2002
Figures de la Psychanalyse
Tentative de sublimation dans les grammaires du sexuel
Serge Lesourd
[1]
Les comportements de ceux que l’on appelle « les jeunes » dans leurs rapports
au semblable passent souvent par une logique du défi qui se traduit, dans la
psychopathologie de la vie quotidienne, soit par une plainte du type « il m’a
traité », soit par une attitude de prestance moïque pouvant aller jusqu’à l’agression de l’autre. Cette façon d’aborder le prochain fait le lit de ce que les massmédia appellent « incivilité » – quelques années auparavant il était parlé d’insolence – qui peut prendre la forme de l’agression la plus brutale dans les cas
extrêmes. Le défi prend appui de manière forte sur le regard, et concerne les
enjeux de prestances narcissiques comme j’ai pu le développer par ailleurs
[2]. Mais
il me semble aujourd’hui qu’il relève aussi d’une autre logique pour les jeunes de
la génération « beur ». Le défi dans sa mise en acte doit être compris, pour les
« beurs », comme un retour du refoulé parental quant à la culture dite « d’origine », et donc comme une mise en acte de ce refoulé. Il ne s’agit pas ici de
soutenir une quelconque anthropologie culturelle, mais bien d’affirmer, à la suite
de Freud dans
Le malaise… et de Lacan, que l’Autre, l’extime intimité du sujet,
c’est le social. Or il existe dans la culture arabo-musulmane une vraie logique du
défi et du don. Sa subtilité a été développée par Pierre Bourdieu dans son texte
sur la culture kabile
Le sens de l’honneur, écrit en 1960
[3]. À le relire récemment,
j’y ai trouvé, au-delà de l’aspect sociologique et anthropologique, une étude sur
une des formes sociales la plus raffinée de la sublimation, « issue qui permet de
faire avec du sexuel sans entraîner le refoulement tout en satisfaisant aux
exigences du moi renforcées par l’idéal du moi
[4] ». La pratique du défi et de
l’honneur dans la culture kabile peut être comparée à l’amour courtois pour la
culture européenne, soit la forme la plus aboutie de la sublimation, comme l’a si
bien montré Lacan. Les jeunes issus de l’immigration reprennent donc à leur
compte cette forme sublimatoire du sexuel, mais marquée des impasses parentales liées au refoulement de la culture d’origine dans le mouvement migratoire.
Je vais approfondir ici cette impasse de transmission, dont nous verrons qu’elle
concerne en fin de compte toute une génération adolescente, celle que j’appelle
« beur », en essayant d’abord d’en expliciter les racines symboliques refoulées,
pour tenter d’en montrer les effets dans les pratiques.
L’honneur kabile : une éthique sexuelle
Encore récemment j’interprétais les comportements de prestance adolescents,
comme nombre de mes collègues, comme une revendication moïque de
puissance face aux enjeux de la rencontre des manques dans les opérations
juvéniles de castration. Si cette interprétation n’est pas fausse, elle m’apparaît
aujourd’hui insuffisante. C’est la relecture de cet ancien texte, un peu oublié, de
Pierre Bourdieu qui a ouvert pour moi un autre éclairage de ces comportements.
Dans ce travail consacré à l’étude de la société kabile, Bourdieu fait une lecture
fine d’un processus sublimatoire de régulation des liens sociaux qui associe la
question du don et du don en retour, avec celle de l’honneur et du défi. Ces deux
modes de rapport à l’autre sont intimement liés, « le don est un défi qui honore
celui à qui il s’adresse, tout en mettant à l’épreuve son point d’honneur [le nif
qui exige réponse]… Le respect de la règle exige, dans les deux cas [défi ou don]
qu’il soit laissé une chance de réponse, bref que le défi soit raisonnable
[5] ». Il y a
dans ce mode d’être à l’autre une règle qui impose l’échange à partir du désir
d’un seul, mais qui engage fortement celui qui reçoit le don ou le défi dans un
échange éternisé. En effet, le don comme le défi sont perçus comme une atteinte
au point d’honneur, à l’amour-propre, qui entraîne un déshonneur virtuel, et
l’individu se trouve, sous la pression du groupe, soumis à trois alternatives : soit
il ne répond pas et l’absence de réponse provoque le déshonneur, soit il refuse
de risposter ou de rendre le don et alors il est objet du mépris collectif et individuel, soit enfin il riposte (par un autre défi ou un contre-don) et, retournant par
là la situation, il force alors son partenaire à relancer la machine. Ainsi se crée un
lien, non de réciprocité, mais d’échange désirant où les objets échangés dans le
don, comme l’honneur mutuellement soutenu par le défi, font rapport au
semblable et reconnaissance mutuelle.
Si nous en restions là, ce qui fut le cas de Mauss, nous pouvons comprendre
ce type d’échanges comme une série d’enjeux narcissiques de reconnaissance
entre pairs d’une même société pour soutenir les lois de l’alliance entre groupes
agnatiques. Mais Bourdieu va plus loin dans sa description de l’honneur kabile en
distinguant, dans les pratiques de défi et de risposte, deux sens différents du mot
honneur : le
nif, c’est le
point d’honneur que l’on pourrait traduire en français
par réputation, la
hurma, c’est l’honneur en ce qu’il renvoie au plus sacré. Ainsi
« le défi atteint seulement le point d’honneur, le
nif; l’outrage est viol des interdits, sacrilège [atteinte à la hurma]. Aussi l’atteinte à la hurma exclut-elle les
arangements ou les dérobades
[6] ». Cette distinction entre deux formes d’honneur
les laisse pourtant intimement liées. Ainsi si l’offense, l’atteinte de la hurma est
« brisure », elle peut être restaurée par le nif, ce qui implique cette particulière
vigilence pointilleuse sur le
nif, le point d’honneur, comme garantie de l’honneur
sacré, la
hurma. Or ce qui caractérise le sacré, c’est son côté voilé, fermé, secret,
la
hurma est le monde du
dedans, le monde secret de la vie intime, de l’intérieur
de la maison. La
hurma s’inscrit ainsi du côté des femmes, de la puissance sacrée
des guérisseuses
[7] alors que le
nif, le point d’honneur, est lui du domaine de la
puissance bénéfique et protectrice (c’est lui qui peut réparer l’
hurma brisée), du
côté de la défense extérieure, et s’inscrit dans les principes virils du masculin et
des hommes. Si la femme doit donc protéger l’intime du sacré et veiller «
par sa
conduite à n’altérer en rien le prestige et la réputation du groupe ou de son
homme
[8] », l’homme, de son côté, doit « avant toute chose protéger et voiler le
secret de sa maison et de son intimité
[9] ». Cette répartition des rôles fait de l’honneur kabile une éthique sexuelle qui se différencie entre les sexes, mais aussi
suivant les situations. L’éthique kabile de l’honneur doit se comprendre ainsi
comme une éthique sexuelle, comme une pratique sexuelle sublimée, comme
une façon de construire du sexuel et d’en jouir d’une manière conforme au moi
et aux prescriptions de l’idéal du moi, soit des prescriptions données au moi pour
régler sa conduite dans l’organisation symbolique du lien social. Dans cette
construction d’une double polarité de l’honneur partagé entre intime et
extérieur, nous pouvons lire avec Bourdieu la question de la différence des sexes
et de l’éthique sexuelle civilisée, mais nous pouvons aussi y entendre la différence
entre sujet et moi qui pose alors la question de l’éthique du sujet, l’éthique du
désir, soit du sexuel au sens freudien du terme, telle que Lacan la reprend dans
son séminaire de 1959-1960.
Cette construction, infiniment subtile des rapports sociaux, devient pour le
kabile « une grammaire qu’il utilise sans le savoir
[10] ». Il s’agit bien ici d’entendre
cette grammaire comme une structure langagière qui permet au sujet de mettre
en ordre, en forme son désir par cette grammaire construite dans l’ordre symbolique. L’ordonnancement du désir par le jeu social et par le langage doit en effet,
comme le remarque pertinemment Bourdieu, être compris comme une
grammaire, soit comme une mise en forme du sens du désir que le sujet utilise
mais qui en même temps le constitue. La sublimation, forme sociale de l’éthique
du désir, est cette grammaire du désir. Ainsi la logique du don et de l’honneur
kabile sert-elle d’abord et avant tout à gérer le rapport sexuel qu’il n’y a pas, en
le faisant exister dans les jeux subtils du défi et de l’honneur, du don et de la
dépendance. La place assignée à chaque sexe est à entendre, sur la place
publique, comme une mise en forme sublimée du plus intime, le sexuel pour
chacun des individus.
Cette subtilité de la sublimation kabile a été perdue dans la migration du fait
de la rencontre d’un autre mode d’arrangement du sexuel dans les sociétés
occidentales modernes, où la notion de l’intime et du subjectif est portée par une
autre logique, une autre éthique, celle de la réalisation individuelle et de la
monstration publique de son existence
[11], je vais y revenir par la suite.
La grammaire occidentale du sexuel était, devons-nous le rappeler, assez
similaire à celle décrite par Bourdieu jusque dans les années 1970, et notre
modernité a aussi refoulé cette logique de l’honneur. La logique de l’honneur,
telle qu’elle fut véhiculée en Occident jusqu’à ces dernières décennies, reposait,
aussi, sur la défense du sacré, de l’intime et du sexuel. Je n’en donnerai ici qu’un
exemple, amplement développée par le théâtre de boulevard, celui de l’honneur
dans les affaires de « cocufiage ». Entre les trois personnages mis en cause, le
mari, la femme et l’amant, le seul déshonoré dans l’histoire, c’est le mari qui n’a
pas su préserver la « virginité de sa couche », la pureté de son intimité. L’honneur
est bien une affaire sexuelle. Dans nos sociétés occidentales, les idéaux libertaires
des années 1970 sont passés par là, faisant de la « liberté sexuelle » et de la
possession libre de son corps « l’honneur nouveau » de l’homme moderne. Ce qui
change dans cette évolution de l’honneur, c’est moins le mouvement sublimatoire que la place accordée à la fonction de l’Idéal dans le discours social. L’idéal
du moi est en effet, dans la deuxième topique freudienne, cette fonction qui
essaye de concilier les exigences libidinales et les exigences culturelles, c’est en
cela qu’il intervient dans la sublimation. Or, dans les bouleversements sociaux du
XXe siècle, les exigences sociales liées au sexe ont été radicalement transformées,
amenant ainsi la transformation de la grammaire sexuelle occidentale.
Ces grammaires du sexuel qui s’expriment dans la culture, au sens freudien de
ce mot, sont au cœur des processus de sublimation qui reposent sur les idéaux
sociaux, les valeurs sociales attribuées à la réalisation désirante dans une culture
donnée. Ce sont elles aussi qui construisent l’idéal du moi dans l’individuel qui
n’est jamais que le représentant intériosé des idéaux sociaux, le modèle selon
lequel le désir peut se réaliser dans la culture. Le procès de la sublimation en effet
implique dans sa définition même la mise en place des processus d’idéalisation,
la réalisation désirante sublimée se faisant sur les objets culturellement valorisés,
soit sur les idéaux culturels. En cela Freud avait raison, dès Le Malaise…, quand il
disait que le surmoi individuel ne se différenciait pas, au niveau de ses interdits,
du surmoi collectif.
Or, comme nous venons de le voir, la jeunesse moderne est confrontée à une
confusion des grammaires du sexuel. D’une part, elle est portée par la grammaire
sexuelle de l’honneur, refoulée par les adultes mais transmise de manière inconsciente aux enfants, d’autre part elle est plongée dans la grammaire sexuelle de
la liberté du corps et du sexuel qui est ouvertement prônée par le discours de
l’Autre social. Cette double grammaire laisse le sujet, spécialement l’adolescent
qui doit réaliser en acte le sexuel, devant une « panne » dans la mise en place de
la sublimation. Le défi, dans ce cadre de confusion des grammaires, ne peut plus
être compris que comme pure revendication et défense narcissique du point
d’honneur, soit de la fonction moïque. La défense de l’honneur sacré, de l’intime
est ce qui tombe dans l’oubli, passé à la trappe du refoulement parental.
Telle est la lecture que je vais maintenant développer des enjeux adolescents
de provocation et de violence verbale.
Un conflit grammatical du sexuel
La construction d’une grammaire désirante implique un double mouvement
psychique, particulièrement actif au temps adolescent de la rencontre du sexuel
en acte. D’une part, l’idéalisation implique une intériorisation des valeurs sociales
dominantes, un mouvement qui va de l’externe vers le sujet, d’autre part, la
sublimation implique un désir tourné vers le monde, un mouvement qui va du
sujet vers le monde. Pour qu’une grammaire du sexuel puisse fonctionner, il faut
un accord entre les processus d’idéalisation et de sublimation, un point de
rencontre, comme le souligne Jean-Jacques Rassial
[12]. La difficulté actuelle de la
génération dite beur réside dans l’écart entre idéalisation et sublimation,
rendant hasardeuse la construction d’une éthique du sexuel.
En effet l’idéalisation porte, en ce qui concerne le sexuel, sur la réalisation
désirante en acte. Le modèle idéal du sexuel véhiculé par le lien social est celui
de la pornographie, de l’objectalisation de l’autre dans l’acte sexuel, alors que la
sublimation garde les traces du partage des sexes entre intime et extérieur issu
de la logique de l’honneur et qui pose le sujet comme responsable de son objet
de désir. Il existe ainsi un conflit entre deux éthiques du sexuel, l’une issue de la
tradition où le sujet est marqué, aliéné à son objet sexuel, qu’il doit donc
protéger ; l’autre issu du discours capitaliste où le sujet use de son objet sexuel
comme d’un objet externe de complétude et de jouissance. Ces deux grammaires
conflictuelles de la logique sexuelle créent une impasse dans la réalisation de
l’acte au temps adolescent, si nous comprenons l’acte comme ce qui représente
le sujet désirant. Sommé de soutenir ces deux logiques, le sujet ne peut répondre
que par le clivage. D’un côté, il soutiendra la logique de l’honneur dans ses
postures de défi où il demande à l’autre de répondre en terme de reconnaissance
du désir pour protéger la face cachée, intime de la relation, celle du sexuel en
acte toujours voilé ; d’un autre côté, il s’inscrira dans la logique de la jouissance
de l’objet qui implique les passages à l’acte tant délinquants qu’addictifs mettant
ainsi en acte une grammaire de la jouissance pleine. Le phénomène des
tournantes – qui serait à distinguer du viol collectif par un point, le fait qu’au
départ la femme, objet de la tournante, est consentante avec l’un des membres
du groupe, ce qui les rapproche des gang-bang des films pornographiques – est
sans doute le phénomène le plus explicite de cette grammaire moderne de la
jouissance pleine du sexuel.
J’ai pu rendre compte de la contradiction entre deux grammaires du sexuel,
deux éthiques du désir, à partir de la relecture de l’honneur kabile tel que le
décrit Bourdieu. Pourtant la prise dans cette contradiction ne me semble pas être
réservée aux jeunes issus de l’immigration. Certes, ce que certains nomment la
transmission générationnelle semble être plus particulièrement en panne dans
les processus de migration, mais il nous faut comprendre cette « guerre » de deux
grammaires du sexuel moins comme un phénomène culturel que comme une
schize entre idéalisation et sublimation dans la culture moderne. Le choc entre
ces deux grammaires du sexuel apparaît certes plus bruyamment quand il s’agit
d’enfants issus de l’immigration car leurs parents sont plus proches de la
grammaire de l’honneur que les parents occidentaux. Cependant le conflit des
grammaires du sexuel n’épargne pas les enfants des parents occidentaux comme
en témoignent, sous des formes assez spécifiques, la violence et la détresse des
adolescents des « bobos », les bourgeois-bohèmes. Ainsi quand je parle de
génération beur, c’est de l’ensemble des jeunes que je parle. Cette génération
beur n’est pas composée d’enfants d’immigrés mais de jeunes, quelles que soient
leurs particularités historiques familiales, confrontés à l’opposition des deux
grammaires sexuelles. L’éthique sexuelle de l’honneur a été refoulée par les
géniteurs de la génération beur, au profit d’une éthique de la jouissance pleine,
rappelons-nous le « jouir sans entrave » des années 1970. Le défi adolescent aux
adultes doit alors, de nos jours, être entendu comme trace en retour de la
logique de l’honneur, soit comme un retour d’une logique de la sublimation
contradictoire avec l’idéalisation moderne de l’objet, pris comme objet de jouissance. En cela le défi adolescent serait à comprendre comme une trace, mise en
acte, du « sacré » de la différence sexuelle.
[1]
Psychanalyste, professeur des universités (Paris-Strasbourg).
[2]
S. Lesourd, « Les sans noms de la science »,
Cliniques méditerranéennes, n° 64,2001,
p. 65-74.
[3]
Je me réfère ici à la version republiée en 1972 dans son ouvrage
Esquisse d’un théorie
de la pratique, Génève, Droz, p. 15-43.
[4]
C. Desprats-Péquignot, « Sublimation »,
Dictionnaire de la psychanalyse, Chemama
R., Paris, Larousse, 1998, p. 414.
[5]
Op. cit., p. 23.
[6]
Ibid., p. 33.
[7]
Cf. à ce propos la dernière illustration en date de ce phénomène au cinéma dans
l’opposition entre homme soigné par les médecins (l’extérieur) et la femme soignée par
la guérisseuse (l’intérieur) dans le dernier film de Lelouch,
Ladies and gentlemen.
[8]
Ibid., p. 37.
[11]
Il faudrait, ici, pour développer ce propos trop lapidaire, reprendre l’évolution
moderne de la notion du sexuel dans le lien social occidental au regard du
développement de la pornographie, mais aussi de la liberté d’alliance avec un individu
du même sexe.
[12]
J.-J. Rassial,
Le passage adolescent, Toulouse, érès, 1996.