Figures de la psychanalyse
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I.S.B.N.2-7492-0040-7
256 pages

p. 244 à 248
doi: en cours

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no7 2002/2

2002 Figures de la Psychanalyse

Robert D. Hinshelwood : Le génie clinique de Melanie Klein

Sabine Parmentier
Après avoir publié un remarquable Dictionnaire de la pensée kleinienne, Robert D. Hinshelwood fait paraître en 1994 Clinical Klein – traduit cette année en français –, qu’il conçoit comme un complément clinique au « Dictionnaire ». Cela correspond aussi à la pratique des psychanalystes kleiniens qui cherchent à rendre compte avec minutie et de façon très détaillée des différents moments de la cure.
Robert D. Hinshelwood se sert des récits de cas déjà publiés par Freud, Karl Abraham, Melanie Klein, Susan Isaacs, Paula Heimann, Hanna Segal, Herbert Rosenfeld, Wilfred Bion, Roger Money-Kyrle, Michael Feldman, Betty Joseph, John Steiner, Donald Meltzer – qu’il commente pour en souligner l’éclairage particulier à chaque analyste ou pour illustrer les différents concepts qui sous-tendent leur travail. Bien qu’il mette en garde le lecteur contre la difficulté de son livre, le travail de Robert D. Hinshewood est d’une exceptionnelle clarté, simple et agréable à lire – qualité rare dans le domaine psychanalytique.
Le livre est divisé en trois parties : les fondations, les contributions de Melanie Klein et le contact émotionnel et le lien – « K ». Après un bref rappel historique, l’auteur insiste sur la différence entre la psychanalyse et les autres formes de psychothérapie – sujet d’actualité s’il en est – : la psychanalyse permet l’expression de ce qui se trouve dans la psyché, par rapport aux visées correctives de ce contenu comme dans les psychothérapies. Le passage en revue des grands concepts kleiniens – l’introjection, la projection et le fantasme inconscient (la graphie préconisée par Susan Isaacs, en 1943 dans l’article du même nom, graphie que Melanie Klein a toujours respectée par la suite, est « phantasme », mais le traducteur (Marianne Robert) et le directeur de la collection « Désir/ Payot » ne l’ont pas reprise en raison des difficultés chronologiques qu’elle entraîne) – montre que c’est Karl Abraham qui, le premier, a mis en lumière les processus de perte et de récupération des objets d’amour en les décrivant en termes de perte et de récupération des substances qui sortent du corps ou entrent dans le corps. Ce mouvement est un mouvement complexe, fait d’aller et de retour, et accompagné de l’expérience d’objets internes concrets, de fantasmes en relation avec les pulsions orales et anales (sucer et excréter), créant ainsi un lien entre les pulsions et les relations actives avec les objets.
Selon Hinshelwood, l’importance de l’apport de Melanie Klein est due à trois éléments d’ordre différent : la compréhension par Melanie Klein de l’efficacité de sa méthode de travail avec les jeunes enfants dans d’autres cas, et plus particulièrement dans le travail avec les psychotiques ; sa capacité « extraordinairement pointue pour l’observation clinique » (p. 69) ; enfin, la prévision des développements futurs de ces observations. Le travail analytique commençait, pour Melanie Klein, par le jeu de l’enfant manifestant de l’angoisse, il se poursuivait par une interprétation de l’analyste qui entraînait une réaction dans le jeu de l’enfant. La séquence « angoisse-interprétation-réaction » est typique des vignettes cliniques illustrant le travail de l’analyste kleinein. Parfois les interprétations « profondes » peuvent paraître crues, voire sauvages – comme dans le cas de la petite Ruth –, mais elles permettent ainsi de toucher un fantasme inconscient effrayant. La question de leur « justesse », qui reste à évaluer par le lecteur, a été un objet de controverse dans le monde psychanalytique et notamment dans le débat Melanie Klein/Anna Freud. Quant à savoir si elles sont « acceptables », Hinshelwood pense qu’il s’agit d’une question éthique et non pas empirique malgré leurs détracteurs qui les trouvent trop intrusives.
Par ailleurs, les grandes découvertes kleiniennes – la théorie de l’angoisse en relation avec la pulsion de mort ; le développement féminin avec ses fantasmes d’attaque contre l’intérieur de la mère, qui contient des bébés non nés et le pénis du père ; le complexe d’Œdipe prégénital et le sur-moi précoce qui se forme au moment même où s’accomplit la première introjection orale des objets ; les cycles paranoïdes où l’hostilité donne naissance à la peur, qui donne naissance à davantage d’hostilité ; la théorie des objets internes qui forment le matériau du fantasme inconscient ; l’introjection qui opère au moyen de ce fantasme, et qui suppose l’expérience inconsciente d’un espace interne qui correspond à celle de l’espace externe ; cette correspondance très concrète entre des organes internes et des personnes extérieures ; la figure parentale combinée en relation avec les identifications multiples signalées déjà par Freud ; le « drame intérieur » de la position dépressive avec son issue cruciale – la réparation et la culpabilité – contre lesquelles peuvent être mobilisées des défenses maniaques comme le déni, la toute-puissance et la maîtrise de l’objet, ou la projection ; l’évolution progressive de la position schizo-paranoïde vers les états mixtes de la position dépressive, le clivage psychique qui retire une faculté au moi, dû au retournement de l’agressivité contre une partie du self qui est détruite ou annihilée ; – toutes ces découvertes, que Robert D. Hinshewood illustre avec des cas cliniques commentés, permettent d’évaluer les changements intervenus depuis 1950 dans la psychanalyse kleinienne qui est allée vers une compréhension de plus en plus approfondie des processus projectifs invalidants. Par rapport à ces situations, le rôle de l’analyste consiste à donner du sens à toutes ces expériences : à faire des liens à l’intérieur du psychisme, ou bien des liens entre une psyché et une autre, ou, enfin, des liens avec la réalité. « Le désespoir des patients confrontés à la reconstruction de leur psychisme nécessite un psychanalyste capable de comprendre et de restaurer le sens et la communication qui ont été détruits » (p. 184). Cette forme de relation où le patient place des aspects endommagés du self dans le psychanalyste est une découverte importante qui a incliné la recherche kleinienne, par la suite et pour des années, dans le sens d’une concentration sur les processus projectifs. La pratique kleinienne a été profondément changée par la prise de conscience que le patient communique un appel à l’aide par l’intermédiaire d’un psychisme qui n’est plus capable parfois de transmettre aucun message, c’est-à-dire par le travail avec les psychotiques.
Ainsi, Bion a élaboré la théorie des deux routes divergentes pour le développement du psychisme humain : l’une qui conduit au développement d’un appareil pour contenir des pensées ; l’autre qui doit permettre le développement d’un appareil qui doit les évacuer par l’identification projective. C’est la situation du psychotique qui a perdu une telle partie de son psychisme par l’évacuation des parties de celui-ci avec les expériences correspondantes qu’il est presque incapable d’une activité mentale continue. Bien sûr, le degré d’identification projective varie : on peut perdre une partie de soi-même ou se perdre complètement. Le degré de distorsion de l’identité personnelle est proportionnel au degré de violence du fantasme sous-jacent, ainsi qu’à l’importance du clivage, de l’omnipotence, et aux intentions du patient. C’est là l’un des principaux développements de la psychanalyse kleinienne récente : comprendre que des formes violentes d’identification projective puissent être modifiées, et comprendre comment ce phénomène se relie à une progression vers la position dépressive ; enfin, comprendre l’existence d’une forme d’identification projective en tant que « communication », qui procure au patient l’expérience d’être « contenu ». Quelque chose d’analogue est recherché aussi en psychanalyse : le patient cherche à vivre l’expérience d’un objet qui reçoit la partie projetée de lui-même et qui sait quoi en faire. C’est un appel au secours adressé à une psyché maternelle (mère/analyste), afin d’aider à faire du sens. Cela fait dire à l’auteur que deux groupes de fantasmes différents sont impliqués dans les deux sortes d’identification projective : dans la forme expulsive violente, la partie du psychisme expulsée est dépourvue de sens et complètement rejetée, tandis que l’état de l’objet n’est pas pris en considération ; dans la forme communicative, on trouve, par contre, une volonté de relâcher l’omnipotence, d’accorder confiance et de pouvoir se reposer sur un objet contenant. Enfin, compte tenu du fait que tout est esprit et ceci dès la naissance, on peut trouver une forme d’identification projective qui manifeste la maturation de la psyché : l’empathie ou le désir de pénétrer dans l’esprit de quelqu’un sans violence et afin de le comprendre. Robert D. Hinshelwood synthétise l’ensemble de ses éléments dans un remarquable tableau (p. 234 ) qui met en évidence la tendance générale de la psyché vers la maturation.
La troisième partie commence par le rappel des travaux sur le contre-transfert – notamment ceux de Paula Heimann –, afin de montrer comment une interprétation efficace est celle qui réunit les sentiments contre-transférentiels et le contenu symbolique du matériel que le patient apporte. La compréhension et la transformation par l’interprétation donnent à l’expérience du patient une forme nouvelle, plus communicable. Cela permet au patient de reconnaître ces expériences comme pensables et non pas comme simplement bonnes à décharger. Autrement dit, la « reprojection » par l’analyste donne naissance à une « bonne » introjection par le patient, qui lui permet de mieux se comprendre et se supporter. Tout ceci permet à l’analyste kleinien de prendre en lui le matériel du patient, tout en « soutenant » les sentiments, c’est-à-dire en réfléchissant aux pulsions « parentales » que ce matériel réveille en lui, sans passer à l’acte en se laissant aller à un maternage réel, et sans en avoir peur jusqu’à se glacer au point de ne plus avoir accès au désir du patient d’être materné.
La contenance des expériences par l’analyste est le fondement de ce que Bion appelle la fonction alpha qui entraîne le processus de conversion des sensations en symboles, c’est-à-dire la capacité de mettre quelque chose de personnel dans un objet externe (le symbole). Cette fonction remplie au départ par la mère échoit ensuite à l’analyste, et représente la condition nécessaire afin de permettre au patient d’acquérir la capacité de penser. Un tel lien est appelé par Bion lien – « K ». Il s’agit de l’expérience consistant à connaître et être connu par une autre personne, et qui dépend du développement du sujet pendant les premières étapes du complexe d’Œdipe et, notamment de la capacité de maintenir le désir de savoir des choses sur les parents et leurs activités. Cependant, ce qui est transféré sur l’analyste dans la situation actuelle n’est pas tant la « mère » de la toute petite enfance que « la manière dont le bébé entrait en relation » avec sa mère. Autrement dit, l’utilisation de l’analyste par le patient reproduit l’utilisation des objets de la petite enfance.
Délaissant les patients psychotiques, les analystes kleiniens se sont intéressés de plus en plus aux « organisations pathologiques », qui utilisent les objets afin de réprimer toute vie émotionnelle : quand le soutien interne d’un bon objet interne n’est pas disponible, le sujet se laisse envahir par la partie destructrice et la séduction d’une version perverse de la dépendance. Bien que ces états soient appelés pervers, la perversion, selon Robert D. Hinshelwood, est à la base une perversion de la vérité. Enfin, il semble que la profonde mortification, que les analystes kleiniens attribuent à la pulsion de mort, peut s’érotiser : le masochisme est attrayant, et la défense et la dépendance peuvent passer pour une façon de moins souffrir. Le changement se produit lorsqu’un bon objet interne (introjecté) peut contenir les expériences du patient dans une compréhension et dans un langage : un objet interne compréhensif qui contribue à une vision interne de la psyché dans son ensemble.
Cependant, malgré les avancées de la pensée kleinienne après la disparition de Melanie Klein, il reste encore beaucoup d’éléments toujours à l’étude : la formation du symbole, le lien – « K » dans le complexe d’Œdipe précoce, la manifestation des pulsions de mort dirigées contre soi dans les organisations pathologiques, la compréhension des interactions « intrapsychiques » entre analyste et analysant, ainsi que celle du développement psychique qui se produit en analyse. On peut dire que si, au départ, les analystes kleiniens se distinguaient par la profondeur de leurs interprétations concernant les fantasmes précoces des nourrissons, s’ils étaient considérés comme intrusifs et spéculatifs, aujourd’hui ils défendent une sensibilité méticuleuse à la trame la plus fine des relations unissant l’analyste à l’analysant, et à ses réactions aux interprétations. Cette sensibilité est à recommander à tout analyste, quelle que soit son obédience.
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