2002
Figures de la Psychanalyse
Au cabinet de lectures
Roberto Harari
Fantasme : fin de l’analyse ?
Patrick Landman
Il est extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible, de faire un compte
rendu du livre de Roberto Harari en raison de l’extraordinaire densité de son
texte. On est loin d’un récit ou d’une avancée théorique linéaire ; le style est
analytique, avec émergence quasiment à chaque ligne d’un concept, de façon
tout à fait comparable à celle du signifiant dans la cure. Ce livre est une traduction d’un ouvrage paru en 1990 à Buenos Aires; Harari navigue sans écueil entre
trois langues, l’espagnol, le français et l’allemand.
Si l’analyse commence par le symptôme et finit par le fantasme, le livre
d’Harari commence par le fantasme et finit par le fantasme fondamental. Entre
ces deux pôles, l’auteur emprunte une trajectoire qui, même si les autres
références sont nombreuses – ainsi les neuf définitions du symptôme hystérique
données par Freud –, s’oriente autour de deux textes axiaux : l’un de Freud, « Les
fantasmes hystériques et leur rapport à la bisexualité », et l’autre de Lacan, « La
direction de la cure »
Cet ouvrage offre une vision panoramique et exhaustive des relations du
fantasme avec le symptôme, la structure, l’objet a et aussi l’action. On y rappelle,
au passage, qu’il n’y a pas un fantasme par structure, mais que le fantasme
produit différents effets dans la structure. Le fantasme, que Freud compare à
« une “réserve naturelle” », est topiquement analogue, qu’il soit conscient ou
inconscient; pas de psychologie des profondeurs, la différence manifeste-latent
s’équivaut à la différence travail du rêve-travail d’analyse.
Enfin il faut noter de très belles digressions, notamment sur Diogène et le
cynisme, ou c(l)ynisme, où l’auteur rapproche maniement du transfert et de
l’interprétation avec les manœuvres cyniques, en particulier dans la démétaphorisation de la métaphore et la dérision du signifiant.
Roberto Harari, Fantasme : fin de l’analyse, Toulouse, érès, collection « Point hors ligne », 2001.
À partir des graphes et mathèmes lacaniens, Harari propose une nouvelle
écriture du fantasme avec une utilisation particulière du poinçon, conçu comme
paramètre circulant aussi bien entre, par exemple, fantasme et symptôme
qu’entre pensées latentes et contenu manifeste.
L’auteur met en relation les cinq « fantèmes » fondamentaux définis à la
manière d’un mythème ou d’un sémantème avec d’une part un objet a, objet
partiel, et d’autre part l’Autre barré. Par exemple, la séduction est articulée à l’objet
anal et à la demande dans l’Autre, la scène primitive à l’objet scopique et à la
puissance dans l’Autre, enfin le roman familial à l’objet vocal et le désir dans l’Autre.
Harari fait, par ailleurs, preuve d’une très belle intuition en rapprochant
l’équivocité du signifiant de la bisexualité. « La bisexualité est donc un moyen de
dire dans la scène du sexe celui qui détermine le signifiant depuis l’Autre, en
terme de double sens », peut-on lire, page 208. Le S2 lacanien est écrit deux en
raison de l’équivocité du signifiant, double sens en opposition au S1, sens unique.
Cette conception a des conséquences cliniques, l’interprétation qui rate est celle
qui tombe comme un S1, à la façon de la poésie qui rate. D’autre part, le pervers
aura du mal à entrer dans l’analyse, car il se sert de l’univocité et refuse le sujet
supposé savoir.
Comme la pulsion, le fantasme relie le corps et la grammaire. C’est sous la
forme réfléchie « se faire avaler », « se faire chier » qu’il s’écrit, car le fantasme,
selon Harari, se structure dans l’acte masturbatoire où le sujet se retourne sur lui-même. Cette posture du sujet du fantasme est particulière, différente chez le
névrosé et chez le pervers; chez l’un, la situation de retournement sur lui-même
est préalable à toute définition sexuelle, tandis que chez l’autre c’est la volonté
de jouissance qui agit, sous le couvert d’une fiction : la jouissance de l’Autre. C’est
ainsi que l’auteur lit le « Kant avec Sade » de Lacan.
*
Le livre se termine sur une mise en question de l’idée de fantasme fondamental, si celle-ci implique soit une substance soit une univocité; l’auteur préfère
parler de bifantasmatisation car « le fondamental d’un fantasme devient sa
condition d’être articulé, au moins, à un autre » (page 371).
Ainsi s’éclaire le lien logique qui opère entre le début et la fin de l’analyse :
de la bisexualité du fantasme au double sens du signifiant permettant l’établissement du transfert jusqu’à la bifantasmatisation du fantasme fondamental que
l’analysant est censé traverser à la fin de la cure.
Nous aurions pu multiplier les exemples qui témoignent que d’un bout à
l’autre du livre, Roberto Harari produit une réitération inventive des théories de
Freud et Lacan ; point de dogmatisme ou d’écholalie, lecture ouverte, « infinie »
selon l’expression de David Banon, témoignant d’une connaissance approfondie
par l’expérience, la culture et l’érudition. Un seul point d’étonnement, pour un
lecteur français : la place centrale de la polémique avec l’autre psychanalyse, la
kleinienne, même si cette confrontation stimule l’élaboration théorique, en
particulier sur la conception du symbolique – le fort-da consolateur des kleiniens
s’oppose au fort-da signifiant inaugurant l’absence.
En conclusion, et en un mot, Chapeau ! Roberto !