2002
Figures de la Psychanalyse
Poèmes
Esther Tellermann
[*]
Nous cherchons tous un impossible : l’objet qui nous apporterait la jouissance.
Que cet objet nous soit dérobé est ce qui relance notre désir, l’anime. Pour le
poète qui travaille la langue, il peut être le sens, toujours raté dans la chaîne des
significations, l’adéquation des mots et du monde. Le poème tourne autour de
ce désaccord, cette dysharmonie qu’il tente d’écrire. Certains ont nommé
« gouffre », « abîme », cette frontière, ce « point de poésie », ce vide qui nous
sépare de toute possibilité de plénitude. Grand tout pour les romantiques; pour
les poètes du XXe siècle, désorientation dans la langue même.
Sans doute y a-t-il dans le poème la tension vers un sens qui ne nous sera
jamais donné, mais aussi le coup de force inouï de faire surgir ce manque, ce
point aveugle, dans la pulsation du rythme, du souffle, de lui prêter une matérialité. C’est peut-être cela le texte invisible qui affleure au sein du texte lui-même.
La matérialité du « rien » qui fait notre béance.
Car le monde est-il visible autrement qu’à travers les lectures que nous lui
apposons, à travers nos prismes, et si le rêve contemporain est d’en réduire l’illisibilité, n’oppose-t-il pas toujours sa résistance ? Devant l’alphabet des astres, le
poète lui ne peut que poursuivre « noir sur blanc », se tenir à distance de toute
visibilité trop évidente, pour ouvrir dans son jeu à l’inconnu de la rencontre, du
mot neuf.
Ainsi chaque lecture importe puisque chaque poème sera cette poussière
d’étoiles retrouvée dans les glaces. L’espace et le temps sont là, dans cette
poussière enserrée, le plus ample dans le plus ténu, le plus concret, le reste dans
l’infini. Est-ce pour cela que mes livres sont organisés en longues séquences de
courts poèmes qui sont un poème unique ? J’écris dans la séquence du voyage.
Le poème vient alors de l’étrangeté des horizons et des couleurs, de la familiarité
soudaine des gestes, de la soif et de la faim, de la prière. J’appelle « épique » ce
rapport du lointain au proche, de ce qui est donné à ce qui nous échappe, l’identité à l’altérité, le poème à la fulgurance et l’ampleur du continu. La vie ne
permet pas cela et c’est pourquoi il y a le poème qui balbutie une histoire qui
pourrait être le chant des hommes, de leur douleur d’exister. Qui la balbutie, car
peut-on chanter, sinon la séparation d’avec le rêve d’un chant originel, devant
quoi il faudrait se taire ? Mais il y a rarement le silence, souvent un soupir le
troue. C’est cela l’histoire que je raconte, l’histoire d’un étonnement.
Ainsi je situerais la « sublimation » sur le bord de « l’inhumain », de
« l’extrême » – entre silence et parole, sidération et émergence du sujet – dans
une tension vers un mythe fondateur. Je parle de l’acte poétique, de ce passage
à l’acte qu’est l’écrire, à la jonction du présent, du perçu et du surgissement de
la formule, du vers. Dans une concrétion de lettres viendrait tout à coup se
résoudre l’inadéquation du monde et du langage. J’ai appelé Pangéia l’un de
mes livres. Pangéia serait la figure mythique d’une femme qui appellerait la
résurgence d’une terre sans failles, d’avant la fracture des continents. Un temps,
un espace, sans déchirure. Mais dans le désir de fusion, il y a les ferments de la
guerre : le rêve de résoudre l’autre, d’annuler la dysharmonie, le désaccord. Et
l’harmonie la plus parfaite est évidemment la mort que l’être humain ne peut
s’empêcher d’appeler, de rechercher. Dans un mythe, tous les contraires, toutes
les contradictions peuvent coexister, comme dans le rêve : la vie et la mort, le
passé et le présent, la haine et l’amour. Œdipe aveugle, voyant.
Le poème que je construis rejoint le mythe : c’est une manière de rejoindre,
dans l’événement, le geste de tous ceux qui ont fait de l’imperfection, de l’irréconciliable, une œuvre. C’est une manière de dialoguer à travers le temps, d’avoir
plusieurs filiations, plusieurs noms, qu’on peut à chaque fois perdre, retrouver,
mais constitutifs de son nom propre. Mais il y a la loi du langage, cette loi qui
nous dépasse, qui plie le rêve cosmique, le limite à des sons, des rythmes, qui fait
du poème la grille où l’infini de la matière du monde se fait parole subjective.
« L’épique », la sublimation, c’est cela aussi : ce qui noue l’histoire d’une singularité au tragique de l’histoire collective. Habiter le poème, sa terre mentale, oblige
à accueillir l’Histoire, à sortir de l’autobiographie comme de l’anonymat, à
construire un sujet contre la puissance du mythe, à bâtir un nom. Je pense, c’est
vrai, à Paul Celan, à Ossip Mandelstam, à Trakl; je leur prends la nuit, l’étoile, la
boue et les soleils.
Quel poète n’a fait cette expérience d’un défaut fondamental dans les significations qu’il aurait le pouvoir d’à la fois révéler et apaiser ? Il faut pour cela
avoir conscience que nous sommes exilés au sein de notre propre langue, et
vouloir y trouver un rythme, un souffle, la rencontre inouïe de sonorités
désignant soudain la faille qui fait notre condition et notre désir. Dans un poème
de Guerre extrême, j’ai inscrit dans un vers le mot scella, j’ai inscrit le nom de
Celan, mais comme emblème de tous ceux qui jouent du sceau, de l’inscription
dans la matière du langage, de cet artifice-là, de cette réalité-là, de la lettre,
quand elle fait corps.
Sol invictus
Voici la fièvre
les cimes peintes
les glaises les narrations
guerres qui ciblent le cœur.
Voici les fontaines
les tables
cubèbe et giroflier.
Or
nous sommes descellés
repris
hâtés par le vivant
tenus par la morsure
éparpillés.
Il meurt
– il avait de la neige en dedans –
nous sommes face brèves
traquées dans les écritures nouvelles.
Il meurt
– il avait la neige en dedans –
où sont les manguiers
l’éthyle la résine
collines piquées de myrte
où est
l’Oronte
où sont les icônes les fétiches
toutes choses amères
les trahisons ?
L’un à l’autre
mur
comme frappés en la chair.
Où est le chardon ?
Où sont les eaux mortes
et l’oubli
les mosaïques les chimères.
Viens plus bas
au pied des tertres
dis-moi l’ombre des portiques
console où il ranima
et les frontons triangulaires.
Viens plus bas
épelle la lettre nouvelle
plus ivre le chant
pur
de toi à toi
Iphigénie
reste
…
Tu rafraîchiras mes songes
à moi offerte et pour toujours
l’un seul
fondue à perte
éployée dans l’Amen.
Oui
rafraîchis mes songes
deviens chose errante
porte
ma couronne
sois
les neuf Nazareths
face pour toujours
nouée au sable.
Ô fleur d’orange
et puisque
je t’enlève aux autels
je t’apprendrai
les villes saintes
sois figurine
agathe asile
je t’enfermerai
plus serrée qu’or
dans le loess
tu deviens vase
aux chambres closes
paraphe.
Je te montrerai
le premier chiffre
les cercles de bitume
toute chose
encre plus rouge qu’un vivant.
Toute chose
encre plus rouge.
Je te montrerai
l’autre versant du monde.
Tu seras style
aux sources
comme la grève
est suture
tu seras grève
descends plus loin.
Comme jadis je te mènerai
aux portes des villes
enduites.
Oui le plus lourd
est le dedans
le plus proche
est l’ultime
l’un et l’autre
fondus à perte
éployés dans l’Amen.
Esther Tellermann
Extrait de Encre plus rouge à paraître aux éditions Flammarion en janvier 2003.
[*]
Ancienne élève de l’ENS, agrégée de Lettres, Esther Tellermann est psychanalyste et
poète. Elle a publié son œuvre chez Flammarion :
Première apparition avec épaisseur,
1986 ;
Trois plans inhumains, 1989 ;
Distance de fuite, 1993 ;
Pangéia, 1996 ;
Guerre
extrême, 1999;
Encre plus rouge (à paraître en 2003). Elle est membre de l’Association
lacanienne de Paris, et fait partie du comité de rédaction de la revue
La Célibataire.