Figures de la psychanalyse
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I.S.B.N.2-7492-0040-7
256 pages

p. 123 à 127
doi: en cours

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no7 2002/2

2002 Figures de la Psychanalyse

Il n’y a pas de « perversion » sexuelle

René Tostain
Ce titre, « Il n’y a pas de “perversion” sexuelle », est un peu racoleur, provocateur, paradoxal.
Il est analogue au « Il n’y a pas de rapport sexuel » où c’était le mot « rapport » qui était mis entre guillemets, et mis en cause dans son acception mathématique et logique.
La formule de Lacan n’a jamais empêché personne de faire l’amour depuis.
De même, qu’il n’y ait pas de « perversion » sexuelle n’empêchera pas qu’il y ait des pervers. Mais les guillemets mettent l’accent sur ce que le mot pervers, associé, couplé, à sexuel, dont il apparaît indissociable dans le discours commun, emporte d’idées préconçues, de morbidité latente, de jugement de valeur, de critères moraux, avec leurs contextes répressifs.
Parler de perversion sexuelle, c’est directement évoquer tous ces gens qui s’attaquent à nos enfants et défraient la chronique quotidienne des journaux.
On peut penser que c’est la faute de Freud, puisqu’il a été le premier à avoir scandalisé les foules en parlant de l’enfant comme d’un « polymorphiquement pervers », et qu’il a aggravé son cas en suggérant que c’était dans le plaisir que prend le bébé en tétant le sein de sa mère qu’il fallait trouver la cause, l’origine, de son goût ultérieur pour la fellation (sans préciser d’ailleurs s’il s’agit de la fille ou du garçon). Mais si on relit les Trois essais sur la théorie sexuelle que Freud a publiés en 1905, qui lui valent, selon Jones, d’être insulté dans la rue et traité d’immoral et d’obscène, on verra qu’à propos de l’inversion, des transgressions anatomiques, du fétichisme, du voyeurisme et autres sadomasochismes, il parle non pas de perversion mais d’aberrations sexuelles ou plus précisément d’égarement ou d’errement ( Abirrungen dans Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard 1987, p. 35) de la pulsion libidinale, qui n’a pas d’objet sexuel adéquat. Il écrit que dans le domaine de la sexualité, les choses les plus élevées et les plus viles sont partout liées de la manière la plus intime, et il cite Goethe : « Vom Himmel durch die Welt, zur Hölle », (« Du ciel à travers le monde, jusqu’à l’enfer »). L’égarement, l’aberration, la confusion des genres sont vraiment pour lui ce qui caractérise la sexualité.
Quant à Lacan, quand il relut Freud, il régla la question à sa façon lapidaire en disant : « La sexualité est l’amoralité même. »
Pour tous les deux, Freud et Lacan, les frontières du bien et du mal, de la norme et de l’anormalité, quand il s’agit du sexe, les frontières sont des plus floues, au même titre que celles délimitant l’état dit normal de la folie.
Seuls le social et le religieux s’efforcent encore de mettre de l’ordre dans le désordre en légiférant par exemple sur le sexe et la fonction de reproduction.
Les écrits dits licencieux, autrefois interdits et censurés, sont aujourd’hui publiés dans La Pléiade ou tirés à des milliers d’exemplaires dans toutes les langues.
Quant à l’homosexualité, hier et aujourd’hui encore dans certains pays, durement sanctionnée, elle n’est plus un obstacle si l’on veut être élu maire de Paris ou de Berlin.
Alors comment s’y retrouver, si « pervers » n’est qu’un mot fourre-tout qui ne correspond à rien pour définir une conduite sexuelle ? Il ne nous reste plus qu’à penser avec Voltaire et Candide : « Autres temps, autres lieux, autres mœurs ».
Pour tenter d’orienter mon propos, je vais évoquer la perversion dite morale à propos par exemple d’un juge prévaricateur s’il abuse et fourvoie le pouvoir que lui attribue sa fonction en étant partial ou vénal.
Un homme politique lui aussi peut être pervers s’il est corrompu, ou s’il trompe la confiance de ses concitoyens qui l’ont élu, un enseignant peut être pervers s’il profite de sa situation privilégiée pour orienter ses élèves dans une dialectique qu’il sait erronée, un médecin est pervers s’il abuse de ses patients dans son intérêt propre.
On peut aussi parler d’un psychanalyste pervers, s’il se soucie comme d’une guigne de la plus élémentaire éthique. Il y a bien d’autres exemples.
Tous disent la même chose : Il n’y a de perversion que du pouvoir que confère la parole à celui qui la prend. Il n’y a de perversion que si le pouvoir légal ou usurpé que donne la parole est détourné de son but, perverti. C’est d’ailleurs l’origine du mot, pervertere, renverser, retourner, dérouter, mettre sur une autre voie, voix.
La perversion se définirait alors comme étant toute conduite affectant le langage, le faisant souffrir, ce qu’il exprime dans ses pathologies sexuelles, pathologies, pathos du logos, souffrance du discours.
Lacan, parlant du langage et de sa loi qui conditionne toute la subjectivité, soutenait : « La loi de l’homme, c’est la loi du langage. » Cette loi humaine, intimement liée à la loi de l’interdit de l’inceste, maintient l’ordre dans les relations de parenté, d’alliance et de filiation. Sans cette loi du langage, c’est le chaos, le grand désordre de la folie, c’est Œdipe à la fois père et frère d’Antigone : Ça dérape. Pour que le langage tienne droit, se tienne debout, il faut qu’une place, un écart, une marge, soient réservés à la vérité. C’est la condition même pour qu’il y ait du symbolique.
Or, dans les exemples de perversion dite morale que j’ai évoqués, cette place n’est pas possible, elle est occupée ou censurée. L’idée même de vrai est exclue.
C’est une forme de terrorisme, non pas celui qui fait disparaître les corps, mais celui qui fait taire ou empêche de parler tous ceux qui objecteraient ou dénonceraient l’illégalité du pouvoir détourné. Le langage est détourné dans sa structure intime, ce langage qui nous différencie hélas des autres animaux, ce matériau dont nous sommes faits, dont nous sommes construits, et que nous parlons sans avoir la moindre idée de son pouvoir unique d’abstraction et de création de notre subjectivité.
J’ai été très intéressé en lisant l’autre jour un article de Frances Tustin (une presque homonyme) dans lequel elle parlait de l’autisme comme de la réaction perverse (c’est son mot) par laquelle l’enfant autiste se protégerait, dit-elle, de la pure terreur vécue dans la séparation traumatique du corps à corps voluptueux maternel.
« Pervers », exprimant pour elle ici la tentative, déplacée et quasi désespérée, par laquelle l’enfant tenterait de se protéger, de se défendre, de lutter contre ce qu’il éprouve comme une angoisse impensable, celle de devoir disparaître dans ce trou sans fond du discours –là oui, pervers– de l’inconscient maternel. C’est sa thèse que je ne discuterai pas. Mais il nous faut mesurer l’importance de ce point de vue original à propos du mot « perversion ».
Ainsi nous faudrait-il parler de perversion du langage non seulement dans l’autisme mais aussi dans les psychoses et leurs délires, dans les névroses et leurs détournements de discours, tels que Lacan en a théorisé certains, et puis aussi dans la dépendance des toxicomanes et pourquoi pas encore dans les atteintes aberrantes et archaïques, les pulsions de mort cellulaires de ces maladies létales aujourd’hui encore totalement énigmatiques.
Cernés, traqués, assiégés dès leur plus tendre enfance, et même bien avant leur conception, les futurs malades mentaux, ces malades du langage, selon l’urgence et la violence de l’agression dont ils sont le lieu, cherchent à défendre leur peu de subjectivité avec ces constructions (défensives) que Freud a tenté d’énumérer avec ses quatre Ver quand il parlait des psychonévroses de défense : Verdrängung : refoulement, Verneinung : dénégation, Verleugnung : désaveu, Verwerfung : forclusion.
Chacune de ces stratégies de défense cherche à protéger, à sauver ce qui peut l’être du désir contre le terrorisme pervers qui tente de réduire le langage à une langue morte et le sujet qui s’en déduit à l’état d’épave.
Je n’ai pas le temps ni l’intention de réécrire la nosologie psychiatrique, mais je tenterai de dire quand même ce qui dans ces quatre options de survie spécifierait le choix de la Verleugnung, le désaveu, quand c’est le corps du langage qui est en première ligne.
Il est possible que dans ces cas, le choix ait été orienté par les aléas d’une histoire clandestine et d’une généalogie douteuse, où les abus, les violences, les viols de l’intimité corporelle très précoces, au tout début de l’oralité du langage, étaient liés à l’éveil prématuré d’une libido sans freins.
Livré sans défense à être l’objet de la jouissance sans limite du grand Autre maternel, la loi du langage est ici pervertie en une langue seulement jouissive, sans référence symbolique, avec son horizon de mort.
Cette langue spéculaire crée, selon Lacan, cette « aliénation réciproque irréductible et sans issue ». Langue faite de suspens, de non-dits, de faux sans réplique, langue irrespirable, où c’est seulement la charge d’érotisme et la menace vitale qui en soutiennent l’érection.
Le texte inconscient, incohérent, contradictoire, falsifie toute histoire, annule toute consistance et crée le sentiment indélébile de confusion, de doute, de déni, de déréalisation et finalement de déraison de toute folie.
Quant aux manifestations physiques dites perverses, les aberrations sexuelles de Freud, elles expriment dans le corps cette incohérence déroutante du discours et la pulsion de mort à l’œuvre dans la jouissance.
C’est une vieille histoire. D’où peut-être le curieux sentiment que l’on a en écoutant leur récit.
Ces montages, ces passages à l’acte, parlent d’autrefois. C’est sensible dans leur côté suranné, leurs décors baroques de vieux clowns tristes, de pantins désarticulés, mettant en scène et tentant de redonner vie à on ne sait quel scénario qui date de bien avant eux. Mais toutes ces constructions qu’ils s’efforcent de faire tenir, tout le mal qu’ils se donnent pour faire croire à leurs montages imaginaires, toute cette dialectique en acte du mensonge et de la dénégation, ne sont qu’une façade, un leurre. C’est un camouflage, un paravent à la Genet.
En fait, ils tentent de détourner l’ennemi, l’ennemi qu’ils portent en eux, de son projet de mettre à exécution une menace autrement vitale, celle qui a présidé à leur venue au monde et qui pourrait s’énoncer selon le vœu inconscient : « Qu’il meure au langage. » Alors, comment en sortir ? Comment survivre avec cette seule langue d’un corps habité par la jouissance de l’autre et son horizon de mort ? Comment rompre ? Comment tenter encore de susciter du symbolique et son espoir de vie dans cet imaginaire délirant ?
Je pense que la seule rupture symbolique qu’ils aient trouvée serait peut-être celle de l’orgasme. Là, en ce point, la tension exacerbée, intolérable, de leur montage tout d’un coup s’écroule comme de façon cataclysmique. L’orgasme et sa détumescence seraient ici la manifestation sexuelle que la coupure dans le langage peut avoir lieu, celle qui reconnaîtrait la vérité de la castration. Cette rupture érotisée d’une tension devenue excessive viendrait là comme une scansion symbolique, un « vers le père », selon le jeu de mots de Lacan. Ce père qui empêche in extremis de devenir fou dans son corps, ce père qui garantit l’unité corporelle en disant non à cette tentative de meurtre du langage.
Peut-être est-ce cette rupture que toute cette pathologie sexuelle cherchait à provoquer de façon métaphorique. Par cet artifice, le sujet de la Verleugnung serait, comme il est courant de le dire, relativement sauvegardé de cette encore plus grave perversion du langage qu’est la psychose.
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