2002
Figures de la Psychanalyse
Au cabinet de lectures
Markos Zafiropoulos
Lacan et les sciences sociales
Élise Guidoni
Ce livre parcourt une boucle, la boucle d’un retour à Lacan, d’un retour au
Lacan d’avant, au Lacan d’avant le retour à Freud. Partant de l’article « Les
complexes familiaux » de 1938, il aboutit à la rupture de 1953, au « Discours de
Rome », à la prévalence dans la pensée lacanienne de l’influence de Lévi-Strauss,
avec une pause, une étape marquée en 1950, au niveau du texte « Fonctions de
la psychanalyse en criminologie ».
Il s’agit d’une restauration des filiations et influences, qui montre la présence
et analyse la prégnance de thèses anthropologiques contemporaines, reçues
comme scientifiquement établies et n’apparaissant pas toujours comme sources,
références déclarées, parfois simplement parce que plusieurs générations intellectuelles les considéraient comme indiscutables. Le but est d’exposer les
« noyaux durs », d’éclairer l’opacité des sources, travail d’autant plus indispensable qu’il s’agit de rétablir le « Nom-du-Père » lacanien dans sa généalogie, de
rompre son isolement dans la pensée, de réduire en partie son étrangeté. Dans
la relation de la psychanalyse à l’anthropologie, il s’agit d’une thèse de Durkheim
sur le déclin sociologique et juridique de la puissance paternelle, reliée à ce qui
est présenté comme « loi de contraction familiale », qui établirait l’évolution de
la famille d’unités plus larges centrées sur la propriété collective, à des formes
larges, patriarcales, sous l’autorité d’un patriarche, pour aboutir à une forme
réduite, minimale, la forme conjugale. Or le Lacan qui écrit en 1938 « Les
complexes familiaux » s’appuie sur cette thèse pour faire du déclin de l’« imago
paternelle » une pièce maîtresse, indiscutée, non seulement de l’interprétation
qu’il présente de « la grande névrose contemporaine », mais aussi de l’origine
même de la psychanalyse et de la découverte par Freud du complexe d’Œdipe. Il
Markos Zafiropoulos, Lacan et les sciences sociales, Paris, PUF, collection « Philosophie
d’aujourd’hui », 2001.
y a une crise à l’origine de cette découverte, qui concerne le père. Durkheim et
la science anthropologique fournissent une thèse sur cette crise.
Le livre de Markos Zafiropoulos part d’un double constat : dès 1969, il a été
reconnu, suite à des recherches d’histoire et de démographie menées à
Cambridge, que cette thèse était fausse, que la réalité était bien plus complexe,
qu’à toutes époques coexistaient différentes formes de groupes familiaux, selon
des variables multiples, que la dominance de l’unité conjugale était profonde et
ancienne. Le second constat est que la thèse infirmée, congédiée, continue d’être
active dans la pensée et la pratique des psychanalystes.
C’est ce qui donne à ce livre le caractère d’un acte. Il s’agit de restituer
l’ensemble du tableau, de remuer la pensée sédimentée parce qu’il faut restituer
les moments de franchissement et les ruptures : ce sont eux, leur tranchant, leur
exactitude qui disparaissent dans l’aura dont s’enveloppent des concepts privés
d’origine. En 1953, Lacan congédie la loi de « contraction familiale », le déclin de
l’imago paternelle comme cause de perte de fécondité de la crise œdipienne. Il
change de « galaxie intellectuelle », en même temps qu’il entre en dialogue avec
la pensée de Lévi-Strauss et qu’il accepte la filiation freudienne, à ce moment-là
et pas avant. Il est nécessaire de réaffirmer l’incompatibilité radicale entre imago
paternelle et Nom-du-Père, tant que le désir qui soutenait cette thèse et qui
assurait son inaltérabilité n’est pas analysé comme le roman familial d’une
époque et d’une science. Il faut rapporter une thèse erronée au désir qui la
soutient, et le faire sans cesse. C’est toute la différence entre erreur et illusion.
Mais la qualité essentielle de ce livre est la grande finesse des analyses,
époque par époque ( 1938,1950,1953) qui nous mènent de paradoxe en
paradoxe : en 1938, Lacan rejetait des éléments essentiels de la théorie
freudienne. La pensée du père chez Freud, où la thèse durkheimienne n’est pas
absente, est d’un autre ordre, d’un autre niveau que celle produite par Lacan. Ce
qui est restitué, ce sont la vie et le travail de ces pensées, leurs jonctions, leurs
différenciations, leurs retournements paradoxaux.
On ne peut ici en donner que quelques aperçus.
En 1938, Lacan est loin de Freud sur les trois questions essentielles de l’instinct
de mort, du narcissisme originaire et de la clinique des idéaux. Il rejette Totem et
tabou, le parricide premier, crucial aux yeux de Freud. Il produit une pensée du
père appuyée sur Durkheim, une pensée qui lui est personnelle et dont l’analyse
ne manque pas de surprendre. Là où Freud interprète le sentiment océanique qui
lui est objecté, comme nostalgie originaire d’un soi-même sans limites, origine
d’un narcissisme dont toutes les subséquentes formations de l’idéal sont les
héritiers, Lacan fait intervenir comme origine la prématuration et la détresse du
petit d’homme et l’ombre portée de la séparation originaire de la matrice, qui
rend l’imago maternelle si difficile à sublimer, et qui peut la faire basculer jusqu’à
devenir facteur de mort. Apparemment donc, pour Lacan, antériorité et priorité
de l’imago maternelle. Et pourtant dans l’Œdipe, c’est l’imago paternelle qui est
seule capable de briser l’enfermement imaginaire et d’ouvrir la voie à la socialisation, et justement parce qu’elle est moins archaïque, moins complexe, moins
potentiellement mortifère que l’imago maternelle. Il reste que la présence
d’autrui est à l’origine et l’aspiration à la mort y est contenue, là où Freud doit
introduire la mort comme « programme même de la vie ». Et l’appel au groupe
vient du plus profond de l’initiale détresse. (Cela éclaire d’une façon très intéressante la relation de Lacan à Melanie Klein, et à Françoise Dolto.)
Face aux traces phylogénétiques, chez Freud, d’un meurtre premier,
génériques, ineffaçables, nous avons un Œdipe dont l’universalité n’est pas
établie, et une imago paternelle assurant une crise, et la sortie de cette crise, avec
une efficacité et une fécondité qui dépendent de variables sociologiques. En
1950, Lacan conserve la thèse d’une dégradation sociologiquement déterminée
de l’opérateur œdipien. Mais, toujours en désaccord sur la thèse du parricide
originaire, il rend compte autrement de la morbidité du surmoi, de son origine,
de son possible déchaînement. Son origine, ses premières figures apparaissent
dans la réalité de la misère physiologique première, chargées d’angoisse. Pour
qu’il ne se transforme pas en « opérateur central » d’actes criminels, il faut que,
dans l’issue de la crise œdipienne, l’idéalisation ait prévalu sur la face répressive,
qui provient de l’imago maternelle. Non d’elle seule, certes, mais elle est en elle-même incapable d’aller au delà, de produire en elle-même le conflit fécond et
décisif répression/ idéalisation. C’est de l’opération du père que cela dépend. Là
où pour Freud le parricide et ses traces étaient l’élément générique (« le père est
indiscutable »), c’est pour Lacan l’existence du surmoi qui est l’élément
générique, plongeant ses racines dans le plus ancien, et dont le père devient une
figure, d’ouverture et de progrès. Enfin Lacan trouve dans la sociologie française
une théorie du symbolique (l’œuvre de Marcel Mauss) qui lui permet d’opérer le
passage essentiel de l’opérateur œdipien, comme variable, à une discordance
structurale entre réel et symbolique, où c’est le symbolisme qui est la caractéristique générique de l’espèce humaine et sa passion. Symboliques sont les
conduites normales, mais aussi les conduites anormales, d’un symbolisme
« parcellaire », soutenues par l’illusion d’un symbolisme autonome. C’est la
théorie anthropologique qui lui permet l’émancipation, la rupture, avec des
thèses qui venaient de cette même science, et ainsi de passer ailleurs, au-delà :
non plus le père, mais le Nom-du-Père.
Ce ne sont que quelques exemples de ce parcours dense, subtil, précis, qui
nous fait connaître et reconnaître des états de la pensée proches et étranges,
omniprésents et inconnus, revisiter une pensée en formation, réélaborant tout ce
qui ne vient pas d’elle, se trouvant et se perdant, naissant et renaissant.