Figures de la psychanalyse
érès

I.S.B.N.2-7492-0040-7
256 pages

p. 167 à 185
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no7 2002/2

2002 Figures de la Psychanalyse

Œuvre et vie d’Adelbert Von Chamisso

Sabine Parmentier
Dans la riche histoire du romantisme allemand, nombreux sont les auteurs dont l’œuvre et la vie s’imbriquent étroitement, dont la vie annonce et éclaire l’œuvre comme l’anamnèse le symptôme, car le romantisme est par essence autobiographique. Mais ils sont peu nombreux ceux dont l’œuvre anticipe la vie et la préfigure jusque dans la précision du détail. C’est le cas d’Adelbert von Chamisso et de son conte « Peter Schlemihls wundersame Geschichte », récit autobiographique, mais d’une étrange façon.
La parution de ce conte – premier écrit publié par Chamisso – lui a apporté une célébrité qui s’est répandue avec une incroyable rapidité. Dans une lettre écrite à son ami Louis de La Foye en 1818, quatre ans après la publication de « Peter Schlemihl », il raconte comment il a rencontré lui-même, lors de son voyage autour du monde qui a duré trois ans, ce petit livre à Copenhague et au cap de Bonne-Espérance – « dans les bibliothèques de prêt, il est régulièrement volé [1] ». Pourquoi cette célébrité ? Différentes interprétations ont été données à la perte de l’ombre qui y figure, mais les critiques s’accordent pour dire que ce récit pose « le problème de l’identité individuelle et de la différence par rapport aux autres semblables [2] », à une période de l’histoire européenne où, justement, toutes les vieilles identités volaient en éclats. C’est en quoi l’histoire est également autobiographique.
Adelbert von Chamisso, de son nom français Louis Charles Adélaïde de Chamissot de Boncourt, est le sixième des sept enfants du comte Chamissot de Boncourt, né au château de Boncourt, près de Sainte-Menehould, en Lorraine. Son acte de baptême catholique date du 31 janvier 1781. La situation des aristocrates devenant de plus en plus précaire, la famille Chamisso quitta Boncourt en mai 1792, et s’enfuit vers le Nord. En janvier 1793, le mobilier fut vendu aux enchères et le château lui-même livré aux démolisseurs. Tout fut vendu, portes, fenêtres, poutres, toiture, et jusqu’aux pierres des murs qui serviront à bâtir ou améliorer des bâtiments existants. Bien plus tard, Chamisso écrivit un poème, que des générations de lycéens allemands ont appris par cœur, et qui a pour titre « Das Schloss Boncourt » :
« … C’est ainsi, château de mes pères,
Que tu vis toujours en mon cœur
Alors que rien de toi ne reste
Qu’une terre où va la charrue. »
Ce château lui apparaît très souvent dans ses rêves et rêveries, avec une troublante précision des détails. Trente ans après sa disparition, il écrit à sa sœur : « Récemment j’ai peint dans ma mémoire le jardin, jusqu’à la plus petite courbe de l’allée la plus éloignée, jusqu’au moindre buisson, et ma force d’imagination était si vive qu’elle me représentait avec la plus grande précision tous ces détails intacts. J’étais hors de moi ! » Et en 1837, un an avant sa mort, il écrit à Louis de La Foye : « Je n’ai fait que rêver du château de Boncourt [3]. »
Ce poème a inspiré d’ailleurs au roi Frédéric-Guillaume IV une lettre adressée à Chamisso, qui passe pour « l’une des plus belles lettres qu’un prince allemand ait jamais écrites [4] ». « Où avez-vous donc pris l’allemand goethéen que vous écrivez ? Il y a plus d’un Français sans doute dont le cœur s’est ouvert à l’Allemagne et aux Allemands ; mais nul n’a jamais égalé, même surpassé les meilleurs dans leur langue. [… ] Je voudrais entendre chanter votre “Château de Boncourt” : rien qu’en le lisant les larmes montent aux yeux de chacun et involontairement on vous rend la bénédiction que vous prononcez sur celui qui laboure le sol précieux [5] ! »
Après un passage par les Flandres, la Hollande, ensuite l’Allemagne avec Düsseldorf, Wurtzbourg, Bayreuth, la famille Chamisso s’installe à Berlin où les enfants les plus grands entrent comme miniaturistes à la fabrique royale de porcelaines pour faire vivre la famille – et le jeune Adelbert, ayant changé de prénom, entre comme page au service de la reine Frédérique Louise. La reine qui était très soucieuse de l’éducation de ses pages le fit entrer au lycée français de Berlin où Chamisso eut ses premiers contacts avec ce que l’on appelait la « colonie », c’est-à-dire les protestants français ayant trouvé refuge à Berlin après la révocation de l’édit de Nantes, en 1685. La « colonie » était un milieu très fermé. Chamisso s’y fit des amis qu’il garda jusqu’à la fin de sa vie, comme Friedrich de La Motte-Fouqué. C’est là qu’il fit connaissance avec la littérature allemande contemporaine, Klopstock, Schiller, avec la philosophie de Moses Mendelssohn. Ce sont ces années qui firent que ce catholique d’origine ne se sentit plus jamais complètement à l’aise parmi les catholiques.
En sortant du lycée, une question se posa pour le jeune Adelbert, question inouïe que personne n’avait eu à se poser dans sa famille jusque-là : la question de son devenir. Un « représentant » de la noblesse a une existence entièrement déterminée par sa naissance : on n’exige rien de lui que d’être« un membre de sa famille » et en cette qualité, il est partout de plain-pied, accueilli et respecté. La question de sa destinée personnelle se posant pour lui du fait des circonstances, Chamisso entra donc dans l’armée prussienne en 1798, comme enseigne dans le régiment d’infanterie de Götze qui était alors en garnison à Berlin. Il sert pendant huit ans, c’est là qu’il apprend l’allemand. Vers la fin de sa vie, dans une lettre à sa sœur – toute sa famille était rentrée en France en 1801 –, il écrira que l’allemand a toujours été pour lui la langue de l’écrit, alors que le français – qu’il écrivait mal – restait la langue dans laquelle il avait pensé, compté et rêvé. Pendant qu’il est en garnison à Berlin, il commence aussi à fréquenter les salons littéraires juifs berlinois et notamment le plus célèbre, celui de Rahel Lewin, future femme de son ami August Varnhagen. La question de l’émancipation, de l’assimilation et de la conversion – qui concernaient autant Chamisso, bien que non juif, pour d’autres raisons – a tourmenté au plus haut point Rahel Varnhagen. Ces questions auxquelles elle tente de répondre par le reniement de sa judéité, et Edouard Hitzig, le meilleur ami de Chamisso et son premier biographe, par l’assimilation « digne de respect [6] », trouvent chez Chamisso une réponse – l’engagement dans l’armée prussienne – remise en question à nouveau par les circonstances historiques. Il décide alors de partir pour la France. En décembre 1806, il est donc à Paris, d’où il écrit encore à Varnhagen : « Je hais la France, et l’Allemagne n’est plus et pas encore. » Cette Allemagne qui n’est plus, ce n’est pas seulement l’Allemagne politique, démembrée par les Français victorieux, mais aussi cette Allemagne qui, depuis Goethe – et jusqu’en 1870 –, allait séduire tant de Français, cette Allemagne idéale, cosmopolite, désintéressée, terre de toutes les vertus, mère de tous les arts et de toutes les sciences, cette Allemagne destinée à jouer dans le monde le rôle d’une Hellade moderne. Il retourne donc à Berlin, à sa recherche, mais c’est pour constater que vraiment elle n’était plus. Berlin est alors sous occupation française. Ses amis allemands étaient tous devenus patriotes, animés par un esprit de revanche, le cosmopolitisme était suspect, on lui montrait partout une certaine mauvaise humeur critique, on lui reprochait son caractère abrupt et taciturne, sa tabagie. Les années 1808-1809 sont pour Chamisso des années difficiles. En octobre 1808, il écrit à Fouqué : « Au demeurant, le monde m’est de toutes parts fermé comme avec des planches clouées, et je ne sais ni d’où partir ni où aller. » Il se réfugie chez son ami Édouard Hitzig chez qui il passe deux années dans le désœuvrement et l’angoisse. Il dit de lui-même qu’il est « la bête la plus passive du monde ».
En 1810, il est à nouveau en France, à Paris, qui à l’époque est la capitale de l’Europe. Dans une lettre à sa sœur Rosa-Maria, il écrit : « On vit très bien à l’allemande ici à Paris. » Il fréquente, en effet, la colonie allemande de Paris « car nulle part je n’ai été plus lourdement allemand » qu’en France, dit-il à son ami Fouqué. Il y rencontre Alexandre von Humboldt qui le fascine avec la découverte de la « physionomie étrangère de la création qui nous est inconnue », il a une liaison avec Helmina von Chezy – la Mina de Peter Schlemihl –, qui « a deux enfants et plus de maris ». C’est une période de grande liberté sexuelle, les romantiques militaient pour l’amour libre et l’émancipation des femmes, et même si Chamisso n’est pas un adepte fervent de cette émancipation il sait à l’occasion en profiter.
C’est à ce moment-là qu’il rencontre aussi Madame de Staël, que Napoléon, après l’avoir exilée une première fois, avait autorisé à s’installer au château de Chaumont, où Chamisso passe un long moment avant de la suivre en Suisse lorsque, après la publication de son livre « De l’Allemagne », elle se retrouve à nouveau interdite de séjour en France. À Chaumont, il est en bonne compagnie, il y a Wilhelm Schlegel, Juliette Récamier, Mathieu de Montmorency, des artistes scandinaves, des peintres italiens, des hommes de lettres de toutes langues. Voici ce qu’écrit Chamisso : « Ma patrie : je suis français en Allemagne et allemand en France, catholique chez les protestants, protestant chez les catholiques, philosophe chez les gens religieux et cagot chez les gens sans préjugés ; homme du monde chez les savants, et pédant dans le monde, jacobin chez les aristocrates, et chez les démocrates un noble, un homme de l’Ancien Régime, etc. Je ne suis nulle part de mise, je suis partout étranger – je voudrais trop étreindre, tout m’échappe. Je suis malheureux… Puisque ce soir la place n’est pas encore prise, permettez-moi d’aller me jeter la tête la première dans la rivière [7]… » Après un bref séjour en Vendée chez le préfet Barande, Chamisso retrouve Madame de Staël exilée en Suisse par ordre de l’empereur. Là, il commence, lors de grandes marches à pied, à s’intéresser à la flore suisse.
En août 1812 il est de retour en Allemagne, où il s’inscrit à l’université de Berlin, nouvellement fondée, pour y étudier la médecine et les sciences naturelles. La science moderne et la psychanalyse sont héritières de ce mouvement d’observation des phénomènes et de recherches de nouvelles théorisations capables d’en rendre compte.
L’étrange histoire de Peter Schlemihl est écrite à ce moment-là, l’été 1813, et publiée l’année suivante. Dans la préface à l’édition française de 1838, Chamisso raconte comment il aurait connu Schlemihl et comment celui-ci lui aurait remis son manuscrit : « J’ai connu Peter Schlemihl en 1804 à Berlin, c’était un grand jeune homme gauche, sans être maladroit, inerte, sans être paresseux, le plus souvent renfermé sur lui-même sans paraître s’inquiéter de ce qui se passait autour de lui [… ]. J’habitais en 1813 à la campagne près de Berlin [… ] lorsqu’un matin brumeux d’automne, ayant dormi tard, j’appris à mon réveil qu’un homme à la longue barbe, vêtu d’une vieille kurtka noire râpée et portant des pantoufles par-dessus ses bottes, s’était informé de moi et avait laissé un paquet à mon adresse. » Ce paquet contenait le manuscrit autographe de la merveilleuse histoire de Peter Schlemihl [8].
C’est ce qu’il écrit aussi à ses amis Hitzig et Fouqué en leur adressant le manuscrit. Fouqué répond d’ailleurs en appelant Chamisso « mon cher Schlemihl ». Pourtant, en même temps qu’elle est démentie, la fiction d’un Schlemihl réel est maintenue comme à plaisir : ils ont le même caniche qui s’appelle Figaro, le même domestique qui s’appelle Bendel, ils aiment les mêmes femmes : Fanny (Hertz) et Mina (Helmina von Chezy), etc. Et, ce que même l’auteur ne pouvait entièrement prévoir, ils ont le même destin.
L’envie de connaître le monde, le désir de voyager s’éveillent vivement en lui et lorsque en 1815 on lui offre de prendre part comme naturaliste à un voyage autour du monde, il accepte sans hésitation. Il s’agissait d’une expédition russe qui avait pour but de trouver un passage vers le Pacifique par le Grand Nord. Chamisso a trente-cinq ans et part explorer le monde comme géographe, géologue, météorologue, botaniste, zoologue, ethnographe et linguiste. C’est dans ces domaines qu’il va exceller pendant son voyage de trois ans et qu’il va publier et devenir célèbre à son retour. Dans la mer de Behring, il existe même à l’heure actuelle une Chamisso-Island.
Plus il s’éloigne, plus son attachement à l’Allemagne lui devient clair. En 1816 il écrit à son ami Hitzig, du Chili, le 25 février : « Berlin, grâce à toi, est devenu pour moi le pays de mes pères et le nombril de mon univers, d’où je suis parti pour exécuter mon périple, pour y revenir et y étendre en un repas léger mes os fatigués, quand le temps viendra, si Dieu le veut. »
À son retour, il publie un article sur le mode de reproduction d’une sorte de salpiens ( petits escargots de mer) qui lui vaut le titre de docteur honoraire de la faculté de Berlin. Il est nommé conservateur de l’Herbarium royal de Berlin, et ensuite directeur du Jardin botanique. Il devient célèbre comme navigateur, naturaliste et poète. En I978, le Dictionary of Scientific Biography (New York, 1978) rapprochait ses travaux de ceux de Darwin par l’importance qu’il lui accorde concernant l’exploration – la première – des rives du Pacifique et son hypothèse de la colonisation des îles par les plantes grâce aux graines et fruits emportés par les courants de surface. Il écrit à Louis de La Foye : « Ce que l’on souhaite dans sa jeunesse, on l’a en plénitude dans l’âge mûr, je crois que je suis un poète d’Allemagne » (mai 1827). Et quatre ans plus tard : « Le peuple chante mes chansons, on les chante dans les salons, les compositeurs en sont fous, les jeunes les déclament dans les écoles, mon portrait est placé après Goethe, Tieck, et Schlegel, à la quatrième place dans la série des poètes allemands contemporains, et de belles jeunes dames me pressent pieusement la main !… Qui aurait pensé tout cela dans nos vertes jeunes années ! »
En 1819, il épouse une jeune fille de 17 ans (il en a trente-sept), Antonie Piaste dont il dit qu’elle ressemble « à la fois à la Vierge et à l’enfant ». Ils auront sept enfants. À la naissance du premier, Ernst Ludwig Deodatus, il écrit à La Foye : « Je l’ai, selon la coutume du pays, fait baptiser dans la religion protestante. » Et dans une lettre en vers adressée à Fouqué, il écrit :
… Oui, ami ! Schlemilh
N’est plus privé de son ombre, il l’a trois fois.
D’abord l’ombre de notre aigle prussien
Qui étend sur lui ses ailes, afin
Qu’il trouve à présent le repos et la paix
Dans la maison et le foyer que le roi
Lui a octroyé avec une bonne pension.
En second lieu,
L’ombre de ces nobles et vieux arbres
Qui ornent le jardin nommé botanique
Chez nous, et plus simplement « petit Éden »,
Dont il a été élu gardien, prince des fleurs.
La troisième ombre enfin et la plus belle
Vouée à lui pour ne plus le quitter,
Son ange à présent, comme il y a
Toujours un ange auprès de nous
Antonie – cela t’en dit assez.
L’histoire pourrait s’arrêter ici, ce serait une belle histoire qui finit bien, s’il n’y avait deux éléments par la suite, en connexion avec ce qui précède. Le premier est un voyage à Hambourg, dans la famille Hertz, l’une des maisons juives qu’il fréquentait depuis longtemps : la belle Fanny de Peter Schlemihl est Fanny Hertz, femme d’un des Hertz, ami de Chamisso et banquier à Hambourg. Ce n’est pas Fanny qu’il fréquente lors de ce voyage, mais Marianne, la jolie et vive maîtresse de maison, qui le reçoit si chaleureusement que l’année suivante naîtra, dans la famille Hertz, un garçon, Wilhelm Hertz – qui deviendra plus tard libraire et éditeur, ami et éditeur de Théodore Fontane – en même temps que naissait dans la famille Chamisso un garçon, Max von Chamisso, tous deux fils d’Adelbert. Enfin, en 1826, il est de nouveau en France, pour récupérer la somme qui lui revenait sur les réparations accordées à sa famille pour les dommages subis pendant la Révolution. Il écrit à sa femme, mais le ton des lettres a changé.
Le deuxième élément, ce sont les poèmes : certains sont simples, pleins de joie et de sentiment, comme « Frauen-Liebe und Leben » que Schumann a mis en musique. Mais dans beaucoup d’autres il se passe des choses horribles, il y a une recherche de l’anormal, un goût pour le macabre, qui ont fait dire à Thomas Mann qu’il y avait chez Chamisso « une grossière et presque pathologique opposition entre une tendresse de sylphe et un véritable besoin d’objets forts et même horribles ». Ainsi, le poème « Sala y Gomez », l’un des plus célèbres, écrit treize ans après le retour de son voyage autour du monde, pendant lequel il avait longé le récif de Sala y Gomez, perdu entre ciel et mer, habité par les oiseaux de mer. Le poème imagine les pensées d’un naufragé, ses songes qui :
« [… ] montent autour de nous leur garde effrayante
et prononcent des mots qui provoquent la folie
Arrière ! Arrière ! Qui vous a donné pareille puissance ?
Pourquoi secoues-tu tes boucles au vent ?
Je te connais, impétueux, sauvage garçon,
Je te regarde et mon cœur cesse de battre.
Tu es celui que je fus lorsque je m’élançai dans la vie,
Poussé par de folles espérances, il y a si longtemps,
Et c’est toi que je suis, l’image érigée sur ta tombe.
Que parles-tu encore de beauté, de bonté, de vérité,
D’amour et de haine ? Insensé !
Regarde ! Je suis ce que furent tes rêves.
Et tu veux elle aussi la ramener au souvenir ?
Laisse-moi, femme, depuis longtemps j’ai renoncé [… ]
Ne tourne pas vers moi ces doux regards !
La lumière de tes yeux et le son de ta voix
La mort les a déjà anéantis.
Ton crâne vide et pourrissant n’a plus de regards
Prometteurs de pareilles félicités divines ;
Le monde n’est plus, en qui j’avais mis ma foi.
Le temps tout-puissant, je suis le seul
À l’avoir, sur ce rocher désert,
Dans mon effroyable solitude. »
Il meurt en 1838, vraisemblablement d’un cancer du poumon, quinze mois après sa femme, morte de tuberculose. On pourrait dire, avec un autre poète de langue allemande mais qui a écrit aussi en français, Rilke dans « Le livre de la pauvreté et de la mort », qu’il a eu :
« [… ] sa propre mort
La mort issue de cette vie où il trouva
L’amour, un sens et la détresse. »
Pour ce qui est de l’histoire de Peter Schlemihl, en 1814, il avait écrit à son frère une lettre pour lui expliquer la signification du nom : « C’est un nom hébreu qui signifie à peu près Gottlieb, Théophile ou “aimé de Dieu”. Dans la langue habituelle des Juifs, on nomme ainsi le maladroit, le malchanceux, celui à qui rien au monde ne réussit. Un Schlemihl se casse le doigt dans la poche de sa veste, tombe sur le dos et se fracture le nez, et arrive toujours mal à propos. » Mais dans la préface de la première édition française de 1821, il présente les choses différemment, en inversant l’ordre des facteurs : « Enfin le nom de Schlemihl est passé chez nous en proverbe, et il n’est pas jusqu’aux Juifs, qui n’en aient fait un terme de dérision. »
L’histoire de Peter Schlemihl se rapproche par endroits et diverge par endroit de celle de son auteur. Cela commence de façon banale et réaliste : un jeune homme pauvre se présente chez un riche, Monsieur John, avec une lettre de recommandation, il le trouve en compagnie, s’y joint et s’aperçoit que chaque fois que quelqu’un exprime un désir, un petit bonhomme vêtu de gris sort de sa poche et présente l’objet de ce désir. C’est d’abord un pansement, ensuite une longue vue, ensuite un tapis de plus de cent mètres carrés, puis une tente de même surface avec tous ses accessoires, enfin trois chevaux tout sellés pour la monte. Pris d’inquiétude, Peter quitte discrètement la compagnie pour tomber, au détour d’une allée, sur l’homme en gris, qui lui dit ceci : « Pendant le court moment que j’ai eu le bonheur de passer près de vous, j’ai plusieurs fois – permettez-moi de vous le dire, monsieur – réellement contemplé avec une indicible admiration l’ombre si belle, si belle que vous projetez au soleil, avec –une sorte de noble dédain, sans y faire attention – oui, cette ombre superbe que voilà à vos pieds. Pardonnez-moi une proposition téméraire sans doute. Répugneriez-vous à me céder cette ombre [9] ?» On pourrait dire, avec Freud, que cette demande « présente la surestimation sexuelle frappante qui a bien son origine dans le narcissisme originaire de l’enfant [10] ». Peter Schlemihl n’y entend rien, et lorsque l’homme en gris cite la bourse inépuisable parmi les huit merveilles qu’il lui propose en échange, il accepte car l’homme avait « avec ce seul mot réussi à s’emparer de son esprit ». C’est dans les yeux des autres qu’il va s’apercevoir très rapidement de ce qu’il a perdu. Et cette nuit-là en s’endormant sur l’or puisé dans sa bourse, Peter fait un rêve où il voit Chamisso, assis à sa table de travail, mort [11].
Dans la Traumdeutung, Freud dit « Je suis arrivé à la conclusion que ces alternances de vie et de mort représentent l’indifférence du rêveur (“cela m’est égal qu’il soit vivant ou mort” ). Bien entendu cette indifférence n’est pas réelle, elle est désirée ; elle est destinée à déguiser les attitudes affectives, souvent contradictoires, du rêveur ; elle est ainsi la figuration en rêve de son ambivalence [12]. »
Schlemihl finit par quitter la ville en compagnie de son fidèle domestique Bendel et quelques autres dont le coquin Rascal qui fera courir le bruit que Schlemihl est le roi lui-même voyageant incognito. « J’étais flatté, fût-ce dans ces conditions, d’avoir été pris pour le souverain révéré. » Il existe, dit Freud, devant l’enfant, « une tendance à suspendre toutes les acquisitions culturelles dont on a extorqué la reconnaissance à son propre narcissisme, et à renouveler à son sujet la revendication de privilèges depuis longtemps abandonnés. Maladie, mort, renonciation de jouissance, restrictions à sa propre volonté ne vaudront pas pour l’enfant, les lois de la nature comme celles de la société s’arrêtèrent devant lui, il sera réellement à nouveau le centre et le cœur de la création, His Majesty the Baby, comme on s’imaginait être jadis [13] ».
En compagnie de ses deux doubles, le bon et le méchant, Schlemihl va essayer d’organiser sa nouvelle vie. Après avoir quitté une femme (Fanny) dans les yeux de laquelle il avait lu l’horreur devant l’absence d’ombre, il tente d’en épouser une autre (Mina) sans y arriver. Mina représente à tout point un idéal sexuel : au milieu d’un chœur de jeunes filles d’une rare beauté, elle « éclipsait les autres comme le soleil éclipse les astres de la nuit », et grâce à elle « la majesté, l’innocence et la grâce, unies à la beauté », règnent.
Freud dit : « Après avoir dissipé sa libido sur les objets, il [le névrosé] cherche alors une voie pour revenir au narcissisme, en se choisissant, selon le type narcissique, un idéal sexuel qui possède les perfections qu’il ne peut atteindre. En effet, il ne peut croire à un autre mécanisme de guérison [14]… »
Mais Peter Schlemihl n’a pas d’analyste – pas plus que Chamisso –, et quels que soient les efforts de son bon double, le méchant déjoue tous ses plans et finit par épouser Mina, au moment même où le diabolique, l’homme en gris, lui propose un nouveau marché : vendre son âme contre son ombre. Au moment de signer, Schlemihl s’évanouit – le moi n’est pas maître dans sa maison –, le sujet ne peut apparaître que dans ces brefs moments d’absence, la tête qui tourne, lors du premier marché, l’évanouissement lors du deuxième, le passage à l’acte lors du troisième.
Son réveil est suivi d’un épisode dissociatif pendant lequel les différentes parties de la personnalité agissent de façon autonome, contradictoire, indépendamment les unes des autres. Rascal épouse Mina, Bendel emporté par le désir de venger son maître finit par suivre l’homme en gris, celui-ci apparaît sous différentes formes sans jamais être reconnu d’emblée par Schlemihl qui poursuit une ombre sans maître sur la lande. Cela finit par une course folle à travers bois et plaines. « Une sueur d’angoisse coulait de mon front, de sourds gémissements déchiraient ma poitrine, la démence grondait en moi », dit Schlemihl. Dans son étude sur le « Double » parue en 1914, Otto Rank parle de ce passage en disant : « Ces analogies prouvent bien que l’ombre et l’image représentent ici un moi devenu indépendant. »
Ce ne sont pas ces considérations banalement psychiatriques que m’évoque ce propos, mais Lacan disant que, « dans les disruptions dépressives des revers vécus de l’infériorité », le moi engendre « les négations mortelles qui le figent dans son formalisme. Je ne suis rien de ce qui m’arrive. Tu n’es rien de ce qui vaut »… « Aussi bien les deux moments se confondent-ils où le sujet se nie lui-même et où il charge l’autre, et l’on y découvre cette structure paranoïaque du moi [… ]. C’est le délire même de la belle âme misanthrope, rejetant sur le monde le désordre qui fait son être [15]. »
Cette fuite éperdue inaugure une période d’errance en compagnie de l’homme en gris, qui se montre d’une extraordinaire complaisance, d’une habileté et d’une adresse infinie, condensation des deux doubles précédents – il ne tarit pas d’arguments et de commentaires, convaincu que Schlemihl finira par signer. Cette situation conflictuelle dure jusqu’au moment où, ne pouvant plus demeurer dans cet état de guerre contre lui-même, Schlemihl, saisi d’horreur, finit par lancer la bourse dans l’abîme près duquel ils étaient assis. L’homme en gris disparaît, Schlemihl se retrouve seul, soulagé, s’endort et fait un rêve où apparaissent Mina, puis de nouveau Chamisso, et où personne n’avait d’ombre, sans que ce soit choquant.
« On peut comprendre – dit Freud – que les objets préférés des hommes, leurs idéaux, découlent des mêmes perceptions et expériences que les objets qu’ils ont le plus en horreur ; ils ne se distinguent les uns des autres, à l’origine, que par d’infimes modifications [16]. » Et il conclut : « Ce qu’il projette devant lui comme son idéal est le substitut du narcissisme perdu de son enfance ; en ce temps là, il était lui-même son propre idéal [17]. »
C’est dans cette voie que semble s’engager Schlemihl, qui à son réveil décide de partir, au hasard, « laissant au sort le soin de faire de lui ce qu’il avait projeté ». Ses bottes étant usées, il est obligé de s’en acheter une paire d’occasion et il s’aperçoit rapidement qu’il s’agit des bottes de sept lieues. Il parcourt le monde en tous sens « tantôt mesurant ses hauteurs, ou la température de ses sources et celle de l’air, tantôt observant des animaux, tantôt examinant des plantes », et s’aperçoit qu’une partie du monde lui restera à jamais interdite, inconnue, car séparée par des étendues de mer trop vastes – l’Australie, la Tasmanie –, exactement la partie que Chamisso ne visitera pas lors de son voyage autour du monde. « Je m’assis enfin sur le promontoire le plus avancé de Lamboc et, le visage tourné vers le sud et vers l’est, je pleurai comme devant la grille solidement fermée d’un cachot. » Il a alors un moment d’insight : « Je tombai à genoux, dans un muet recueillement, et versai des larmes de gratitude, car soudain mon avenir se dressait clairement devant moi. Exclu de la société des hommes par ma faute première, j’étais, en dédommagement, conduit vers la nature, que j’avais toujours aimée. »
« Le développement du moi – dit Freud– consiste à s’éloigner du narcissisme primaire, et engendre une aspiration intense à recouvrer ce narcissisme. Cet éloignement se produit par le moyen du déplacement de la libido sur un idéal du moi imposé de l’extérieur, la satisfaction par l’accomplissement de cet idéal [18]. » Lacan parle de « la fonction pacifiante de l’idéal du moi, la connexion de sa normativité libidinale avec la normativité culturelle, liée depuis l’orée de l’histoire à l’imago du père [19] ».
Si nous ne savons rien du père de Schlemihl, si nous ne savons presque rien du père de Chamisso – si ce n’est qu’il appartenait à un monde autre que celui dans lequel a vécu son fils, un monde perdu pour lui –, nous savons qu’il a fallu à celui-ci se trouver des pères spirituels – Haller, Humboldt et Linné – pour pouvoir trouver la voie qui lui permît de devenir père à son tour, et leur pair. « Mon père était toujours absent », disait un analysant, je n’ai pas eu de repères – ou pas « d’heureux père ». Et un autre, cinquième de six enfants, obligé de se prendre en charge après le bac car son père n’avait pas la possibilité de l’aider : « J’ai eu l’impression d’être né dans un patronage. » Pères absents, lointains, idéalisés ou déchus, le père, disait Lacan, dans Le mythe individuel du névrosé : « [… ] le père est toujours par quelque côté un père carent, un père humilié [… ]. Il y a toujours une discordance extrêmement nette entre ce qui est perçu par le sujet sur le plan du réel et sa fonction symbolique. C’est dans cet écart que gît ce qui fait que le complexe d’Œdipe a sa valeur [… ] pathogène. » Et pourtant quelque chose a dû être « incorporé » de leur présence ou de leur parole, quelque chose a dû être transmis pour inciter « le sujet à former l’idéal du moi [20] ».
En parlant des structures de méconnaissance et d’objectivation systématique qui caractérisent la formation du moi, Lacan cite Héraclite à propos de la libido narcissique négative « qui tient à l’intégration d’un désarroi organique, originelle déhiscence vitale constitutive de l’homme qui fait luire à nouveau la notion héraclitéenne de la Discorde, tenue par l’Éphésien pour antérieure à l’harmonie [21] ». Deux fragments d’Héraclite sont parvenus jusqu’à nous concernant cette question de la discorde, l’un par l’intermédiaire de Diogène Laërce, l’autre par Origène :
« [… ] tout se fait par opposition des contraires et tout coule comme un fleuve. [… ] Entre contraires, il y a une lutte qui aboutit à la création, c’est ce qu’on appelle la guerre et la discorde ; l’autre, qui aboutit à l’embrasement, s’appelle la concorde et la paix [22] ».
Et Origène, Contre Celse, VI, 42 : « Il faut connaître que le conflit est commun ou universel, que la discorde est le droit, et que toutes choses naissent et meurent selon discorde et nécessité [23]. »
On pourrait dire avec Freud que les trois polarités qui gouvernent la vie psychique se nouent de façon significative où l’étranger, l’extérieur, l’objet, le haï soient tout au début identiques, car « avec l’entrée de l’objet dans le stade du narcissisme primaire on parvient aussi à l’apparition de la haine ». C’est ce qui trouble l’état originaire narcissique et prépare la progression. Cette haine qui engendre le développement, rejetée avec indignation, ou étouffée avant d’avoir pu devenir consciente, peut faire retour sous certaines formes dont l’une est le double persécuteur. Retour étrangement inquiétant.
Freud cite Chamisso quatre fois, dans « L’inquiétante étrangeté » justement. « Le caractère d’inquiétante étrangeté ne peut venir en effet que du fait que le double est une formation qui appartient au temps originaire dépassé de la vie psychique, qui du reste revêtait alors un sens plus aimable. Le double est devenu une image d’épouvante de la même façon que les dieux deviennent des démons après que leur religion s’est écroulée [24]. »
L’épouvante, la répulsion de Schlemihl pour l’homme en gris, sa haine, son angoisse prennent sens si l’on met à la place de l’homme en gris le père redouté dont on attend la castration. L’imago du père serait ici, comme dans « L’homme au sable », d’ailleurs, scindée par l’ambivalence, en deux séries : la série des bons pères, Chamisso, Bendel, Haller, Humboldt, Fouqué ; la série des mauvais : Rascal, l’homme en gris, Monsieur John. Le désir de mort à l’égard du bon père serait ainsi représenté par le rêve où Chamisso apparaît mort, et par la mort du père de Mina. Ce qui montre aussi que Schlemihl et Mina ne font qu’un – Mina qui pousse la passivité à l’égard du père jusqu’à lui répondre : « Advienne de moi ce que voudra mon père », pourrait ainsi symboliser l’attitude féminine de Schlemihl envers son père dans sa prime enfance – et donc la passion subite qu’il éprouve à l’égard de Mina est narcissique et elle ne peut que le rendre étranger à l’objet d’amour réel. Schlemihl ne peut la sauver du mariage avec Rascal, pas plus qu’il ne peut se faire connaître d’elle quand il la rencontre par la suite, car « le jeune homme fixé à son père par le complexe de castration est incapable d’aimer une femme [25] ».
Si la fin de l’histoire est plus heureuse que pour Nathanaël et pour Hoffmann, si cela finit par le travail scientifique et la création littéraire pour Schlemihl et pour Chamisso, et par une vie de bon père de famille pour ce dernier, est-ce qu’on peut y voir pour autant une « sorte d’acceptation intellectuelle du refoulé » comparable à celle qui se produit dans la cure [26] ? Ou n’est-ce pas là une façon de camoufler l’origine suspecte de l’œuvre et de la pensée ? Les poèmes macabres de Chamisso, ce résultat de la sublimation dans lequel le sublime bascule dans l’horreur, la paternité reconnue et non reconnue à l’égard de Wilhelm Hertz, représentent-ils des ratés de cette acceptation, ou bien est-ce l’acceptation elle-même de cette « solitude de mort, de cette intimité polaire – pour reprendre un autre poète [27] – d’une âme qui est admise à elle-même » ? Le jeu avec les noms ADELaïde DE Chamisso – ADELbert VON Chamisso représente-t-il une façon de tuer le père, de s’instaurer lui-même comme origine –Adelbert veut dire étymologiquement, en vieil allemand, « Adel », noble, et « bert », célèbre, re-nommé – ou bien de s’inscrire, en l’adaptant à l’époque et au pays, dans la lignée de ses pères ? Un autre substitut du père a été, pour Chamisso, Julius Edouard Hitzig, à qui il écrivait : « Berlin, grâce à toi, est devenu le pays de mes pères. » Hitzig avait en effet modifié aussi son nom. Mais il y a d’autres raisons qui expliqueraient sa présence dans la série des pères, pour Chamisso. C’est chez Hitzig qu’il a toujours trouvé refuge dans les moments de crise, celui-ci lui a accordé en toute circonstance le soutien moral, matériel ou mondain – l’appui nécessaire pour être nommé naturaliste de l’expédition autour du monde–, il a été son premier biographe, celui à qui Chamisso écrivait en 1811 : « Tu m’es apparenté, tu m’es supérieur, tu as un cœur pour m’aimer et une tête pour penser pour nous deux. Ce que je souhaite de plus cher pour mes vieux jours ? C’est d’appuyer ma hutte contre ta maison. » Et c’est effectivement ce qui arriva.
Leurs maisons étaient voisines, Chamisso passait des après-midi entiers chez Hitzig, qui a non seulement corrigé, enjolivé et édité les poèmes de son ami, mais a aussi pris une étrange part à l’élaboration poétique elle-même. Voici ce que raconte Hitzig de cette collaboration : « Cette collaboration entre les deux amis explique superficiellement ce qu’on a si souvent blâmé chez Chamisso, cette recherche voulue de l’anormal. Il ne cherchait pas, on le lui apportait, il est vrai qu’on le lui apportait seulement parce que son ami savait ainsi lui plaire… Cet échange poétique de sujet entre les deux amis formait une étrange collaboration. Chamisso, passant devant les fenêtres de Hitzig qui habitait au rezdechaussée, frappait pour le tirer de sa table et de ses dossiers, avec ces mots : “Père Ede, donne-moi du combustible, j’ai tout brûlé”. Et alors Hitzig racontait ce qu’il savait. » « Père Ede », qui était juriste, procureur général redouté, chargé de la révision du code pénal, et fondateur de plusieurs revues de droit criminel, racontait des histoires criminelles, ou des « faits divers » trouvés dans les journaux « de tous les pays où il y a encore de la vertu et du vice à l’état pur ». Mais il y a eu encore une autre façon pour Hitzig d’être en position de père pour Chamisso que de lui fournir la nourriture spirituelle nécessaire. Sa femme très belle et très aimée, qu’il avait épousée hors du milieu juif, contre l’avis de sa famille, mourut après dix ans de mariage en mettant au monde son huitième enfant, en mai 1814. Son amie intime, Lotte Piaste, vint s’installer chez Hitzig pour s’occuper de ses enfants. Lotte, qui était célibataire, avait elle-même à sa charge une nièce orpheline, Antonie, qui a donc été élevée à partir de 12 ans dans la famille de Hitzig, avec ses enfants, jusqu’en 1819, quand elle épousa Chamisso. Épouser une fille de la maison du Père, son « ombre », permet de fonder un foyer et de trouver enfin le Heimat, son foyer natal.
La question du père m’amène à la question de la mort, car lorsque le père est dédoublé dans le réel, dit Lacan, « … le quart élément est la mort. C’est, en effet, de la mort imaginée, imaginaire qu’il s’agit dans la relation narcissique. C’est également la mort imaginaire et imaginée qui s’introduit à l’origine dans la dialectique du drame œdipien, et c’est d’elle qu’il s’agit dans la formation du névrosé – et peut-être, jusqu’à un certain point, dans quelque chose qui dépasse de beaucoup la formation du névrosé, à savoir l’attitude existentielle de l’homme moderne [28] ». Chamisso disait de lui-même qu’il était « un homme de l’avenir ». Cela explique peut-être le succès de Peter Schlemihl.
Dans un des cycles poétiques abondamment corrigés par le « père Ede », Chamisso met en scène la mort du poète à la guerre, le corps ramené sur une civière à sa femme, et les paroles de celle-ci adressées à leur fils :
« Tu es son seul fils
Héritier du nom qu’il s’est acquis,
Tu dois prétendre un jour à la même noblesse. »
La proximité de la mort, partout dans l’œuvre de Chamisso, dans les poèmes « roses » comme dans les poèmes « noirs » représente-t-elle la déréliction narcissique de celui qui se trouve devant le vide de ce lien à soi qui s’enroule sur lui-même, de celui qui voudrait « trop étreindre » et qui voit tout lui échapper, ou est-ce là ce que l’on pourrait appeler un horizon proche de celui de l’analyse, de cette plaine de morts, où les conflits s’approfondissent et se règlent, et où la vie est acceptée sans illusions ? Et le fait même que toutes ces questions puissent se poser est-ce propre à la surdétermination psychique, à cet écheveau d’interactions trop complexes pour qu’on puisse les séparer aisément ou est-ce la marque particulière de la structure narcissique ? Avec Lacan on pourrait mettre l’accent sur le caractère irréductible de la structure narcissique : « C’est à toutes les phases de l’individu, à tous les degrés d’accomplissement humain dans la personne, que nous retrouvons ce moment narcissique dans le sujet, en un avant où il doit assumer une frustration libidinale et un après où il se transcende dans une sublimation normative [29]. »
La question qui se pose me semble-t-il, à propos de cette histoire, est celle de la parenté entre la cure et la création littéraire. En effet, la création de Schlemihl a eu des effets comparables à ceux d’une fin de cure : lui redonner la possibilité de travailler et de jouir de la vie [30]. Dans la cure, dit Freud, « [… ] nous imposons au patient de former quantité de rejetons de l’Ics et, pour ce faire, nous le mettons en devoir de surmonter les objections que la censure oppose au devenirconscient de ces formations préconscientes, et la victoire sur cette censure nous fraye la voie d’une abolition du refoulement [31] ». L’année suivante, dans la 23e conférence, il fait le parallèle entre le devenir conscient des formations fantasmatiques, « degrés préliminaires de la formation du rêve et du symptôme », et le devenir conscient des formations fantasmatiques dans l’activité sublimatoire : « [… ] Les profanes ne retirent des sources de la fantaisie qu’un plaisir limité. Le caractère implacable de leurs refoulements les oblige à se contenter des rares rêves éveillés dont il faut encore qu’ils se rendent conscients. Mais le véritable artiste peut davantage. Il sait d’abord donner à ses rêves éveillés une forme telle qu’ils perdent tout caractère personnel susceptible de rebuter les étrangers, et deviennent une source de jouissance pour les autres. Il sait également les embellir de façon à dissimuler complètement leur origine suspecte. Il possède, en outre, le pouvoir mystérieux de modeler des matériaux donnés jusqu’à en faire l’image fidèle de la représentation existant dans sa fantaisie et de rattacher à cette représentation de sa fantaisie inconsciente une somme de plaisir suffisante pour masquer ou supprimer – aufgehoben –, provisoirement du moins, les refoulements. Lorsqu’il a réussi à réaliser tout cela, il procure à d’autres le moyen de puiser à nouveau soulagement et consolation dans les sources de jouissance, devenues inaccessibles, de leur propre inconscient ; il s’attire leur reconnaissance et leur admiration et a finalement conquis par sa fantaisie ce qui auparavant n’existait que dans sa fantaisie : honneurs, puissance, et amour des femmes [32]. » Il s’est acquis un nom.
Freud a toujours été fasciné par la connaissance que les écrivains et les poètes avaient de l’inconscient et a cherché dans la littérature la confirmation de ses propres découvertes. En 1922, il écrivait à Schnitzler avec qui il entretenait une correspondance depuis 1906 : « Une question me tourmente : pourquoi, en vérité, durant toutes ces années, n’ai-je jamais cherché à vous fréquenter et à avoir avec vous une conversation. La réponse à cette question implique un aveu qui me semble par trop intime. Je pense que je vous ai évité par une sorte de crainte de rencontrer mon double. Non que j’aie facilement tendance à m’identifier à un autre ou que j’aie voulu négliger la différence qui nous sépare, mais en me plongeant dans vos splendides créations, j’ai toujours cru y trouver, derrière l’apparence poétique, les hypothèses, les intérêts et les résultats que je savais être les miens. [… ] J’ai ainsi eu l’impression que vous saviez intuitivement –ou plutôt par suite d’une auto-observation subtile – tout ce que j’ai découvert à l’aide d’un laborieux travail pratique sur autrui [33]. »
L’auto-observation subtile de l’écrivain, comme l’auto-analyse de Freud, comme la cure, permettent donc d’approcher quelque chose de la vérité de l’inconscient, même si « le nom de psychanalyse ne s’applique qu’aux procédés où l’intensité du transfert est utilisée contre les résistances [34] ». Cette situation, qui se rencontre dans la création littéraire, peut se retrouver dans la cure où ce qui est visé, c’est justement ce qui a été enseveli et rendu inaccessible par le refoulement. Le transfert sur l’analyste et sur les idéaux analytiques, comme la concentration de la libido sur les objets imaginaires chez l’artiste, rend possible le ré-investissement de ce « domaine intermédiaire de la fantaisie » qui « jouit de la faveur générale de l’humanité [35] ». Ce ré-investissement permet à l’analysant de retrouver le souvenir enfoui, mais pas toujours [36]. On ré-écrit l’histoire. La « poussée vers le haut » du refoulé est activée donc par la construction analytique ou littéraire, et permet, grâce au transfert ou à la faiblesse constitutive des refoulements, de combler les lacunes de la mémoire, de vaincre les résistances du refoulement, de reconstruire son histoire, de retrouver une continuité d’être.
L’analyste comme l’écrivain tiennent compte des lois qui régissent la vie de l’inconscient. Cependant, contrairement à l’analyste, l’écrivain n’a pas besoin ni de les exprimer ni de les percevoir clairement : « grâce à la tolérance de son intelligence, elles sont incorporées à ses créations [37] ». L’analyste comme l’écrivain construisent leur « œuvre » avec la même pâte, le fond des impressions et des souvenirs oubliés, qu’ils soient personnels ou qu’ils appartiennent au patient, en récrivant leur histoire. Par quelles voies, par quels processus, ce fond est introduit dans l’« œuvre », c’est là une simple question de technique littéraire ou analytique.
 
NOTES
 
[1] P. Lahnstein, Adelbert von Chamisso, Paris, Flammarion, 1987, p. 143.
[2] B. Lortholary, préface à L’étrange histoire de Peter Schlemihl, Paris, Gallimard, 1992, p. 21.
[3] P. Lahnstein, op. cit., p. 15.
[4] Ibid., p. 14.
[5] R. Riegel, La vie d’un déraciné, Aubier, 1950, p. 34.
[6] Ibid., p. 31, qui cite une lettre de Léa Salomon à son fiancé, Abraham Mendelssohn, fils du philosophe et futur père du compositeur.
[7] A. Von Chamisso, op. cit., p. 53.
[8] Préface à l’édition française de 1838, Schrag, Paris.
[9] A. Von Chamisso L’étrange histoire de Peter Schlemihl, Paris, Gallimard, 1992, p. 43.
[10] S. Freud, « Pour introduire le narcissisme », dans La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 94.
[11] A. Von Chamisso, op. cit., p. 53.
[12] S. Freud, L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1980, p. 367.
[13] S. Freud, Pour introduire le narcissisme, p. 96.
[14] Ibid., p. 105.
[15] J. Lacan, « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 114.
[16] S. Freud, « Le refoulement », Métapsychologie, Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1968, p. 52.
[17] Pour introduire le narcissisme, op. cit., p. 98.
[18] Ibid., p. 104.
[19] J. Lacan, L’agressivité…, op. cit., p. 117.
[20] S. Freud, Pour introduire le narcissisme, p. 100.
[21] Ibid., p. 116.
[22] D. Laerce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, Paris, Garnier, Flammarion, 1965, II, p. 165-166.
[23] Les Présocratiques, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », p. 164.
[24] S. Freud, « L’inquiétante étrangeté », dans L’inquiétante étrangeté et autres essais, Prais, Gallimard, coll. « Folio », 1985, p. 238-239.
[25] Ibid., p. 233.
[26] S. Freud, « La négation », dans Résultats, idées, problèmes I, Paris, PUF, 1985, p. 136.
[27] E. Dickinson, « Il est une solitude », Vivre avant l’éveil, Arfuyen, 1989, p. 49.
[28] S. Freud, « La négation », dans Résultats, idées, problèmes I, Paris, PUF, 1985, p. 136.
[29] J. Lacan, L’agressivité… , op. cit., p. 119.
[30] S. Freud, « Le début du traitement », dans La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1953, p. 103.
[31] Ibid., p. 106-107.
[32] S. Freud, Introduction à la psychanalyse, Paris, Petite bibliothèque Payot, 1969, p. 354-355.
[33] E. Jones, La vie et l’œuvre de S. Freud, III, Paris, PUF, 1969, p. 500-501.
[34] S. Freud, « Le début du traitement », dans La technique psychanalytique, Paris, PUF, p. 103.
[35] Introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 354.
[36] Ibid., p. 278.
[37] S. Freud, Délire et rêves dans la Gradiva de Jensen, Paris, Gallimard, NRF, p. 242.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
P. Lahnstein, Adelbert von Chamisso, Paris, Flammarion, 198...
[suite] Suite de la note...
[2]
B. Lortholary, préface à L’étrange histoire de Peter Schlem...
[suite] Suite de la note...
[3]
P. Lahnstein, op. cit., p. 15. Suite de la note...
[4]
Ibid., p. 14. Suite de la note...
[5]
R. Riegel, La vie d’un déraciné, Aubier, 1950, p. 34. Suite de la note...
[6]
Ibid., p. 31, qui cite une lettre de Léa Salomon à son fian...
[suite] Suite de la note...
[7]
A. Von Chamisso, op. cit., p. 53. Suite de la note...
[8]
Préface à l’édition française de 1838, Schrag, Paris. Suite de la note...
[9]
A. Von Chamisso L’étrange histoire de Peter Schlemihl, Pari...
[suite] Suite de la note...
[10]
S. Freud, « Pour introduire le narcissisme », dans La vie s...
[suite] Suite de la note...
[11]
A. Von Chamisso, op. cit., p. 53. Suite de la note...
[12]
S. Freud, L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1980, p. ...
[suite] Suite de la note...
[13]
S. Freud, Pour introduire le narcissisme, p. 96. Suite de la note...
[14]
Ibid., p. 105. Suite de la note...
[15]
J. Lacan, « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris,...
[suite] Suite de la note...
[16]
S. Freud, « Le refoulement », Métapsychologie, Paris, Galli...
[suite] Suite de la note...
[17]
Pour introduire le narcissisme, op. cit., p. 98. Suite de la note...
[18]
Ibid., p. 104. Suite de la note...
[19]
J. Lacan, L’agressivité…, op. cit., p. 117. Suite de la note...
[20]
S. Freud, Pour introduire le narcissisme, p. 100. Suite de la note...
[21]
Ibid., p. 116. Suite de la note...
[22]
D. Laerce, Vies, doctrines et sentences des philosophes ill...
[suite] Suite de la note...
[23]
Les Présocratiques, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade »,...
[suite] Suite de la note...
[24]
S. Freud, « L’inquiétante étrangeté », dans L’inquiétante é...
[suite] Suite de la note...
[25]
Ibid., p. 233. Suite de la note...
[26]
S. Freud, « La négation », dans Résultats, idées, problèmes...
[suite] Suite de la note...
[27]
E. Dickinson, « Il est une solitude », Vivre avant l’éveil,...
[suite] Suite de la note...
[28]
S. Freud, « La négation », dans Résultats, idées, problèmes...
[suite] Suite de la note...
[29]
J. Lacan, L’agressivité… , op. cit., p. 119. Suite de la note...
[30]
S. Freud, « Le début du traitement », dans La technique psy...
[suite] Suite de la note...
[31]
Ibid., p. 106-107. Suite de la note...
[32]
S. Freud, Introduction à la psychanalyse, Paris, Petite bib...
[suite] Suite de la note...
[33]
E. Jones, La vie et l’œuvre de S. Freud, III, Paris, PUF, 1...
[suite] Suite de la note...
[34]
S. Freud, « Le début du traitement », dans La technique psy...
[suite] Suite de la note...
[35]
Introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 354. Suite de la note...
[36]
Ibid., p. 278. Suite de la note...
[37]
S. Freud, Délire et rêves dans la Gradiva de Jensen, Paris,...
[suite] Suite de la note...