Figures de la psychanalyse
érès

I.S.B.N.2-7492-0039-3
256 pages

p. 237 à 239
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Au cabinet de lectures

no6 2002/1

2002 Figures de la Psychanalyse Au cabinet de lectures

Adnan Houbballah, Roland Gori, Christian Hoffmann

Pourquoi la violence des adolescents ?

Gisèle Chaboudez
On sait combien une telle question hante depuis quelque temps notre société, tout autant que nos pratiques d’analystes, pour ceux qui s’y confrontent. En effet, même si ces deux mots, violence et adolescent, paraissent depuis toujours spontanément couplés comme un mal nécessaire ou parfois charmant, avant que jeunesse se passe, leur insistance actuelle sous un jour nouveau, infiniment préoccupant, en modifie radicalement la question. Ce livre s’attelle donc à tenter d’en donner quelques réponses et quelques témoignages, et comporte la singularité de converser là-dessus avec des praticiens de tout autres horizons que le nôtre. Il reprend en effet des interventions prononcées lors d’un congrès tenu à Beyrouth, il y a peu. Et l’on conçoit aussitôt que ce problème revêt dans ces contrées un aspect différent, habitués que nous sommes à voir les jeunes de l’Orient engouffrés dans les guerres interminables qui ont ravagé cette région du monde. Ceux de nos banlieues, voire de nos quartiers aisés, chacun à leur façon, témoignent de maux bien différents, nous semble-t-il, voire de maux de peu de poids au regard du malheur des pays. Pourtant à lire les articles successifs qui constituent cet ouvrage, l’on n’est pas si sûr, après tout, que le mal en cause soit si différent qu’il apparaît au premier abord.
Il serait impossible de résumer le propos de chacun des nombreux auteurs qui vont ici droit aux questions que tous se posent sur ce sujet, les cernent et les articulent. On n’y considère plus l’adolescence comme une simple transition entre enfance et âge adulte, ni une simple reprise des données issues de la résolution de l’Œdipe dans le cadre de la maturité des organes. Qu’on en juge déjà par les titres qui jalonnent ces travaux, où « Le sinthome adolescent » Adnan Houbballah, Roland Gori, Christian Hoffmann, Pourquoi la violence des adolescents ? Toulouse, érès, 2001.
articule l’adolescence comme un temps logique fondamental, refondateur, un état limite comportant une opération destinée à élaborer ce qui remplira l’office jusque-là tenu par le Nom du Père. « Le réalisme de la haine » semble nous affirmer que la haine serait plus réaliste qu’autre chose, que la violence, aussi problématique soit-elle, serait ce qui voit juste. Or un tel énoncé entend par là qu’elles visent de qui vient du dehors, du réel comme inassimilable, « cette part de l’être qui échappe à l’appropriation », celui de l’autre bien sûr, mais aussi, au cœur du psychisme, cette part de l’être rendue autre à jamais de par le langage.
On y lit que « Le corps de la femme » oscille « entre sacralité et désymbolisation », depuis l’érosion massive du tabou de la virginité, y compris dans les contrées où l’on s’y attendait le moins. Et l’on mesure après coup, s’il en était besoin, ce que ce tabou recouvrait, ce qui d’ailleurs, remarquons-le, éclaire pour une part la violence spécifique faite aux jeunes filles de nos banlieues, par exemple sous la forme dite des « tournantes ». Le vertige où s’engouffrent les « adolescents combattants », la violente jouissance où ils sont jetés comme des machines de guerre, laissent, apprend-on, des traces comparables à nulle autre, que les analystes mesurent en sachant que le traumatisme est au-delà de l’individu. La fonction prévalente du Père dans l’opération adolescente, celle qui « Au cœur des ténèbres… » donne lieu à «… l’amour du Prince » pourrait être définie, lit-on, sous la forme d’un deuil du père, qui serait là ce que le deuil de la mère est à l’Œdipe, l’un s’étayant sur l’autre. Mais il y est aussi souligné combien « l’instance judiciaire » du surmoi n’a d’autre objet que ce dont il hérite, soit l’objet œdipien, pathologique au sens de Kant, la mère en tant qu’interdite. L’interdit en effet se confond au désir. D’où la pertinence de la place donnée à « l’amour du commandeur » par cet article.
Notons que cette remarque est fondamentale, et l’on se souvient que Lacan a pu aller jusqu’à constater qu’interdire la mère est aussi prescrire de la désirer. Car si tous s’accordent à tenter de comprendre le visage actuel de la violence adolescente au regard de l’affaiblissement de la fonction paternelle ou de l’effondrement des Noms du Père, dans ses conséquences symboliques notamment en ce qui concerne le champ social, une autre incidence s’en fait sentir quant à ses conséquences réelles. En effet nombre d’adolescents de nos jours parviennent à l’âge adulte dans un face-à-face avec la mère, dans une sorte de couple d’autant plus érotisé que dans bien des cas celle-ci a depuis longtemps renoncé à une quelconque forme de réussite du « rapport sexuel ». La mère n’est plus aussi interdite qu’elle l’était, si l’on veut, de sorte que son désir n’est plus aussi refoulé, et cela peut être constaté même lorsqu’un père fonctionne. Ce qui alimente réellement un impossible, dont la violence muette est le seul dire possible.
C’est que « … entre être, paraître, et avoir », « l’identification » hésite en effet, et qu’ils orientent des positions bien différentes. C’est que « La violence de l’adolescent est « réaction » avant d’être « action », et réaction encore dans l’influence du « modelage » par exemple des médias, dans « L’agression interpersonnelle ». On trouve également ce fil parcourir la question « Pourquoi l’ordre religieux a-t-il été appelé en lieu et place du père ? » dans l’articulation de « La violence et [du]… sacré ». Est-ce là la violence idéologique ou celle de ce vide de la loi ? interroge un des textes à propos du Liban.
Est-ce par conséquent la violence du défaut du symbolique qui est en cause ou bien celle du symbolique ? Question que l’on trouve dans « Les violences réelles des adolescents », lesquelles commencent avec la réintroduction du réel du corps, notamment de la jouissance orgastique. Or l’effacement du Nom du Père pour que s’inscrivent ces autres signifiants qui vont le représenter auprès de l’Autre social, de l’Autre sexe, comporte un moment de vide symbolique. De ce fait, toute nomination venant de l’Autre pour ce sujet le fait tout à la fois exister et disparaître, alors que la légitimité de l’autorité de cet Autre comporte toujours plus de doute. Inscrite dans le dû et non dans la dette, la violence de l’adolescent touche au réel à la fois par l’exclusion de l’Autre hors du symbolique et son exclusion par l’Autre hors de ce même symbolique. Difficulté étendue par l’auteur audelà de l’adolescence puisqu’elle pourrait être également le fait de tous ceux qui sont confrontés à la « panne de l’Autre ».
La « … pathologie adolescente » de « l’addiction », étymologiquement contrainte par corps du fait d’une dette impossible à payer, nous rappelle judicieusement l’auteur, croit étayer une subjectivation mais s’y oppose pourtant, réponse à l’appétence ontologique insatisfaite. Le corps génital perd sa valeur métaphorique, réduit à des éprouvés et des actes, ce qui comporte un retour incestueux non représentable. Dans un contexte comme celui du Liban, comportant tout autant une perturbation des liens sociaux, l’évolution croissante de l’addiction des adolescents est tout aussi présente, apprend-on, et appelle à de nouvelles régulations.
Toutes remarques, toutes questions qui sont autant de pistes de travail, avec des propositions théoriques qui compteront dans cette « science » psychanalytique de l’adolescence, en renouveau. Cette adolescence au bord de l’appel, état limite, deuil, refus du deuil, revendication d’un père idéal au défaut du père réel, reprenait Mustapha Safouan dans ses conclusions qui condensaient la richesse de ces travaux.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis