouillon de culture sadomasochiste, évidemment, qui permet tous les abus et toutes les manipulations de
l’autre au nom de fausses vérités de la psychanalyse. En vérité, ce sont là des
stratégies raffinées de pouvoir, qui stérilisent la psychanalyse en empêchant
effectivement sa transmission, de sorte à barrer l’accès à toute possibilité
d’inventer dans son domaine. L’histoire récente de la psychanalyse au Brésil nous
indique que ce dédoublement – transformation de l’asymétrie présente dans la
relation sadomasochiste en torture – est possible dans le champ du réel, et ne
constitue pas simplement une métaphore ou une figure de rhétorique.
Nous pourrions nous demander, au moment de boucler ce parcours théorique,
si la fidélité transférentielle que nous avons énoncée ne serait pas quelque chose
de l’ordre de l’utopie, c’est-à-dire quelque chose qui n’a pas de place possible
dans l’univers du réel, mais seulement dans celui de l’imaginaire. Cette objection
est valable, certes, lorsque l’on peut constater que ce qui a vraiment été implanté
dans le champ psychanalytique, ce fut l’esclavage transférentiel. Nous n’en
sommes pas convaincus. Au contraire. Il nous semble que la transmission de la
psychanalyse n’a été possible jusqu’à présent qu’en fonction de la fidélité transférentielle. La production de nouvelles théories et de nouveaux concepts dans
l’histoire de la psychanalyse n’a été possible que grâce à la fidélité transférentielle. Le surgissement d’analystes inventifs, comme Ferenczi, M. Klein, Winnicott,
Bion et Lacan ne fut possible que parce que la fidélité transférentielle a eu lieu.
Il ne faut pas oublier que la fidélité transférentielle signifie également qu’il
est donné au sujet la possibilité de rupture et de transgression vis-à-vis des vérités
et des systèmes institués. Ceci implique que le transfert de travail se produit par
le remodelage du travail du transfert, ainsi que le dit Lacan. Le sujet doit courir
le risque de perdre les insignes de la phallicité et de faire face à l’angoisse de
castration afin de rompre avec les identifications masochistes et de pouvoir
assumer alors la liberté érotique de dire et de penser.
Pour cela, il faut oser expérimenter l’angoisse de l’abandon et les incertitudes
du processus analytique. C’est là l’utopie que la psychanalyse rend possible dans
l’univers du réel, en accordant au sujet la possibilité de désirer. À part cela, il n’y
a qu’une chose qui est maintenue, c’est le reste de la soumission transférentielle,
une manière facile de gagner sa vie sans avoir besoin de prendre les risques que
celle-ci implique. Cependant, une chose doit être bien claire : le reste, ici,
n’indique pas l’objet a, l’objet cause du désir de Lacan, mais les ordures, les
déchets, la position antidésirante par excellence, la mort de la possibilité de
désirer du sujet. Par conséquent, le reste va à la poubelle, comme toujours, ne
s’inscrivant donc pas dans les circuits fascinants du désir et de l’érotisme. C’est
pourquoi le reste « ordure » de la soumission transférentielle peut nourrir de
« belles » carrières psychanalytiques, accorder de grands pouvoirs institutionnels,
mais il ne sert strictement à rien en ce qui concerne la transmission de la psychanalyse.
Quel soulagement ! Quel bonheur que l’avenir de la psychanalyse ne dépende
pas de ses fonctionnaires et de ses bureaucrates arrivistes ! Mais il faut reconnaître qu’ils sont assez gênants, car ils empêchent la libre circulation libidinale et
la création. Débarrassons-nous d’eux au plus vite, pour que nous ne soyons pas
étouffés par les ordures et par le reste, pour que nous puissions continuer à
réaliser l’utopie de l’invention désirante de la psychanalyse.
[1]
J. Lacan,
L’éthique de la psychanalyse, Le Séminaire, Livre VII, Paris, Le Seuil, 1986.
[2]
S. Freud, « Pulsions et destins des pulsions » ( 1915), dans
Métapsychologie, Paris,
Gallimard, 1968.
[3]
S. Freud, « La morale sexuelle “civilisée” et la maladie nerveuse des temps
modernes » ( 1908), dans
La vie sexuelle, Paris, PUF, 1992, p. 33-34.
[4]
S. Freud,
Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse ( 1932), Paris,
Gallimard, 1984.
[5]
S. Ferenczi, « Analyse d’enfant avec des adultes », dans
Psychanalyse 4. Œuvres
complètes, Paris, Payot, 1982.
[6]
M. Balint, « On the Psychoanalytic Training System », dans
International Journal of
Psychoanalysis, vol. 20, Londres, 1947 ; M. Balint, « Analytic Training and Training
Analysis »,
idem, vol. 35, Londres, 1954.
[7]
M. Gitelson, « Problems of Psycho-analytic Training », dans
Psychoanalytic Quarterly,
vol. 17, n° 2, New York, 1948 ; M. Gitelson, « Therapeutic Problems in the analysis of the
“normal candidate”», dans
International Journal of Psychoanalysis, vol. 35, Londres,
1954.
[8]
S. Nacht, « The Difficulties of Didactic Psycho-analysis in Relation to Therapeutic
Psycho-analysis »,
idem.
[9]
J. Lacan, « Situation de la psychanalyse et formation du psychanalyste en 1956 »,
dans
Écrits, Paris, Seuil, 1956 ; « La psychanalyse et son enseignement »,
idem ( 1957).
[10]
Voir à ce sujet : Piera Aulagnier, « Sociétés de psychanalyse et psychanalyse de
société », dans
Topique, n° 1, Paris, PUF, 1969 ; F. Perrier, « Sur la psychanalyse
didactique », dans
Topique, nos 1 et 2,
idem, 1969-1970.
[11]
A. Freud, « Difficultés survenant sur le chemin de la psychanalyse » ( 1968), dans
Nouvelle Revue de psychanalyse, n° 10, Paris, Gallimard, 1974.
[12]
M. Monicelli,
L’Armata Brancaleone, 1966.
[13]
O. Mannoni, « Je sais, mais quand même », dans
Clefs pour l’imaginaire ou l’autre
scène, Paris, Le Seuil, 1969.
[14]
S. Freud, « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » ( 1937), dans
Résultats, idées,
problèmes, vol. II, Paris, PUF, 1992, p. 266-268.
[17]
J. Lacan,
L’envers de la psychanalyse, Le Séminaire, Livre XVII, Paris, Le Seuil, 1991.
[18]
D. Kuperman,
Transferências cruzadas. Uma história da psicanálise e suas
instituições, Rio de Janeiro, Revan, 1996.