2002
Figures de la Psychanalyse
D’un agent de conduite; la souffrance en question Approche psychanalytique de l’accident de personne à la SNCF
Dominique Deraedt
Cet article s’inscrit dans ma pratique clinique à la SNCF. Actuellement cette
pratique s’effectue au sein de locaux spécifiques qui sont en dehors du Service
médical de Paris Nord et, qui plus est, suffisamment éloignés des bâtiments de la
Délégation des Ressources humaines de Paris Nord à laquelle j’appartiens.
Un service de psychologie existe depuis fort longtemps. Par tradition, il est
arrimé à la psychologie expérimentale et se réfère par conséquent aux théories
comportementales et cognitives. Il est géré par les Ressources humaines de la
direction générale de l’entreprise. De par ce fait, le service de psychologie
(aujourd’hui agence de recrutement) se trouve donc être juge et partie. Il a en
charge l’évaluation des capacités professionnelles des futurs agents, leur reconversion en cours de carrière, le contrôle des aptitudes à la sécurité ferroviaire ;
d’ailleurs, sur environ cent cinquante métiers répertoriés, la majorité des tâches
journalières de la SNCF comporte un rôle de sécurité.
Pour ma part, je travaille avec un cadre psychanalytique dans le lieu institutionnel qu’est l’entreprise SNCF, et ceci en collaboration avec les deux médecins
psychiatres, l’alcoologue et la quasi-totalité des médecins du travail que l’on
appelle médecins d’établissement. Dans ce lieu, j’occupe autant que possible une
« place tierce » ; cela occupe une part de ma position institutionnelle ; dans une
autre partie de mon travail de clinicien, je fais de l’accompagnement, de l’insertion et de la réinsertion d’agents handicapés ou en grande difficulté voire même
marginalisés. Cette activité se situe dans le domaine des ressources humaines en
lien avec les établissements de la région SNCF de Paris Nord.
C’est dans ce contexte et à partir du suivi d’un agent de conduite que j’ai
tenté de circonscrire dans cet article les enjeux de la souffrance dans une situation de travail particulière : l’accident de personne; mon témoignage n’a aucune
prétention d’exhaustivité.
Le contexte historique de M. H.,
approche psychodynamique de l’accident de personne
Ce que l’on appelle à la SNCF les accidents de personnes, ce sont les personnes
qui se suicident au moyen du train ou qui commettent des imprudences mortelles
en traversant les voies, en montant en marche dans le train…
Si j’ai choisi l’histoire de M. H., agent de conduite (ADC ), c’est pour plusieurs
raisons liées aux circonstances de ma pratique clinique.
En effet l’histoire de M. H. est une aubaine dans la mesure où jusqu’à présent
la majorité des conducteurs que je reçois en séance
[1] et qui ont subi un accident
de personne viennent en moyenne deux à trois reprises au maximum pour parler
de ce choc émotionnel reçu. C’est donc dans ces conditions, à partir de cette
histoire confrontée aux données cliniques de quelques autres cas rencontrés, que
je vais essayer de discuter les enjeux de ce travail théorique et clinique des interrogations qui ont éveillé toute mon attention. D’ailleurs je reviendrai un peu plus
loin sur ce fait général ; les mécaniciens se dégagent assez rapidement de cet
événement traumatique en deux ou trois séances de soutien psychologique,
parfois même un bon nombre d’entre eux n’éprouvent pas le besoin de consulter.
Mais alors pourquoi s’attarder sur l’histoire de ce conducteur ? Effectivement
ce que je pense être déterminant dans le drame vécu par cet agent et qui attira
toute mon attention, c’est que non seulement il a subi un accident de personne
pendant ses heures de service et en plus il a malheureusement vécu l’envers du
décor de l’accident, à savoir son frère s’est suicidé avec son fils dans les bras sous
les roues d’un train. On pourrait dire que ce frère est un accident de personne
aux yeux des collègues de M. H. et pour lui-même. Autrement dit, ce sont ces
faits, l’ensemble de cette souffrance psychique, cette particularité dramatique
qui ont poussé ce mécanicien à venir me consulter à dix-huit reprises pour parler
de ces deux morts atroces vécues, dont une par l’ensemble de cette famille, lui se
retrouvant dans un terrible conflit psychique : être à la fois le frère et le représentant du lieu, de l’entité administrative si je puis dire, où s’est produit l’irréparable. D’ailleurs il exprime fort justement ce qu’il ressent lors de la quatrième
séance : « … J’ai peur… » je lui demande pourquoi ? Il me répond : « Ch’ai pas…
y a le suicide de mon frère, je me sens mal à l’aise de conduire par rapport à mes
parents, de faire ce métier-là !… »
Les autres ADC évoquent dans leur discours cet état de fait : « Je ne voudrais
pas être à la place de la famille… » « Je préfère ne pas y penser… »
« Heureusement qu’on n’a pas affaire aux familles, qu’il y a des intermédiaires,
pour elles on est des tueurs… »
Alors que j’assure un soutien psychique, pourquoi dans ce cadre technique
spécifique – j’entends par cadre celui de la cure – je parle aussi du travail ? La
raison est fort simple : un mécanicien, même s’il se trouve en état de choc psycho-logique, parle aussi de son activité, de son travail, de ce qu’il a mis en œuvre non
seulement d’un point de vue technique au niveau de son train mais aussi ce qu’il
a appliqué sur le plan de la réglementation par rapport à la sécurité des circulations ferroviaires, cela permettant de comprendre comment le psychisme,
l’inconscient interfèrent avec le travail des conducteurs. Il faut bien en convenir,
à partir de ce constat, je pense qu’il est nécessaire, pour traiter ce sujet, d’utiliser
les éléments de réflexion qu’offre l’analyse psychodynamique des situations de
travail. Et comme le précise C. Dejours, « [… ] L’analyse psychodynamique des
situations de travail va à son tour mettre le doigt sur une dimension spécifique
du décalage entre le prescrit et le réel [… ]
[2] ». En d’autres termes, l’organisation
du travail n’est pas strictement subie par les salariés ; l’organisation réelle du
travail n’est pas l’organisation prescrite. Elle ne l’est jamais : il est impossible de
tout prévoir et de tout maîtriser à l’avance dans le travail. Il s’agit bien de cette
imprévisibilité à laquelle s’affronte le mécanicien même si dans la réglementation SNCF le fait qu’une personne se jette sous un train soit prévu… En tout état
de cause, le conducteur ne peut pas se préparer psychiquement à ce traumatisme, c’est ainsi qu’on entend dire : « [… ] pour chaque accident, les anciens
disent que c’est jamais pareil… ! ». De plus on peut remarquer que bien que ce
dernier sache qu’il n’a pas la possibilité d’arrêter son train sur une distance
réduite lorsque se produit l’accident, l’ADC reste avec une culpabilité mêlée à
cette impuissance de n’avoir pu stopper son train.
Or lorsque survient l’accident de personne, cette logique de conduite, cette
maîtrise de la conduite se trouve à ce moment-là brutalement stoppée. Cet arrêt
brutal doit être analysé sous deux aspects différents qui ont à voir avec ce à quoi
l’homme vient buter, je veux parler de cette dimension du réel… Le premier
aspect de ce réel est d’ordre technique. À savoir le train lui-même, guidé par les
rails et roulant sur ces derniers, ce qui lui confère un rendement, une inertie de
déplacement extrêmement élevée. Pour preuve, sur les 500 km de la ligne TGV
Paris-Lyon, il y a environ cent kilomètres où le mécanicien n’a absolument pas
besoin d’utiliser ses moteurs électriques, les mécanos disent qu’ils roulent sur l’air,
c’est-à-dire en roues libres rien que sur la force dégagée par le tonnage du train
et de sa vitesse (quelques centaines de tonnes). Ce qui implique évidemment, si je
peux m’exprimer ainsi, que l’on n’arrête pas un train comme « une brouette ». Il
va falloir plusieurs dizaines ou quelques centaines de mètres voire kilomètres en
fonction de cette vitesse pour stopper le train. L’ADC le sait pertinemment et de
toute évidence lorsqu’il aperçoit une personne sur la voie il sait que ce qui se
prépare pour elle est inéluctable, la mort sera au rendez-vous, et cela du point de
vue de la technique. Parce que justement le conducteur ne peut pas changer de
voie en tournant le volant au dernier moment comme le ferait un automobiliste
pour éviter un obstacle, le train devient à ce moment-là une arme redoutable.
Le second aspect de ce réel est de l’ordre du facteur humain (au sens où cette
terminologie est employée au sein de l’entreprise publique). Il s’agit de la
rencontre avec la contingence de la subjectivité humaine. Les personnes imprudentes ne mesurent pas le danger du train, il faut bien comprendre que plus un
train est rapide et, qui plus est, issu d’une technologie récente, moins on l’entend
lorsqu’il se déplace. De plus parfois, certains voyageurs non avertis prennent le
risque de traverser les voies et se font surprendre par un changement intempestif
de direction du convoi. Cette surprise est l’effet constaté par une personne étrangère à la technique ferroviaire. En revanche les « suicidants » savent fort bien que
le train ne pourra jamais s’arrêter à temps puisqu’ils préméditent plus ou moins
leur coup. C’est comme s’ils prenaient l’agent de conduite par la main, main que
l’ADC ne peut maîtriser, et qu’ils y déposaient un revolver dirigé sur eux-mêmes et
plaçant le doigt du conducteur sur la détente, ils appuieraient sur celle-ci à bout
portant sans que le mécano ne puisse faire quoi que ce soit pour les en empêcher.
C’est pour cette raison et cette raison seulement que, compte tenu de ces
deux aspects du réel, le mécanicien se trouverait contraint ainsi placé en
quelques secondes à la place d’un exécuteur d’une « procédure d’euthanasie »
dont il serait mis devant le fait accompli ou à la place d’un bourreau en quelques
sorte sans recevoir de mandat d’un tribunal. – D’ailleurs les ADC emploient cette
terminologie : « exécuteur », « bourreau », « tueur
[3] »… Alors que la hiérarchie
leur rétorque : « Mais non c’est pas toi qui as tué, c’est la machine ! » – C’est ainsi
qu’on entend dire aussi : « Pourquoi moi ? Il (elle) aurait pu choisir un autre
train ! » Effectivement en dernière extrémité, l’agent de conduite connaît l’issue
irrémédiable pour la personne comme nous venons de le constater, et dans une
attitude désespérée il déclenche son freinage manuellement ou par l’urgence
tout en actionnant le sifflet avertisseur. Il est clair que les conséquences traumatiques qui en résulteront seront liées à tout ce processus qui aboutit à ce réel de
la mort, à la tragique constatation de cette mort qui pour l’ADC n’a aucun sens
parce qu’il rencontre quelqu’un, je dirais un autre, une altérité pendant les
quelques secondes qui lui restent à vivre. C’est à mon avis le problème de fond.
Mais je clos là pour quelques pages encore ce débat. Écoutons à présent ce que
disent ces agents dans ce florilège de paroles : « Elle est sortie du groupe de
voyageurs, elle m’a regardé et elle a sauté dans la voie, puis elle s’est jetée, les
pieds d’un côté sur une file de rail et sur l’autre file de rail les mains. Après elle
a mis ses mains sur la tête et elle m’a de nouveau regardé ! »… « C’était la 8729
à 10 h 05, c’était en plein jour, je roulais à 120… et j’ai vu une silhouette traverser
les voies et elle s’est mise sur ma voie en face du train les bras en croix, elle s’est
accroupie, la tête dans les mains, j’ai sifflé, j’ai actionné le frein d’urgence, j’ai
pensé qu’elle allait se pousser mais non… elle a eu ce qu’elle voulait… C’était du
hachis (silence)… » « … Quand je l’ai vu, en même temps j’ai compris… C’est pas
vrai ! !… on ne veut pas y croire ! … Le train c’est imparable, c’est pas comme les
cachets… » « Elle s’est allongée la nuque sur le rail, c’est que vraiment elle voulait
en finir… » « … C’était lundi soir, cela faisait déjà deux fois que j’en évitais un la
semaine dernière, et depuis quinze jours, sans arrêt, sans arrêt, ça traverse les
voies, y a des travaux, alors on change de voie souvent, alors les gens traversent
n’importe comment et ça à chaque fois… Je roulais à 120 puis 90, pour
m’apprêter à prendre l’aiguille à 60, il faisait nuit je les ai vus au dernier moment.
J’ai rien pu faire ! … dès que je les ai vus, j’ai sifflé et puis ils se sont fait prendre,
j’ai freiné mais ça servait à rien… On se sent impuissant, je sais que je peux rien
faire mais c’est ce sentiment d’impuissance, il faut plus de 200 mètres pour
s’arrêter… ! » « Il s’est approché et d’abord il a mis sa tête sur la tête de la
traverse et le corps et les jambes sur le ballast, sur la banquette (déclinaison en
pente du ballast) et puis je sais pas, c’est comme s’il savait qu’il n’aurait presque
rien, ce n’est pas que c’était pas dangereux, il s’est relevé un petit peu et c’est là
qu’il a mis le tronc sur le rail et seulement après il a tourné la tête vers moi en
me regardant ! »
Ces expressions tragiques nous révèlent que les conducteurs n’assistent pas en
réalité à un simple accident de personne ou accident voyageur (terminologie
utilisée à la RATP). C’est bien plus que cela. De ce drame de n’avoir rien pu faire
résulte une faute qui activera ou non suivant les sujets un sentiment de culpabilité. Néanmoins de cette « faute » les mécanos s’en accommodent différemment
selon les circonstances, l’histoire du sujet et leur structuration psychique. Car s’ils
assistent en direct à la fin de la vie d’une personne, le terme « d’accident de
personne » qui n’est pas très bien explicite dans sa formulation a pourtant une
fonction bien particulière. À force de galvauder la parole vécue, de technocratiser le discours, on ne sait plus de quoi il s’agit. Cependant ce procédé permet
de mettre à distance la réalité du problème, ainsi que son ressenti émotionnel.
Par conséquent, de quelle manière les agents de conduite, dans la grande
majorité d’entre eux, arrivent-ils à se défendre contre ce bref instant tragique,
cette faute qu’ils s’attribuent à eux-mêmes à savoir : assister impuissant à la mort
violente d’autrui, pendant l’exercice de son activité professionnelle, bien qu’ils
soient soumis à la nécessité de conduire ? On peut remarquer que cette nécessité
émane avant tout de l’entreprise puisque cette dernière doit assurer la prise en
charge de ses trains mais également des ADC eux-mêmes pour éviter la souffrance
qu’elle provoque.
Quelle défense à l’œuvre ?
>Pour la majorité des mécaniciens
C’est une expérience qui fait parler les mécanos, aussi bien ceux qui l’ont
vécue que ceux qui n’ont jamais eu affaire à ce genre de situation, parce que
précisément il n’existe aucune méthode ni préparation possibles face à cet
imprévu. Il suscite une défense contre la peur et l’anxiété de surcroît, étant
donné qu’au cours d’une carrière l’agent peut très bien être confronté plusieurs
fois à ce choc psychique comme ne jamais connaître l’occasion de le ressentir.
Cette éventualité imaginarisée provoquera un développement fantasmatique
qui pourra être masqué puis verbalisé et transformé dans les échanges informels
entre les ADC. Dès lors et de deux choses l’une : soit le conducteur valorisera son
« tableau de chasse » ou il le taira, soit par bonheur ou par malheur peut-être, il
n’en possède pas, auquel cas il n’aura pas quand même la possibilité de se
soustraire au questionnement implicite de l’accident de personne. Car
in fine les
autres membres de cette communauté d’agents loin d’être insensibles ou indifférents ne manqueront pas d’auto-alimenter à diverses reprises ce processus
fantasmatique, qui déclenchera alors ce que j’appellerai
une défense individuelle
de métier de protection de la conduite avec une intensité variable suivant les
sujets. Défense qui va s’élaborer à partir de ce métier de la conduite des trains et
prendra
différentes formes justificatives. C’est en m’inspirant de la définition que
propose Christophe Dejours sur l’idéologie défensive de métier, bien que ce
concept s’applique pour les organisations collectives, que je reprends l’idée d’une
défense de métier comme je l’ai évoquée à l’instant : « [… ] L’idéologie défensive
est une forme radicalisée de stratégie collective de défense qui émerge dans des
situations extrêmes de souffrance où il n’y a plus d’espace de discussion pour
réaménager le rapport à l’organisation du travail d’une part, où le renoncement
des agents à toute action d’amélioration se traduit par l’apparition d’une
pratique dominante de dénonciation et par l’effort désespéré de maintenir la
cohésion des agents entre eux par référence à l’ennemi commun d’autre part
[4]. »
Nous pouvons saisir que tout ce procès de
la défense de protection de la conduite
si elle se trouve présente dans le discours des ADC, c’est bien pour montrer la mort
a minima, anesthésier les effets de cette vision et surtout canaliser la peur qu’elle
engendre. Robin Foot
[5], dans son analyse du problème avec les conducteurs de la
RATP, relatant l’attitude de ces derniers qui consistent à afficher dans leur local un
tableau d’honneur avec, en regard de chaque nom de conducteur, des petites
têtes de mort représentant chacune un suicide, nous précise que ces dessins ne
représentent pas la mort du voyageur mais la réalité de la peur du mécanicien.
Ces dessins tentent,
a posteriori de chaque accident, de capter cette peur de tuer
qui flotte dans le groupe pour le fixer sur des conducteurs et/ou des jours. C’est
ce qui se produit également chez les ADC de la SNCF lorsqu’ils surnomment par
exemple un des leurs « le boucher » parce qu’il détient un triste record : quinze
accidents de personne ! Or qu’advient-il, notamment, lorsque
cette défense ne
fonctionne plus. Quelles sont les issues psychiques d’une telle défaillance ? Et
qu’est-ce qui peut la provoquer ?
Pour M. H., la défense individuelle de métier de protection
de la conduite est en morceaux
En effet l’histoire de M. H. comporte un drame familial, le suicide d’un frère
avec son fils dans les bras sous les roues d’un train, qui constitue de toute
évidence l’origine du conflit psychique et en est le premier élément. Quant au
second élément, il est lié à l’accident de personne qui est le premier du genre
dans la carrière de ce mécanicien. Cet événement a été en somme le détonateur
du choc psychologique qui va se transformer en traumatisme. Notre mécanicien
ne comprend plus le discours ironique des collègues lorsqu’il entend l’un d’entre
eux au cours d’une tournée dire « qu’on allait faire de la viande hachée », c’est
insupportable. Il est hypersensible aux imprudences des voyageurs sur les quais,
qu’elles soient justifiées ou non.
Christophe Dejours, dans son chapitre sur l’organisation du travail et
maladie
[6], nous explique que la référence à l’idéologie défensive de métier
permet de fournir une explication psychopathologique. J’ajouterai, pour ce cas
présent, en référence à l’idéologie défensive de Dejours, que tout se passerait
comme si l’accident de personne faisait en quelque sorte la preuve de l’inefficacité de
la défense individuelle de métier de protection de la conduite. Convaincu
de la réalité du risque que cela représente, exclu de cette protection de la
conduite,
notre conducteur doit maintenant faire face au danger réel qu’évoque
la conduite d’un train et à la peur qu’elle suscite. Or c’est bien parce qu’il a une
conscience exacte et permanente de ce risque encouru que notre agent se trouve
sans sa
défense individuelle pendant son travail de conduite. Ce risque préconscient agissant dorénavant à un niveau conscient rend difficile la poursuite de
cette tâche singulière. On pourrait même ajouter que notre conducteur ne croit
plus aux moyens techniques de sécurité et à leur maîtrise, disons qu’il est devenu
un adepte de la « faillibilité », ce qui est un comble chez ce technicien de la
conduite. Dans ces conditions, on comprend que notre ADC traumatisé hésite à
reprendre le travail et un tel comportement est difficilement assumable par un
mécano. Ce serait d’une certaine manière reconnaître sa défaillance, son impuissance, sa peur. Néanmoins, reste à savoir si cette perte de croyance dans les dispositifs techniques de sécurité est déterminante dans la manifestation incontrôlée
de la peur. Serait-ce le cas, je n’ai pas d’éléments cliniques vérifiables. « Seule la
souffrance physique peut être reconnue par l’organisation du travail, tandis que
la souffrance mentale et en particulier la peur n’ont pas le droit d’être citées sur
les lieux du travail
[7]. » C’est ainsi que notre agent de conduite se justifie au
cabinet médical à des collègues dans la salle d’attente lors de la sixième séance.
« J’ai dit que j’avais eu un problème de tension. » Voire, au cours de la
seizièmeséance, il avoue que le fait de repenser à l’accident de personne lui fait
quelque chose, même physiquement.
Pour conclure, je vais revenir un instant sur le rapport d’expertise relatif au
traitement électrique des névrosés de guerre
[8] que fit naguère S. Freud. Il
remarqua à propos des motions d’affects des névrosés de guerre quelque chose
qui ressemblerait au concept de l’idéologie défensive à l’endroit de ces hommes
souffrant le martyre pour ce qui devait être, à l’époque, la « der des der », en
tout cas en France. Certes Freud n’évoqua jamais l’idéologie défensive de métier
des soldats, puisque c’est un concept post-freudien ; toutefois il a expliqué que
la première des causes de toutes les névroses de guerre, c’est la tendance inconsciente chez le soldat à se soustraire aux exigences du service de guerre, pleines
de danger ou révoltantes pour le sentiment, c’est-à-dire peur angoissée pour sa
propre vie, regimbements contre la mission de tuer d’autres hommes, révolte
contre la répression brutale de sa propre personnalité par les supérieurs, autant
de sources d’affect parmi les plus importantes où s’est alimentée la tendance à
fuir la guerre. Cependant Freud nous dit que si ces sources avaient été clairement
conscientes et puissantes, un sujet en bonne santé n’aurait pu que déserter ou se
faire porter malade. Néanmoins pour les névrosés de guerre, la majorité d’entre
eux n’étaient pas des simulateurs ; les motions d’affects qui se manifestaient en
eux contre le service de guerre et les poussaient dans la maladie agissaient en eux
sans qu’ils en prennent conscience. Ces motions restaient inconscientes parce
qu’il existait d’autres motifs que je qualifierai pour ma part
d’idéologie défensive
individuelle du métier de soldat. Ainsi dans cet article il pointe fort justement
l’ambition, l’estime de soi, l’amour de la patrie, l’accoutumance à l’obéissance,
exemples des autres. Jusqu’à ce que, lors d’une occasion propice dit-il, ces motifs,
je dirai cette défense, soient terrassés par d’autres inconsciemment actifs.
Le traumatisme déclenché par l’accident de personne
Lorsque l’on parle de traumatisme, nous pensons à un ou des éléments
inconsciemment actifs précisément, qui se manifestent dans l’après-coup, notion
élaborée par Freud dont le schéma classique est présenté dans l’
Esquisse d’une
psychologie scientifique ( 1895) avec le cas Emma
[9]. Freud en conclut qu’un
souvenir refoulé ne s’est transformé qu’après coup en traumatisme, la raison de
cet état de choses se trouvant dans l’époque tardive de la puberté : autrement
dit, c’est l’évolution biologique qui, après coup, a conféré toute sa puissance à un
incident récent qui aurait pu être anodin, mais qui était associé de multiples
façons avec le plus ancien.
Toutefois pour notre conducteur, ce qui s’est manifesté d’un refoulé, c’est ce
lapsus que ne j’ai pu saisir que furtivement entre les propos de la quinzième
séance, lapsus qui explicitait le désir inconscient d’éliminer le frère qui s’est
suicidé sous un train… Les autres éléments qui viennent corroborer ce fait sont
moins marquants mais néanmoins significatifs, ainsi M. H. n’éprouvait pas exactement de la jalousie mais plutôt de l’envie à l’égard de ce frère (quatorzième
séance), et il essaya de se disculper quant à la provocation qu’il exerçait sur celui-ci en répondant que son frère avait toujours le dessus sur lui (treizième séance).
En effet
a priori il n’y a rien de plus banal que la jalousie entre frères, la
provocation ou les bagarres de toute nature qui existent dans de nombreuses
familles, sans parler des mots d’enfants que l’on entend quelquefois chez les plus
jeunes d’entre eux, exprimant la volonté d’un aîné de « jeter son petit frère à la
poubelle » même si cela est sous l’empire de la colère ! Cependant ces éléments
expriment quelque chose de la vérité du sujet. En d’autres termes, s’il s’agit bien
du retour d’un refoulé qui par l’intermédiaire de ce lapsus fait irruption par le
biais d’une traduction consciente du représentant refoulé
[10], quoi qu’il en soit cet
événement s’est réveillé à l’occasion de l’accident. On pourrait dire que « le moi »
de M. H., compte tenu de son état traumatique, se défend contre un danger qui
le menace à la fois de l’intérieur, le retour du refoulé, et de l’extérieur, cette
violence de l’accident de personne. Dans les deux cas, et j’ajouterai par un déplacement et un mélange condensé des affects, « le moi » a peur d’être endommagé : d’une part par la libido et, d’autre part, par la violence extérieure, comme
nous le dit Freud dans son article sur la psychanalyse des névroses de guerre
[11].
Autrement dit, tout ce développement théorique m’amène à postuler que la
névrose traumatique de notre mécanicien issue de l’accident de personne a
quelques similitudes avec les névroses de guerre et que l’élément déclencheur par
excellence est l’effroi, l’effet de surprise. On note dès le début des séances
(première et deuxième) une forme de sidération chez notre patient qui s’exprime
peu et n’élabore pas ses pensées. Ferenczi
[12] nous indique que c’est un signe que le
trauma revient dans le silence (de la séance d’analyse). Il ne s’agit pas du tout d’une
résurgence de souvenirs, c’est au contraire une impossibilité de verbalisation.
Pour l’ensemble des mécanos de la SNCF que j’ai reçus, pour la plupart d’entre
eux, la réémergence de ses représentations, la secondarisation des éprouvés
s’effectuent dès la première séance voire la seconde, ce qui impliquerait qu’ils ne
seraient pas sous l’emprise d’un traumatisme mais uniquement ébranlés par un
choc psychologique sans préjuger de ce qu’il pourrait advenir de ce choc… Par
contre pour M. H., l’éprouvé auditif du choc n’eut lieu qu’au cours de la
douzième séance. C’est à partir de cette douzième séance que notre agent
chercha dès lors à comprendre les raisons du drame familial vécu. Mais revenons
un moment sur cette compulsion de répétition que je viens d’évoquer à l’instant.
Effectivement dans ce texte central que représente « au-delà du principe de
plaisir
[13] », Freud y développe l’idée que la compulsion de répétition doit être
attribuée au refoulé inconscient, et qu’il est clair que la majeure partie des
expériences que la compulsion fait revivre ne peut qu’apporter du déplaisir au
moi…
C’est ainsi que notre patient est bien plutôt obligé de répéter le refoulé
comme expérience vécue dans le présent au lieu de se le remémorer
[14] comme
partie du passé. Cette reproduction a toujours pour contenu un fragment de la
vie sexuelle infantile, donc du complexe d’Œdipe et de ses ramifications. En
l’occurrence, le désir inconscient d’éliminer son frère pour notre conducteur
participe à ces ramifications du complexe d’Œdipe concernant une des conséquences des interrogations infantiles sur la question de l’origine des
naissances
[15], parce qu’il se trouve un frère tenant une place plus ou moins privilégiée auprès de la mère. D’où l’envie de supprimer le gêneur pour récupérer
cette place tant convoitée. D’ailleurs notre ADC à la fin de la quatorzième séance
ne manque pas de dire qu’au sein de la famille son frère était vu comme
quelqu’un ayant de la réussite, ce qui n’était pas son cas.
Enfin nous pourrions dire à la suite de Freud que si un tel fragment de la vie
sexuelle infantile a pu se détacher du moi inconscient, ce ne peut être que sous
l’action de l’effroi, c’est-à-dire l’état qui survient quand on tombe dans une situation dangereuse sans y être préparé, produisant l’effraction du pare-excitations
[16].
La réalité de la mort
Dans mon approche psychodynamique, je dis que le problème de fond de
l’accident de personne résulte de ce constat : l’ADC rencontre un autre pendant
les quelques secondes qui lui restent à vivre. Cette mort tragique n’a aucun sens
pour lui puisqu’elle n’est pas rattachée directement à des liens familiaux ou
autres. Or il s’agit bien d’une rencontre avec l’humain, et dans ce cas précis une
jeune femme qui sait qu’elle va mourir. On peut convenir d’ores et déjà que ce
spectacle d’horreur soulève bien quelques interrogations sur le fait qu’on puisse
assister à sa propre mort, car, il faut bien le dire, si l’homme est le seul animal qui
sait qu’il va mourir un jour, il n’en demeure pas moins que de cette mort il n’en
veut rien savoir. Notre propre mort ne nous est pas représentable et aussi souvent
que nous tentons de nous la représenter nous pouvons remarquer qu’en réalité
nous continuons à être là en tant que spectateur. C’est pour cela, du point de vue
psychanalytique, que personne au fond ne croit à sa propre mort, ou ce qui
revient au même : « dans l’inconscient, chacun de nous est persuadé de son
immortalité
[17] ».
M. H. non seulement a subi ce qu’ont vécu ses collègues mais cet accident
entre en résonance avec un retour du refoulé inconscient lié au suicide de son
frère comme nous venons de le voir. Toutefois, j’ajouterai quelques modifications
à mon raisonnement précédent à propos du réveil d’un représentant refoulé; s’il
s’agissait d’un réveil, je pense que nous aurions davantage d’agents sous les
effets d’un syndrome post-traumatique. Ce qui me fait dire que ce type de
traumatisme est bien de l’ordre d’un arrachement psychique sous l’effet du choc,
de l’effroi, qui provoque tant de dégât au sein de l’appareil psychique. Cela
supposerait donc que ce « refoulé arraché » au moi inconscient de notre mécano
viendrait buter sur ce mur psychique que représente la mort de cette jeune
femme, occasionnant une sorte de collusion de motions d’affects, entre les
affects liés au suicide du frère et les affects réprimés au moment du vécu de l’accident de personne, soit deux affects différents par les émotions qu’ils suscitent,
mais sous l’emprise d’une même cause, un suicide sous les roues d’un train.
Comme je l’ai évoqué à différentes reprises, l’effroi du choc et de ce qui en
résulte, un cadavre mutilé dans cet espace temps extrêmement court de l’accident, arrête violemment quelque chose du sens pour le conducteur. Si un espace
de parole est proposé assez rapidement, cela peut éventuellement permettre à
l’agent de conduite de se remémorer et de parler de l’ensemble de l’histoire de
la scène, image par image, et redonner ainsi un sens symbolique à ce qui n’en
avait pas ; ce travail psychique d’élaboration de la pensée favorise dès lors le
travail de deuil
[18], temps psychique indispensable, compte tenu de l’écrasement
du temps de cette rencontre dramatique de quelques secondes. Soit nous avons
alors une névrose traumatique, avec nonobstant le travail de parole, un refoulé
inconscient arraché au moi qui heurterait ce mur psychique qu’est la mort, et
comme la mort est impossible à se représenter, je préfère, dans ces conditions,
utiliser cette notion élaborée par Lacan du « réel de la mort », qui a été repris
aussi par Claude Barrois
[19].
Lacan développe cette idée du réel à partir de ce que Freud dit du refoulé, de
« l’affirmation inaugurale », de « la symbolisation primordiale ». Pour
comprendre ce dont il s’agit lorsque l’on parle de « l’introduction dans le sujet »
et de « l’expulsion hors du sujet », Lacan nous dit que « c’est cette dernière qui
constitue le réel en tant qu’il est le domaine de ce qui subsiste hors de la symbolisation [… ] mais aussi bien par là, soustraite aux possibilités de la parole, va
apparaître dans le réel erratiquement
[20] ». Il reprend même une métaphore : c’est
comme « une ponctuation sans texte ».
Autrement dit, ce « traumatisme toujours réel
[21] » alors qu’il est un acte de
violence imposé de l’extérieur à notre conducteur, n’ayant pas d’autre choix que
de se soumettre, fait penser à une sorte de commémoration qui s’actualise dans
sa pensée vide, sans mot remémoré sous la forme de ce que j’appellerai « des
morceaux de réel » tant que ces derniers échapperont à la symbolisation par la
parole. Par conséquent à ce moment du procès je vais essayer de me risquer à
cette hypothèse qui pour l’instant ne peut être vérifiable : ces visions « flash »
fantasmatiques, manifestations substitutives de
ces morceaux du réel, pourraient
être une forme d’expression expiatoire de ce refoulé inconscient arraché. En
effet, avoir désiré supprimer son frère inconsciemment, la mort ayant eu lieu sous
un train, train que M. H. aurait pu conduire ce jour-là, ce premier acte s’est
d’abord commué en honte pour notre mécano. « Visage de la honte qui en est le
versant intersubjectif, dû au fait d’être aussi survivant d’entre les morts
[22]. »
Quant au deuxième acte, M. H. subit un second suicide, sous les roues cette
fois de son propre convoi. Cet événement va produire un ressenti intolérable,
comme si l’accident de personne n’était autre que le frère suicidé lui-même.
Cette vision non représentable parce que devenue un réel, ce sont d’autres
symptômes substitutifs mêlés au sentiment de culpabilité qui prennent la place
de ce dernier, à savoir : la peur que d’autres voyageurs se jettent sous son train,
l’insistance de son questionnement sur les raisons du suicide de son frère avec son
fils dans les bras, ces visions maintes fois répétées du petit-neveu alors que ce
neveu ne demandait qu’à vivre, la peur de conduire malgré que M. H. aime son
métier, et les regrets de celui-ci de ne pas avoir été plus attentif à la souffrance
de ce frère. Ces substitutions ne faisant qu’éloigner notre ADC de sa propre vérité
en tant que sujet, le plaçant même dans un discours de destinée, relayé qui plus
est par sa mère. Toutefois, il commença à s’affranchir de ce discours dès l’instant
où il formula quelque chose de sa vérité à propos de la jalousie envers ce frère,
dit ses contradictions vis-à-vis du regard des autres, exprima en somme son
opposition à l’égard de ses parents et enfin avoua sa part de responsabilité dans
le suicide de son frère. Pourtant quand bien même notre mécanicien sort
progressivement de l’enkystement traumatique, une sorte de reste demeure qui
se traduit encore à la dix-huitième séance par une difficulté à parler, un manque
d’assurance et la récurrence des thèmes du syndrome psycho-traumatique. Ces
restes, avec l’affect d’effroi, sont sans doute pour notre protagoniste une
expérience de solitude, de rupture avec certains liens normaux communautaires
et culturels.
Quoi qu’il en soit, ces restes symptomatiques ne peuvent être que des émanations du symbolique et de l’imaginaire : « Lorsque l’on parle de la mort, lorsqu’on
rencontre quelque chose de la mort et qu’on s’y confronte, ce n’est que sur les
versants imaginaires et symboliques
[23]. »
Pour terminer cet exposé, je suis tenté de penser que les symptômes issus du
syndrome de la névrose post-traumatique ne relèvent pas de la psychopathologie, de la maladie. Car le risque est de fixer le sujet sur un statut de victime. Ce
qui implique néanmoins quelques aménagements avec ces patients qui au début
manquent de mots. Au début, en fin de compte, c’est d’un soutien que ces
patients ont besoin. Je reprendrai ce que dit Joël Dor au sujet des interventions
et des interprétations dans la cure : « L’intervention peut tout aussi bien faire
office de soutien. En ce sens, elle apparaît nécessaire à certains moments de la
dynamique de la cure. Elle ne fait pas pour autant “avancer” le sujet. C’est plutôt
une stase opportune qui permet au patient de retrouver un second souffle.
Autant l’intervention est une procédure qui accompagne régulièrement le
déroulement de la cure, autant, en revanche, l’interprétation ne se produit qu’à
certains moments privilégiés
[24]. »
Autrement dit, la médicalisation ne peut être une issue dans la mesure où cet
événement traumatique, aussi terrifiant soit-il, confronte le sujet à ce qu’il faut
bien le dire est un moment qui fait partie de la vie : la mort ! Pourquoi donc
faudrait-il médicaliser ce moment-là ? Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’une
aide médicale avec des médicaments ne soit pas nécessaire dans le moment qui
suit l’après-choc, c’est de la responsabilité des médecins, psychologues,
psychiatres, de l’entourage professionnel, familial et amical que de permettre à
la personne qui a vécu un tel drame dans sa vie de l’amener à faire le choix nécessaire, d’éviter la répétition symptomatique pour amener le sujet à ce qu’il
convient d’appeler, je pense, une conversion qui pour moi est une forme de
transformation du « moi » conscient et surtout, ce qui est beaucoup plus délicat
voire aléatoire, à ce que ce « moi » dorénavant puisse vivre à jamais avec cette
perte d’objet. Les analystes connaissent trop bien l’enjeu de cette difficulté !
C’est-à-dire une mort ayant eu lieu, plus jamais la vie ne sera comme auparavant, ce qui demande à l’intéressé avec l’aide des autres de s’investir vers d’autres
voies et à transformer ce drame à l’intérieur de lui-même en quelque chose
d’autre. Parmi ces voies possibles, il faut parfois prendre très au sérieux une
reconversion professionnelle. Car de toute évidence la question du travail est
centrale dans la vie du sujet, comme nous le rappelle Freud : « [… ] Il ne m’est pas
loisible, dans une vue d’ensemble aussi succincte, de m’étendre suffisamment sur
la grande valeur du travail au point de vue de l’économie de la libido. Aucune
autre technique de conduite vitale n’attache l’individu plus solidement à la
réalité, ou tout au moins à cette fraction de la réalité que constitue la société, et
à laquelle une disposition à démontrer l’importance du travail vous incorpore
fatalement. La possibilité de transférer les composantes narcissiques, agressives,
voire érotiques de la libido dans le travail professionnel et les relations sociales
qu’il implique, donne à ce dernier une valeur qui ne le cède en rien à celle que
lui confère le fait d’être indispensable à l’individu pour maintenir et justifier son
existence au sein de la société. S’il est librement choisi, tout métier devient source
de joies particulières, en tant qu’il permet de tirer profit, sous leurs formes sublimées, de penchants affectifs et d’énergies instinctives évoluées ou renforcées
déjà par le facteur constitutionnel
[25]… » Nous pouvons dire maintenant que ces
deux morts dans la vie de M. H. sont venus faire limite. Cette limite lui permettra-t-elle de faire d’autres choix
[26] ?
[1]
Actuellement cela représente soixante-dix agents de conduite reçus.
[2]
C. Dejours, « De la psychopathologie à la psychodynamique », dans
Travail : usure
mentale, Paris, Bayard Éditions, p. 217.
[3]
Récemment j’ai reçu un ADC qui me faisait part de sa culpabilité fasse à son
impuissance de n’avoir pu arrêter son train à temps face à un suicidant; il m’expliqua
que c’était à cause de l’éducation que l’on reçoit, le respect de la vie, la religion,
« je
peux pas me dire que j’y suis pour rien, tout ça, c’est aussi dans la Bible c’est : tu ne
tueras point ! ». Freud reprend cet aspect dans la phylogenèse du comportement de
l’homme des origines confronté à la mort. Ainsi le mécanicien fait cette expérience
étrange d’être un « assassin », car l’effroi et la vision du cadavre mutilé ne font que
remonter à la conscience et à des degrés divers des fragments archaïques de cet
inconscient originaire. S. Freud, « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort
1915 », « Notre relation à la mort », dans
Essais de psychanalyse, Paris, Éd. Payot, 1988,
p. 34 et 35.
[4]
C. Dejours, « note n° 3, les stratégies défensives », dans
Travail : usure mentale, Paris,
Bayard Éditions, p. 57.
[5]
R. Foot, « Faut-il protéger les métros des voyageurs ? ou l’appréhension du voyageur
par les ingénieurs et les conducteurs », dans
Actes du CIPPT des 30 et 31 janvier 1997,
tome II, Éd. CNAM, Laboratoire de psychologie du travail, p. 132 et 133.
[6]
C. Dejours, « La maladie mentale ; organisation du travail et maladie », dans
Travail :
usure mentale, Paris, Bayard Éditions, p. 155.
[7]
C. Dejours,
ibid., p. 155.
[8]
S. Freud, « Rapport d’expert sur le traitement électrique des névrosés de guerre
1920 », dans
Résultats, idées, problèmes, tome I, Paris, PUF, 1988, p. 250 et 251.
[9]
S. Freud, « (Le cas Emma) Psychopathologie, Esquisse d’une psychologie scientifique
1895 », dans
La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1986, p. 363 à 366.
[10]
S. Freud, « Le refoulement, 1915 », dans
Métapsychologie, Paris, Gallimard, Folio
essais, 1986, p. 50 et 51.
[11]
S. Freud, « Introduction à la psychanalyse des névroses de guerre 1919 », dans
Résultats, idées, problèmes, tome I, Paris, PUF, 1988, p. 247.
[12]
S. Ferenczi, « Psychanalyse des névroses de guerre, 1918 », dans
Psychanalyse III,
Œuvres complètes, Paris, Payot, 1982, p. 27 à 43.
[13]
S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir, 1920 », dans
Essais de psychanalyse, Paris,
Payot, 1988, p. 59.
[14]
S. Freud, « Remémoration, Répétition et perlaboration, 1914 », dans
La technique
psychanalytique, Paris, PUF, 1985, p. 107.
[15]
S. Freud, « Les théories sexuelles infantiles, 1908 », dans
La vie sexuelle, Paris, PUF,
1989, p. 17.
[16]
S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir, 1920 », dans
Essai de psychanalyse, Paris,
Payot, 1988, p. 74.
[17]
S. Freud, Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort ( 1915), « Notre relation
à la mort », dans
Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1988, p. 26.
[18]
S. Freud, « Deuil et mélancolie, 1915 », dans
Métapsychologie, Gallimard, Folio
essais, 1985, p. 146.
[19]
C. Barrois,
Les névroses traumatiques, Paris, Dunod, 1988,2
e édition.
[20]
J. Lacan, « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite », dans
Introduction au
commentaire de Jean Hyppolite sur la « Verneinung » de Freud, dans
Écrits, Paris, Le
Seuil, 1966, p. 388.
[21]
A. Mestre, « À propos de la distinction entre traumatisme réel et psychique », dans
Les cahiers de l’IPPC, trauma réel, trauma psychique, n° 8, colloque du 6 mai 1988.
[22]
C. Barrois, « Psychanalyse et traumatisme psychique », dans
Les névroses
traumatiques, Paris, Dunod, 2
e édition, 1988, p. 196.
[23]
A. Abelhauser, « La mort et l’inconscient », dans
Esquisses psychanalytiques, n° 13,
Éd. du CFRP, 1990, p. 70.
[24]
J. Dor, « Interventions et interprétations dans la cure, chap. 4 », dans
Clinique
psychanalytique, Paris, Éd. Denoël, 1994, p. 70 et 71.
[25]
S. Freud, « note n° 1, chap. II », dans
Malaise dans la civilisation, 1930, Paris, PUF,
1992, p. 25.
[26]
Guy Lerès suggère qu’à partir de ce que j’ai pu avancer sous le terme de « refoulé
arraché »
in fine, nous pouvons rapprocher l’état traumatique de cet agent de conduite
d’une interprétation dite sauvage. À ceci près que c’est la vie quotidienne qui s’en
charge et non l’analyste. (Actuellement M. H. conduit uniquement dans un dépôt.)Les
références se trouvent dans les discussions entre Freud et Ferenczi à propos de la
méthode active ou dans les critiques que Freud formule au sujet de Rank, par exemple
dans « Analyse finie et infinie ». (Journée des Cartels et des groupes de travail du
10 novembre 2001 à Espace analytique où cet exposé fut présenté.)