Figures de la psychanalyse
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I.S.B.N.2-7492-0039-3
256 pages

p. 73 à 89
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La fin de l'analyse

no6 2002/1

2002 Figures de la Psychanalyse La fin de l'analyse

La question de la fin de l’analyse

Fanny Colonomos
« Comparée aux autres procédés de psychothérapie, la psychanalyse est, sans aucun doute, la plus puissante. »
S. Freud
« [… ] la psychanalyse est une pratique dont l’efficacité [est], malgré tout, tangible. »
J. Lacan
« Pour aller où tu ne sais pas, va par où tu ne sais pas. »
Saint Jean de la Croix
Rares sont les auteurs d’articles sur la conduite de la cure ou sur sa fin, qu’il s’agisse d’analyses dites « didactiques » ou non, qui ne mentionnent pas l’écrit de Freud « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », et, à partir de là, celui, antérieur, de Ferenczi « Le problème de la fin de l’analyse » dont il avait donné lecture au Congrès d’Innsbruck en 1927.
Lacan n’y fait pas exception dans son écrit de 1958 « La direction de la cure et les principes de son pouvoir ». Se situant dans le droit fil de la recherche freudienne et prolongeant la réflexion de Freud, il dira que pour le névrosé il s’agit « de l’avoir ou de ne pas l’avoir », le phallus, à partir de la découverte qu’il ne l’est pas [1].
Avec la « Proposition du 9 octobre 1967 », eu égard à cette problématique de l’être ou de l’avoir, la question de la passe veut introduire une autre vision de la fin de l’analyse, et proposer un dénouement possible et souhaitable de ce processus.
Ceci me semble une conclusion importante qui permettrait de sortir de l’impasse dont Freud nous parle : l’analyse pourrait apparaître comme un processus qui porterait en lui-même, dès le début, le germe de sa conclusion « naturelle », dans le sens propre à sa nature.
Ferenczi, à ce sujet, écrit : « La fin d’une analyse survient comme il faut [… ] quand elle meurt, pour ainsi dire d’épuisement [2]… » Mais il conclura en disant qu’il n’a obtenu ce résultat si appréciable que rarement.
En revanche, la lecture de certains articles de nos contemporains concernant la fin de l’analyse nous donne l’impression que leurs auteurs se laissent aller à des idéologies pédagogiques extérieures au processus même. On pourrait dresser une liste des exigences des différents auteurs qui se considèrent satisfaits seulement quand certains résultats leur semblent acquis.
V.N. Smirnoff dans son article « Le mot de la fin » ne résiste pas à la tentation de dresser un inventaire très incomplet… « des critères métapsychologiques de la fin de l’analyse » propres à d’autres analystes allant d’« instaurer des relations objectales matures, durables et bonnes » à « la reconnaissance de l’envie » et à « la reconnaissance de ses propres limites [3] ».
L’esprit qui l’anime semble au premier abord bien différent. Toutefois lui-même ne résiste pas à cette tentation, et il écrit : « Il faut que le sujet accède au vécu de la jouissance [souligné par l’auteur], en son nom propre par le débridement des entraves surmoïques… Qu’il conquière enfin sa liberté de penser » (souligné par l’auteur).
Il semble donc bien que nos propres idéaux, que l’on appelle « critères métapsychologiques », nous guident toujours et que nous souhaitons les voir partagés par nos analysants. L’analyse ressemblerait alors à une pédagogie idéale où l’on s’efforcerait d’atteindre les buts que l’on estime les plus aptes à assurer le bonheur de l’élève.
Partant des écrits de Freud et Ferenczi, nous nous proposons d’étudier cette question de la fin de l’analyse à travers l’enseignement de Lacan jusqu’aux conclusions ultimes auxquelles ses réflexions l’ont conduit. Par ailleurs, nous voudrions souligner l’existence d’une continuité dans la théorisation analytique depuis Freud et Ferenczi jusqu’aux avancées de Lacan autour desquelles nous essaierons de conclure notre recherche.
Le désir de l’analyste, en revanche, ne fait pas partie de la terminologie freudienne, mais représente en quelque sorte, tout comme l’objet (a), un élément nouveau que Lacan évoque tout au long de son enseignement, pour en faire, « in fine », le pivot de la cure. C’est de ce désir de l’analyste, « désir inédit », que l’analyste « doit la marque porter », comme s’exprime Lacan en 1973, et dont le procédé de la Passe doit livrer les arcanes.
Ferenczi, bien qu’il exprime des exigences plus importantes, et Freud s’accordent à considérer que le refus de la féminité et le « roc » de la castration représentent l’impasse possible où peut s’enliser le processus psychanalytique.
L’ambition de Ferenczi est plus grande aussi en ce qui concerne le caractère de l’analyste. L’analyse remontant au plus loin du fondement pulsionnel devrait aboutir à une analyse complète du caractère. Pour lui, ce sont les tendances libidinales qui motivent la formation du caractère, et l’analyste doit, lui, dans l’intérêt de ses patients, pouvoir en « contrôler » les manques et les défauts les moins visibles. Freud est bien moins catégorique, car il pense que les processus de la formation du caractère « sont moins transparents et moins accessibles à l’analyse que ceux de la névrose [4] ».
Le 10e Congrès International de Psychanalyse tenu à Innsbruck en 1927 a été d’une importance capitale, car c’est à cette occasion que Ferenczi, soutenu par Freud, avait préconisé que l’analyse des analystes ne soit pas moins poussée que celle des patients. C’est un cri du cœur de Ferenczi, et non pas un besoin de réglementation comme à l’Institut de Berlin. Et il dira même : « Je ne peux admettre aucune différence de principe entre une analyse thérapeutique et une analyse didactique [5]. » Lacan dira-t-il autre chose quand il affirmera qu’il n’y a pas d’analyse didactique ? Pour Ferenczi, « tout patient mâle doit faire la preuve qu’il a surmonté sa peur de castration, en arrivant à se sentir sur un pied d’égalité avec son médecin. Toute patiente femme, si l’on veut considérer sa névrose comme liquidée, doit en avoir fini avec son complexe de virilité et accepter sans ressentiment les implications de son rôle féminin [6] ».
Cette question de la féminité dans son lien éventuel avec la fin de l’analyse nous rappelle encore une fois ce que la féminité peut avoir d’énigmatique et de difficile à assumer. Ferenczi pose, dans cet article, des questions qui nous semblent essentielles et encore actuelles, car le problème de la fin de l’analyse n’a pas cessé d’interroger les psychanalystes depuis.
Ferenczi, dont le souci clinique apparaît à travers ses articles (réunis en quatre volumes et son Journal clinique), mérite une place particulière dans l’histoire de la psychanalyse par la valeur novatrice qui se dégage de son enseignement. Enseignement toujours au plus près de son expérience de clinicien confronté très souvent aux patients les plus difficiles que l’on lui adressait de toutes parts et qui lui ont demandé de faire preuve d’une technique novatrice et d’une créativité dont l’audace n’était pas toujours exempte de danger. Nous disons bien « mérite » car, si Freud a inventé la psychanalyse, Ferenczi l’a incarnée jusqu’à sa mort prématurée. « Nous consommons beaucoup d’hommes », écrivait Freud à Jung qui lui annonçait le suicide d’un élève. Tausk aussi a mis fin à ses jours. La mort prématurée d’Abraham en est un autre exemple. Dans le cas de Ferenczi, on a même parlé de psychose.
Jones avait estimé son état mental des plus préoccupants car il a écrit : « Le traitement médical avait réussi à mater l’anémie elle-même, mais en mars [ 1933] le mal, comme c’est quelquefois le cas, atteignit la moelle épinière et le cerveau… ce qui, sans aucun doute, exacerba ses tendances psychotiques latentes [7]. »
Ses « tendances psychotiques » n’ont pas empêché Ferenczi de mettre Freud en garde contre les dangers du nazisme, et, bien que le médecin de Ferenczi ait, semble-t-il, lui aussi mis « son pessimisme » (!) sur le compte de son état mental, les événements historiques ultérieurs ont montré que Ferenczi avait mieux su apprécier la réalité à sa juste valeur que Freud même. Mais Jones, « l’imperturbable Gallois », n’a pas hésité à écrire à ce sujet que « sa folie n’était pas dépourvue de méthode [8] ».
Ferenczi, « l’enfant terrible de la psychanalyse », mais aussi « le grand vizir secret qui vaut à lui seul toute une association », « mein Sohn », comme l’appelait Freud parfois, qui aurait voulu en faire un de ses gendres, « le fils-père » comme dira Lacan, n’a pas cessé de déranger ses pairs, voire de les scandaliser. Son influence a pourtant continué de s’exercer dans le monde anglo-saxon, soit par son enseignement américain, soit à travers le travail de M. Balint. D’ailleurs, Jones lui-même n’avait-il pas été de ses analysants ? Il est vrai que l’analyse de Jones ne dura que les deux mois qu’il put séjourner à Budapest, selon une lettre de Freud à Abraham.
Dans la correspondance entre Freud et Ferenczi, il est question de l’intention de Ferenczi de se déplacer lui-même à Londres en 1914. « Pour accepter son hospitalité j’ai mis comme condition la poursuite de l’analyse. J’espère que l’analyse mettra au jour les motifs latents de ses intentions » (lettre du 20 juillet 1914) [9].
Jones, d’ailleurs, avait écrit à Freud qu’il « percevait encore en lui-même quelques points obscurs qu’il ne parviendrait pas à analyser tout seul [10] ». Ce voyage ne put être réalisé en raison de l’affectation de Ferenczi à l’armée territoriale. La Première Guerre mondiale allait éclater le 10 août de cette même année. L’analyse ne pouvant se poursuivre, Jones dut rester avec ses « points obscurs », ayant peut-être, comme son analyste Ferenczi, à assumer un transfert négatif non élucidé.
En France, la diffusion de l’œuvre de Ferenczi sera tardive et il faudra attendre 1985 pour que tous ses écrits soient traduits et publiés. Toutefois, avant cette date, en 1978, Ilse Barande lui consacre une monographie. Dans cet écrit, pourtant assez exhaustif, aucune mention n’est faite de sa conférence au Congrès International d’Innsbruck de 1927, et de l’article qui s’en est suivi, alors que ses autres écrits sont attentivement lus et étudiés. En revanche, le numéro 9 d’Analytica, issu d’un cartel d’Enseignement du Département de Psychanalyse (Paris VIII – Vincennes), sera entièrement consacré à Ferenczi dans le cadre d’une étude plus large concernant la transmission de la psychanalyse où une étude sur Tausk : « Tausk, sa mort comme transmission » trouvera également sa place.
Le numéro spécial 12-13 d’Ornicar ? de décembre 1977 « Sur la Passe » publie pour la première fois en France la traduction de l’article de Ferenczi « Le problème de la fin de l’analyse ». C’est à ce moment-là que cette contribution fondamentale de Ferenczi, touchant à la fois à la théorie et à la transmission de la psychanalyse, reçoit l’attention que le travail de ce précurseur mérite. Il n’est pas étonnant, d’ailleurs, que les lacaniens s’intéressent à Ferenczi et cela au moment même où la question de la Passe est débattue publiquement à l’École Freudienne. Lacan avait bien exprimé son intention, par ce dispositif, de « dissiper cette ombre épaisse à recouvrir ce raccord… celui où le psychanalysant passe au psychanalyste… » (Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École).
La référence à Ferenczi nous semble cohérente, étant donné les préoccupations des analystes de l’École freudienne, des A.E. et de ceux en passe de le devenir, étant ceux qui « peuvent témoigner des problèmes cruciaux aux points vifs où ils en sont pour l’analyse, spécialement en tant qu’eux-mêmes sont à la tâche ou du moins sur la brèche de les résoudre », comme s’exprime Lacan dans la Proposition du 9 octobre.
Que Ferenczi ait été « sur la brèche tenté par tous les problèmes cruciaux » de l’analyse et notamment par le problème de l’analyse des analystes nous semble une évidence ne nécessitant aucune démonstration, et s’il fallait une preuve, elle se trouverait dans les remous qu’il n’a cessé de provoquer dans la communauté analytique d’alors. Une communauté à la recherche d’un establishment difficile, déjà soucieuse d’une cohésion de façade.
Nous ne suivrons donc pas Jones, son analysant, qui diagnostique une « psychose latente » chez Ferenczi dont il aurait constaté le déclenchement à la fin de sa vie. Nous ne suivrons pas Diane Chauvelot [11] non plus quand elle émet l’hypothèse d’une possible « psychose passionnelle [12] », résultat d’un « transfert sauvage ». De même que nous ne partageons pas son avis quand elle parlera de Ferenczi « passeur de Freud » dans cet article. Quoique nous ayons envie de dire dans ce cas : se non è vero è ben trovato.
Les articles des deux numéros ( 9 et 10) d’Analytica tournent autour de la question de la transmission de la psychanalyse alors que la Passe était considérée comme le dispositif clef et le plus perfectionné pour élucider ce passage à l’analyste, moment où les modalités de transmission de l’analyse pouvaient être mises au jour et théorisées.
Les deux articles de Ferenczi et de Freud que P. Julien [13] met justement en perspective se situent bien dans cette optique de communication-transmission qui fait l’objet du cartel. L’article de Freud est une réponse à celui de Ferenczi, réponse bien tardive car dix ans se sont écoulés entre les deux écrits, et le destinataire premier et principal est mort depuis quatre ans.
Dans la correspondance entre Freud et Ferenczi, complétée seulement en avril 2000 par la parution du troisième et dernier volume, nous ne trouvons pas trace d’un commentaire de Freud sur l’article de Ferenczi de 1928 sur la fin de l’analyse. Tout porte, par ailleurs, à croire que Freud avait toujours encouragé Ferenczi à assumer des responsabilités institutionnelles, telle la présidence de l’Association internationale dans les années trente. Il en faisait ainsi un interlocuteur privilégié entre tous. Même au moment des divergences et mises en garde que la « technique active » de Ferenczi avait éveillées, Freud n’a jamais cessé de lui accorder son estime et de l’encourager à assumer la présidence, contrairement à l’appréciation portée sur O. Rank : « un vaurien ». D’ailleurs les quelque 1200 lettres échangées entre 1908 et 1933 témoignent d’un lien amical et scientifique unique. Lien à ce point étroit qu’il est tentant de mettre les appréciations de son état mental sur le compte de la jalousie des frères rivaux dans l’amour du père.
Mais nous n’allons pas nous étendre davantage sur cette affaire et les « particularités » de Ferenczi; au nom de quel principe nous attendrions-nous à ce que nos ancêtres aient pu mieux que nous faire face à certaines difficultés de la vie ? Seraient-ils pourvus de cette sagesse qu’enfants nous prêtions à tort « aux grandes personnes » ? Inutile donc de revenir sur sa « non-analyse » avec Freud qui se trouvait occuper toutes les places : père, analyste, maître à penser, ami et compagnon de voyage… Faut-il revenir sur le fameux épisode du voyage des deux amis à Syracuse, en 1910 ? Ceci a fait l’objet d’une littérature suffisamment vaste et exhaustive. En ce qui concerne sa « non-analyse », le cas de Ferenczi n’avait rien d’exceptionnel. Abraham, Jones, Rank, pour ne citer qu’eux, n’étaient pas mieux lotis et nous ne voyons pas l’intérêt d’essayer de les « psychanalyser » post mortem. Nous pourrions, en revanche, nous demander comment ce que nous considérons aujourd’hui comme une « formation » insuffisante ne les a pas empêchés d’apporter des contributions si importantes à la théorie analytique. Sauf à considérer leurs apports théoriques comme le pur fruit de leurs fantasmes, ce qui les aurait rendus vite caducs comme dans le cas du « traumatisme de la naissance ».
D’ailleurs, dans ce même article sur la fin de l’analyse que Lacan considère comme le « testament » de Freud, testament « difficile à assimiler [14] », Freud écrit : « Sans spéculer ni sans théoriser, pour un peu j’allais dire sans fantasmer métapsychologiquement, on n’avance pas ici d’un pas. » Fantasmer métapsychologiquement, « délirer », dira Lacan qui, à la suite de Freud, comparait les constructions analytiques aux délires paranoïaques. C’est ainsi que, lorsque S. Faladé lui pose la question de la fin de l’analyse d’un paranoïaque, au cas où celui-ci s’identifie à son symptôme, Lacan répondra qu’en effet, il en va ainsi pour le paranoïaque, mais qu’il en va de même pour l’analyste car « psychanalyser est une pratique délirante et l’analyste ne peut pas se concevoir autrement que comme un symptôme [15] ».
Que le psychanalyste est un symptôme, Lacan l’a affirmé à d’autres reprises : « Je pense qu’effectivement le psychanalyste ne peut pas se concevoir autrement que comme un symptôme [16]. »
Dans le cadre de son séminaire Le sinthome le 16 novembre 1976, Lacan dit, entre autres choses : « La fin de l’analyse consiste à s’identifier à son symptôme… /… savoir faire avec le symptôme. » En 1978, il reprendra cette question dans son séminaire « Le moment de conclure » s’exprimant en termes assez généraux sur la fin de l’analyse pour dire : « L’analyse ne consiste pas à ce qu’on soit libéré de ses sinthomes, puisque c’est comme ça que je l’écris, symptôme. L’analyse consiste à ce qu’on sache pourquoi on en est empêtré [17]. »
D’ailleurs, É. Porge dans son livre « Jacques Lacan – Un psychanalyste » remarque à partir de Lacan, et à juste titre, que, contrairement au symptôme, « le sinthome est ce qui ne tombe pas, ce qui ne cède pas ». Il poursuit en indiquant que « cette interprétation est renforcée par l’identification du quatrième anneau du nœud borroméen au symptôme, constitutif donc du maintien de la chaîne [18] ». Dans le cas de Joyce, bien sûr.
Quel rapport alors avec le psychanalyste, dont Lacan affirme à plusieurs reprises, comme nous l’avons remarqué, qu’il serait identifié à son symptôme ? Et pour l’analyste il revient à la graphie courante pour ce terme.
Se pose alors question de savoir quelle est la différence entre sinthome et symptôme, l’un en référence à Joyce et l’autre à l’analyste. Si, comme le laisse entendre É. Porge, le sinthome, contrairement au symptôme, serait « ce qui ne tombe pas, ce qui ne cède pas », alors pourquoi le symptôme, référé à l’analyste, ne céderait-il pas ? Ceci pourrait nous amener à penser que Lacan ne se réfère pas au symptôme singulier d’un analyste donné, mais bien à l’analyste dans sa fonction « symptomatique » d’analyste.
Si le devenir analyste est une « issue », c’est aussi une façon de rendre « la partie sinthomatique du désir opératoire », finit par affirmer C. Dumezil en réponse aux questions pressantes d’É. Porge [19]. La sinthomisation du désir « s’apparente [… ] à ce qui pourrait ressembler à une structure de discours, voire psychopathologique [20] ».
On comprend à ce moment-là que la fin de l’analyse d’un analyste ne peut que poser des questions dans la mesure où « la psychanalyse est une pratique délirante » et qu’en outre, comme poursuit d’ailleurs Lacan : « Il [Freud] a maintenu que le psychanalyste ne doit jamais hésiter à délirer. »
Bobi Bazlen, qui n’était pas psychanalyste mais poète, partage cet avis quand il dit : « Per capire qualche cosa bisogna diventare matti tenendo la testa a posto » (Pour comprendre quelque chose, il nous faut devenir fou en gardant la tête en place). O. Mannoni a mis cette maxime de Bobi Bazlen en exergue dans son livre Fictions freudiennes, recueil de textes où il est question d’analysants rendus célèbres par Freud, de folie, de sagesse, de savoir sur la folie. Le tout formant une mixture où le dosage des ingrédients qui composent le cocktail varie selon les différents cas.
En effet, si le psychanalyste identifié à son symptôme exerce une « pratique délirante », on peut se demander si une analyse qui déboucherait sur un tel résultat peut être considérée comme « une réussite ». Un tel choix professionnel de la part d’un analysant ne peut qu’être sujet à caution. En conclusion du Congrès de Deauville sur la Passe, Lacan se demande : «… qu’est-ce qui peut venir dans la boule de quelqu’un pour s’autoriser d’être analyste ? » Et d’ajouter : « Bien entendu c’est un échec complet cette passe. Mais il faut dire que pour se constituer comme analyste il faut être drôlement mordu : mordu par Freud principalement, c’est-à-dire croire à cette chose absolument folle qu’on appelle l’inconscient et que j’ai essayé de traduire par ”le sujet supposé savoir“ [21]. »
Or, Freud ne demandait à ses élèves et futurs analystes que cela : la conviction en l’existence de l’inconscient, hypothèse fondatrice de la psychanalyse. À partir de cette seule exigence, Freud octroyait le titre d’analyste à ceux de ses élèves, habités par la passion de l’analyse car profondément persuadés de l’existence de l’Inconscient, qu’il encourageait à se lancer sans plus dans la pratique. Voir les cas de Ferenczi, Reik, Bernfeld, etc. On peut objecter à cela les paroles adressées à J. Wortis, un de ses analysants, à qui il dénie le droit de pratiquer l’analyse [22]. Pour Wortis, vrai précurseur des temps modernes sans le savoir, la psychanalyse n’est qu’une corde supplémentaire à son arc thérapeutique – et c’est son douteux désir de devenir analyste qui doit être questionné ainsi que sa relation transférentielle à Freud.
Ce qui nous ramène bien évidemment à la question de la Passe et de ses implications dans la transmission de l’analyse, question débattue au Congrès de Deauville.
Il n’est pas inintéressant de citer un éminent lacanien [23] : « … la seule réponse que nous pouvons donner à la question : quelle est la fin de l’analyse ?… est : la fin de l’analyse, c’est l’analyste », « car pour qu’il y ait un analyste, il faut une analyse… donc la fin de l’analyse c’est l’analyste ». Et il ajoute : « C’est presque une tautologie. » Ceci n’est, en effet, qu’une tautologie qui n’explique rien.
D’autres auteurs expriment d’autres avis et voient dans la Passe simplement la terminaison de l’analyse, « liée à l’analyse dite personnelle » en tant que telle [24].
D’aucuns estiment « qu’un terme de l’analyse est absolument concevable, mais qu’un interminable ne l’est pas moins, et qu’à le situer justement, il pourrait caractériser les analyses dites didactiques [25] ».
Certains auteurs voient dans la Passe le dispositif qui permet d’élucider « comment le désir de l’analyste peut passer à l’analysant [26] ».
Pour d’autres, la question de l’être analyste « serait liée à celle de son desêtre… liberté des passions pendant le temps où il fonctionne comme analyste [27] ».
Ces citations ne sont qu’un petit échantillon tiré de différents exposés de ce congrès et on est un peu étonné de constater le flou des concepts et les incertitudes théoriques concernant des notions comme des-être, destitution subjective, désir de l’analyste, etc., dont on ne sait pas bien si on les attribue au passant ou à son analyste. Sans parler de la question de la fin de l’analyse que ce dispositif est pourtant censé élucider, ni de sa distinction par rapport à « la terminaison » de ladite analyse considérée comme « toute autre chose », mais quelle chose ? C’est dire de quelle question confuse et controversée il s’agit, malgré le recours aux mathèmes et à des savants concepts empruntés à la topologie et à la linguistique.
Dans un article intitulé « Le névrosé et son fantasme de la théorie [28] », où nous remplacerions volontiers « Le névrosé » par l’analyste, C. Melman est arrivé à des conclusions que nous partageons pleinement : « Paradoxalement, seule cette humble pratique psychanalytique avec ses serviteurs plutôt maladroits, et non la savante linguistique ou l’érudite spéculation philosophique, tient le fil pour rendre valables des conséquences qui n’ont pas de précédent dans ce qu’on appelle l’histoire de la culture. » Il nous semble que les conséquences sont plus évidentes que « valables » dans le sens où « verum index sui ». Et, sans avoir de si vastes ambitions, pourrions-nous peut-être reconnaître que « cette humble pratique » reste le seul instrument qui puisse fournir ce savoir concernant la fin de l’analyse, tel que l’éthique analytique l’indique, voire théoriquement l’impose.
Quand Lacan parle de la fin de l’analyse dite « didactique » comme de l’identification à un symptôme, donc de « l’analyste comme d’un symptôme », peut-être pouvons-nous entendre cette affirmation, au premier abord choquante et surtout tellement à l’opposé de ces idéaux humanistes et/ou conformistes que l’on nous sert habituellement, comme la conséquence directe de sa conception de l’éthique de l’analyse. Rappelons-nous la formule freudienne : « Wo Es war soll Ich werden », et sa traduction par Lacan.
Le sujet en question, comme le fait remarquer G. Pommier [29], serait un sujet affligé de « précarité », puisqu’il se déduit du savoir inconscient. Ceci exclut tout idéal quel qu’il soit comme conclusion d’une analyse, sauf à considérer un symptôme particulier nettoyé de ses « scories » comme idéal de la fin de cure, selon G. Pommier.
Le désir de l’analyste, symptôme présent dès la demande d’analyse ou apparu en cours d’analyse, doit être mis à l’épreuve et libéré des scories diverses qui ternissaient son éclat, si l’on peut dire, ou inhibaient son expression.
Lacan nous a légué cette interrogation sur le désir de l’analyste qui avait gardé à ses yeux tout son mystère comme il a affirmé avec déception et chagrin après l’expérience de la Passe. C’est à nous maintenant d’assumer cette interrogation, car en cela consiste la transmission : labourer le champ reçu en héritage.
Idéal symptomatique propre à certains analysants que l’analyste ne peut nullement prévoir d’avance et encore moins proposer. Facile de l’appeler symptôme idéal, ce qui serait soit céder à la mode répandue d’inverser l’ordre des mots, soit souligner par ce glissement l’ambiguïté du propos.
Notre expérience de praticiens nous a permis de constater certaines constantes dans les quelques analyses suffisamment approfondies qu’il nous a été donné de conduire, notamment dans celles qui ont débouché sur le devenir analyste. Ce long processus a permis la déconstruction du fantasme fondamental de l’analysant et un remaniement de l’économie libidinale qui, tout en ayant des conséquences importantes sur le comportement du sujet, reste strictement individuel, ainsi que l’appréciation de sa valeur. Si la déconstruction du fantasme facilite une meilleure appréciation de la réalité et la rencontre avec le réel de la castration et de la mort, ce remaniement de l’économie libidinale permet que l’énergie libidinale ainsi libérée puisse trouver des investissements que l’analysant peut lui et lui seul considérer préférables aux précédents.
Freud et Lacan s’accordent à considérer la sublimation comme l’effet de quelque chose qui a engagé la dimension psychique de la perte et du manque avec intériorisation des coordonnées symboliques. Est-ce à partir de cette dimension du manque, du vide et de la perte auxquels l’analysant est confronté à la fin de l’analyse et de la possibilité d’une « redistribution des cartes » qu’il lui est possible d’envisager d’autres investissements ?
Lacan affirmait au sujet de la pulsion, lors d’un séminaire, « Pour l’instant je ne baise pas, je vous parle, eh bien je peux avoir exactement la même satisfaction que si je baisais [30] » (ce qui pose évidemment la question du devenir de la pulsion après l’analyse). Est-ce que Lacan voulait dire que l’activité analytique est comparable à une sublimation ?
Dans ce cas, comment articuler cette question avec celle de l’analyste identifié au symptôme ? Le symptôme ressemblerait-il alors au sinthome dont Lacan parle au sujet de Joyce, et qui ne serait pas destiné à chuter ? Cette référence à l’analyste et au symptôme, nous la trouvons aussi dans la leçon du 17 février 1976 du Séminaire « Le sinthome » où Lacan dit que vis-à-vis de l’inconscient, « grâce à Freud, nous sommes… engagés à titre, à titre de sinthome ». Et ceci sur le fond d’une autre affirmation : « Si une femme est un sinthome pour tout homme… alors la psychanalyse est un sinthome pour tout psychanalyste », pouvons-nous conclure. « C’est du sinthome qu’est supporté l’autre sexe », ajoute Lacan.
L’Autre et le sinthome sont les deux instances sur lesquelles débouche une fin d’analyse dite didactique. « L’analyste serait un symptôme très particulier qui s’appelle l’Autre », pense B. Toboul [31].
Déjà en 1965 Lacan disait : « Le psychanalyste s’introduisant comme sujet supposé savoir supporte lui-même le statut du symptôme » (la graphie sinthome n’apparaissant que dans le séminaire de 1976-77 déjà cité).
Mais « le sujet supposé savoir » (l’analyste) est aussi synonyme d’Inconscient, dira Lacan au Congrès de Deauville en janvier 1974, s’étonnant que quelqu’un désire occuper cette place. Le désir de l’analyste, notion qui n’est pas explicitée par Freud, mais à laquelle Lacan se réfère tout au long de son enseignement et à laquelle il a donné des connotations diverses, revient au moment du Congrès consacré à la Passe après les séminaires « Le Sinthome » et « L’Insu que sait de l’une-bévue, s’aile a mourre ». Désir d’occuper cette place de l’Autre, est-ce là le symptôme de l’analyste, sujet supposé savoir, synonyme d’inconscient ?
Che vuoi ? pense l’analysant – et le désir de l’analyste est aussi la question que l’analysant se pose. Qu’est-ce qui fait que l’analyste désire prendre cette place et assumer pour quelqu’un d’autre la charge d’être la cause de son désir ?
Lors de l’avant-dernière leçon du séminaire « Le Sinthome », Lacan répond à une question se référant à la genèse et à la création pour l’homme d’une aide contre lui, la femme, par rapport au « psychanalyste comme aide contre ». Il affirme encore que le psychanalyste est un sinthome et qu’il « est en fin de compte une aide dont, aux termes de la Genèse, on peut dire que c’est un retournement… ».
La question du désir de l’analyste nous semble liée à la question du savoir, « retrouver ce dont on est prisonnier », dira Lacan comme nous l’avons déjà remarqué. « Il suffit qu’on voie ce dont on est captif, de sorte », ajoute-t-il, « que l’analyse est liée au savoir [32] ». Le désir de l’analyste serait-il alors un désir de savoir ? Et il juge « très suspect » ce lien de l’analyse au savoir, car « le langage est un mauvais outil » et c’est pour cela que nous n’avons aucune idée du Réel.
À cela on pourrait répondre que nous n’avons pas d’autre outil à notre disposition. Lacan semble pourtant évoquer le désir de savoir si suspect dans une note adressée en 1973 au groupe italien publiée bien longtemps après. Lacan considère que c’est bien de ce « désir inédit là » que « l’analyste doit la marque porter [33] ». Rien ne nous semble plus juste. Nous ne pouvons que nous étonner qu’une telle intuition n’ait pas trouvé chez les lacaniens mêmes, Colette Soler exceptée [34], un consensus plus large et des références plus nombreuses, alors que tant d’interrogations ont été formulées concernant cet énigmatique désir de l’analyste par d’éminents praticiens.
Il est vrai que l’analyste aussi éprouve cette « horreur de savoir » si humaine, mais « détachée de celle de tous »… car, lui, « il doit en avoir cerné la cause »… « Dès lors », ajoute Lacan « il [l’analyste] sait être un rebut » et « s’il n’est pas porté à l’enthousiasme, il peut bien y avoir eu d’analyse, mais d’analyste aucune chance [35] ». Considération qui rejoint notre sentiment de toujours : l’analyse est une passion incurable ou n’est tout simplement pas.
En exergue à la « Note italienne », l’éditeur d’Ornicar ? écrit que « les personnes concernées [par la note leur étant adressée] ne donnèrent pas suite aux suggestions exprimées ici ». « Les suggestions » préconisaient l’institution de la Passe aussi « dans le groupe italien » – en train de se former.
Quelques années seulement séparent la « Note italienne » ( 1973) du Congrès de Deauville (janvier 1978) où Lacan exprime, comme nous l’avons vu, sa déception concernant la Passe jugée par lui comme un échec.
Les opinions des élèves de Lacan divergent à ce sujet. Certains pensent que le vrai problème était interne à l’École et que la Passe n’a pas été forcément un échec. D’autres estiment que « nul savoir noué à la vérité » et transmissible n’a pu être collecté ainsi. Lacan a parlé de quelque chose d’aussi fulgurant qu’un éclair qui a pu illuminer exceptionnellement le parcours d’un Passant. Mais l’éclair s’éteint très vite et la scène, qu’il a pourtant illuminée un bref instant, replonge dans l’obscurité.
L’échec dont Lacan parle nous semble tenir principalement à ce que la Passe était devenue une pratique institutionnelle obligée pour tous ceux qui voulaient accéder au rang des A.E. et faire ainsi partie de la nouvelle classe des didacticiens, les A.E. ayant rapidement été assimilés aux didacticiens des sociétés analytiques traditionnelles. Pour Lacan en revanche, il s’agissait de comprendre ceci : « Celui qui à la fin d’une analyse didactique relève, si je puis dire, le gant de cet acte, nous ne pouvons pas omettre que c’est sachant ce que son analyste est devenu dans l’accomplissement de cet acte, à savoir un résidu, ce déchet, cette chose rejetée [36]. » De ce désêtre, « lui le sujet dans la Passe, au moment de l’acte analytique il n’en sait rien. Justement parce qu’il est devenu la vérité de ce savoir et que, si je puis dire, une vérité qui est atteinte ”pas sans le savoir“… eh bien c’est incurable. On est cette vérité [37]».
Est-ce là le mal « incurable » dont l’analyste est atteint ? Le sujet supposé savoir « est réduit au même « n’y pas être » qui est celui qui est caractéristique de « l’inconscient lui même [38] ».
Après avoir parcouru ce long itinéraire qui a mené de la Proposition du 9 octobre 1967 au Congrès de Deauville, nous ne pouvons que constater la cohérence interne d’une aventure intellectuelle sans précédent pour une association analytique, aventure dans laquelle Lacan s’est jeté entraînant toute son École. Là aussi nous pouvons constater que « nous consommons beaucoup d’hommes ».
Le rêve de Ferenczi d’un analyste parfait qui aurait dépassé toutes ses difficultés personnelles, au caractère sans défauts, est resté un rêve vain et c’est Freud, en cela plus réaliste, qui avait raison. Le rêve de Lacan aussi est resté tel. Rêve d’arriver à cerner cette vérité de l’analyste qui est la vérité de l’inconscient lui-même, de « n’y pas être », apparition fugace, ombre de la nuit qui vite replonge dans l’obscurité d’où elle est sortie l’espace d’un instant.
N’est-ce pas à cela que l’analyse nous confronte et qui mobilise nos énergies dans la tentative de faire émerger par l’acte analytique ce qui est enfoui et de ces profondeurs nous agit ? Aventure audacieuse qui a été la nôtre. C’est bien ce désir-là d’en savoir plus qui nous mobilise à chaque fois que nous accompagnons ceux qui nous le demandent et qui désirent acquérir ce savoir, et c’est en cela que toute analyse est didactique, savoir sur leurs fantasmes inconscients qui ont partie liée avec les symptômes, ce qui leur permettra de sortir de la souffrance névrotique.
« Quand l’analysant pense qu’il est heureux de vivre, c’est assez », dira aussi Lacan [39]. Nous partageons son avis en ce qui concerne ceux qui ont recours à nous pour sortir des entraves dans lesquelles ils sont empêtrés. Au regard des futurs analystes, en revanche, il nous semble légitime d’être plus exigeants, sans pour autant croire qu’il faille avoir recours à la Passe, à la fois épreuve initiatique et scanner pour analystes.
Si l’analyste est, en tant que sujet supposé savoir, synonyme d’inconscient (Lacan), et son désir est « une nouvelle formation de l’inconscient [40] », alors nous ne pouvons qu’en constater les effets. Un de ces effets serait bien que le masque soit « jeté » (Freud) car « le désir est son interprétation [41] ». En passer par le désêtre, n’apparaître que comme cet objet (a), cause du désir, juste au moment où ce désir de savoir semble s’être réalisé, pourrait être la rançon liée à ce désir, à cette place d’Autre, à cette intimité étroite établie avec l’inconscient.
L’Ulysse de Dante nous semble la métaphore poétique la plus appropriée à rendre compte de cette passion du savoir et du défi qu’elle représente. L’Ulysse dantesque, à l’instar du héros d’Homère, avait fini par retrouver le chemin du bercail malgré tous les obstacles qui s’étaient dressés sur son chemin. Mais le héros de l’Enfer de Dante repart aussi vite de son île en reprenant la mer. Dante le condamne au naufrage pour avoir bravé les interdits divins et suivi uniquement sa passion de tout savoir : « L’ardir ch’i ebbi a devenir del mondo esperto et de li vizi umani e del valor » (La passion qui m’animait d’acquérir la connaissance du monde et des vices et de la valeur humaine).
Après avoir parcouru la mer toujours vers l’ouest, arrivé aux limites indépassables établies par Hercule, il pousse ses compagnons à les franchir en leur disant : « fatti non foste a viver come bruti ma per seguir virtute e conoscenza » ( vous n’avez pas été créés pour vivre comme des brutes mais pour poursuivre la vertu et la connaissance). Leur audace les perdra : pris dans le tourbillon des flots, la mer se refermera sur eux les engloutissant : « e la prora in giù come altrui piacque infin che il mar fu sopra noi richiuso » (et la proue vers le bas ainsi qu’il plut à autrui jusqu’à ce que la mer se referme sur nous).
Les vers du chant XX de l’Enfer, parmi les plus puissants du poème, décrivent admirablement la fin tragique d’Ulysse condamné à l’Enfer des conseillers frauduleux. Sa voix parvient à Dante sortant de langues de feu, un feu qui brûle comme la passion que sa voix évoque. Le héros de Dante est un précurseur du Prince de Machiavel, car le Prince doit être « golpe e lione » (renard et lion), et de ces hommes de la Renaissance, animés par la soif d’aventures et de savoir, qui découvrent, explorent et conquièrent un continent nouveau partant de la mer antique : la Méditerranée.
L’Ulysse de Dante devient un héros à la grandeur tragique, aux accents shakespeariens et faustiens. Nous ne pouvons que songer à Freud s’identifiant aux conquistadores. Parlant de Breuer, dont il avait pourtant admiré l’intelligence et la culture, ne disait-il pas de son ami qu’il « n’y avait rien de faustien dans sa nature » ? Que l’on songe aux vers virgiliens mis en exergue de la Traumdeutung : Flectere si nequeo Superos, Acheronta movebo – Quel orgueilleux défi lancé aux lois divines par le conquistador du continent nouveau de l’Inconscient !
 
NOTES
 
[1] J. Lacan, Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 624.
[2] S. Ferenczi, Psychanalyse IV, Payot, 1982, p. 50.
[3] V. N. Smirnoff, Un promeneur analytique, Calmann-Lévy, 1998, p. 312.
[4] S. Freud, Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1992, p. 195.
[5] Op. cit., p. 49.
[6] Op. cit., p. 50.
[7] E. Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, vol. III, Paris, PUF, 1969, p. 202.
[8] Ibid., p. 203.
[9] Correspondance Freud-Ferenczi, tome II, Calmann-Lévy, 1976, p. 9.
[10] Ibid., note de commentateurs-traducteurs, p. 10.
[11] « Ferenczi, sa vie et la transmission de la psychanalyse », Analytica, n° 9,1978, p. 20-21.
[12] Ibid., p. 20-21.
[13] Ibid., p. 24.
[14] J. Lacan, Le séminaire, Livre XI, Paris, Le Seuil, 1973, p. 210.
[15] Ornicar ?, n° 9, p. 13.
[16] Ornicar ?, n° 10, p. 9.
[17] « Le moment de conclure », leçon du 10 janvier 1978.
[18] É. Porge, Jacques Lacan, un psychanalyste, érès, coll. « Point Hors Ligne », avril 2000, p. 60.
[19] Analyse Freudienne Presse, n° 1, mai 2000, p. 69.
[20] Ibid., p. 68.
[21] J. Lacan, Lettres de l’École Freudienne, n° 23, avril 1978, p. 180-181.
[22] J. Wortis, Psychanalyse à Vienne 1934, Notes sur mon analyse avec Freud, Éd. Denoël, 1974.
[23] M. Safouan, Lettres de l’École, n° 23, p. 10.
[24] Ibid., p. 37.
[25] Ibid., p. 36.
[26] Ibid., p. 36.
[27] Ibid., p. 25.
[28] Ornicar ?, n° 11,1977, p. 11.
[29] G. Pommier, Le dénouement d’une analyse, Flammarion, coll. « Champ freudien », 1996, p. 199.
[30] J. Lacan, Séminaire XI, Paris, Le Seuil, 1973, p. 151.
[31] Bernard Toboul a attiré mon attention sur cette question de l’Autre par des remarques fort pertinentes. Qu’il en soit ici remercié.
[32] J. Lacan, Séminaire, Le moment de conclure, leçon du 10 janvier 1978.
[33] J. Lacan, Ornicar ?, n° 29, p. 8.
[34] C. Soler, « Quelle fin pour l’analyste ? », Quarto, n° 35, p. 44-49.
[35] J. Lacan, Ornicar ?, n° 29, p. 9.
[36] J. Lacan, Séminaire, L’acte analytique, Leçon du 10 janvier 1968.
[37] Ibid.
[38] Ibid.
[39] J. Lacan, « Conférences et entretiens », 1975.
[40] M. Safouan, Jacques Lacan et la question de la formation des analystes, Paris, Le Seuil, 1983, p. 63.
[41] J. Lacan, Séminaire, Le désir et son interprétation.
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