2002
Figures de la Psychanalyse
Daniel Roquefort : Freud et la religion revisités
Ignacio Gárate-Martínez
«
Que si, conçu dans l’iniquité, je fus, au sein de ma mère, nourri de péchés
où, donc, mon Dieu, je te le demande, où, Seigneur, moi, ton serviteur, où et
quand fus-je innocent ? Mais ce temps-là, je le laisse : de fait, quel rapport
subsiste entre moi et ce dont ma mémoire ne porte trace
[1] ? »
Voilà pour introduire une étude brève, incisive et non dénuée d’audace, une
citation qui nous permet de pressentir et l’idée du péché originel et la préfiguration du refoulement.
Daniel Roquefort nous propose en trois études, minutieuses et classiques, la
relation étroite qui se tisse entre l’homme Freud, ses disciples et son œuvre, et la
position éthique de l’inventeur de la psychanalyse qui ne cède pas sur sa conviction de la nécessité anthropologique du meurtre du père, en passant outre les
intérêts politiques de sa cause au risque de rompre avec celui qu’il voulait comme
dauphin.
Ces trois études possèdent une visée commune : saisir au sein même du texte
religieux et théologique ce qui fait le cœur même de la psychanalyse, la vérité du
désir, que les interprétations moralisatrices, les dénégations et les démentis,
dépouillent de son tranchant. Notre auteur veut s’appliquer à déconstruire les
pièges pour nous faire suivre pas à pas leur construction, mais nous ouvrir aussi
aux lieux intersticiels par où le texte continue de produire sa vérité. Nous ne
pouvons pas narrer cette logique trop menue en l’espace si bref d’une critique.
Seulement, pour susciter l’envie de nos lecteurs, quelques moments d’une lecture
qui nous ont arrêté pour réfléchir.
Dans la première étude, précédée par des considérations sur Freud et son
judaïsme athée et scientifique, Roquefort nous conte les avatars d’une relation
privilégiée avec Jung en proposant une analyse du transfert qui noua leurs
rapports et peut-être aussi la promesse d’une rupture inévitable : « Cher ami…
esprit de mon esprit… cher ami et héritier…, etc. » (p. 52).
L’auteur analyse comment la relation institue la question d’un héritage
impossible et précisément à travers le refus fait à Freud, par son disciple, de sa
paternité.
Freud s’évanouit par deux fois à trois ans d’intervalle alors qu’il interprète
tantôt un désir de mort de la part de Jung, tantôt un refus de paternité qu’il situe
dans la publication de travaux de ce dernier sans mention du nom du maître
(p. 68). Il est extraordinaire, nous semble-t-il, que l’on ne parvienne pas à faire
parler le lien entre ces évanouissements de Freud, déchu de paternité, et les
vapeurs hystériques derrière lesquelles les femmes de la fin du XIXe siècle
cachaient leur insatisfaction en mettant en scène leurs absences. Quoi qu’il en
soit, Roquefort ne pousse pas l’analyse de ce côté-là, ce qui l’intéresse en la
circonstance est de montrer avec clarté et pertinence le rapport intime entre
l’événement et la maturation de la pensée de Freud sur sa théorie de la religion
et l’origine de la psychanalyse.
La deuxième étude, dont la première est incipit, nous invite à rapprocher
Totem et tabou et la théorie augustinienne du péché originel. Daniel Roquefort,
dont on sent la profonde connaissance des Écritures dans leur versant le plus
austère (il ne fait pas de concession aux envolées mystiques), démonte le hiatus
fondamental qui existe dans la religion chrétienne entre le péché et la vertu; en
effet, au contraire des assertions morales communément admises, « le contraire
du péché n’est pas la vertu mais la foi » (p. 88). C’est ainsi que l’auteur induit la
nécessité du dogme du péché originel et sa portée eschatologique : « Au fil des
siècles, l’Église a toujours maintenu deux conceptions relatives au péché et au
salut, l’une axée sur les œuvres et la rétribution, l’autre sur la grâce, non sans
nuances, sans divergences allant parfois jusqu’à l’hérésie. Par quel moyen réussit-elle ce véritable tour de force ? En élaborant le dogme du “péché originel”. »
(p. 89)
Après une analyse attentive de la démarche freudienne et de celle de la
théologie du péché originel, Roquefort conclut : « C’est pourquoi nous pensons
que la fonction dévolue au dogme du péché originel n’est autre que d’opérer le
refoulement de toutes les représentations sous-tendues par la haine, soit : le
désir d’inceste, le meurtre du père, sa consommation, l’identification des fils au
tyran, la rivalité fraternelle, l’échec de leur prétention à remplacer le tyran »
(p. 121). En ce sens, le péché n’est pas à entendre comme marque coupable mais
comme porte d’entrée dans le champ de la Loi par le biais de la grâce de l’oubli.
Nous avons, pour notre part, du mal, en revanche, à saisir la logique selon
laquelle l’eucharistie, convocation de cette grâce, serait la reproduction
déformée du meurtre du père « sous une forme à peine voilée » (note 4 de la
p. 122). S’il fut possible de soutenir cette assertion sous la forme primitive de la
psychanalyse appliquée, il semble malaisé aujourd’hui de déposséder l’Évangile
de la cohérence interne de ses figures sémiotiques, à savoir que c’est le sacrifice
du Fils qui fait le Père
[2] dans une dialectique indissociable avec la parole de
l’Autre qui fait le Fils
[3]. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un refoulement sous lequel
il s’agit du père « dont la figure est remplacée par le fils » (p. 124). Cependant,
que le péché originel concerne le mythe du meurtre du père comme refus de la
filiation dans la chair, nous semble une avancée importante que Daniel
Roquefort nous permet de saisir.
La troisième partie se pose comme une manière de séminaire où les idées
bouillonnent, parfois encore en chantier. Sous le titre générique de l’Homme
Moïse et la religion monothéiste, Roquefort expose d’abord les thèses de Freud,
pour en articuler ensuite les difficultés, entre autres à travers une brillante
comparaison entre l’hymne à Aton et le psaume 104 ; il n’y a pas de rapport entre
le dieu perçu dans la nature et sans relation avec ses adorateurs et le dieu
personnel de la Bible qui se dote d’un peuple de fidèles (p. 147-152). Le texte se
termine sur des hypothèses qui nous paraissent de nouvelles ouvertures,
promesses d’autres textes, où l’auteur s’interroge et nous interroge, pour continuer de réduire l’espace où triomphe le retour du refoulé.
C’est un travail ardu mais qui passionne, courageux et sobre en même temps,
exigeant et respectueux, parfois trop et c’est là son seul défaut. Il accomplit sa
fonction, une fonction d’éveil pour laquelle nous pouvons le remercier.
[1]
Saint Augustin,
Confessions, Seuil, « Points », p. 37.
[2]
À sa mort, Jésus dit : « Père, entre tes mains je remets mon esprit. »
[3]
Lors du baptême de Jésus : « Voici mon fils aimé… » Tous entendent la voix et Jésus
seul voit l’esprit qui vient à lui sous la figure de la colombe. Cet aller et retour de l’esprit
entre baptême et mort nous semble instaurer une figure dont on ne peut pas dire que
le meurtre du père s’y refoule.