2002
Figures de la Psychanalyse
Au cabinet de lectures
Louis Victor Marcé
Traité de la folie des femmes enceintes : des nouvelles accouchées et des nourrices
Claude Boukobza
Cette réédition de l’introuvable Traité de la folie des femmes enceintes est
fort bien venue.
Comme le souligne Abram Coen, l’artisan de cette publication, dans son introduction, la folie du pré- ou du post-partum, bien que connue depuis Hippocrate
et mentionnée par Esquirol, n’avait, jusqu’au milieu du XIXe siècle, pas suscité
d’étude approfondie. C’est un psychiatre français, Louis Victor Marcé, élève
d’Esquirol, qui écrivit en 1858 le premier – et longtemps le seul – ouvrage sur ce
sujet, en l’appuyant sur un grand nombre d’observations fort complètes.
Cette œuvre importante aura connu en France son purgatoire, car ce sont les
psychiatres anglais qui, en nommant Marcé Society leur Société de psychiatrie
périnatale, attirèrent il y a peu de temps notre attention sur cette œuvre oubliée.
En 1997, une branche francophone de la Société Marcé s’est constituée, sous
l’égide de laquelle cet ouvrage a été republié.
Marcé classe dans une même famille, sous le nom de folie puerpérale, « la
folie qui survient chez les femmes enceintes, celle qui se développe chez les
nouvelles accouchées ou au moment de l’accouchement » et y adjoint « l’histoire
de la folie des nourrices ».
Il se donne pour but d’étudier, à l’aide de documents cliniques (l’observation
de 79 femmes hospitalisées), les modifications que les diverses maladies mentales
subissent du fait de l’état puerpéral, ainsi que « l’influence qu’elles exercent à
Louis Victor Marcé, Traité de la folie des femmes enceintes : des nouvelles accouchées et des
nourrices, réédition chez L’Harmattan, collection « Psychanalyse et civilisations », Paris, 2002, de
l’ouvrage paru en 1858 aux Éditions Baillère et fils.
leur tour sur les fonctions génératrices ». Il s’intéresse essentiellement aux
« conséquences pratiques qu’il est possible d’en déduire » et traite, « chemin
faisant, des questions de médecine légale ».
Il pose toutes les questions encore non tranchées aujourd’hui :
- La folie puerpérale constitue-t-elle une entité spécifique ?
- Quelle est son étiologie ?
- Quelle différence a-t-elle avec les autres pathologies mentales ?
- Quel est le rôle de l’état gravidique dans la genèse de ces psychoses ?
Selon lui, la grossesse est une condition favorable à l’explosion de la folie. « La
grossesse, dit-il, n’est pas toujours un heureux événement pour toutes les
femmes. » Il s’élève d’ailleurs très vigoureusement contre la prescription que les
médecins, jusqu’à une époque récente, délivraient aux maris soucieux de l’état
mental de leur femme : « Faites-lui un enfant. »
Il se pose de façon très pertinente la question du devenir des enfants qui
naissent dans de telles conditions de perturbation psychique maternelle.
Il s’interroge sur la responsabilité légale des femmes enceintes atteintes de
monomanie et des nouvelles accouchées coupables de crime envers leurs
nouveau-nés.
Il prescrit même certaines dispositions visant à tempérer l’effet des perturbations puerpérales et conseille d’entourer autant qu’il se peut « les femmes qui se
trouvent dans de semblables conditions » et de leur éviter la rigueur des
fonctions de la maternité. Louis Victor Marcé se dit « trop heureux s’il peut rester
de ces recherches quelques conséquences pratiques, utiles au point de vue de la
thérapeutique et surtout de la médecine préventive ».
Ces quelques citations parlent d’elles-mêmes. Point n’est besoin d’en souligner la modernité et le caractère précurseur. Aujourd’hui où la vogue est à la
psychiatrie périnatale, il est bon de se retourner vers les textes fondateurs.
Et aujourd’hui où la psychiatrie française peut être considérée comme sinistrée, cette réédition vient à point nommé nous rappeler qu’elle eut, jadis, ses
heures de gloire.