2002
Figures de la Psychanalyse
Au cabinet de lectures
Alain Didier-Weill
Quartier Lacan
Patrick Delaroche
À l’occasion du centenaire de la naissance de Lacan, Alain Didier-Weill a eu
l’heureuse idée de publier les témoignages de ses élèves les plus marquants, c’est-à-dire, il faut bien le dire, ceux qui ne sont pas restés avec lui jusqu’au bout de
l’aventure et qui, avec un recul certain, pouvaient témoigner autant du rapport
de l’œuvre avec son énonciateur que de son apport au corpus psychanalytique.
Je sais bien que cette formulation pourra paraître une relativisation sacrilège
pour qui pense que Lacan a refondé la psychanalyse mais c’est ce qui ressort de
ce livre passionnant.
Sur l’homme Lacan, tout a été dit et redit : on retrouve le personnage fascinant, déroutant, surprenant que l’on a connu avec son génie mais aussi sa
mesquinerie. On découvre des aspects moins connus, le caractère personnel,
intime de sa passion pour le signifiant ou encore la visite qu’il fit au pape pour
le convaincre de « l’intérêt crucial de son enseignement pour l’avenir de
l’Église », voire son adoration pour le siècle de Louis XIV, laquelle ne manque pas
d’évoquer l’étiquette qui régnait à l’École freudienne de Paris. La question qui se
pose est bien entendu celle de savoir si ces confidences ont un quelconque
intérêt pour comprendre l’œuvre. Moustapha Safouan rappelle à ce propos
qu’on n’apprend rien sur l’homme qui a élaboré la théorie générale de la
monnaie, Keynes, quand on sait qu’il a épousé une ballerine et ouvert un club à
Cambridge où il ne buvait que du champagne (p. 98). Comment expliquer cependant le déluge de biographies qui s’est abattu sur Freud et le freudisme sinon par
le fait que l’œuvre véhicule un mystère qu’elle tait soigneusement ? On aura un
reflet de ce dévoilement en fin d’ouvrage. Sur le rapport à Freud, ou plutôt comme le disait élégamment Gisèle Chaboudez
[1], sur le
transfert à Freud, les avis
sont partagés. Alain Didier-Weill assimile le refoulé originaire de l’ombilic du
rêve au nœud borroméen à l’origine « trou fondateur du manque humain ». Pour
lui, Freud et Lacan, le premier avec l’IPA, le second avec l’École de la Cause, ont
transmis leur message par « l’entremise du refoulement » (p. 20). Safouan
témoigne de la
passion de son retour à Freud : il a dénoué, selon lui, les contradictions freudiennes (celle du moi, à la fois imaginaire et fonction du réel, celle
du transfert moteur et résistance). Il en a résolu les apories : comment parler
d’une pulsion cannibale sans la théorie du signifiant (p. 92) ? Et il est vrai
qu’avant Lacan certains disciples de Freud, comme Marie Bonaparte, développaient une psychanalyse « fondée sur l’instinct et la biologisation de la sexualité » proprement insupportable (D. Widlocher, p. 233).
Paradoxalement, la théorisation lacanienne montre dans cet ouvrage elle
aussi ses limites, ou plus exactement les limites de ses avancées. Passe encore
S. Leclaire qui lit dans le travail de Lacan beaucoup d’« incohérences apparentes,
de retournements », mais lui reconnaît « la persévérance dans ses signifiants »,
tout en refusant à son discours le qualificatif de « corpus » ou de « théorie
[2] »
(p. 38) ! Michèle Montrelay montre comment Lacan s’est servi avec bonheur de
ses propres suggestions : « La femme, dit-elle, à la différence de l’homme, a du
mal à se constituer un objet
a » (p. 186). On se rappelle l’importance pour Lacan
de son article sur la sexualité féminine lequel lui avait pourtant valu dans un
premier temps les remontrances d’un baron du lacanisme. Questionné sans
relâche par Alain Didier-Weill sur la notion de
père réel, René Bailly a du mal à
dépasser la notion de fonction éminemment symbolique (puisque c’est une
métaphore langagière), attachée structurellement au discours de la mère. Ces
limites de la théorie apparaissent pleinement avec le témoignage de Claude
Dumézil sur la
passe : le discours des passants est souvent
inouï, « tellement
éloigné de toutes les belles constructions théoriques » ! C’est qu’on ne rencontre
que très peu le symbolique dans la passe. Les membres du jury s’attendaient à
« mesurer ce qu’une formule comme ”le signifiant représente le sujet pour un
autre signifiant“ peut avoir de poids et de validité clinique ». En revanche, ajoute
Dumézil, « ce que les passants livrent dans la passe, ce sont des pans entiers de
non-analysé, de ce qui s’est passé à côté de l’analyse ». Et il conclut : « La passe,
dans certains cas de manière presque volcanique, fait surgir cette lave du réel,
que l’analyse ne fait souvent qu’effleurer. »
La transmission de la psychanalyse ne peut se faire sans l’institution et l’institution ne peut exister sans les effets de groupe analysés par Freud. Certes, on
peut avec A. Didier-Weill assimiler ce qu’il appelle les trois scissions (le départ de
la SPP, la fondation de l’École freudienne, la dissolution) aux trois temps logiques
inventés par Lacan : l’instant de voir, le temps pour comprendre, le moment de
conclure. Mais on ne peut nier que les mêmes effets de groupes dénoncés chez
les orthodoxes se soient réalisés chez les lacaniens, comme si les uns et les autres
n’étaient pas faits de la même pâte ! Ainsi Freud écrivait déjà à Ferenczi que les
analystes étaient amenés à transformer les conseils techniques qu’il leur avait
laissés en prescription impérative (A. Didier-Weill, p. 16) ! Or Lacan croyait qu’il
« pouvait changer le groupe » (Clavreul, p. 27) et M. Safouan avait déjà écrit
ailleurs que Lacan pensait que le leader qu’il était avait le pouvoir de modifier le
rapport des individus entre eux. Or ce qu’on observe dans le récit des diverses
scissions ou de son excommunication par l’IPA, c’est un rapport hypnotique au
maître, rapport d’une force et d’une solidité incroyables. On était dans un cocon,
confesse Simatos. « Tu as raison, les critiques que tu portes, je les porte aussi »,
disent les camarades de D. Widlocher mais en ajoutant aussitôt : « On ne peut pas
lui faire ça, c’est celui qui nous nourrit intellectuellement; si on lui fait ça, on va
le tuer. » Aussi bien l’indépendance de certains frappe par sa franchise encore
impensable aujourd’hui. C’est ainsi que Maud Mannoni lui écrit en 1970 : « Vous
êtes trop vieux pour changer mais les autres sont plus vieux que vous. Pour
Vincennes on se rendra compte des choses quand il sera trop tard. Je peux vous
dire ce qu’il faudrait pour rendre l’École vivante, mais c’est avec vous-même que
vous vous trouvez en difficulté, car vous ne voulez pas qu’on y touche. Alors
qu’on n’y touche pas et l’École, ses analystes, son enseignement sont en passe de
devenir le musée Grévin » (p. 178).
Le mot de la fin revient, me semble-t-il, à D. Widlocher parce qu’il tente de
relier pratique et théorie chez Lacan. Il interprète en effet le fait que Lacan ne
délivrait pas dans la cure d’interprétation ad hominem, mais la reprenait dans le
séminaire comme une vérité générale, et le relie à sa lecture approfondie du
maître : « J’ai bien compris, dit-il, que Lacan entendait maintenir au fond cette
expérience négative de la situation analytique ; il fallait que de cette négativité
sorte une créativité, mais à un niveau sublimé et après l’analyse. » Et, plus loin :
« Il ne fallait pas que quoi que ce soit en fin de compte soit thérapeutiquement
actif dans la séance. Tout devait rester dans un manque, et c’est de ce manque
que surgirait quelque chose. Je dirais qu’il y avait chez Lacan une conception que
je qualifierais de quelque peu mystique de l’analyse. »
[1]
Alain Didier-Weill,
Quartier Lacan, Paris, Denoël, collection « L’espace analytique », 2001. Aux dernières journées d’Espace analytique sur l’
Art de la cure.
[2]
Ce que fait lui-même Lacan : « Ce que j’énonce – qui supporte mal le terme de
théorie » (lettre à M. Mannoni, p. 177 de l’ouvrage).