2002
Figures de la Psychanalyse
Résistance et domination dans la relation psychanalytique
Maria Izabel Oliveira Szpacenkopf
[*]
Depuis Freud, la psychanalyse s’est toujours préoccupée de la question de la
résistance. Ou, pour plus de précision, la résistance, ainsi que le transfert,
constitue l’un des fondements de la psychanalyse. Même avant la découverte et
l’élaboration de la théorie du transfert, même dans les traitements basés sur
l’hypnose, la présence de la résistance fut toujours reconnue comme étant la
force qui empêchait la suggestion elle-même. Avec l’introduction de la nouvelle
technique de Freud, la résistance se manifeste en tant que défense, ne permettant pas la levée du refoulement, ni la révélation de la situation antérieure,
traumatique et douloureuse.
L’utilisation de mécanismes de défense surgit très tôt chez l’individu et sert à
protéger le moi contre les dangers provenant de l’extérieur. Cependant, certains
dangers internes sont traités comme s’ils venaient de l’extérieur, ce qui, d’une
certaine manière, est très compréhensible pour Freud, vu que de tels dangers
internes auront certainement des répercussions dans le monde externe.
Outre cela, selon Freud,
« [… ] les mécanismes défensifs dirigés contre un danger antérieur ressurgissent au cours du traitement comme des résistances contre le rétablissement. Il en
découle que le moi traite le propre rétablissement comme un nouveau
danger
[1] ».
Dans plusieurs textes, comme Analyse terminée et Esquisses de la psychanalyse, Freud mentionne l’existence de luttes, de défenses, de résistances, de
mouvements d’attaque et de défense dans l’appareil psychique, rendant
évidente l’action de rapports de forces antagonistes, ou qui, du moins, s’exercent
par des fonctions opposées marquées de conflits.
Le pouvoir du processus primaire, du principe du plaisir qui exige la satisfaction du désir et cherche à faire valoir la portée de son objectif par une décharge
directe, ne supporte pas l’interruption de ce projet. Le principe de réalité et sa
puissance montrent que le processus primaire ne peut pas y avoir accès aussi
librement qu’il le voudrait, et introduit d’autres exigences, qui doivent être
reconnues. Ainsi, la propre nomenclature de concepts tels qu’énergie, forces et
refoulement, parle du rapport de forces et des confrontations que l’on trouve
dans le domaine intrapsychique.
Foucault souligne comme condition essentielle pour l’existence de relations
de pouvoir celle qui fait que les deux parties qui sont en jeu puissent avoir une
certaine liberté.
« Si l’un des deux était complètement à la disposition de l’autre et devenait
sa chose, un objet sur lequel il puisse exercer une violence infinie et illimitée, il
n’y aurait pas de relations de pouvoir. Il faut donc, pour que s’exerce une relation
de pouvoir, qu’il y ait toujours, des deux côtés au moins, une certaine forme de
liberté [… ] Cela veut dire que dans les relations de pouvoir il y a forcément une
possibilité de résistance, car s’il n’y avait pas possibilité de résistance – de résistance violente, de fuite, de ruse, de stratégies qui inversent la situation –, il n’y
aurait pas du tout de relations de pouvoir
[2]. »
Pour Foucault, la résistance est une preuve de liberté, de flexibilité, et montre
que la fixité imposée par une force n’est pas aussi grande que cela. La résistance
prouve qu’il existe un espace pour des interventions, des oscillations, des inversions, c’est-à-dire des changements dans une relation de pouvoir.
Par ailleurs, Foucault établit une distinction entre la relation de pouvoir et les
états de domination : « Dans de nombreux cas, les relations de pouvoir sont
fixées de telle sorte qu’elles sont perpétuellement dissymétriques et que la
marge de liberté est extrêmement limitée
[3]. » Et, plus loin : « Dans ces cas de
domination – économique, sociale, institutionnelle ou sexuelle –, le problème est,
en effet, de savoir où va se former la résistance
[4]. »
Nous nous proposons donc, du point de vue de la clinique, de considérer la
résistance en tant que preuve de la relation des forces de pouvoir, nécessaires et
indispensables, qui agissent à l’intérieur de l’individu, et aussi comme signe d’une
certaine liberté au sein des deux pôles en conflit, ce qui réalimente nos espoirs
en ce qui concerne le traitement psychanalytique. Rappelons encore que la résistance est également présente dans la relation transférentielle, et qu’elle n’apparaît que lorsque le travail a déjà pris une certaine avance. Ainsi, la résistance parle
d’un progrès et d’une amélioration pendant le traitement, et notre proposition
est qu’elle soit comprise aussi comme étant un signe de liberté.
La résistance, dans sa positivité, caractérise donc une relation de pouvoir, se
distingue d’un état de domination, se rapporte à l’existence d’un quantum de
liberté entre les instances en conflit, et celle d’un espace – ou du moins de la
création d’un espace –, indicatif de changement, et qui facilite l’exercice de
relations stratégiques.
Du point de vue de la clinique, les résistances viennent enrichir la relation
transférentielle, lorsqu’elles sont vues comme indice de ce que quelque chose a
été déclenché, même si le moment de ce mouvement a été caractérisé par un
renforcement des défenses. S’il y a résistance, c’est qu’il y a crise dans ce prétendu
équilibre – soit dans les relations intrapsychiques, soit dans le rapport transférentiel. Bien souvent, c’est en profitant de ces crises que nous parvenons à
questionner des points essentiels de la vie de chacun.
L’accueil de la résistance en tant que signe de liberté est compatible avec la
proposition de Freud, selon laquelle l’analyste doit s’allier au moi du patient.
Rappelons ce que dit Freud dans le même texte :
« Comme nous le savons bien, la situation analytique consiste à ce que nous
nous alliions au moi de la personne en traitement, afin de soumettre certaines
parties de son ça qui ne sont pas contrôlées, c’est-à-dire de les inclure dans la
synthèse de son moi
[5]. »
Alliance, oui, mais pas identification. Il est fondamental de faire cette
remarque, car le psychanalyste qui s’identifie au moi du patient ne pourra faire
que très peu de choses, et ses possibilités seront restreintes au mode de fonctionnement du moi. D’autre part, s’il s’identifie aux forces externes et si son objectif
consiste à vouloir détrôner les résistances et mettre fin au conflit, le résultat
ressemblera certainement à une déclaration de guerre. Accueillir la résistance est
une ressource permettant de transformer la situation de confrontation, de
danger, en une situation, non plus entre ennemis, mais entre alliés.
Nous défendons par conséquent l’idée que s’allier au moi du patient, ainsi
que l’a suggéré Freud, signifie non seulement accepter la résistance comme signe
actif de liberté, mais aussi laisser de côté, ou du moins essayer d’amoindrir, la
position que semble offrir un pur danger provenant de l’extérieur. Les mesures
stratégiques sont capitales dans les rapports de force et de pouvoir, mais elles
n’existent pas dans les relations de domination.
Nous désirons encore souligner l’importance du transfert de l’analyste par
rapport à la théorie qu’il emprunte. Nous disons « qu’il emprunte », mais savons
très bien que, si c’est là ce qui serait désirable, cela n’est pas toujours ce qui se
passe effectivement. Ce rapport est souvent de l’ordre d’une soumission aux
codes et savoirs, considérés comme garanties d’un vécu apaisé par une prétendue
plénitude.
Il est plus courant que le rapport entre l’analyste et les savoirs qu’il emploie
soit de l’ordre d’un esclavage et d’une soumission à une domination ; ce qui a,
pour contrepartie, l’abandon permanent de ce qui n’est pas encore su, ou connu.
De cette façon, le psychanalyste ne prend aucun risque, il fait confiance à un sens
qui a déjà été donné et, par conséquent, ignore ce qui est nouveau ; ce n’est plus
lui qui se sert de la théorie, c’est la théorie qui se sert de lui.
Rappelons l’apport de Winnicott, qui considère comme une étape avancée du
développement du sujet la capacité de celui-ci d’utiliser l’objet ayant survécu aux
attaques destructrices qui lui étaient adressées. Se servir de l’objet qui a survécu,
cela signifie que cet objet fait désormais partie de la réalité ; pour avoir survécu
aux attaques destructrices dirigées contre lui, l’objet commence à exister hors de
l’orbite toute-puissante du sujet – l’objet a été créé.
« Le mot “destruction” est nécessaire, non pas à cause de l’impulsion à
détruire du nouveau-né, mais en raison de la susceptibilité de l’objet à ne pas
survivre, ce qui signifie également un changement de qualité, d’attitude
[6]. »
Ainsi, si la relation de l’analyste avec la théorie est une relation de soumission,
cela signifie que pour lui, cette théorie est encore trop fragile, qu’elle ne peut
pas encore être analysée, critiquée, remise en cause, examinée par lui. Ce serait
un peu comme : « Tout en t’aimant, je te détruis en permanence en fantaisie
[7]
(inconsciente). »
La peur que la théorie ne survive pas vient se coller à celle, plus grande
encore, que le professionnel ne survive pas.
Résultat : se servir librement et d’une manière créatrice de la théorie devient
impossible, et c’est une relation de domination, dans le sens que lui donne
Foucault, qui s’établit. Et de laquelle toute question de résistance est exclue.
Il est souhaitable qu’il y ait, dans la relation transférentielle de l’analyste par
rapport à la théorie, un minimum de possibilité de résistance, comme signe de
liberté et d’exercice de créativité.
À son époque, Freud considérait déjà qu’il était fondamental que les
nouveaux psychanalystes se soumettent, eux aussi, au processus psychanalytique.
Son argument était qu’ainsi, ils auraient l’occasion d’expérimenter une méthode
qui était encore en train d’être découverte, et que cela leur permettrait de
franchir les barrières qui auraient pu empêcher un accès plus facile à l’inconscient.
Cette exigence était certainement due aussi au fait que l’expérience d’une
analyse n’est pas – et ne peut pas l’être – essentiellement dépendante d’un savoir
théorique qui pourrait tout résoudre, ou presque.
La subjectivité suit de nombreuses exigences, elle est confrontée à d’innombrables conflits, tensions, relations de pouvoir et de savoir. Pouvoir rendre
compte de l’inconscient, de la multiplicité des sujets et des marques qui se
présentent dans la formation du moi, cela impliquerait que la théorie détienne
une compréhension totalisante, et cela, aucune d’entre elles ne peut l’avoir.
Donc, étant donné que cette complétude est aussi introuvable dans la
théorie, quelles en sont les conséquences possibles, face au danger que le psychanalyste court d’être soit dominé par, soit protégé derrière une écoute enchaînée
aux principes théoriques créés comme forme de pensée, ou même de compréhension de l’individu ?
Si les principes théoriques finissent par être adoptés en tant que formules
uniques et confortables, permettant d’écouter et de comprendre ce qui se passe
dans le monde et dans l’univers de chacun, quel espace reste-t-il à la liberté et à
la création, qui pourront être offertes dans la relation transférentielle ?
S’il en est ainsi, si la relation de transfert à la théorie se caractérise par la
domination, révélant la croyance et la dévotion qui y sont impliquées, la partialité que toute théorie contient, le questionnement que la pratique clinique fera
forcément réapparaître, et, surtout, la survie de l’ensemble théorique et son
emploi créatif – tout cela en est donc exclu.
En outre, l’autre pôle de la relation psychanalytique, le dénommé analysant,
sera écouté et envisagé comme manifestation incarnée de la théorie, destitué de
son potentiel de créativité, et faisant partie d’une relation transférentielle
prisonnière d’un contrat de domination, à propos duquel on ne lui a pas
demandé son avis.
C’est précisément en raison de l’idéalisation des relations, alors que l’on
aspire à un équilibre permanent entre les forces et à l’élimination de tout conflit,
que le résultat obtenu est très souvent de l’ordre de la stagnation, de l’apaisement des passions, de la haine et de la violence, de l’appauvrissement de la
création, au nom d’une soumission aux règles et aux codes qui semblent
cautionner la continuité pacifiée de la vie – c’est-à dire, en d’autres termes, un
équilibre bien semblable à la mort.
L’élimination des excès, l’acceptation indiscutable des prohibitions, des
censures et des interdits, l’imposition provenant de savoirs internalisés, sont
autant de tentatives de dominer l’angoisse qu’un déséquilibre introduirait fatalement, et qui congèlent la tentation de transgresser.
En psychanalyse, la transgression est généralement comprise comme l’un des
traits qui définissent la perversion en tant que structure, caractérisée comme
processus par lequel l’individu peut échapper à la frustration de la constatation
de la castration, vécue lors de la perception de l’absence de pénis chez la mère ;
et encore, à l’interdit exercé par la figure paternelle, afin d’empêcher l’enfant de
se maintenir dans la position d’objet phallique de la mère. La non-acceptation de
l’un ou de l’autre des moments impliqués dans la situation œdipienne constituerait, dans la transgression, une issue pour que puisse avoir lieu le franchissement
des prohibitions qui y sont inscrites.
Néanmoins, il existe un deuxième sens possible en ce qui concerne la transgression : lorsque le mouvement transgressif provoque le dévoilement de ce qui
était déjà protégé par l’interdiction, et n’attendait qu’un quantum de courage
pour être découvert. Ce serait là le côté rendu positif de la transgression, où le
désir de la découverte s’exacerbe, renverse les barrières, amplifie les limites, afin
d’introduire un nouveau, un inconnu, un étranger, un autre. La transgression en
tant que possibilité de création, d’innovation, a donc besoin de dépasser des
connus, dans le but d’atteindre de nouveaux inconnus.
La transgression est invitée par la conscience à reconnaître la précarité dont
la prétendue plénitude est recouverte.
« La transgression est un geste qui concerne la limite
[8] », limite d’illusion et
d’ombre. Tout en la franchissant, et pas uniquement pour la renverser, elle l’institue.
La transgression est un mouvement qui peut nous rapprocher du créatif et de
l’innovateur, de ce qui doit se dégager du connu afin de faire surgir ce qui n’a
pas encore pu être pensé, ou bien même qui l’a été, mais refusé.
La transgression, c’est l’audace de nouvelles frontières et de nouveaux territoires.
« Rien n’est négatif dans la transgression. Elle affirme l’être limité, elle
affirme cet illimité dans lequel elle bondit, l’ouvrant pour la première fois à l’existence. Mais on peut dire que cette affirmation n’a rien de positif : nul contenu
ne peut la lier, puisque, par définition, aucune limite ne peut la retenir. Peut-être
n’est-elle rien d’autre que l’affirmation du partage. Encore faudrait-il alléger ce
mot de tout ce qui peut rappeler le geste de la coupure, l’établissement d’une
séparation, ou la mesure d’un écart, et lui laisser seulement ce qui en lui peut
désigner l’être de la différence
[9]. »
En éliminant la transgression, comme forme de dépassement, comme possibilité d’exister et surtout de créer hors des patrons fixés, on élimine également la
condition indispensable pour faire valoir la capacité créatrice.
Sans la création, les perspectives d’intervention de la psychanalyse, du psychanalyste, sont éliminées ; l’écoute, la parole, l’écriture et, fondamentalement, le
style, sont endommagés ; bref, tout ce qui touche à la découverte de la
souffrance et de la douleur en soi et en l’autre est atteint.
[*]
Psychanalyste, membre de
Espace analytique (Paris), membre de
Espaço Brasileiro de
Estudos Psicanalíticos, docteur en Communication et Culture, UF Rio de Janeiro.
[1]
S. Freud,
Analyse terminée et Analyse interminable, Edição Standard Brasileira,
vol. XXIII, Imago, Rio de Janeiro.
[2]
M. Foucault, « L’éthique du souci de soi comme pratique de la liberté », dans
Dits et
écrits, vol. IV, p. 720.
[4]
Ibid., p. 721.
[5]
S. Freud,
op. cit., p. 267.
[6]
W. D. Winnicott, « O uso do objeto », dans
O Brincar e a Realidade, 1975, p. 129.
[7]
Ibid., p. 126.
[8]
M. Foucault, Préface à la transgression
, dans
Dits et écrits, vol. I, Paris, Gallimard,
1994, p. 236.
[9]
M. Foucault,
ibid., p. 238.