2002
Figures de la Psychanalyse
L'art de la cure
Effet de sens et effets thérapeutiques
Ignacio Gárate-Martínez
Ainsi de celui qui a reçu la clef du monde dans la
fente de l’impubère, le psychanalyste n’a plus à
attendre un regard, mais se voit devenir une voix.
Jacques Lacan
La rencontre analytique produit des effets parmi lesquels certains pourraient
être dits « thérapeutiques ». C’est une distinction importante à faire pour séparer
le champ propre à l’expérience de la psychanalyse qui reste extraterritorial, et
celui de son extension dans la société qui reconnaît et désigne ce que cette
expérience produit comme « soin ». C’est une question qui s’offre au choix de
l’analyste lorsqu’il précise son écoute : soit il spécifie la motivation de la demande
d’analyse par l’existence de symptômes, soit « par une ”souffrance
névrotique“, quitte à rester dans une certaine imprécision
[1] ». Ainsi, une partie
des effets de la cure analytique est entendue dans le champ social comme thérapeutique. Pour autant, cette lecture ne différencie pas une hiérarchie des effets
de celle-ci, dont l’expérience nous montre qu’ils sont de nature différente, même
si leur assemblage se produit d’une liaison précise et difficile à dénouer sans
l’artifice de la construction théorique.
Nous pouvons poser deux séries de trois pour tenter d’extraire quelque enseignement de ce comptage artificiel :
- Le transfert, la perlaboration, l’interprétation;
- Le transfert, le rêve, la théorie.
« Au commencement de la psychanalyse est le transfert
[2] » et c’est précisément par ce phénomène singulier que la psychanalyse opère, sans oublier toute-fois que ce qui en fait une expérience originale et singulière c’est certainement
la dissolution de celui-ci, qui figure le terme, et l’ouverture à des effets de temps
dans son après-coup. C’est cette expérience qui, dans sa radicalité, isole la psychanalyse de la thérapeutique
[3].
Entre-temps, les effets thérapeutiques de la psychanalyse sont à différencier
de ceux que produisent les molécules spécifiques issues de la recherche des
neurosciences, comme des effets des thérapies cognitives, phénoménologiques
ou autres.
Tout d’abord, parce que, comme le rappelle Octave Mannoni en citant
Rimbaud, le texte de l’analysant doit être compris (nous dirions entendu) « littéralement et dans tous les sens
[4] », et je rajoute que le mot « sens » peut être pris
dans son acception sémantique et physique, tant il est vrai que l’expérience, à s’y
prêter, nous met sans
dessus dessous, sans endroit ni revers.
Une analysante, qui commence les entretiens préliminaires, fait un rêve à
propos d’un homme qu’elle chérit mais qui l’a dernièrement un peu déçue alors
qu’elle pensait en faire son « bras droit » :
- « Je le voyais de dos, et il avait le bras gauche bandé jusqu’au coude. »
- Mais alors, lui dit son analyste ensommeillé par l’inversion du miroir, de face ce serait son bras droit ?
- Vous avez raison, dit-elle en souriant, sans doute en associant sur ce « bras
droit » décevant…
Puis, revoyant mentalement les images du rêve :
- Mais non ! De face ce serait aussi son bras gauche !
- En effet…
- Mais pourquoi m’avez-vous dit ça ?
- Parce que je me suis trompé.
Droit ou gauche ? Le rêve met en scène les signifiants bras, gauche, bandé,
dos, coude. Que l’homme qui devait être son bras droit a été gauche et décevant,
est la métaphore d’un fait de son expérience ; que l’analyste puisse se tromper,
une nouvelle découverte que six années d’analyse ailleurs ne lui avaient pas
permis de saisir, installant dans le transfert le germe résistant d’un analyste
identifié au Grand Autre. L’effet de sens, issu du rêve, produira sans doute une
confirmation de sa déception, mais aussi le soupçon et la crainte que l’autre ne
se trompe.
L’attitude de l’analyste, comme me le fait remarquer Fanny Colonomos,
rappelle le travail de l’inconscient de celui-ci pour avertir d’une position dans le
transfert; Reik et Glover témoignèrent jadis de la fonction de l’erreur dans l’analyse. L’analysante en quête de bras droit transfère vers l’analyste cette énergie
précédemment déçue pour s’en faire un idéal, l’erreur de l’analyste instruit sa
position dans le transfert et laisse une place vide pour l’avènement du désir.
L’erreur de l’analyste introduit ce soupçon dans le transfert pour faire ouverture à la souffrance névrotique. Le symptôme ne s’adresse à personne,
il n’y a
personne au lieu de l’Autre, mais le discours qui ratisse les symptômes du roc
humain, à la recherche d’un dire sur l’impossible, est adressé à ce lieu d’où nous
venons, des choux, bien sûr, à nous rendre bien bêtes
[5] lorsque nous percevons
que la place est vide.
Dans un autre rêve, sans contenu celui-ci, Octave Mannoni nous offre un
exemple extraordinaire de la confluence topologique entre le rêve et le transfert,
c’est-à-dire un exemple où le rêve coïncide avec le lieu où se produit le transfert :
«
“Il m’arrive quelque chose d’extraordinaire, d’incroyable : j’ai rêvé ! ” Je me
taisais, attendant le récit du rêve, et il reprit d’un ton négligeant : “ D’ailleurs, je
ne me rappelle absolument de rien, sauf que je suis sûr d’avoir rêvé. ” Dans la
suite de la séance, je devais apprendre qu’il s’était conduit dans sa profession
d’une manière dont il n’avait pas lieu d’être fier. J’interprétai son offre de rêve
oublié comme une tentative de sa part de m’apporter quelque chose de positif,
avant de me faire ses pénibles aveux
[6]. »
Le transfert, comme phase germinale de l’analyse, condition de possibilité de
celle-ci, se tisse avec la demande d’amour qu’un sujet en souffrance destine à un
Autre, perdu à jamais, et dont l’adresse parvient à quelqu’un d’autre, le cas
échéant, un analyste, parce que le transfert préexiste à la demande d’analyse et
le germe peut devenir, tantôt infection passionnelle, si quelque gourou entend
l’adresse comme un destin pour y répondre suggestivement, tantôt passage à
l’acte, si le sujet mousse et tombe de la scène où ses signifiants le soutiennent, au
monde insensé, l’univers du geste.
Les effets de transfert peuvent être thérapeutiques, nous pouvons du moins
les désigner ainsi, s’ils conduisent l’analysant à l’abandon d’une grappe de
souffrance dont le symptôme le conduisit à nous adresser une demande de
guérison.
Mais l’analyste ne répond pas à la demande de l’analysant, il ne faut pas que
le germe prenne corps sous les aspects de l’amour passion, et le temps du transfert conduit aussi à ces temps douloureux du silence, où la plainte se désole de
ne pas agripper l’écoute complaisante, elle s’étourdit pour ne pas entendre le
« ce n’est pas ça » que l’analyste manifeste dans ses silences bruyants (le silence
n’est pas l’absence de bruit).
Dans le décours du transfert, la position de l’analyste s’institue dans une
géométrie destinée à la promotion du symbolique. Les effets thérapeutiques du
début de la cure ne sont que le résultat de cette opération de réajustement.
Nous connaissons tous cette rémission soudaine du début de l’analyse qui
conduit parfois l’analysant à se demander en toute sincérité si « son analyse n’est
pas déjà terminée »…
Au contraire des psychothérapeutes, l’analyste ne croit pas qu’il peut guérir,
il n’est pas non plus expert en maladies, et la souffrance qu’il reconnaît dans la
demande d’analyse repose sur sa propre expérience d’une douleur enfouie. Il
sait combien la vérité se dérobe, se faufile, se défile. Il sait comment pour lui la
vérité s’est produite au détour d’un silence, combien il lui fut malaisé de reconnaître sa présence et combien de mots, parfois vains, furent précis pour faire une
pause, sortir du récit et laisser le verbe tendre, tendre le verbe vers l’impossible :
l’analyste sait que ses préjugés, c’est-à-dire son savoir aussi, construisent ce que
l’on appelle le contre-transfert, ce n’est que dans une déprise que se produit, par
la tendresse du verbe, la conjonction du réel avec le symbolique.
Cette conjonction correspond-elle à la guérison ?
Guérit-on de la douleur des mots ?
Sans doute pas, mais le sens, même imparfait, adoucit parfois la douleur de la
vie lorsqu’une personne trouve une place, la sienne, dans le drame de l’existence.
La production de sens, graduelle dans sa surdétermination, peut, même
lorsqu’elle ne touche pas au réel, avoir des effets d’ordre thérapeutique, le signifiant est polysémique.
La psychanalyse repose sur une croyance à laquelle l’analyste doit rester
fidèle : la prédestination n’est pas, à jamais, la marque qui conduit l’homme à la
répétition ; les raisins verts de nos pères nous creusent des rides d’histoire, des
rigoles signifiantes que nous devons transiter. Mais il y a dans la parole le germe
d’une création en attente de rencontre, le transfert est, artificiellement, l’élément destiné à donner l’éveil au germe… À condition de préserver l’artifice, de
donner à la dérobade de l’analyste la fonction créatrice d’un éveil.
Le retrait de l’analyste, sa dérobade, sa mort symbolique, éveillent le furet du
désir en quête de cette voix perdue.
L’effet de sens équivaut-il aux effets thérapeutiques ?
C’est une question de lecture après coup.
Nous pouvons dire que certains analysants vont mieux lorsqu’ils bénéficient
des effets de transfert que lorsqu’ils rencontrent des effets de sens. Mais le
mirage du transfert ou le sens qui adoucit l’existence repose sur la conviction, la
suggestion parfois, d’un mieux qui s’inscrit dans l’ordre du Bien, dans l’échelle
des idéaux de la personne. En psychanalyse, en revanche, « la vérité peut ne pas
convaincre, le savoir passe en acte
[7] ».
Gérard a honte, il ne sait pas quoi faire ; sa souffrance n’est pas bien grande,
elle est seulement humiliante, il n’ose pas la dire… Lorsqu’il consulte un spécialiste, il apprend que ce qu’il nomme un écoulement et qui se dégage en permanence de son rectum et lui donne le sentiment de « s’être fait dessus » provient
d’une production excessive d’un lénifiant destiné à permettre le transit des excréments dans l’intestin. Son excès reste inexplicable pour la médecine. Lorsque
Gérard demande ce qu’il faudrait faire pour que cela se termine, il n’obtient du
médecin qu’une réponse goguenarde : « Il faudrait vous couper la tête, mon
cher. » C’est avec ce récit que commence une analyse qui durera plus de quinze
années, pour autant que sa récente conclusion corresponde à son terme, et dont
je ne vais extraire ici qu’une vignette clinique destinée à situer le rapport entre
effet de sens et effet thérapeutique.
Au début des séances, Gérard tambourinait sans cesse sur le bois du fauteuil,
il inventait des percussions où s’incrustait une parole défaillante, déficiente, au
bord parfois d’une telle faiblesse lexicale, qu’elle pouvait paraître débile.
Pourquoi son analyste a-t-il accompagné sa plainte de « oui » chantés sur un ton
aigu et compassif, rappelant celui d’une mère consolant son enfant qui geint ?
Gérard contera ainsi sa naissance au bord d’une mort annoncée par une malformation variqueuse qui exigera une opération vitale immédiatement après
l’accouchement; depuis, il aime à se caresser ou se faire caresser les cicatrices
avec beaucoup de douceur. Son père immense, omniscient, bruyant de pétulance,
meurt lorsque Gérard a six ans, dans un accident d’avion alors qu’on lui faisait
une démonstration en vue de lui vendre l’appareil.
La désolation de sa mère provoque chez elle des crises de boulimie, dont elle
vomit les traces dans la baignoire puis, ce qu’elle ne parvient pas à écouler, dans
des grands sacs poubelle que les éboueurs refuseront un jour d’enlever.
C’est durant cette période de l’analyse que Gérard, qui a pris beaucoup de
retard dans ses études, s’inscrit dans un stage d’automatismes hydrauliques.
Son écoulement, qu’il dit continu, semble s’accroître ou, du moins, devient
plus gênant dans des moments d’angoisse.
Le regroupement des tuyaux se fait peu à peu, d’abord le rapport entre son
écoulement et celui que sa mère ne parvient pas à faire dans les tuyaux de la
baignoire, comme si l’excès du fils voulait combler l’insuffisance de la mère, effet
de signifiant certes, mais qui n’interviendra réellement sur le symptôme, et de
manière définitive, que lorsque les tuyaux de ses veines déficientes se mettront
de la partie pour le ramener à l’aube du désir, quand l’insuffisance de son écoulement sanguin était vitale.
Le rapport signifiant entre contenu (écoulement) et contenant (tuyaux),
d’ordre métonymique, se noue avec celui qui, du fils, fait métaphore et complément incestueux de la souffrance de la mère à laquelle il s’identifie.
La position de l’analyste qui reçoit sa plainte, et compatit de ses gémissements, semble donner au danger un caractère d’autant plus passager qu’il le
resitue dans l’enfance.
Mais l’interprétation première de cette analyse, avec ses effets presque
miraculeux, introduit la possibilité d’interrompre la répétition et le renoncement
qu’elle implique à toute forme de fusion. Arrêter l’écoulement signifie que l’on
renonce aussi au roucoulement et que cette entaille marque à jamais un destin
hors de la prédestination.
Il existe des êtres pour lesquels le rapport au phallus n’est pas un rêve de
toute-puissance, mais la béquille nécessaire pour tenir debout dans un rapport
masochiste au monde : l’idée même d’une entaille équivaut à la mort, elle se
présente comme une privation impossible. Plutôt mourir frustré que renoncer à
ma peur de mourir.
La conclusion de cette analyse ressemble fort à un immense succès thérapeutique. L’analysant qui jadis s’enferma dans la débilité, dans la fragilité extrême,
dans l’autosatisfaction érotique, dilapidant son héritage en échange d’une dose
d’amour, est aujourd’hui marié, père de deux enfants, propriétaire, sans dettes,
de deux entreprises, spécialiste des connexions. Il s’éveille cependant chaque
matin en savourant la peur d’un écroulement total de ses biens, cette peur
l’accompagne dans ses batailles, envahit son existence entière, embrume toute
joie, le maintient grippé au champ de la jouissance.
Peu de temps avant la conclusion de sa cure, Gérard nous dira deux temps de
son transfert, le premier où il place son analyste au lieu de la mère, le deuxième,
le ramène à une position masochiste en relation avec le sadisme paternel : « Mes
sept premières années d’analyse étaient joyeuses, j’avais le sentiment d’avancer,
c’est après que c’est devenu très dur, j’avais peur de parler et de me retrouver le
nez dans la galère… »
Comme le transfert et le rêve, la théorie est une construction. Le savoir de
l’analyste est un texte issu du transfert, qui ne constitue pas une vérité fermée. Il
est analytique s’il préserve entre les lignes ne serait-ce que des bribes sonores de
ce qui durant la cure fut l’interprétation. En cela le savoir de l’analyste ressemble
aux effets thérapeutiques issus de la production d’un sens : il n’est analytique que
lorsqu’il préserve une ouverture sur le réel.
Dès lors, la théorie analytique ne peut être qu’une entaille dont la cicatrisation est interdite, parce que sa fonction est d’être une fenêtre symbolique
ouverte sur le réel. La parole de l’analyste, quand elle n’est pas simple expression
de ses préjugés, est le sel dont il arrose la blessure pour empêcher qu’elle ne se
ferme.
C’est pourquoi l’enseignement de la psychanalyse, que ce soit à l’université ou
dans nos associations, ne peut être que la mise en scène d’un champ ouvert aux
effets de sens qui viennent du réel, car c’est de ces effets que s’instruit une
éthique de la parole, la seule dont l’analyse – qui est hors du domaine de la
déontologie – tire sa légitimité sociale, si d’aventure il lui en fallait une, au risque
de perdre son discours subversif…
Quoi que l’on puisse dire de la fin de l’analyse de Gérard, il est évident qu’il
en a tiré des grands bénéfices pour sa vie. Le reste, ce masochisme résiduel qui
lui interdit toute joie, est une cicatrice qui, à ce jour, fait roc, son ouverture reste
à venir.
Mais il existe aussi d’autres bords où la désolation se joue des mots, il y a des
hommes chez qui la promesse, ouverte à la naissance, ne parvient pas à trouver
d’accomplissement. Celui-ci se réfugie dans l’enseignement, celui-là dans une
thèse, mais ni l’un ni l’autre ne leur servent à soutenir un respir qui réjouisse leurs
poumons. Quels que soient leur effort, leur discipline du désir, nulle caresse ou
enlacement ne leur permettent cette jubilation, explosive ou sans bruit, dont
l’amour décore un jour nos existences. Ils périssent alors, l’un au bord d’une
frontière, écrasé par les écueils, l’autre pendant du cordon dont il s’était fait vœu
religieux.
Ils meurent alors à l’ombre de l’objet dont ils n’auront pu rien faire. Qu’il
s’agisse dans ces cas
« de l’instance d’un masochisme primordial, [ou] d’une
manifestation à l’état pur de cet instinct de mort dont Freud nous a proposé
l’énigme à l’apogée de son expérience
[8] », cette
« réaction thérapeutique
négative » constitue aussi un acte avec des effets réels qui nous fait toucher du
doigt certaines limites de notre art. Nul amour – de transfert ou passion – ne
permettra son passage du désert au désir. L’échec thérapeutique, l’absence
d’effets sur la préservation de la vie, n’empêche pas la réussite de l’acte
[9] par
lequel le sujet affirme ne plus rien vouloir savoir. Il s’agit sans doute alors de ces
effets de sujet pour qui le trou ne fait pas ouverture mais gouffre
[10].
Marie vient à l’analyse, de retour du Maroc, où une aventure passionnelle l’a
conduite aux portes de la folie. Les premiers temps du travail précèdent toute
alliance transférentielle, si ce n’est l’engagement d’écouter patiemment un tropplein de souffrance qui ne saurait souffrir de contestation sur sa structure
logique. Marie répète sans se lasser sa vision hallucinée d’un ratage amoureux,
d’une passion pour laquelle elle était prête à bouleverser sa vie. Ses « bons amis »
en France se félicitent de sa rupture, lui disent combien cette folie ne menait
nulle part, la chance qu’elle a eue de s’en tirer à si bon prix.
Aucun ne songe à reconnaître à cet amour sa part de vérité, à concevoir
l’insupportable douleur de la rupture, comme si, la domination de la passion
tarie, la raison ne pouvait que régner.
Son analyste écoute en silence, sans écho, seulement lorsque Marie
mentionne le refus de ses amis de reconnaître la vérité de ses sentiments, il intervient pour dire : « Ils ont tort de parler ainsi, vous avez vécu une vraie passion. »
La reconnaissance de son droit à la passion vraie suffit pour sortir Marie de
son affolement et entendre enfin la question qui lui permet de s’extraire de la
linéarité lancinante du récit.
Un jour, alors que son amant avait des difficultés pour l’honorer, Marie lui
avait glissé à l’oreille : « tu peux me battre si tu veux », cela avait suffi à revigorer
le désir défaillant.
Une autre fois et ce fut la dernière, Marie se trouvant avec son amant et le
frère de celui-ci, elle eut l’impression que son homme voulait la partager avec son
frère… L’ambiance sournoise du lieu, les regards échangés par les deux hommes,
l’air entendu et grivois de la tenancière de l’auberge qui les accueillit… Comment
cet homme pour lequel elle était prête à tout quitter a-t-il pu la confondre avec
une prostituée ? Comment a-t-elle pu se tromper à ce point ? se demande-t-elle…
… Quelle différence fait-elle entre se laisser battre et se laisser partager dans
le jeu amoureux ? lui demande son analyste.
Cette question adressée à la bonne âme marque le début de l’analyse ; si
l’écoute silencieuse permet à Marie de sortir de son affolement dépressif, la
question inaugurale de l’analyse ne produit pas d’effets de « mieux être », plutôt
une quête désolée de sens, et le début de la reconstruction d’une histoire pénible
qui lui donne le sentiment d’une vie stérile. Sa folle tristesse devient tout simplement une tristesse raisonnable.
Au bout de quelque temps, Marie fera, comme elle aime le faire, un premier
bilan de cette analyse qu’elle vit si douloureusement : « Le fait de venir chez vous
m’a permis de ne pas tomber folle, en dehors de cela j’ai appris deux choses en
analyse, la relation entre mon amour passion et la schizophrénie de mon père, et
celle de mon avortement avec l’insatisfaction de ma mère. »
Il faudra du temps, du temps logique, pour saisir la vérité de cet acte d’amour,
au bord de la folie, la rencontre de l’enfant battue par sa mère dans le « tu peux
me battre », et de l’hallucination amoureuse du père schizophrène dans le « il
veut me partager »… Mais ceci n’est, à ce jour, que récit, construction, littérature
peut-être, si la scansion de mon texte avait l’heur de dire vrai.
Nous savons tous combien il est malaisé de rendre compte de notre
expérience, même lorsque le duende de l’interprétation l’élève au rang d’un art.
D’ailleurs si c’est un art, il devient évident que cela ne se raconte pas, il fallait y
être, y être attentif aussi.
Comme le rêve et la théorie, l’interprétation naît du transfert, mais par un
autre chemin, comme diraient les mystiques, dans d’autres articulations logiques
et d’autres rapports au temps, dirons-nous. C’est ainsi que s’organise le rapport
entre transfert, interprétation et perlaboration. Si je mets cette fois-ci la perlaboration en dernier, c’est parce que il n’y a pas chez les vivants de signifiant
dernier; s’il y en avait un, d’aventure, il serait à compter après la mort; en attendant, il se produit du savoir, du sens et des actes… Des morts aussi lorsque,
rompus dans leur quête de savoir certain, ils n’en veulent, n’en peuvent plus et
hâtent dans la mort la quête du signifiant dernier, sans que nous puissions
discerner, en vérité, si le désir de mort correspond au désir de dormir ou d’un
éveil enfin…
En attendant, l’interprétation ouvre la voie d’un savoir sur la castration tel
que Joël Dor l’articulait pour nous dans sa clinique psychanalytique : « L’Autre ne
sait donc plus la place du sujet dans la mesure où il n’est jamais dépositaire du
signifiant dernier. Le sujet, au contraire, fait l’expérience qu’un tel ultime signifiant n’existe pas. Il n’y a de signifiant que pour représenter le sujet pour un
autre signifiant, de telle sorte qu’il ne peut pas ne pas exister de manque dans
l’Autre ; d’où l’algorithme lacanien : S(A) qui métaphorise le savoir sur la castration
[11]. »
L’interprétation n’est pas le fait de l’analyste qui n’en est que le médiateur.
Cette médiation, que l’on peut désigner par le terme
d’intervention, agit par le
biais de ses préjugés, certes, qui le conduisent à faire
malentendu sur une parole
inouïe, et qui définit le contre-transfert. Mais aussi son
écoute inconsciente qui
manifeste, même au moyen de l’erreur, ce en quoi il participe à l’équivoque de
la langue. La
rencontre enfin, où se produit cet effet de réel qui échappe à la
maîtrise de l’analysant comme de l’analyste, et qui faisait dire à Octave Mannoni
que l’interprétation se produit dans un état que l’on peut rapprocher de celui du
rêve (ce qui n’a rien à voir avec l’hypnose
[12]), mais avec cet attendrissement de la
rigidité du verbe, cette vacillation du socle des mots, qui favorise le glissement
des signifiants, leur percussion et leur assemblage sensuel.
L’analyste n’est pas le maître de l’interprétation mais, parce qu’il dirige la
cure, il lui appartient de soutenir son avènement, il dispose pour cela de trois
équivoques :
l’homophonie,
l’équivoque grammaticale et
l’équivoque logique
[13].
L’interprétation psychanalytique ne vise pas des effets thérapeutiques, mais la
vérité du désir ; elle ne produit pas des effets de guérison, mais des effets de
sens; pourtant et sans doute heureusement, beaucoup de ces effets de sens sont,
autant pour l’analysant que d’un point de vue social, thérapeutiques.
Dès lors, l’effet de sens pourrait se comprendre dans deux versants : du côté
de l’interprétation parce qu’il vient du réel, du côté de l’effet thérapeutique en
ce qu’il dépose un sens qui déplace le symptôme. Ces deux versants ne sont pas
opposés, encore moins antagonistes. C’est la signification qui est antagonique de
l’effet de sens.
Il convient néanmoins de préciser que l’interprétation s’adresse à la position
du sujet et la production de sens à l’amélioration de la personne.
Mais la psychanalyse n’est pas une procédure qui promet le bonheur. Elle
n’offre rien de « plus », toujours « moins », sauf à la ritualiser et transformer son
arrêt en ratage.
L’arrêt de la cure est aussi un effet de sens qui signe la chute d’un objet représenté par l’analyste. Ce sont les restes, restes de ce transfert, qui fondent nos
sociétés d’analyse, sans doute fondent-ils nos luttes fratricides mais ils forgent
surtout notre demande de communauté d’expérience, pour déceler, dans ces
restes, des lambeaux de vérité encore à l’œuvre.
La fin de l’analyse est ailleurs, hors conclusion, hors terme, lorsque paraît, au
bord de la patience, cette petite main indicative qui nous montre le doute, la
trace infime d’un sentier, d’une piste nouvelle, par où la vérité se faufile encore
dans le signifiant, cette petite main indicative d’un malentendu, d’un doute
soutenu au-delà de l’interprétation, et qui nous fait analystes, en ceci que, privés
de vérité dernière, notre amour redevient amour de l’inconscient.
[1]
Il s’agit, évidemment, du travail psychanalytique avec des névrosés, champ où se
limite mon expérience comme analyste. Cf. Castoriadis-Aulagnier, Piera, « Le travail de
l’interprétation, la fonction du plaisir dans le travail analytique », dans
Comment
l’interprétation vient à l’analyste, Journées de
Confrontation, Aubier-Montaigne, Paris
1977, p. 17.
[2]
J. Lacan,
Proposition du 9 octobre 1967, sur le psychanalyste de l’École (deuxième
version),
Scilicet, 1968, n° 1, p. 14-30.
[3]
Ibid. C’est, me semble-t-il, le témoignage de ces
effets de temps dans
l’après-coup de
l’analyse, qui est entendu à Espace analytique dans les
Jurys d’association.
[4]
O. Mannoni, « Le besoin d’interprétation », dans
Clefs pour l’imaginaire ou l’autre
scène, Le champ freudien, Paris, Le Seuil, 1969, p. 202.
[5]
J. Lacan,
Discours de Tokyo ( 21 avril 1971), texte traduit en japonais par le Pr Sasaki,
qui l’a fait publier sous le titre de « Discours de Tokyo », conjointement avec la
traduction de « Radiophonie » réalisée par M. Takuhiko Ichimura, dans un livre édité en
1985 par Kobundo, et intitulé « Discours de Jacques Lacan ». Source « pastoutlacan », ELP.
[6]
O. Mannoni,
op. cit.,
Le rêve et le transfert, p. 151.
[7]
J. Lacan, Allocution prononcée pour la clôture du Congrès de l’École Freudienne de
Paris le 19 avril 1970, par son directeur, dans
Scilicet, 4
e trimestre 1970
, n° 2/3,
p. 391-399.
[8]
J. Lacan, 1953-09-26,
Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse.
[9]
J. Lacan, 1974-03-30,
Alla Scuola Freudiana.
Lacan in Italia 1953-1978. En Italie Lacan,
Milan, La Salamandra, 1978, p. 104-147.
[10]
Sans doute trouverions-nous quelque éclaircissement sur cette question, dans la
lecture approfondie de ce passage de
L’étourdit : «
La structure, c’est l’asphérique
recelé dans l’articulation langagière en tant qu’un effet de sujet s’en saisit. Il est clair
que, quant à la signification, ce “s’en saisit” de la sous-phrase, pseudo-modale, se
répercute de l’objet même que comme verbe il enveloppe dans son sujet grammatical,
et qu’il y a faux effet de sens, résonance de l’imaginaire induit de la topologie, selon
que l’effet de sujet fait tourbillon d’asphère ou que le subjectif de cet effet s’en
“réfléchit”. Il y a ici à distinguer l’ambiguïté qui s’inscrit de la signification, soit de la
boucle de la coupure, et la suggestion de trou, c’est-à-dire de structure qui de cette
ambiguïté fait sens », J. Lacan, « L’étourdit », paru dans
Scilicet, n° 4,1973, p. 5-52.
[11]
J. Dor,
Clinique psychanalytique, collection « L’espace analytique », Paris, Denoël,
1994, p. 62.
[12]
Contrairement à ce que prétend F. Roustang dans son article sur Octave Mannoni
dans l’
Encyclopædia Universalis.
[13]
Op. cit., p. 73.