Figures de la psychanalyse
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I.S.B.N.2-7492-0040-7
256 pages

p. 137 à 148
doi: en cours

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no7 2002/2

 
Archéologie d’une théorisation
 
 
Dans le bilan métapsychologique, établi en 1915, à mi-parcours de son œuvre, Freud avait prévu et commencé à rédiger un chapitre sur la sublimation qui ne sera finalement jamais achevé ni publié. En dépit d’études soutenues consacrées aux divers domaines de l’art (la Gradiva, le Léonard, le Moïse de Michel-Ange, Les trois coffrets), le père de la psychanalyse s’avouait ainsi impuissant à produire une théorie cohérente du procès de la création. Cet échec tient à deux raisons.
Il s’explique d’abord essentiellement par le fait que la découverte freudienne, faite sur le terrain des névroses, est restée jusqu’au bout prisonnière d’une conception du langage, indissociable de la notion de représentation, en conséquence de quoi son auteur allait se trouver incapable de penser la question de l’œuvre d’art en dehors des repères symboliques qui servaient de cadre quotidien à sa recherche clinique. D’un autre côté, sa culture artistique personnelle, de formation très classique, le condamnait à rester sourd aux entreprises d’amis, d’élèves ou d’admirateurs (Rilke, Breton ou Dali), qui auraient pu lui ouvrir des perspectives, susceptibles d’activer certaines découvertes originales restées dormantes dans son œuvre. Cette tâche devait être celle de Lacan.
Disposant avec le recul d’une vue cavalière de l’œuvre du fondateur qui autorisait des synthèses conceptuelles, interdites à son auteur, armé, par ailleurs, d’une culture moderne très aiguisée (on connaît ses liens avec l’équipe du Minotaure), animé, en outre, d’une curiosité insatiable qui le conduisit de l’érotique des troubadours à la peinture chinoise, Lacan, reprenant la main au point où Freud s’était arrêté, devait produire une théorie de la sublimation qui découvre, une fois établie, qu’elle était déjà en puissance chez Aristote et en acte chez Mallarmé.
 
Freud : la sublimation à la frontière de la névrose
 
 
En référence au texte fondateur de L’interprétation des rêves, qui ouvrit à son inventeur la « voie royale » vers l’inconscient, la psychanalyse, à l’origine, se présenta comme une technique herméneutique. Jusqu’au début de la Première Guerre mondiale, qui marque un tournant dans l’histoire de la découverte freudienne, la psyché de l’homme fut en conséquence conçue comme un espace représentatif, cohérent et achevé, régi par le refoulement et le retour du refoulé, le défaut de régulation de cette fonction se voyant alors imputer la responsabilité de l’apparition de l’angoisse et du symptôme névrotique. Dans cette conception, la sublimation, posée comme un des destins de la pulsion, ne se distingue pas nettement de la névrose : « En mettant les choses au mieux » (ce qui laisse entendre qu’une autre issue moins heureuse n’est pas exclue), elle intervient, indique Freud en 1908, à la suite « d’une excitation sexuelle inhibée » (gehemt) sous l’effet de la « répression [ Unterdrückung ] de ces éléments de l’excitation qu’on appelle pervers [1] ». Tel est le principe qui préside, deux ans plus tard, à l’analyse du procès de la création de Léonard de Vinci, chez lequel Freud note que la recherche sublimée « devient, en quelque sorte, compulsion et substitut de l’activité sexuelle », mais que « le refoulement sexuel qui l’a rendue si forte reste tout de même pris en compte, en lui faisant éviter les sujets sexuels [2] ».
Dix ans plus tard encore, l’essai Psychologie collective et analyse du Moi s’inscrit dans la même ligne en considérant la sublimation comme le sort de pulsions qui ont été « détournées » (abgelenkt) de leur but sexuel, « bien qu’il ne soit pas facile de décrire cette déviation du but [ Zielablenkung ] conformément aux exigences de la métapsychologie ». L’embarras de Freud trouve, à ce moment, son expression dans le fait qu’il persiste à considérer cette déviation du but comme « un commencement de sublimation », en dépit de l’évidence que ces pulsions « entravées » conservent un rapport au refoulement qui les maintient « fixées à leur but sexuel originaire [immer noch einige der ursprünglichen sexualziele fest] [3] ». Sur le défaut de détermination d’un procès métapsychologique spécifique, c’est le facteur économique de la libido qui se voit, du coup, à cette date, attribuer le rôle décisif dans le choix du destin de la pulsion : « Le facteur quantitatif n’est pas moins décisif pour la capacité de résistance à l’entrée en maladie névrotique. Cela dépend [de savoir] quelle fraction de sa libido une personne est en mesure de distraire du sexuel pour l’orienter vers les buts de la sublimation [4]. »
La conclusion de ce panorama est que pour Freud la pulsion dans la sublimation ne se déploie jamais qu’à travers la chaîne des représentations et dans le registre du fantasme. En quoi l’acte créateur s’inscrit dans un champ contigu à celui exploré par le psychanalyste dans sa pratique clinique.
 
La création comme formation de l’inconscient
 
 
Une lettre adressée à Arthur Schnitzler en 1922 confirme ce principe : « En me plongeant dans vos splendides créations, écrit Freud, j’ai toujours cru y trouver, derrière l’apparence poétique, les hypothèses, les intérêts et les résultats que je savais être les miens. [… ] J’ai ainsi eu l’impression que vous saviez intuitivement [… ] tout ce que j’ai découvert à l’aide d’un travail laborieux pratiqué sur autrui. Oui, je crois qu’au fond de vous-même, vous êtes un investigateur des profondeurs psychologiques aussi honnêtement impartial et intrépide que quiconque [5]. » Quelques années plus tôt, Lintroduction à la psychanalyse donnait déjà, sur un mode anticipé, un statut métapsychologique à ce jugement de 1922 dans la description qu’elle proposait du processus de la création : « [L’artiste] possède l’énigmatique faculté de modeler un matériau déterminé [Material] jusqu’à ce qu’il devienne la reproduction fidèle [zum getreuen Ebenbilde] de sa représentation imaginaire [seiner Phantasievorstellung], et ensuite il sait attacher à cette représentation de son fantasme inconscient [und dann weiss er an diese Darstellung seiner unbewussten Phantasie] un si grand gain de plaisir que par elle les refoulements peuvent être, au moins temporairement, surpassés [überwiegen] et supprimés [aufheben] [6]. »
En fait, cette affirmation, qui reprend tous les éléments qui, dans la Traumdeutung, définissaient les productions fantasmatiques du rêve : l’imagination (Phantasie), la représentation signifiante (Vorstellung) et la mise en scène figurale (Darstellung), peut être considérée comme exprimant la position définitive de Freud, puisqu’on la retrouve inchangée, quinze ans plus tard, dans les considérations inaugurales de Malaise dans la civilisation, où le travail créateur de l’artiste est défini comme la faculté de « donner corps aux images de sa fantaisie [Verkörperung seiner Phantasiegebilde] », moyen pour lui d’acquérir en cas de succès « les satisfactions recherchées par son imagination [Phantasiebefriedigungen] [7] ». Par là était scellée l’assignation de la sublimation au registre du fantasme et du signifiant qui entérine l’impasse théorique avérée dans l’essai sur Léonard de Vinci : « Nous devons avouer que l’essence de la réalisation artistique nous est psychanalytiquement inaccessible [8]. »
Le paradoxe secret est ici qu’à l’envers de ces propositions déclarées l’élaboration freudienne préparait dans l’ombre les principes fondamentaux qui vont supporter, plus tard, la refonte théorique de la sublimation accomplie par Lacan.
 
La Chose freudienne : les leçons de la clinique
 
 
Comme limitation à la thèse déclarée du « tout sur le signifiant », la Traumdeutung découvre, en effet, in principio que le rêveur déploie le réseau des chaînes associatives impulsées par le contenu manifeste jusqu’au point de butée où celles-ci s’interrompent : à savoir l’« ombilic du rêve » dont Freud nous dit qu’il débouche sur le non-reconnu (Unerkannte), à entendre : sur l’inconnaissable au-delà du signifiant dont la clinique des névroses devait confirmer l’existence, en pointant qu’il était le lieu d’une représentation primordiale échappée par défaut au système des représentations.
L’analyse de l’Homme aux rats, focalisée sur la grande appréhension obsédante qui valut son surnom au patient, désigne d’emblée ce mundus hors représentation, lieu d’une jouissance innommable, sous les traits de la fouille menée dans les entrailles du père et de la Dame par les rongeurs fantasmés par l’intéressé. De façon plus foisonnante, la mythologie défensive élaborée par Hans circonscrit le gouffre abominable qu’elle a pour fonction de tenir à distance. À quoi elle parvient en dressant, comme un rempart devant l’abîme, la figure d’un signifiant singulier chargé d’arrimer le système signifiant au titre de cause première, signifiant que Freud épingle dans l’articulation qu’il établit entre les diverses « charrettes » (Wägen) qui traversent l’espace de l’enfant et le cheval comme cause (wegen des Pferdes). On comprend alors pourquoi, au-delà de la profusion des représentations imaginaires (Vorstellungen) qui, suscitant l’angoisse ou la peur de l’enfant, donnent corps à son mythe individuel, la chute (Umfall) de ce signifiant originaire, un instant entrevu, provoque, pour le coup, un désespoir comme devant la fin du monde : C’est fini : maintenant tous les chevaux vont tomber. C’est pour parer à la catastrophe de ce signifiant premier et donc au dévoilement dans l’horreur des profondeurs « non reconnues » que Hans a été conduit à créer le « cheval », ce « signifiant à tout faire » (Lacan), qui est appelé pour tenir dans l’imaginaire la place du « trait » (Zug) primordial dont le sujet tente d’établir la fonction symbolique dans toutes les histoires de « trains » (Züge), manqués ou saisis au vol par lui-même et par son père, ce « trait » se découvrant ici exemplaire d’être celui qui manque à son nom propre (Graf), repérable quand il est restauré sur le dessin d’une G(i)rafe « barrée » au niveau des pattes postérieures.
À l’orée de la psychanalyse, l’Esquisse pour une psychologie scientifique avait, par avance, délivré le principe de ce défaut représentatif mis en évidence, dix ans plus tard, par la clinique des névroses.
 
La Chose freudienne : les intuitions de l’Esquisse
 
 
Conduisant, dans ce texte, l’analyse du « complexe du prochain (Nebenmensch) », Freud divise ce complexe de l’Autre en deux parties : l’une acccessible à l’enfant qui peut, grâce à un « travail de souvenir », ramener cette part de l’Autre à son propre corps, tandis que l’autre partie s’impose à lui en tant que « structure constante, rassemblée sur elle-même comme Chose (als Ding), qui restera à tout jamais inassimilable [9] ». Ainsi se trouve posé le principe de la connaissance : il y a une part de l’Autre réfractaire à toute saisie perceptive –l’Autre du signifiant est frappé d’un manque originaire que la puissance représentative échouera toujours à combler. De ce constat se déduit le corrélat que le langage, déployé dans l’espace défini par le principe de plaisir et le principe de réalité, soit dans l’entrelacs qui unit discours courant et fantasme, a pour fonction d’établir autour d’un vide les réseaux de « représentations » (Vorstellungen) qui permettront au sujet d’évoquer le manque de la Chose, tout en se protégeant contre son surgissement. Ce qu’énonce la formule célèbre de Georges Bataille selon laquelle « les mots disent difficilement ce qu’ils ont pour fin ultime de nier ».
Ce principe éclaire l’échec rencontré par Freud dans sa dernière histoire de cas, celle de l’Homme aux loups, où ses efforts pour obtenir de son patient la remémoration de la scène primitive supposée observée à l’âge de dix-huit mois démontrent la vanité de toute tentative visant à combler avec du signifiant la faille originelle de l’Autre. À ce moment, la clinique de Sergueï Pankejeff donne la raison de la contradiction rencontrée par Freud dans son élaboration du concept de sublimation : tenter de rendre compte par le fantasme de l’évocation de la Chose accomplie par l’artiste. C’est la vérité de cet échec que Lacan établira en déterminant le statut de la Dame dans la lyrique courtoise des pays d’oc.
 
… restées inexploitées dans le Léonard
 
 
Que la femme ait par nature un lien électif à la Chose, c’est la leçon courante de la clinique de la vie quotidienne. L’adolescente qui se prend pour sa vedette préférée se trompe en supposant que la beauté de son modèle est constituée par la somme dénombrable de ses attributs et en croyant que si elle parvenait à « piquer », un à un, ces attributs, elle réussirait à reconstituer sur son propre corps la beauté dudit modèle. L’échec de cette tentative démontre que la beauté ne réside pas dans la collection d’un certain nombre d’attributs, mais dans l’espace indicible qui se joue entre les attributs, dans la façon dont la femme porte ses « qualités » et habite son corps : ce qu’on appelle son charme et que la psychanalyse a identifié avec le point infigurable, constitué comme Chose (als Ding). En conférant à un « trait » imaginaire la fonction de tenir lieu du signifiant de das Ding, le phénomène amoureux met ainsi en évidence la façon dont chaque femme tente d’atteindre par le semblant la Beauté de la Femme, référée à la Chose.
Dans l’étude qu’il consacre à Léonard de Vinci, Freud transpose ce principe au registre de l’œuvre d’art, en relevant le retour insistant d’un « trait » commun à toutes les femmes peintes par l’artiste : un certain sourire qui perpétue celui de sa mère, Catarina, à laquelle le peintre avait été arraché dans ses premières années. Le « trait » attributif est là depuis toujours, en attente de toutes celles sur lesquelles il va venir s’accrocher. Il est l’« insigne » de la Mère qui, à lui seul, contient et détient le secret impartageable d’une jouissance perdue et que Léonard va, à ce titre, indéfiniment reproduire au nom de la contrainte de répétition selon un procès qui n’est pas différent dans son fond des énamorations compulsives éprouvées par L’Homme aux loups chaque fois qu’il découvrait une femme accroupie à quatre pattes dans la posture prise par sa mère dans la scène primitive.
La figure de la Dame, forgée par les troubadours provençaux, est le produit d’une esthétique complètement différente, référée à une traversée de l’espace des représentations, qui va permettre à Lacan de présenter une théorie de la sublimation fondée sur les présupposés implicites de Freud, mais complètement originale par rapport aux thèses avancées sur cette question par le père de la psychanalyse [10].
 
La névrose courtoise
 
 
Évoquant la série, indéfiniment reproduite à l’identique, des descriptions de la Dame, Roger Dragonetti écrivait : « Rien de plus monotone, à première vue, que cette répétition inlassable des mêmes stéréotypes qui se jouent à la surface de la langue », avant d’ajouter : « Mais qu’on y prenne garde, cette exhibition du code cache en réalité le désir d’un intarissable redire, dont la résonance n’en reste pas moins l’exubérance d’un manque [11]. » Au-delà du projet apparent qu’elle affiche : évoquer la beauté idéale de la Dame, l’entreprise poétique des poètes du Languedoc dévoile en effet au caractère répétitif de ses louanges formulaires, au vide même de ses énoncés, l’objet qu’elle cherche à atteindre : la Femme au-delà de toute femme, l’absence pure. L’obsession avouée des poètes de surligner, comme avec un stylet, les contours de l’aimée, ne traduit pas l’intention de dresser le catalogue de ses charmes, mais la volonté de circonscrire l’espace blanc où le signifiant phallique « ne cesse pas de s’écrire [12] ». En ce point, se découvre alors la bascule qui affecte l’amour courtois et lui assigne deux destins : l’un inscrit au champ de la névrose (plus particulièrement obsessionnelle), l’autre au registre de la sublimation (dans un projet qui côtoie souvent les frontières de la perversion).
Sur le premier versant, l’amour courtois traduit une mise en éclipse du désir, solidaire d’une suspension de l’acte. Si la blancheur du corps de la femme, comme celle du vélin, interdit qu’on les touche, c’est bien que l’une et l’autre « nous regardent dans le blanc des yeux [13] ». L’entame de la chair de la femme comme celle du parchemin crissant sous la plume expriment une même incision, que souligne dans les manuscrits médiévaux la rubrique (ce mot désigne, à l’origine, la lettre écarlate inaugurale du manuscrit), lorsque, enluminant de vermeil la page blanche, elle confirme l’identité fantasmatique entre le corps et le poème. Et si l’homme, à chaque fois, reste interdit devant cette blancheur qui l’aveugle, c’est qu’il éprouve qu’il est alors appelé à tailler au miroir dans sa propre chair et que le tracé du premier trait sur la femme ou sur la page va inscrire sur lui en retour la marque de sa mort. Telle est la position de la « névrose courtoise » dont Freud rencontra un jour la figure élue sous les traits d’un jeune juriste qui entretenait avec celle qu’il appelait « sa Dame » une relation, héritée de celle des anciens troubadours, dont il éclairait la nature en indiquant « [qu’] il la vénérait, mais ne l’aimait pas vraiment [14] ».
 
La Dame courtoise
 
 
En opposition complète avec le désir impossible de l’obsessionnel, l’amour courtois incarne, à rebours, sur le versant de la sublimation, « un désir demeuré désir [15] », pur désir donc, délesté des mirages du fantasme. Cette entreprise trouve sa vérité dans une image fulgurante de Chrétien de Troyes qui fait surgir aux yeux éblouis du jeune chevalier Perceval la semblance de son aimée dans la vision de trois gouttes de sang, déposées quelques instants sur la neige par une oie (une « gente » dans l’ancienne langue) blessée par un faucon : le corps immaculé de la femme devient l’analogon de la page blanche où une lettre de sang, signifiant de la castration, ne cesse pas de s’écrire pour s’effacer aussitôt – en quoi la fin’amor, au moment où elle découvre son projet, mérite d’être reconnue comme « pur amour » de la Lettre [16]. Ce que Lacan reprend et sanctionne dans sa théorisation de l’amour courtois.
La formule célèbre du séminaire sur l’éthique, qui définit le paradoxe poétique accompli par les troubadours par le fait que dans leurs œuvres la Dame donne à voir la figure d’un objet élevé à la dignité de la Chose, demande à être précisée. En fait, cette sentence s’éclaire du complément qu’elle reçoit, deux ans plus tard, du séminaire sur l’identification dans lequel, en référence à Béatrice, dernier avatar de la Dame courtoise, est soulignée l’audace de Dante d’avoir fait d’une femme l’incarnation du signifiant : « Nous ne pouvons pas arriver à y croire, parce que nous ne pouvons plus identifier un sujet vivant à un signifiant, une personne qui s’appelle Béatrice avec la sagesse et avec ce qu’était pour Dante l’ensemble, la totalité du savoir [17]. » Du coup est révélée la fonction de la Dame dans la poétique érotique des troubadours : supporter la figure infigurable du signifiant primordial, soit ce « représentant de la représentation », homologue de la lettre forgée par l’imagination de Borgès qui, en tant que lettre de toutes les lettres, comprend la virtualité d’une bibliothèque infinie où serait détenue l’histoire de toutes les vies possibles ou de l’« unique trait de pinceau » du peintre chinois dont « le fondement de la règle réside dans l’absence de règles qui engendre la Règle, laquelle règle ainsi obtenue embrasse la multiplicité des règles [18] ».
C’est à ce titre qu’à l’orée de la modernité l’érotique courtoise des troubadours, accomplissant le paradoxe de tenir un discours qui ne serait pas du semblant, produit, aux yeux de Lacan, le modèle élu de la sublimation et ouvre la voie au « voir dit » (vrai dire) de Chrétien de Troyes ou de Mallarmé.
 
Le mythe du Graal
 
 
Dans le transfert qui s’opère au cours du XIIe siècle des pays d’oc aux pays d’oïl, la Dame connaît, sous la plume du maître champenois, une métamorphose qui l’abolit comme figure et fait émerger à sa place, dans une hyperbole inouïe, « un objet échappant qui fait défaut [19] » dont « l’inanité sonore » de pur signifiant se trouve redoublée d’être désignée par un mot étranger au trésor de la langue à l’instar du « ptyx » mallarméen : le graal. Le mythe du graal, produit par le génie de Chrétien de Troyes, donne ici « forme épique à ce qui s’opère de la structure [20] » – nommément, en l’espèce, celle du langage, en fomentant l’évocation d’un réceptacle, homologue de la Chôra du Timée, qui trouve sa raison dans le vide qu’il délimite. Ce que Lacan souligne avec netteté : « L’Autre comme lieu du signifiant, j’ai d’autant plus besoin de son concours que s’il est le vase ou le graal [du vin de la parole], c’est justement parce que ce graal est vide [21]. » Par là le graal s’élève à la dignité d’eidos du vase, en tant que celui-ci constitue la matrice du signifiant, ainsi qu’il est rappelé dans le Séminaire VII : « Le vase [… ] est là depuis toujours. Il est peut-être l’élément le plus primordial de l’industrie humaine. [… ] S’il est vraiment signifiant, et si c’est le premier signifiant façonné des mains de l’homme, il n’est signifiant dans son essence de signifiant, de rien d’autre que de tout ce qui est signifiant – autrement dit, de rien de particulièrement signifié [22]. »
Du coup, s’éclaire le sens à donner à la formule « Quête du Graal », à entendre non pas comme celle d’une pierre précieuse ou d’une relique, ainsi qu’il adviendra chez les « continuateurs » patauds de l’inventeur du mythe, mais d’un savoir – principe qu’énonce, d’ailleurs, clairement le héros lui-même au moment du départ pour la grande aventure, quand il professe sa volonté de ne plus désormais connaître de repos avant de « savoir du graal » :
Et Perceval dit qu’il ne couchera en hostel tant que du graal ne saura qui l’on en sert [23].
À travers ce projet d’atteindre un savoir impossible, le mythe forgé par Chrétien de Troyes donne la raison du paradoxe de la sublimation en montrant qu’il consiste dans un destin singulier de la pulsion (que Freud ne parvint jamais, nous l’avons vu, à articuler en termes de métapsychologie) dans lequel les mots diraient les choses, les mots diraient la Chose. Encore faut-il savoir que cet énoncé ne résout que la moitié de l’énigme, car l’effet de révélation inhérent à la sublimation est solidaire du maintien sous le voile de ce qu’il découvre (en quoi ce procès confirme sa proximité avec celui de la perversion [24]). Ainsi la vérité (aléthé) est-elle conservée dans l’oubli (léthé) dans le moment où elle en émerge, tandis que la sublimation vérifie qu’elle est l’expression d’une écriture du symbolique et non pas du réel [25].
Reprenant, après une éclipse de plus de sept siècles due aux mirages de l’esthétique des Lumières, le projet poétique des trouveurs médiévaux, Mallarmé consacre le destin de la sublimation dans le projet qu’il accomplit d’une écriture blanche qui introduit le dernier avatar de la Dame courtoise avec la figure d’Hérodiade.
 
« Le néant parti, reste le château de la pureté »
 
 
La persévérance obstinée de ce poète à « ronger et user les objets au nom d’une centrale pureté » jusqu’à produire ce « bibelot aboli [ultime avatar du graal], seul objet dont le Néant s’honore [26] », traduit une volonté d’effacement des représentations qui vise le cœur ombilical de la puissance représentative où manque le signifiant qui fonde cette puissance et que suscite, à l’énoncé du mot : fleur, « l’absente de tous bouquets [27] » – point au-delà duquel il n’y a plus rien, où la parole n’est plus qu’un souffle se résorbant en lui-même pour disparaître.
Cette volonté de traversée des semblants trouve son expression dans une subversion du miroir opérée dans un acte de retournement hyperbolique qui destitue le cadre spéculaire de sa fonction triviale de boîte à illusions pour faire de lui le réceptacle de la vérité. Au terme d’un processus d’effacement de tous les mirages du monde, le miroir mallarméen recueille alors la seule lumière d’une constellation exceptée du désastre des choses (« un septuor scintillant ») pour initier une parole inouïe propre à mettre l’homme en relation avec le fond caché du monde [28]. La construction de ce miroir trouve sa forme accomplie dans la psyché d’Hérodiade.
Une fois évanouie de « [son] cadre d’eau froide gelée par l’ennui [… ] l’ombre lointaine » qui s’y reflétait, le miroir d’Hérodiade présente en effet la figure d’un « trou profond [29] » d’où la jeune fille, disparue comme semblant, resurgit transfigurée comme être de Beauté au-delà des apparences. À ce titre, il démontre que le « sans fond » abyssal (l’Abgrund heideggerien) d’où émerge le dire poétique est homologue de celui que Lacan identifiera plus tard comme « trou de l’Autre », en précisant qu’il s’agit « de l’Autre en tant que lieu où la parole, d’être déposée, fonde la vérité [30] ».
À ce terme, l’acte poétique démontre qu’il peut sauver la vérité de la déchéance attachée à tout procès d’écriture à la condition de laisser à la blancheur « le blanc souci de la toile [31] », ultime avatar du corps de neige de la Dame dont Malevitch réalisa l’hyperbole en peignant son « carré blanc sur fond blanc » – paradigme élu de la sublimation freudienne qui reçut de Lacan son statut théorique.
 
NOTES
 
[1] S. Freud, « La morale sexuelle “civilisée“ » [ 1908], dans La vie sexuelle, Paris, PUF, 1973, p. 34, et G.W., t. VII, p. 151.
[2] S. Freud, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Paris, Folio-Gallimard (collection bilingue), 1991, p. 100-101, et G.W., t. VIII, p. 147.
[3] S. Freud, Psychologie collective et analyse du Moi, dans Essais de psychanalyse, Paris, Payot, p. 170, et G.W., t. XIII, p. 155.
[4] S. Freud, Conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1999, p. 476.
[5] S. Freud, Correspondance ( 1873-1939), Paris, Gallimard, 1967, p. 370-371.
[6] S. Freud, Conférences d’introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 478, et G.W., t. XI, p. 391.
[7] S. Freud, Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1973, p. 24-26, et G.W., t. XIV, p. 437-439.
[8] S. Freud, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, op. cit., p. 274-275.
[9] S. Freud, « Entwurf einer Psychologie », dans Aus den Anfängen der Psychoanalyse, 1887-1902, Briefe an Wilhelm Fliess, Frankfurt-am-Main, S. Fischer Verlag, 1975, p. 337-338 et 365-366.
[10] Le lecteur se reportera aux pages magistrales consacrées à l’amour courtois dans Le Séminaire VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986, p. 167-184.
[11] Roger Dragonetti, Le Gai Savoir dans la rhétorique courtoise, Paris, Le Seuil, 1982, p. 74.
[12] J. Lacan, Le Séminaire XX, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 86-87.
[13] Jean Clair, Méduse : contribution à une anthropologie des arts du visuel, Paris, Gallimard, 1989, p. 65.
[14] S. Freud, « L’Homme aux rats », dans Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1975, p. 217.
[15] René Char, Argument, « Le poème pulvérisé », dans Fureur et mystère.
[16] Chrétien de Troyes, Le conte du Graal, v. 4151-4188.
[17] J. Lacan, « Séminaire IX, L’identification », séance du 14 mars 1962 (inédit).
[18] Jorge Luis Borgès, L’Aleph, Paris, Gallimard, 1957, et Shitao, Les Propos sur la peinture du moine Citrouille-amère, Hermann, 1984, p. 9. Le principe de cette opération avait été établi par Freud le 24 février 1909, lorsque le Maître présenta devant les disciples qu’il réunissait chez lui le mercredi soir la thèse du refoulement partiel destinée à rendre compte de la genèse du fétichisme. Il expliqua, ce jour-là, que l’objet fétiche (en l’espèce le pied) était produit au terme d’un processus de décantation représentative qui avait pour effet de le « séparer de la pulsion », l’instituant, du coup, comme pure substance. Par là, se trouvait établie la fonction du fétiche : assurer la « présence réelle » dans le monde du signifiant qui reçoit par son défaut la charge de représenter (vertreten) la puissance signifiante, principe tout à fait propre à rendre compte de l’« élévation » de l’objet dans le procès de la sublimation (Freud, « Genesis des Fetischismus », dans Aus dem Kreis um Sigmund Freud, Zu den Protokollen der Wiener Psychoanalytischen Vereinigung, Herausgegeben von E. Federn und G. Wittenberger, Fischer Taschenbuch, Frankfurt am Main, 1992, p. 13).
[19] Mallarmé, « La musique et les lettres », dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1951, p. 647.
[20] J. Lacan, Télévision, Paris, Le Seuil, 1974, p. 51.
[21] J. Lacan, « Séminaire V, Les formations de l’inconscient », séance du 11 décembre 1957 (inédit). Évoquant un peu plus loin le sang du Graal (il s’agit ici de la légende christianisée selon laquelle Joseph d’Arimathie aurait recueilli le sang du Christ dans cette forme primordiale du calice), Lacan rappelle à son auditoire que « le sang du Graal est précisément ce qui, dans le Graal, manque ».
[22] J. Lacan, Séminaire VII, op. cit., p. 144-145.
[23] Chrétien de Troyes, Le conte du Graal, v. 4705-4712.
[24] L’obscénité surgit quand se trouve forcée, en amont du monde des représentations, la barrière de la beauté qui protège l’homme du monde de l’Unerkannte, « haut pays, sans nom, illuminé d’horreur et vide de tout sens » (Saint-John Perse, « Vents », IV, 2, dans Œuvres complètes, p. 235).
[25] Projet qu’expriment, à rebours, les tentatives d’un Pollock ou d’un Guyotat.
[26] Mallarmé, « Ses purs ongles très hauts », dans Œuvres complètes, op. cit., p. 68.
[27] Mallarmé, « Crise de vers », dans Œuvres complètes, op. cit., p. 368.
[28] La fonction de la constellation « froide d’oubli et de désuétude », mise à la place de l’exception, vérifie le primat reconnu à cette place dans la logique de Pierce que Lacan appela du Séminaire IX au Séminaire XX pour établir le calcul du sujet du langage.
[29] Mallarmé, « Hérodiade », dans Œuvres complètes, op. cit., p. 45.
[30] J. Lacan, Séminaire XX, op. cit., p. 103.
[31] Mallarmé, « Salut », dans Œuvres complètes, op. cit., p. 27.
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S. Freud, « La morale sexuelle “civilisée“ » [ 1908], dans ...
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S. Freud, Conférences d’introduction à la psychanalyse, Par...
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S. Freud, Correspondance ( 1873-1939), Paris, Gallimard, 19...
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S. Freud, Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1973, p...
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J. Lacan, Le Séminaire XX, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p...
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Jean Clair, Méduse : contribution à une anthropologie des a...
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S. Freud, « L’Homme aux rats », dans Cinq psychanalyses, Pa...
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J. Lacan, Télévision, Paris, Le Seuil, 1974, p. 51. Suite de la note...
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[22]
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