Figures de la psychanalyse
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I.S.B.N.2-7492-0040-7
256 pages

p. 217 à 238
doi: en cours

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no7 2002/2

2002 Figures de la Psychanalyse

La société sans pères  [*]

Paul Federn
Nous pouvons traiter l’ordre social et sa transformation comme un problème technique d’organisation ou comme un problème politique, c‘est-à-dire poser la question de savoir quels intérêts et facteurs de pouvoirs sont en conflit et quels moyens servent chaque intérêt et chaque facteur de pouvoir particuliers. Dans ce cas, il faut prendre en considération, outre chaque explication causale, les processus psychiques. Mon étude devra mettre à nu ces processus psychiques dont l’homme politique ne sait d’abord rien, ou très peu, parce qu’ils nous sont de toute façon restés inconscients jusqu’à ce qu’une certaine méthode d’investigation des processus mentaux les ait rendus accessibles à notre connaissance.
Cette méthode était la psychanalyse inventée par Freud. De nombreuses études sur l’individu ont montré des régularités psychiques qui doivent être appliquées ici à un problème de psychologie des masses. Dans l’intérêt général, cette étude vise à ce que, à l’aide de la connaissance psychologique acquise, des motifs plus profonds et innocents remplacent les conceptions incorrectes qui rabaissent l’adversaire.
Notre ordre social a longtemps conservé, pour le socialiste intolérablement longtemps, des formes et des droits des siècles passés. Pendant la guerre, la contrainte exercée par cet ordre a énormément augmenté et s’est étendue, comme jamais auparavant, à toutes les activités intellectuelles et tous les besoins vitaux. Le peuple soumis supporta cette pression, l’âme tourmentée, seulement parce qu’il la considérait, tout comme les privations matérielles, comme un phénomène passager de la misère de la guerre et ne voyait aucun autre moyen pour regagner l’indépendance nationale et économique. Après cette monstrueuse augmentation des violences manifestes de l’État, de l’Administration et de la Justice accompagnée de l’armée et de la police, suivit l’effondrement soudain de toutes les autorités de l’État et les mêmes hommes, qui avaient si longtemps accepté en silence la contrainte, éprouvèrent soudainement le désir insatiable d’un renouvellement et exigèrent une cadence rapide de la révolution.
En Russie et en Allemagne, le mouvement a renversé son premier dirigeant. Chez nous, où la décadence de l’empire a conduit d’elle-même à la révolution politique, la révolution sociale est seulement naissante. Mais ressort déjà des réunions, des tracts et des conversations du peuple, l’énergie révolutionnaire grandissante et le contraire du travail judicieux selon le programme des dirigeants actuels, même si ceux-ci peuvent attirer l’attention sur de grands progrès tels qu’ils n’ont guère été atteints en un siècle jusqu’à présent.
Ce radicalisme révolutionnaire s’est créé une forme d’action propre dans les conseils ouvriers et militaires. Si elle s’était limitée à la Russie peu industrialisée, une explication plus avancée serait superflue. Là-bas n’existait aucune organisation centralisée qui aurait pu étendre la révolution et les ouvriers, soldats et paysans révoltés se réunissaient donc selon leur profession afin de constituer un inter-regnum jusqu’à la réunion d’une assemblée constituante ayant une forme d’action parlementaire. Mais il en advint autrement. L’assemblée constituante fut dispersée par les conseils. Et ces derniers arrivèrent au pouvoir et à la tête du pays malgré le chaos qu’ils trouvèrent à l’intérieur et les nouveaux ennemis qu’ils se firent à l’extérieur.
Les socialistes majoritaires en Allemagne, de même que l’Entente, imputent la responsabilité de l’apparition des conseils d’ouvriers et de soldats dans tous les pays à la propagande russe. Mais nous considérons cette imputation comme un simple auto-apaisement de la part des hommes d’État. La propagande des rapatriés et des émissaires n’aurait eu aucun succès s’il n’avait pas existé les mêmes conditions et besoins psychiques au sein de la population auxquels ni le parlementarisme actuel ni l’organisation du parti et le syndicat ne correspondaient. La soif révolutionnaire de liberté est seulement satisfaite par l’organisation de conseils et c’est sur son terrain que la lutte sociale et politique doit être engagée, si toutefois elle doit être gagnée en faveur de la démocratie et contre la dictature du prolétariat. Tout autre chemin la conduit à la lutte fratricide qui déchire actuellement les partis ouvriers. Aujourd’hui déjà, est née de l’organisation des conseils une seconde chambre des députés représentant les temps nouveaux de manière évidente contrairement au Parlement, ce rebut du régime autoritaire renversé. Une telle seconde chambre née du pouvoir réel aurait vraiment une légitimation intérieure plus grande et un droit à une part de pouvoir plus juste que ceux que possédaient les Grandes Maisons d’Autriche ou de Prusse dont les privilèges ont été si longtemps intouchables. Cette seconde chambre serait comme un manifeste du fait que le pouvoir est passé du capitalisme au socialisme.
Ainsi nous voyons dans l’organisation des conseils la forme d’action des forces constructives de la révolution. Le signe de ses tendances destructrices sont les grèves gigantesques. Elles ne s’expliquent pas simplement par le fait que les ouvriers ont toujours été habitués à faire la grève dans la lutte économique et que, dans la lutte politique, la grève générale appartenait depuis longtemps aux idées des socialistes comme ultime recours décisif. Les grèves exprimeraient alors seulement le mécontentement économique et politique des ouvriers. Mais quels rameurs lâcheraient les rames au milieu des plus grandes vagues, s’ils n’avaient pas perdu leur équilibre psychique ? Aujourd’hui le peuple entier, torturé par le besoin, tend sa main suppliante vers chaque journée de travail des ouvriers ; la famine des villes proteste à grand cri contre chaque suspension du trafic. Et pourtant ils font la grève. Ce fait ne s’explique ni par un manque de conscience de l’individu ni par l’influence bolchevique. Les causes entraînant de façon viscérale et nécessaire, presque d’elle-même, la méthode suicidaire doivent se situer dans l’âme des masses, et les forces qui s’opposaient à ces causes ont dû se perdre.
Essayons maintenant d’expliquer psychologiquement les deux phénomènes caractéristiques : l’organisation des conseils et la grève. Ce sont des phénomènes de masse qui ne peuvent s’expliquer qu’à partir des processus psychiques de l’individu si ces derniers s’additionnent dans la même direction. Tous les ouvriers doivent avoir vécu un bouleversement intérieur analogue et une réaction similaire. Il est probable qu’un soutien intérieur commun s’est perdu.
Afin d’examiner cela, nous devons partir de l’état de perte de l’équilibre psychique et de l’ordre social, et nous demander grâce à quelles forces auparavant l’homme a pu s’intégrer dans l’ordre social normalement et calmement. Apparemment, par l’intermédiaire de l’armée et de la police, la tyrannie de l’État a forcé l’individu, souvent contre sa conviction, la plupart du temps contre son propre intérêt, à respecter l’ordre établi. Cette peur de la force a créé la mentalité servile qui caractérisait l’ordre maintenant déchu. Mais la brutale menace de sanction n’empêchait pas bon nombre de natures plus ou moins prédisposées au crime de briser ou contourner l’ordre, tandis que l’homme doté d’une prédisposition éthique normale n’en avait pas besoin pour s’intégrer socialement. Il est lié par des puissances émotionnelles plus fortes du domaine de la morale : la honte et la sauvegarde de sa réputation et de sa valeur morale, mais avant tout un respect social pour les institutions existantes. Ce sentiment donnait à tous les partis conservateurs, fidèles à l’État et à l’empereur, l’assurance fière et solidaire d’avoir tout à fait raison de mépriser les opposants comme des apatrides et de ne pas voir leurs propres intérêts égoïstes. Qu’est-ce donc que le respect de tout ce qui est légal, prescrit par la loi, autorisé ?
Nous n’allons pas répondre à cette question par une définition mais en examinant comment cet auto-enrôlement social est né. Nous ne voulons pas nous contenter de la référence générale aux instincts sociaux primitifs, à l’instinct grégaire de nos ancêtres animaux, aussi juste soit-elle. L’instinct grégaire, l’imitation, la suggestion sont des forces psychiques primitives non différenciées qui sont à la base de toute sorte de vie commune. Mais nous nous demandons comment le régime autoritaire capitaliste actuel spécifiquement a pu utiliser ce contexte de façon générale ? Nous posons la question : comment l’instinct grégaire élémentaire s’est-il transformé, quels sentiments de dépendance et quelles manifestations ont été propagés par l’imitation et la suggestion ? La réponse est d’abord une lapalissade : l’intégration dans l’État a jusqu’à présent été la suite de l’intégration dans la famille. Mais toute la famille ne participe pas dans la même mesure à la partie sociale du développement moral. Bien plus, c’est la position de l’enfant par rapport au père qui forme la base de tout respect de l’autorité en lui.
L’impression que fait le père, qui paraît gigantesque, sur le petit être dépendant est plus puissante que ce que nous pouvons imaginer. Cette impression a en fait trouvé sa forme artistique dans les mythes et contes autour des géants énormes. Du père viennent toute protection et tout secours ; lui appartient tout ce que l’enfant reçoit et dont il a besoin ; il est la dernière instance à laquelle l’enfant s’adresse ; contre sa volonté, l’opposition obstinée et égoïste de l’enfant échoue. De lui viennent punitions et récompenses. C’est avec lui qu’il faut se réconcilier quand il est fâché et lui obéir est un commandement de l’éducation et d’une sagesse naissante.
Cette position du petit enfant donne à son âme immature et si facile à effrayer beaucoup de matière à conflits et à sentiments de culpabilité, et à chaque révolte et au reproche qui en est fait à l’enfant est liée une nouvelle preuve de l’engagement respectueux envers l’autorité du père. La conscience morale naissante renforce ces liens. La réalité amplifie cette relation dès que l’enfant passe d’un temps d’activité imaginaire qui agrandit tout, au sens de la réalité. Car le père est en fait maître du destin de l’enfant. L’hérédité y entre en jeu également, car il l’était encore davantage aux temps anciens où l’enfant ne restait en vie que par la volonté du père et où le père possédait le droit exclusif de propriété de l’enfant. Cette autorité trop puissante du père est accentuée par la relation opposée à la mère normale qui fait toujours de l’enfant un petit dieu et le sert, et par la position complémentaire du père typique, qui reste, comparé à la mère, étranger au petit enfant, et qui est lui-même à son tour prêt à prendre le rôle autoritaire de père parce qu’il a gardé de son enfance l’idéal de devenir comme le père.
Ce lien psychique entre enfant et père ne reste intact que peu de temps mais suffisamment longtemps pour continuer inconsciemment à produire en l’homme le besoin indéfectible d’un tel lien.
Mais bientôt les limites de la réalité montrent à l’enfant à quel point la toute-puissance du père est en fait bornée. Dès que l’enfant peut prendre d’autres hommes adultes pour comparaison, le père devient en réalité de plus en plus un homme comme tous les autres. Le lien plus fort et pulsionnel à la mère fait ressentir le père comme un trouble-fête, un ennemi. À aucun garçon n’est épargné ce moment tragique qui trouve sa réalisation dans le mythe d’Œdipe. Bientôt il commence à observer le père de façon critique avec pour résultat des déceptions répétées. Cette déception est la chute d’une sécurité sereine qui reste apparemment oubliée à jamais, mais qui, en réalité, comme la psychanalyse le prouve, reste préservée dans l’inconscient, un de ces vécus que l’on ne cesse de répéter – dès qu’une autorité dans la vie est renversée. Ce vécu de la déception intérieure par le père crée immédiatement une insécurité psychique qui s’exprime de façon enfantine sous forme de mauvaises manières, désobéissance, impatience jusqu’à l’effarement. Un nouvel équilibre s’installe bientôt chez les enfants normaux, tard ou pas du tout chez les enfants anormaux. Toutes les différences héréditaires individuelles de l’enfant, les événements réels, et surtout la relation à la mère et le caractère du père y jouent un rôle. Nous voulons seulement souligner les troubles aigus et poursuivrons avec le développement typique.
L’enfant peut réagir de deux façons que nous pouvons déjà qualifier de conservatrice et oppositionnelle. La manière de réagir est absolument décisive pour le développement définitif du caractère [1]. Normalement l’enfant ne peut faire autrement que – pour le dire de façon banale – de chercher continuellement un nouveau père. Et comme depuis des millénaires la société et la culture se sont développées sur la base d’une autorité patriarcale, l’enfant qui quitte sa famille pour entrer dans la vie trouve dans les personnes de l’instituteur, du prêtre, du maire, du roi et de l’empereur assez de candidats pour ce poste de père devenu vacant à l’intérieur de lui. L’enfant choisit inconsciemment parmi ces personnalités selon la ressemblance avec cette image idéale originelle et commence sans délai à élever et à idéaliser ce nouveau père. Cela réussit maintenant malgré l’esprit plus critique de l’enfant qui a grandi et acquis plus d’expérience parce qu’il ne doit plus s’en tenir à ce seul père qui suscitait, outre l’amour, la crainte. L’image du père est régulièrement répartie sur plusieurs personnes, les caractéristiques qui font peur étant transférées sur un choix bien connu et pour la plupart bien accueilli par les éducateurs, du policier, du garde-champêtre et d’autres personnes publiques. La relation au père perd à cause de cette évolution la profondeur intérieure et l’exagération enfantine, mais est adaptée aux relations et aux exigences réelles, tandis que le lien psychique arraché du vrai père s’attache à chaque nouvelle autorité puissante. En fait, ces images psychiques du père représentent des institutions sociales communes et réunissent ainsi chacun de ces fils comme sujets de l’État autoritaire patriarcal.
L’enfant ne se contente pas de ces représentants sur terre de la paternité, car eux aussi deviennent, comme jadis le père, des êtres humains à sa taille, au fur et à mesure qu’il mûrit. Chaque enfant cherche et, comme tous les enfants, avant lui, l’ont ressenti de la même façon, trouve Dieu le Père dont la perfection dépasse toute mesure terrestre et atteint à nouveau la gloire de l’idée enfantine originelle du père. Chaque restitution d’un sentiment perdu de l’enfance est liée à un apaisement et à une joie intérieure. La paternité religieuse a ce même effet et fixe de son côté toute la façon de penser du fils. C’est pourquoi il existe de profondes raisons psychologiques pour le lien entre l’Église et l’État dans l’État autoritaire patriarcal.
Au milieu, entre la forme paternelle céleste et les représentants humains, il y avait jusqu’à présent, pour l’enfant élevé dans l’État, la personne de l’empereur. Dieu et l’empereur ont la position particulière dans la lignée des pères que l’on s’y attache sans se mesurer avec eux et sans vouloir atteindre leur hauteur. Les héros nationaux et les dirigeants en revanche sont des figures paternelles élevées à un niveau surhumain mais accessible.
Nous avons suivi la continuation de la première image du père à l’intérieur de l’enfant. Mais cette continuation ne doit pas être prise comme une simple métaphore. L’analyse nous apprend que toute l’affection et la vénération enfantinement primitives et passionnées se conservent toute la vie dans le lien aux figures paternelles ultérieures ; mais le rapport avec la relation originelle du fils reste inconscient pour l’individu. Les affects de l’enfant sont plus forts que ceux de l’adulte et ainsi, lors de l’intégration sociale ultérieure, la continuation secrète du sentiment du fils dans son intensité originelle conditionne la grande source d’énergie secrète pour sa relation avec la société et l’État.
Ces liens affectifs et pulsionnels seraient en moyenne encore plus forts s’il ne se produisait pas chez de nombreux individus une deuxième sorte – opposée – de séparation du père. À cause des traits de caractères méchants ou d’une attitude tyrannique du père, de conflits entre les parents, d’amour jaloux envers la mère, et, comme l’a démontré Alfred Adler en particulier, à cause de l’hypersensibilité de l’enfant due à son sentiment d’infériorité, les tendances ennemies et négatives prennent le dessus dans l’attitude enfantine. Puis se concentrent sur le père, et les figures ultérieures de l’image du père, la haine, l’insubordination et l’esprit d’opposition qui se transfère dans l’inconscient sur l’intégration sociale. Tandis que la relation hostile au père demeure dans l’inconscient et conditionne la direction oppositionnelle de l’homme dans la société, la relation au père même peut être devenue bonne dans les années ultérieures.
Au moins, malgré toute révolte contre le père, demeure dans la plupart des cas une partie de dévouement au père et de la nostalgie à son égard, menant souvent à l’âge mûr à une réconciliation tardive. L’association d’un esprit génial et d’une passion sans retenue fait de la vie de Mirabeau un exemple remarquable de la façon dont la révolte contre le père conduit à la rébellion contre le roi et à la direction de la Révolution. Mais l’homme qui a renversé la royauté voulait à tout prix sauver le roi, et en même temps ne voulait en aucune façon être enterré ailleurs que dans le tombeau de son père, de ce même père qui avait voulu si souvent enfermer la haine du fils entre les murs d’une prison.
Nous ne pouvons pas considérer la première attitude infantile comme l’unique condition à la future prise de position sociale consciente. Mais il fallait d’abord péniblement, pendant une génération, arracher la prise de position consciente de l’ouvrier aux autorités retenues dans l’inconscient, jusqu’à ce que la compréhension de la façon dont les intérêts réels dépendent de la structure économique, elle-même dépendante de la structure politique, le rende capable d’une prise de position et d’un combat politiques. Ainsi la conscience de classe du prolétariat s’est renforcée progressivement de l’intérieur. La théorie socialiste sur l’économie a enseigné à chaque prolétaire qu’il ne s’agit pas d’un combat contre chaque employeur mais contre la société autoritaire capitaliste; elle l’a de ce fait libéré de son lien affectif au maître du pain. L’attente du futur État socialiste lui a donné un espoir de salut à la place de celui de l’Église. L’organisation lui a donné des frères, des pères et le sentiment d’une nouvelle sécurité. En même temps, les dirigeants du parti et les héros de la démocratie sociale devinrent eux-mêmes des figures de pères, ce qui renforça de façon inconsciente l’autorité du parti. Mais on ne peut pas estimer dans quelle mesure la représentation originelle du père persiste. J’en ai eu un exemple, certes petit et insignifiant, mais néanmoins probant. Lors d’une réunion, un camarade d’un certain âge développa le programme des sociaux-démocrates pour l’assemblée nationale. Il parla des exigences les plus radicales à forte voix, de façon fluide et avec conviction. Mais quand il en vint à parler de l’abdication de l’empereur, il hésita vingt fois en quelques phrases. L’enfant en lui, fidèle à l’empereur, lui a – comme le dit l’expression populaire – coupé le sifflet.
Ainsi nous aurions donné la réponse à la question sur la nature du devoir de respect général envers l’État autoritaire, à savoir qu’il serait un désir passionnel, inconscient et d’une intensité enfantine pour une autorité de type paternel. Il doit donc naître partout où, dans un État patriarcal, des enfants normaux ont grandi entourés des soins maternels et d’un chef de famille paternel. Qu’alors l’école soutienne aussi cette représentation de façon rationnelle et méthodique va de soi; mais l’école y arrive si bien parce qu’elle vient à la rencontre de la représentation du père. C’est pourquoi les hommes laissent facilement derrière eux les connaissances acquises à l’école mais pas l’intellect. C’est à cause de la représentation générale du père que l’ordre social a pu se maintenir si longtemps. Rationnellement la technique insuffisante de son organisation était connue depuis très longtemps, affectivement les sacrifices de bonheur qu’elle exigea remplirent les âmes des meilleures natures d’une souffrance profonde, mais elle se maintint néanmoins à cause de son ancrage inconscient.
Nous savons maintenant par l’analyse des destins individuels que les liens inconscients sont déracinés quand ils ne satisfont plus l’ancien désir inconscient qui les a créés. Mais alors perd en valeur et en pouvoir tout ce sur quoi le lien inconscient fut transféré. Un tel détachement est accompagné d’un fort sentiment de déplaisir et cause souvent une maladie psychique. J’ai décrit en détail l’impression gigantesque que l’enfant se fait de son père et l’enchaînement intérieur de l’enfant à l’égard du père. L’enfant a le désir de dépendre d’un être aimé dont la grandeur, la puissance et le savoir lui procurent une sécurité et une protection absolues. Le désir d’avoir un tel père provoque la chute du père réel et demeure comme condition au choix des représentations du père. Il crée l’intensité de l’adoration et de la dépendance envers les autorités futures, en tant que dernière image de ce monde, envers le roi et l’empereur. Le gain de sécurité de l’accomplissement du désir très ancien, qui conservait au plus profond de l’âme le paradis de l’enfance avec son père incomparable, subsista malgré la critique de la raison. Mais la chute de l’empereur, qui perdit pouvoir et terres et qui désormais ne pouvait plus offrir aucune sécurité, lui enleva cette condition inconsciente. Et ainsi tous les sentiments de respect devant l’ordre de l’État ont chu, la représentation intérieure du fils s’est écroulée, et même si le désir d’une représentation du père s’est maintenu chez beaucoup d’êtres humains, ceux-ci n’avaient plus de soutien commun les unissant [2]. Il y eut alors soudainement une foule de garçons apatrides dans une confusion intérieure compréhensible, que la mère patrie et la misère obligèrent à créer une société sans père.
Ils ne furent pas tous privés de père au dépourvu, seulement par la chute de l’empereur [3]. Pour beaucoup déjà, la déclaration de guerre avait détruit le lien au père parce que aucun père imaginaire ne laisse tuer ses enfants, sauf en cas d’extrême nécessité pour défendre la mère ou la patrie. La guerre augmenta le parti des « indépendants » du fait que, non tant la représentation du père la plus éloignée mais la plus proche, les innombrables supérieurs, administrations et officiers commirent tant d’injustices égoïstes et donnèrent tant d’ordres inexécutables, que les « subalternes », les ouvriers et les soldats, vécurent pendant la guerre déjà la même déception auprès de ces pères que jadis dans leur enfance. La déception fut si grande que chez des milliers d’hommes la relation dévouée au père se transforma encore après coup en une relation de haine et d’opposition.
En Autriche, la chute du règne du père pour le peuple fidèle à l’empereur fut facilitée par la personnalité du jeune empereur qui convenait peu à un personnage de père. Il est caractéristique que tous les mouvements anti-dynastiques soient précédés par des rumeurs diffamantes sur la maison régnante, qui mélangent peu de vérité avec beaucoup de mensonge et ne peuvent plus être éliminées. Il en fut ainsi pendant la Révolution française et en Russie. Cette blessure intérieure du respect mine la position du père, comme jadis les invectives réprimées contre les pères l’ont assouplie dans l’enfance. C’est ainsi que les souverains durent tomber sans tenter de résister parce que toute l’opinion publique de bas en haut ne les soutenait plus. Beaucoup de sujets restés fidèles au père exprimèrent leur amertume sur le fait que « l’empereur a laissé tomber le peuple » ; fait qui ne correspondait certes pas à la vérité mais qui augmenta le nombre de ceux devenus récemment sans pères.
Avec la chute de l’empereur, tout ce qui avait été porté par la communauté paternelle idéelle devait devenir sans force. Ne pas obéir à tout cela devenait maintenant une disposition intérieure, presque une contrainte intérieure. Celui qui comprend cette cause inconsciente limitera beaucoup les reproches qui attribuent la faute du désordre de la retraite, par exemple, aux individus. L’usufruitier est aussi peu moralement responsable des privilèges apparus, transmis et devenus habituels pendant des millénaires du côté des figures paternelles, et de la privation des droits du côté des fils, que l’individu pouvait arrêter les conséquences de la chute dans son environnement. L’indignation contre les monarchistes, le clergé et les bourgeois parce qu’ils ne devenaient pas d’un jour à l’autre républicains, est particulièrement injuste. Les processus qui, comme la séparation de la représentation paternelle, ont lieu inconsciemment échappent à la volonté et par là même à la responsabilité. Que ceux qui avaient plutôt une position de père dans la lignée père-fils l’abandonnent intérieurement plus difficilement est compréhensible, elle est néanmoins ébranlée en tout un chacun. Sur les paysans, la chute du règne des pères eut également un effet de révolte; mais ils restèrent tels qu’ils s’étaient toujours sentis : des « Landeskinder [4] ». Ce mot exprime linguistiquement la relation séculaire, retenue dans l’inconscient, à la mère, au pays et à la terre. Ainsi, ils restèrent conservateurs mais devinrent indépendants de l’ancienne organisation patriarcale, l’État.
Le désordre aurait été encore plus grand si les sociaux-démocrates organisés n’avaient pas appris depuis longtemps l’intégration volontaire dans leur parti et s’ils n’avaient satisfait leur besoin de père idéal depuis longtemps auprès de leur dirigeant. Nous devons le fait que la révolution se passa en Autriche allemande sans la fureur de hordes d’humains devenues intenables, à la chance que Viktor Adler, que chaque camarade ressentait presque consciemment comme père, vivait encore et gouvernait. À la partie radicale du parti dont la représentation du fils se séparait depuis longtemps de l’État autoritaire et, pendant la guerre, également des dirigeants des partis, se présentait de nouveau dans – on peut le dire sans exagération – la figure héroïque de Fritz Adler une relation commune au père.
Si l’action de Fritz Adler avait une telle importance idéelle pour le parti socialdémocrate en Autriche, c’est qu’elle était l’éruption véhémente de l’opposition contre le vieil État autoritaire, d’une opposition qui semblait s’être tue comme assourdie pendant la guerre. Le côté paternel du vieil empereur, dont la silhouette familière de vieillard contribua beaucoup à l’explosion d’enthousiasme enfantin des premiers mois de guerre, en fut également responsable. Cela nous démontre à quel point la raison se trouve impuissante contre l’inconscient, la réflexion se révèle impuissante contre la pulsion, alors que son grand âge devait seulement prouver le comble de son incapacité. Aux yeux du peuple – et parmi eux de beaucoup de socialistes –, il était d’autant plus affublé de la consécration mystique du règne paternel. Maintenant que le règne paternel est tombé, le parti des socialistes majoritaires paie sa relation au passé. Aux yeux des « compagnons sans pères », l’ancienne organisation est également trop imprégnée par le règne paternel. Ils ne veulent pas suivre le parti en faveur des pères.
Et le désir d’une libération définitive de l’ancien règne paternel fut tellement fort qu’automatiquement devait apparaître une nouvelle organisation constituée par toute une confrérie d’hommes égaux en droits. Toutes les organisations avaient jusqu’à présent été organisées par les dirigeants ; la relation père-fils donnait l’échafaudage idéal à la pyramide de l’organisation, la direction des impulsions et de l’influence allait en descendant, de la tête de la direction du parti à la large base du peuple. La nouvelle organisation – celle des conseils – grandissait à partir de la masse, de la base ; de la base, elle accueille les impulsions, et son système psychologique invisible est le rapport entre les frères.
Durant des millénaires, seules des organisations à construction paternelle –hormis les petites organisations – furent de durée et de persistance culturelle. Aux temps historiques après l’écroulement d’une conception commune du père, des organisations – parfois aussi internationales – furent à plusieurs reprises constituées comme des confréries. De nombreux germes d’une humanité plus élevée mûrirent en leur sein et la culture leur doit beaucoup de gratitude. Mais elles ne se maintinrent pas ou elles se dotèrent plus tard à nouveau d’un échafaudage du type de la relation père-fils, comme le christianisme originel dans la hiérarchie de l’Église. Il ne faudrait pas en conclure trop rapidement que le mouvement actuel de fraternité doive également échouer.
D’après nos recherches, il est évident que les mouvements de fraternité ont échoué jusqu’à présent parce que le fait de grandir dans la famille ne prépare les individus qu’à une société patriarcale. Peut-être le rapport au frère est-il également d’une importance fondamentale pour le développement de l’individu et la psychanalyse découvre souvent dans le destin ultérieur, dans le caractère et dans les symptômes de maladie une répétition inconsciente des expériences avec le frère aîné ou cadet pendant la petite enfance. Le rapport au frère forme le plus souvent, directement ou par des réactions qui en résultent, le type et la profondeur du comportement ultérieur en amitié. Mais la relation au frère n’a un caractère autoritaire que dans des cas exceptionnels et est alors comparable à la relation au père. Avant tout il lui manque le moment de déception nécessaire et, par là même, la raison pour laquelle l’enfant doit entreprendre un déplacement inconscient de la relation au père. Manque également le rapport typique du faible au fort, qui fait monter la lignée des pères jusqu’à la constitution commune du père la plus élevée. Ainsi, la congruence de la famille avec l’État patriarcal effondré et son incongruence avec une organisation fraternelle sont le vrai problème psychologique de l’établissement d’un ordre social non patriarcal. Pour que celui-ci puisse durer, ces conditions internes doivent être rendues conscientes pour pouvoir être combattues. Peu à peu la structure de la famille s’adaptera au nouvel ordre, si celui-ci n’exige pas un remplacement de la famille par une éducation des enfants selon le droit maternel ou selon un système inconnu.
Nous voyons que l’apparition d’une organisation aussi puissante que celle des conseils, si l’on reconnaît sa structure psychique comme celle d’une confrérie, ouvre des perspectives beaucoup plus larges que si on la considère seulement comme un moyen de lutte du prolétariat. Il serait bien possible que malgré la dévastation par la guerre l’ordre patriarcal puisse résoudre le problème technique de la reconstruction de l’économie, si la condition psychologique, la soumission inconsciente à la relation père-fils, n’était pas tombée. Qui connaît la force du besoin de fusion de gens du même âge ayant les mêmes intérêts et opinions, sait que la relation au frère possède également une grande force liante – et d’un autre côté très repoussante – due au fait de grandir ensemble. Il est très curieux que les tentatives révolutionnaires de briser l’organisation des supérieurs par l’union des frères libérés, devenus eux-mêmes des maîtres, soit une répétition des mêmes processus d’un temps préhistorique et que de telles tentatives indiquent dans une période antérieure de l’humanité la direction pour le développement de toute culture intellectuelle.
Freud réussit en effet sur son parcours de recherche particulier à découvrir de nombreux problèmes de la Préhistoire [5] de l’humanité, et ce parce qu’il ne voulut jamais explorer un domaine jusqu’à la dernière limite, et donc ne voulut jamais fonder un système de façon programmatique à partir de ses trouvailles. Au contraire, il se contenta d’une explication partielle. Cependant, cette nouvelle part de connaissance apportait un éclaircissement à un problème, au début mineur, d’une autre discipline qu’à l’origine il n’avait jamais prévu d’explorer. Là, il continua son travail, gagna des réponses à d’autres questions, s’interrompit de nouveau, revint au sujet abandonné – et ainsi le fruit d’une discipline profita comme semence à une discipline complètement étrangère, jusqu’à ce que – comme aux temps de la connaissance universelle d’un Aristote – toutes les sciences humaines fussent réunies par la nouvelle méthode dans un domaine de recherches nouveau et cohérent. Le matériel devait être emprunté aux spécialistes, la nouvelle méthode, l’investigation psychanalytique des processus psychiques inconscients, donna le lien intellectuel. Ainsi, Freud arriva de la découverte des racines psychiques de certaines maladies à l’étude des rêves, du mot d’esprit, à une nouvelle psychologie, une nouvelle théorie de la sexualité, de l’interprétation des rêves à l’étude de la mythologie, de celle-ci à la psychologie de l’art et de l’artiste, d’une part, à la psychologie de la religion, d’autre part ; aux deux il avait accès par la théorie des névroses. Occupé par la psychologie du développement de la culture humaine, il la voyait éclairée nouvellement par les résultats de la psychiatrie. Son collègue chercheur le plus important, Jung, et son élève Honegger avaient en effet éprouvé la surprise de trouver, par la méthode de Freud, l’identité complète des représentations et systèmes religieux très anciens grâce aux produits de l’imagination de certains malades mentaux de la maison de fous. Cela prouvait que des formes de pensée très anciennes n’étaient pas perdues mais dormaient seulement dans l’inconscient pour resurgir lors de la perte des capacités de penser plus élevées acquises pendant les millénaires ultérieurs : cela montrait aussi que nous avons dans notre âme des pensées et des relations sentimentales inconscientes héréditaires très anciennes, qui n’apparaissent que dans le rêve et dans les maladies. Ensuite Freud trouva une analogie totale entre les mœurs des sauvages et les phénomènes obsessionnels de certains malades, entre les représentations des sauvages et les fantasmes des malades, entre ses conflits et ceux des névrosés – seulement, pour le névrosé, ils sont restés inconscients avant l’analyse. Mais, avant, Freud avait prouvé la validité des principes qu’il avait trouvés chez les malades pour l’âme en bonne santé par l’étude des passages de la santé mentale à son trouble, par l’étude des rêves des gens sains et des malades. Ainsi Freud pouvait finalement découvrir avec une grande sûreté certains processus importants dans la Préhistoire de l’humanité. Ils devaient s’être répétés si régulièrement qu’ils trouvaient leur expression dans les mœurs, la religion et l’art, et qu’ils devenaient aussi la propriété permanente héréditaire de l’âme humaine. Ces caractères et formations psychiques acquis dans l’histoire ancestrale sont complètement inconscients pour l’homme de culture normal. Dans la petite enfance seulement, on peut les observer encore sous forme de contenu de fantasmes et de représentations de peur. Comme forces inconscientes chez l’adulte, ils agissent de façon cachée afin d’arriver à la lumière déformés dans le délire du malade et bien formés dans l’œuvre de l’artiste.
Le lecteur doit m’excuser de m’être écarté du sujet jusqu’ici parce que je devais présenter la base de ma présente dissertation non comme une simple idée mais comme le résultat important de la science du plus grand explorateur de l’âme. Si, ce faisant, je montrai du respect pour le nom de Freud, cela ne peut être qu’utile de nos jours. Car la guerre des peuples avec des méthodes datant de la préhistoire est terminée et les dirigeants du travail intellectuel commun d’aujourd’hui devront rompre l’isolement créé par la guerre.
La première forme de vie humaine en communauté était celle d’une horde qui se trouvait sous le pouvoir absolu d’un père. Lui appartenaient les frères, les femmes aussi. Cette position dominante était sanctifiée par un système de super-stition primitive, le germe des religions ultérieures, et était tenue par la plus grande force du chef de tribu-père. Quelques fils atteignant l’âge d’hommes ne voulant pas s’insérer furent d’abord tués et plus tard chassés. De nombreux éléments indiquent que cette lutte entre père et fils était cruelle et inexorable, entre autres le rôle de la castration qui est démontrée par le droit des pères, par la peur des fils au fil de l’histoire des religions et des mœurs, comme elle revient encore aujourd’hui dans les représentations de peur spontanées des petits garçons.
La fin d’un tel tyran et père ne fut pas douce. Quand ses forces s’affaiblirent ou quand la haine commune des fils privés de droits et chassés les unit dans une horde de frères, ils combattirent et vainquirent finalement le père et il s’ensuivit – du temps où le cannibalisme existait encore par crainte superstitieuse – un repas de victoire, entre autres pour qu’ainsi la magie mystérieuse présentée par la superstition passe du père aux vainqueurs. Après le meurtre, le repentir saisit la horde de frères. Elle n’était pas fière de son action, une dispute autour de la propriété et des femmes éclata jusqu’à ce que le plus fort d’entre eux emporte la victoire et avec elle le pouvoir sur la horde. Cela se répéta pendant de longues générations jusqu’à ce que s’accomplît le progrès représentant un tournant dans l’histoire de la civilisation, à savoir que la horde de frères ne se réunissait plus seulement pour le meurtre du père mais restait ensemble après l’élimination du tyran comme organisation de fils avec un père déterminé par contrat. Ils purent alors renoncer à un autre parricide et de grandes communautés se formèrent à partir des hordes dirigées par des chefs de tribu. Mais les horreurs anciennes, qui avaient cessé dans la réalité, étaient conservées sous forme de symbole et de cérémonie dans le repas totémique, dans la déification du père dans le culte totémique, dans les mœurs dont la construction ultérieure se termine dans la tragédie antique et les sacrifices religieux. Cependant dans l’âme de l’homme primitif se maintenait aussi la relation ambivalente au père : la haine freinée par la culpabilité et l’amour rempli de crainte. Le parricide, avec lequel l’histoire de l’humanité commence, était devenu plus tard un tel péché qu’il se trouvait en dehors de tous les droits. Rien n’est plus honorable pour le fils que le père et pourtant cette vénération contient encore aujourd’hui dans l’âme de l’enfant un reste de l’hostilité séculaire, de la rébellion séculaire, de la culpabilité séculaire.
J’ai traité un homme qui ne pouvait continuer aucun travail parce qu’il avait toujours la contrainte de prier. L’analyse de la contrainte de prier montrait que la prière devenait toujours nécessaire pour ne pas rendre consciente une autre impulsion qui accompagnait le courbement des doigts, l’impulsion d’étrangler le père. Même si la société humaine fut construite grâce à la relation père-fils, et nous avons expliqué ci-dessus combien de contrainte intérieure cette éducation de subordination épargne, la science moderne de l’âme nous dévoila avec combien de crainte intérieure, combien d’inhibition de la volonté et de l’estime de soi, combien d’ambivalence du développement du moi ce lien secret de l’ordre est payé.
Sommeille alors en nous, également hérité bien que d’une intensité inférieure au sentiment de fils, ce deuxième principe social, celui de la communauté fraternelle dont le motif psychique n’est pas chargé de culpabilité et de crainte intérieures. Ce serait une libération immense si la révolution actuelle, qui est une répétition des révoltes anciennes contre le père, avait du succès. L’âme de l’humanité pourrait peut-être devenir une âme plus belle et le trait parricide disparaître de son visage. Car la raison la plus secrète de la plupart des meurtres est le désir de mort inconscient que l’enfant nourrit contre son père.
Considérons maintenant dans toute sa signification que dans la liaison psychique avec le père, sur laquelle l’intégration dans société actuelle est fondée, l’obéissance se maintient seulement au prix de sentiments hostiles sommeillant suite à la transmission de l’histoire de l’humanité et à l’expérience de sa propre enfance. Nous comprenons alors qu’après la chute de la représentation honorable du père de nombreux hommes doivent, d’être sans pères, devenir d’abord des adversaires absolus du père, et, en conséquence, se défendre d’abord contre toute intégration. C’est la base psychique de la révolution actuelle.
Si, en effet, l’âme perdait une instance aussi puissante que le lien au père, tout ce qui était maintenu en fonction par elle serait emporté, à savoir avant tout la capacité de travail et le pacifisme intérieur et extérieur. Jamais les hommes n’ont été aussi chicaniers que maintenant, aussi peu disposés à s’entraider, à une époque où les optimistes attendaient pour les hommes une trêve aux disputes et aux guerres. Dans l’âme humaine reste une corrélation très ancienne selon laquelle les enfants ne s’entendent qu’à cause de la discipline du père et par timidité envers lui. Au manque de subordination normale et d’esprit belliqueux correspond aussi le sentiment de manque d’assurance de ces hommes qui, sans autorité paternelle, doivent diriger de leur influence les groupes et les peuples sans pères. Leur manque d’assurance, leur sentiment de n’être portés par aucune autorité instinctive les conduisent à avoir recours à des moyens de contrainte et de frayeur parce qu’ils ont quand même besoin du pouvoir pour organiser la nouvelle société et pour réprimer leurs adversaires. De ce fait, la terreur est un signe de faiblesse et devient superflue dès qu’il se produit de nouveau une intégration affective des individus dans la société. Quand cela se passera dépend aussi bien de la personnalité des dirigeants et du maintien des sentiments fraternels que de la victoire sur les conflits d’intérêts et de la disparition de la misère accablante.
Une autre facette est la tendance puissante à l’expropriation qui apparaît au grand jour dans tous les pays. Elle se manifeste par l’apparition débridée d’innombrables atteintes à la propriété et par une politique rationnelle d’expropriation des partis communistes et socialistes. Dans l’inconscient, les pères étaient restés porteurs de la propriété, comme ils l’étaient dans l’enfance. Au père appartient le monde dans lequel l’enfant est né. Et comme la horde de frères, aux temps préhistoriques, s’attaquait à la propriété qui n’était enfin plus protégée par la crainte du père, la fortune et la propriété sont maintenant privées de la protection psychique par la chute des autorités patriarcales. Les classes possédantes elles-mêmes furent troublées dans leurs sens de la justice et oscillèrent entre la crainte et la résignation. Le goût immodéré du plaisir chez les uns, une forte mauvaise humeur chez les autres sont des conséquences très répandues. L’augmentation des atteintes à la propriété trouve aussi sa raison dans le fait que chez de nombreux individus, chez lesquels en temps normal les instincts ataviques étaient retenus par les inhibitions, l’intensité des instincts devenait maintenant plus forte parce que la guerre a renforcé tout le côté animal.
Seul un égoïsme stupide entraîne les classes possédantes à assimiler le communisme à une forme de crime. Le mouvement de prendre la propriété en bien commun représente en fait le progrès du passage de la société sans père au principe de fraternité. Contre cela, tous se défendent, ceux qui tiennent à la vieille représentation père-fils, ainsi que les États victorieux non révoltés. Ceux-ci lancent aussi la propagande d’informations falsifiées sur la Russie. L’observateur objectif y voit cependant la première tentative puissante d’un nouvel ordre social. Que le bolchevisme conduisît à la dictature du prolétariat par laquelle il s’attira la haine de tous les partis bourgeois du monde, qu’il cherchât à faire passer son nouveau droit en recourant à la force brutale, il n’en est pas le seul responsable. Pendant la grande Révolution française, on a également mis, à tort, la cruauté déchaînée et les victimes du sang sur le compte des partis révolutionnaires. À l’époque, les États autocratiques étrangers de l’Europe qui soutenaient la royauté affaiblie et ses partisans légitimistes et voulaient la sauver par la force des armes, portaient la plus grande part de la responsabilité. Ainsi, le bolchevisme aussi, par légitime défense, devait passer à la violation du droit, puisque les bourgeois et les socialistes de droite – avec le soutien de l’Entente – tenaient fermement à la guerre et dérangeaient la nouvelle organisation – comme l’on dit– par le sabotage. Cependant, notre examen révèle justement dans le bolchevisme la tendance originelle de l’humanité vers un nouvel ordre.
Les batailles en Allemagne montrent les trois partis séparés aussi au niveau psychologique : le premier est celui des socialistes majoritaires devenus sans pères mais persévérant dans la position de fils qui pouvaient ainsi sans résistance intérieure être en accord avec les restes du militarisme bourgeois ; le deuxième est celui des « indépendants » devenus sans père et détachés du père ; le troisième est le groupe spartakiste au sein duquel la relation au père s’est transformée en une haine instinctive envers tout ce qui s’y rapporte. Je veux dire que la plupart des adhérents ne choisissent pas leur parti selon leur réflexion mais selon leur relation inconsciente au père. Dans l’ancien État, les combats politiques étaient toujours comme les combats séculaires entre les fils et les pères qui sont symbolisés dans les combats des Titans. Les fils voulaient prendre eux-mêmes la place des pères avec leurs droits et leurs biens ou partager avec eux. Dans le nouvel État, lutte contre les pères et les fils ainsi réunis un troisième parti qui ne veut plus admettre aucun des deux, ne veut plus être aucun des deux. La lutte est meurtrière parce que des émotions séculaires transmises héréditairement l’attisent.
Que cette lutte mène également à des mouvements de grève violents est très compréhensible de notre point de vue. Comme un communisme politique dans les atteintes à la propriété, la cessation politique du travail trouve son parallèle au niveau individuel dans les perturbations psychogènes du travail de l’individu. De nombreuses personnes, y compris celles dont l’activité ne dépend ni du charbon ni des matières premières, se plaignent de leur propre inaptitude à travailler et de l’absence d’envie de travailler dans leur entourage. La désaccoutumance par la guerre ne peut pas en être la cause car, avant la Révolution, les vacanciers et les soldats démobilisés reprirent leur travail dans la joie. Seule la Révolution brisa la volonté de travailler. Cela dépend, comme nous voulons le montrer maintenant, des motifs inconscients du travail.
Nous avons mentionné plus haut à quel point le professeur emprunte au père sa position dans l’âme de l’enfant. Cependant les conditions d’élève et d’apprenti sont à la source de l’acclimatation dans le travail, depuis l’enseignement primaire obligatoire général encore plus qu’avant. Seul le jeune adulte travaille pour salaire et profit. Au début, l’enfant passe du jeu au travail. Les deux représentent une activité ; ils se distinguent, abstraction faite d’éléments dont la discussion n’a pas lieu d’être ici, le plus souvent par la valeur réelle du produit de travail et, dans l’activité même, du fait que lors du jeu l’activité peut être quittée à son gré mais pas au travail. Le travail doit être exécuté à cause de son objectif sans tenir compte du plaisir y afférent bien que le plaisir y soit utile. L’enfant apprend à vaincre l’absence d’envie de travailler pour l’amour du père et du professeur et par crainte d’une privation d’amour et d’une punition. En effet, les difficultés d’apprentissage et de travail sont d’origine psychique : la distraction jusqu’à l’incapacité de penser, la défaillance de la mémoire, la fatigue intellectuelle et physique. Elles s’aggravent, à un degré supérieur, jusqu’à rendre apparemment réfractaire au travail, ce qui représente en fait une instabilité obligeant à changer continuellement le poste de travail, l’aspect du travail, souvent la profession. Ils sont en quelque sorte des déserteurs de travail. Si cet état devient permanent, ils préfèrent être à la charge des autres, le plus souvent de la mère qui reste le plus longtemps fidèle, plutôt que de reprendre un travail comme des apprentis en retard. Ils deviennent vagabonds et finissent souvent criminels – non nés. Des perturbations de travail passagères sont très fréquentes dans les maladies névrotiques, à savoir régulièrement dans les cas où l’analyse découvre un développement perturbé de la position du fils.
L’absence d’envie de travail actuelle trouve une raison supplémentaire et rationnelle là où, par suite de l’inflation, le salaire ne donne aucune prime suffisante pour dépasser l’absence d’envie. Ce fait est connu et, lors de nombreuses grèves, donné et supposé comme raison, alors qu’il s’agit d’une perturbation intérieure du travail qui est apparue de façon générale avec l’écroulement de la représentation père-fils. La grève et le combat de rue sont tous deux des signes du fait qu’aucun père n’unit plus les âmes des fils dans un travail paisible. C’est pourquoi ils sont initiés, sans appel des dirigeants, par la masse des ouvriers d’une entreprise ou d’un secteur et sont toujours dirigés contre des personnes qui prennent la place d’un père privé de ses droits dans l’entreprise individuelle ou qui représentent en tant que gouvernement tout le parti père-fils.
Pour cette raison, la question des grèves ne peut pas être dissociée de celle des conseils des ouvriers. Une influence autoritaire venant d’en haut, fût-elle du gouvernement, fût-elle du vieux dirigeant habituel, trouve aujourd’hui difficilement assez de résonance psychique parmi les ouvriers justement parce que la subordination inconsciente fut interrompue avec la chute du règne du père. Mais grâce à la relation fraternelle séculaire, dépourvue de nouvelles fautes et de nouveaux reproches, et grâce à la préparation d’une telle intégration par quarante ans d’organisation sociale démocrate, le conseil ouvrier est ressenti par les différents groupes avec lesquels il se trouve dans un état permanent d’échange de volonté mutuel, comme la représentation vivante que l’on suit. Pendant que le parlementarisme est aujourd’hui intérieurement refusé comme reste du vieil État paternaliste, chaque ouvrier éprouve à l’égard du conseil ouvrier : « c’est nous ».
Si l’Allemagne veut éviter l’évolution russe vers la violation du droit, toutes les personnes travaillant et produisant doivent se réconcilier avec l’idée des conseils ouvriers et doivent participer elles-mêmes aux conseils ouvriers. Seule l’union des ouvriers intellectuels et manuels peut fonder le nouvel État contractuel, c’est-à-dire conclu par un contrat. À cela devraient collaborer tous ceux qui, au sens du bel exposé du Dr Alfred Adler, sont dirigés par un esprit de solidarité et non par la volonté du pouvoir. Le passage au nouveau mouvement de ceux qui tenaient intérieurement jusqu’à aujourd’hui au vieil État n’est pas une désertion mais une prise de parti affective.
À vrai dire, la construction du nouvel ordre étatique se débat – abstraction faite des ravages dus à la guerre – avec les plus grandes difficultés psychiques. La représentation du père est transmise héréditairement, et plus encore que je ne l’expliquais, intimement attachée à toutes les liaisons les plus personnelles, à la relation à la mère, à la femme, aux parents, aux amis paternels, à l’acquisition, à la propriété et au travail, à la religion et éventuellement à la conception du monde. Chez de nombreuses personnes, la force sentimentale qui était retirée à toute l’autorité patriarcale se révèle profitable pour ces relations individuelles ou, comme j’ai pu l’observer, renforce l’affection originelle pour le père réel et pour la famille. Alors de telles personnes se désintéressent de tous les succès communs et de tous les dangers.
Chez un autre groupe de personnes, la représentation sociale père-fils est tellement soutenue par l’intérêt ou par l’enthousiasme de leurs années de jeunesse, par l’environnement et la famille, peut-être aussi par sa transmission héréditaire, qu’ils ne peuvent pas l’abandonner mais doivent s’accrocher à l’État de sujets et à l’État de bourgeois et demeurent encore légitimistes pendant des générations.
Chez ceux, enfin, qui maintenant se sont détachés de la représentation sociale père-fils, l’inclination à celle-ci reste pourtant si forte qu’ils attendent seulement une nouvelle personnalité convenable correspondant à leur idéal de père pour se positionner de nouveau comme fils par rapport à lui. C’est pourquoi avec une grande régularité, après la chute des rois, la république a fait place à la domination d’un dirigeant du peuple.
Mais cela ne doit pas se passer ainsi. Les républiques existantes le prouvent. Certes, elles ont encore conservé beaucoup d’éléments de l’État autoritaire et ne sont pas à considérer comme des formations étatiques selon le principe d’une confrérie d’hommes égaux en droits parce que les conditions de propriété et de travail induisent trop de dépendance et de subordination au sens du rapport du père-fils. Toujours est-il que cela se fait beaucoup moins valoir en Suisse et en Amérique que dans les vieux empires. Il est caractéristique pour la république que les positions ne s’unissent pas durablement dans le même père commun, mais changent. Nous voyons là une satisfaction du désir d’une figure de père dans le très fort attachement à des hommes exceptionnels. J’ai eu l’occasion avant la guerre d’être en contact avec la vénération de la jeunesse américaine pour Roosevelt dans son fort fanatisme et de voir qu’elle est caractérisée par la position du fils, mieux par la position d’enfant, puisque les femmes sont également ses partisanes. On pouvait bien observer comment des sentiments d’attachement et de vénération étaient retirés au père et offerts à Roosevelt. De dépit, une jalousie des pères dont ils étaient inconscients s’échappait dans les conversations politiques avec leurs enfants. L’intensité de sentiment de la vie de parti et de la compétition électorale aux États-Unis est plus caractérisée par le déplacement de la relation au père sur les dirigeants que par la lutte des fonds de campagnes électorales.
Qu’en Amérique la république soit ancrée de façon si impressionnante dans le sentiment du peuple, trouve sa raison psychologique dans le fait que tous les émigrants laissèrent les objets de leur relation père-fils en Europe, et pour nombre d’entre eux avec les sentiments les plus hostiles. Ils arrivent sans père avec l’espoir que la libération, dont la statue les salue dans le port, les transformera en frères égaux en droits. En Amérique manque aussi l’origine commune qui inconsciemment renforce l’idée commune du père. Mais pour l’enfant qui grandit en Amérique, la première école, et encore plus le collège où les enfants habitent aussi, devient un contrepoids républicain à l’effet de la famille. Les enfants s’unissent à l’intérieur de l’école, avec l’encouragement mais sans la direction des professeurs, pour toutes sortes d’activités : jardinage, sports, rédaction du journal scolaire, occupation musicale, théâtre et politique, ou dans des associations ou dans des comités pour des buts occasionnels. Ils élisent à cet effet leurs représentants, apprennent à l’école déjà l’égalité de droits et l’autonomie. Les Églises sont, elles aussi, organisées dans des paroisses complètement indépendantes. Je cite ces institutions pour montrer les moyens avec lesquels l’effet de la relation père-fils est contrecarré. Le patriotisme ne souffre pas du manque de relation père-fils commun parce que des fils libres aiment et estiment leur mère patrie de leur propre mouvement.
J’ai tenté de montrer la réaction des forces inconscientes dans la révolution et, ainsi, d’en faire prendre conscience au lecteur. Encore d’autres motifs inconscients seraient mis au jour par une analyse complète. Mais cet aspect contribue à la compréhension des traits typiques de la révolution.
Le motif père-fils a subi la plus lourde défaite. Cependant il est profondément ancré dans l’humanité par l’éducation familiale et par un sentiment hérité, et empêchera probablement cette fois encore qu’une « société sans pères » ne s’impose.
 
NOTES
 
[*] D’après des conférences tenues à l’Association psychanalytique de Vienne et la Ligue des monistes par le docteur Paul Federn, Vienne, 1919. Avertissement du traducteur : certains passages du texte original nous ont paru d’une écriture difficile même pour un lecteur de langue allemande. Tenant compte des difficultés du texte original allemand, nous avons tenté de rendre le texte français aussi clair que possible tout en essayant de conserver le style de l’auteur.
[1] Voir C. G. Jung : « Die Bedeutung des Vaters für das Schicksal des Einzelnen », Vienne, Deuticke ; NdT : dont la traduction en français se trouve dans le livre Psychologie et éducation, traduction par Yves Le Lay, L. Devos et Olga Raesvski, Éditions Buchel Chastel, au chapitre « De l’importance du père pour la destinée de l’individu », p. 205-240.
[2] La perte des terres a une signification aussi parce que dans l’inconscient la terre est un symbole de la mère, l’amour pour la patrie tire sa force inconsciente de l’amour pour la mère. L’enfant est fixé au père par médiation de la mère, et n’est pas père celui qui ne put sauver la mère. (Voir Dr Ludwig Jekels, « Napoléon », Imago, 1914.)
[3] La référence au fait que des centaines de milliers d’enfants sont devenus orphelins se conçoit aisément. Selon les expériences de la psychanalyse, la mort du père renforce le lien du fils à la lignée paternelle. En revanche, la guerre, par la destruction de la famille durant des années, a rendu l’intégration patriarcale souvent très difficile.
[4] NdT : « Landeskinder » peut se traduire de deux façons : les « enfants de la terre » et les « enfants du pays ».
[5] S. Freud, Totem und Tabou, Vienne, Heller, 1913.
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S. Freud, Totem und Tabou, Vienne, Heller, 1913. Suite de la note...