2002
Figures de la Psychanalyse
Au cabinet de lectures
Christian Hoffmann
Une introduction à Freud
Ignacio Gárate-Martínez
« Parce que la vérité est amère
Je veux l’expulser de la bouche
Et si son fiel atteint l’âme
La cacher serait niais. »
Francisco de Quevedo y Villegas
« La qualité par laquelle les choses apparaissent telles qu’elles sont » n’est
qu’apparence du vrai, et que Littré me pardonne, puisque l’apparition dont il
parle se fait dans les mots et que l’être des mots s’émousse pour dire la pointe
subtile des choses, au point même qu’elles errent, inconnues, parmi les hommes,
sauf à y regarder de plus près et discerner le trait de vérité en nous, en chacun
de nous, et qui se cache.
Le dernier livre de Christian Hoffmann est un essai sur cette part de l’homme
qui le fait sujet et qui échappe au Moi; cette part de l’homme dont Freud a
découvert le refoulement.
Il serait erroné de penser que le parcours de Freud auquel nous invite Hoffmann
est une manière de divulgation des fondements de la psychanalyse, c’est sans
doute cela aussi, mais pas seulement. Entre les lignes et par les paliers si subtils des
intertitres, l’auteur nous affirme l’indispensable nécessité d’un retour à Freud,
l’incontournable devoir de réinventer la psychanalyse à chaque fois, pour chaque
lecteur comme pour chacun de nous, au risque d’une vérité qui se refoule, dans la
conquête d’une porte, singulière, pour qu’elle reste une ouverture.
Hoffmann est un auteur audacieux et sa témérité ne manque pas de grâce ;
le livre, divisé en trois parties, consacre les deux premières ( Le discours psychanalytique, le signe de l’inconscient ) à tenter de situer brièvement une position que
Christian Hoffmann, Une introduction à Freud, Paris, Hachette, collection « Pluriel », 2001.
nous dirons éthique, et la troisième ( Le refoulement de la vérité) à en tracer le
parcours détaillé, rigoureux, mais foisonnant aussi de sa propre bataille pour dire
– au-delà de la construction théorique – quel fut son prix et l’écot des contours
qui lui donnent sa valeur d’expérience : L’introduction à Freud de Christian
Hoffmann ne s’inscrit ni dans le champ de la philosophie ni dans celui de l’épistémologie, il est psychanalytique à la manière des textes qui nous aidèrent autrefois à délimiter les bords du champ freudien.
Le travail de Hoffmann s’inscrit donc dans ce « rapport de la parole avec la
vérité de celui qui l’énonce » (p. 20) et dont le signe, celui-là même qui pourra
nous conduire au jugement, inscrit souvent son malentendu à travers la dénégation ; l’affirmation en est la suite, et l’auteur la résume avec l’accent de
Mallarmé : « Je veux, à partir de maintenant, t’être » (p. 27). Il s’agit donc dans
la troisième partie du témoignage de son passage singulier à Freud, une passe à
laquelle chaque lecteur est convié, s’il veut sortir de l’appréhension philosophique du texte, pour désigner, à son tour, la vérité qui l’entame : chaque lecteur
doit produire ses chemins de traverse (p. 31), se perdre ou s’ancrer selon sa
propre stèle.
La pertinence et l’originalité des titres et sous-titres représentent selon moi,
cette encoche personnelle qui marque les pages d’une lecture et invite à faire de
même; mais au-delà de ce procédé, l’écriture de Hoffmann reste très personnelle
et attachante, elle mélange dans un dosage subtil la grâce infantile de la
trouvaille, la pertinence conceptuelle de la citation, et l’émerveillement encore à
l’œuvre devant l’ouverture de l’inconscient :
« Quelle est l’action de la cure analytique ? La cure impose à l’analysant de
produire des rejetons de l’Ics en dépassant la censure, autrement dit le jugement
critique de la conscience. Ce que nous montre une analysante qui, alors qu’elle
se rend à sa séance, ne se souvient plus du code d’entrée de l’immeuble de son
analyste. Cet acte psychique révélera dans la séance l’oubli comme signifiant
majeur de son fantasme infantile d’être oubliée, accompagné de nombreux
symptômes d’oublis qui, dès son enfance, l’avaient caractérisée comme ”tête en
l’air“… » (p. 66).
À la lecture rigoureuse de l’œuvre de Freud, l’auteur ajoute la discussion
ultérieure et les apports de ses élèves pour justifier au terme, un « retour »
constamment renouvelé :
« Deux voies se présentent alors aux analystes. L’une, celle d’Abraham, où le
Penisneid oral s’origine dans le sadisme oral et donne la raison de l’identification
au père par l’incorporation cannibale du pénis. L’autre, celle de Freud, rappelant
que la première identification au père est antérieure à l’amour d’objet comme à
la différence des sexes, affirme la place centrale de cette différence des sexes
dans la structure comme cause du Penisneid. Le prégénital n’est pensable qu’à
partir de la castration. Le Penisneid oral de Karl Abraham n’est qu’une régression
par refus de la castration » (p. 88).
Lire, c’est aussi présenter le champ culturel dont se soutient un regard, et
Hoffmann ne se cantonne pas à une espèce d’érudition freudienne qui culminerait dans la stérilité psalmodiante. Notre auteur s’est nourri d’autres fruits,
d’autres champs, et sa lecture est riche de ces « entours » ; ainsi, parvenu à la
fonction paternelle, il témoigne pour nous d’une synthèse qui est de l’ordre de
la création théorique : « Prenons l’exemple de Franz Kafka pour évoquer l’auteur
de ”la lettre au père“ ; il est vrai que l’homme auquel il est fait référence est
l’auteur de cette lettre ; mais, dirait J.R. Searle, c’est un fait contingent. Kafka
nous apprend justement que la fonction référentielle du nom ne désigne pas
seulement l’objet, mais la fonction paternelle permettant au fils de se ”marier
sans devenir fou“, ce qui lui a fait cruellement défaut comme il le dit à son père :
”Il se peut que tu n’aies jamais spécialement aimé l’élément Kafka en tant qu’il
s’exprimait chez les femmes.“ C’est ce nom et sa fonction dans l’organisation
sociale de la parenté et de la sexuation que nous allons trouver inscrits dans
l’inconscient. » (p. 93).
S’il est vrai que l’auteur nous propose une lecture renouvelée par l’ensemble
de son expérience culturelle, la trame reste lacanienne qui s’organise, au-delà du
principe de plaisir, à partir du concept de jouissance : « Lacan lit effectivement le
principe de plaisir freudien comme une astuce qui sert à tempérer la stimulation,
mais une astuce qui ne met pas l’accent sur le piège, à savoir que : ”Le piège, ce
n’est pas ce qu’on appelle le plaisir. Le piège, c’est la jouissance“. » (p. 143).
Je ne peux pas, faute d’espace, poursuivre cette conversation avec Christian
Hoffmann (une critique n’est rien d’autre que ce commentaire, fait à l’auteur,
d’une lecture, une invitation à converser pour prolonger son œuvre); à chaque
passage, l’auteur nous convoque généreusement à poursuivre, il nous donne sans
compter ses références, d’Oblomov au Balcon de Genet, de Sforza au
Commandeur, ce convive de pierre, représentation de la mort, qui revient pour
conclure jusqu’à l’épuisement de la dette freudienne : « Seule la mort est pour
rien. »