2002
Figures de la Psychanalyse
Robert D. Hinshelwood : Le génie clinique de Melanie Klein
Sabine Parmentier
Après avoir publié un remarquable Dictionnaire de la pensée kleinienne,
Robert D. Hinshelwood fait paraître en 1994 Clinical Klein – traduit cette année
en français –, qu’il conçoit comme un complément clinique au « Dictionnaire ».
Cela correspond aussi à la pratique des psychanalystes kleiniens qui cherchent à
rendre compte avec minutie et de façon très détaillée des différents moments de
la cure.
Robert D. Hinshelwood se sert des récits de cas déjà publiés par Freud, Karl
Abraham, Melanie Klein, Susan Isaacs, Paula Heimann, Hanna Segal, Herbert
Rosenfeld, Wilfred Bion, Roger Money-Kyrle, Michael Feldman, Betty Joseph,
John Steiner, Donald Meltzer – qu’il commente pour en souligner l’éclairage
particulier à chaque analyste ou pour illustrer les différents concepts qui sous-tendent leur travail. Bien qu’il mette en garde le lecteur contre la difficulté de
son livre, le travail de Robert D. Hinshewood est d’une exceptionnelle clarté,
simple et agréable à lire – qualité rare dans le domaine psychanalytique.
Le livre est divisé en trois parties : les fondations, les contributions de Melanie
Klein et le contact émotionnel et le lien – « K ». Après un bref rappel historique,
l’auteur insiste sur la différence entre la psychanalyse et les autres formes de
psychothérapie – sujet d’actualité s’il en est – : la psychanalyse permet l’expression de ce qui se trouve dans la psyché, par rapport aux visées correctives de ce
contenu comme dans les psychothérapies. Le passage en revue des grands
concepts kleiniens – l’introjection, la projection et le fantasme inconscient (la
graphie préconisée par Susan Isaacs, en 1943 dans l’article du même nom,
graphie que Melanie Klein a toujours respectée par la suite, est « phantasme »,
mais le traducteur (Marianne Robert) et le directeur de la collection « Désir/
Payot » ne l’ont pas reprise en raison des difficultés chronologiques qu’elle
entraîne) – montre que c’est Karl Abraham qui, le premier, a mis en lumière les
processus de perte et de récupération des objets d’amour en les décrivant en
termes de perte et de récupération des substances qui sortent du corps ou
entrent dans le corps. Ce mouvement est un mouvement complexe, fait d’aller et
de retour, et accompagné de l’expérience d’objets internes concrets, de
fantasmes en relation avec les pulsions orales et anales (sucer et excréter), créant
ainsi un lien entre les pulsions et les relations actives avec les objets.
Selon Hinshelwood, l’importance de l’apport de Melanie Klein est due à trois
éléments d’ordre différent : la compréhension par Melanie Klein de l’efficacité de
sa méthode de travail avec les jeunes enfants dans d’autres cas, et plus particulièrement dans le travail avec les psychotiques ; sa capacité « extraordinairement
pointue pour l’observation clinique » (p. 69) ; enfin, la prévision des développements futurs de ces observations. Le travail analytique commençait, pour
Melanie Klein, par le jeu de l’enfant manifestant de l’angoisse, il se poursuivait
par une interprétation de l’analyste qui entraînait une réaction dans le jeu de
l’enfant. La séquence « angoisse-interprétation-réaction » est typique des
vignettes cliniques illustrant le travail de l’analyste kleinein. Parfois les interprétations « profondes » peuvent paraître crues, voire sauvages – comme dans le cas
de la petite Ruth –, mais elles permettent ainsi de toucher un fantasme inconscient effrayant. La question de leur « justesse », qui reste à évaluer par le lecteur,
a été un objet de controverse dans le monde psychanalytique et notamment dans
le débat Melanie Klein/Anna Freud. Quant à savoir si elles sont « acceptables »,
Hinshelwood pense qu’il s’agit d’une question éthique et non pas empirique
malgré leurs détracteurs qui les trouvent trop intrusives.
Par ailleurs, les grandes découvertes kleiniennes – la théorie de l’angoisse en
relation avec la pulsion de mort ; le développement féminin avec ses fantasmes
d’attaque contre l’intérieur de la mère, qui contient des bébés non nés et le pénis
du père ; le complexe d’Œdipe prégénital et le sur-moi précoce qui se forme au
moment même où s’accomplit la première introjection orale des objets ; les cycles
paranoïdes où l’hostilité donne naissance à la peur, qui donne naissance à davantage d’hostilité ; la théorie des objets internes qui forment le matériau du
fantasme inconscient ; l’introjection qui opère au moyen de ce fantasme, et qui
suppose l’expérience inconsciente d’un espace interne qui correspond à celle de
l’espace externe ; cette correspondance très concrète entre des organes internes
et des personnes extérieures ; la figure parentale combinée en relation avec les
identifications multiples signalées déjà par Freud ; le « drame intérieur » de la
position dépressive avec son issue cruciale – la réparation et la culpabilité – contre
lesquelles peuvent être mobilisées des défenses maniaques comme le déni, la
toute-puissance et la maîtrise de l’objet, ou la projection ; l’évolution progressive
de la position schizo-paranoïde vers les états mixtes de la position dépressive, le
clivage psychique qui retire une faculté au moi, dû au retournement de l’agressivité contre une partie du self qui est détruite ou annihilée ; – toutes ces découvertes, que Robert D. Hinshewood illustre avec des cas cliniques commentés,
permettent d’évaluer les changements intervenus depuis 1950 dans la psychanalyse kleinienne qui est allée vers une compréhension de plus en plus approfondie
des processus projectifs invalidants. Par rapport à ces situations, le rôle de l’analyste consiste à donner du sens à toutes ces expériences : à faire des liens à l’intérieur du psychisme, ou bien des liens entre une psyché et une autre, ou, enfin,
des liens avec la réalité. « Le désespoir des patients confrontés à la reconstruction
de leur psychisme nécessite un psychanalyste capable de comprendre et de
restaurer le sens et la communication qui ont été détruits » (p. 184). Cette forme
de relation où le patient place des aspects endommagés du self dans le psychanalyste est une découverte importante qui a incliné la recherche kleinienne, par
la suite et pour des années, dans le sens d’une concentration sur les processus
projectifs. La pratique kleinienne a été profondément changée par la prise de
conscience que le patient communique un appel à l’aide par l’intermédiaire d’un
psychisme qui n’est plus capable parfois de transmettre aucun message, c’est-à-dire par le travail avec les psychotiques.
Ainsi, Bion a élaboré la théorie des deux routes divergentes pour le développement du psychisme humain : l’une qui conduit au développement d’un
appareil pour contenir des pensées ; l’autre qui doit permettre le développement
d’un appareil qui doit les évacuer par l’identification projective. C’est la situation
du psychotique qui a perdu une telle partie de son psychisme par l’évacuation des
parties de celui-ci avec les expériences correspondantes qu’il est presque
incapable d’une activité mentale continue. Bien sûr, le degré d’identification
projective varie : on peut perdre une partie de soi-même ou se perdre complètement. Le degré de distorsion de l’identité personnelle est proportionnel au degré
de violence du fantasme sous-jacent, ainsi qu’à l’importance du clivage, de
l’omnipotence, et aux intentions du patient. C’est là l’un des principaux développements de la psychanalyse kleinienne récente : comprendre que des formes
violentes d’identification projective puissent être modifiées, et comprendre
comment ce phénomène se relie à une progression vers la position dépressive ;
enfin, comprendre l’existence d’une forme d’identification projective en tant que
« communication », qui procure au patient l’expérience d’être « contenu ».
Quelque chose d’analogue est recherché aussi en psychanalyse : le patient
cherche à vivre l’expérience d’un objet qui reçoit la partie projetée de lui-même
et qui sait quoi en faire. C’est un appel au secours adressé à une psyché maternelle (mère/analyste), afin d’aider à faire du sens. Cela fait dire à l’auteur que
deux groupes de fantasmes différents sont impliqués dans les deux sortes d’identification projective : dans la forme expulsive violente, la partie du psychisme
expulsée est dépourvue de sens et complètement rejetée, tandis que l’état de
l’objet n’est pas pris en considération ; dans la forme communicative, on trouve,
par contre, une volonté de relâcher l’omnipotence, d’accorder confiance et de
pouvoir se reposer sur un objet contenant. Enfin, compte tenu du fait que tout
est esprit et ceci dès la naissance, on peut trouver une forme d’identification
projective qui manifeste la maturation de la psyché : l’empathie ou le désir de
pénétrer dans l’esprit de quelqu’un sans violence et afin de le comprendre.
Robert D. Hinshelwood synthétise l’ensemble de ses éléments dans un remarquable tableau (p. 234 ) qui met en évidence la tendance générale de la psyché
vers la maturation.
La troisième partie commence par le rappel des travaux sur le contre-transfert
– notamment ceux de Paula Heimann –, afin de montrer comment une interprétation efficace est celle qui réunit les sentiments contre-transférentiels et le
contenu symbolique du matériel que le patient apporte. La compréhension et la
transformation par l’interprétation donnent à l’expérience du patient une forme
nouvelle, plus communicable. Cela permet au patient de reconnaître ces
expériences comme pensables et non pas comme simplement bonnes à
décharger. Autrement dit, la « reprojection » par l’analyste donne naissance à
une « bonne » introjection par le patient, qui lui permet de mieux se comprendre
et se supporter. Tout ceci permet à l’analyste kleinien de prendre en lui le
matériel du patient, tout en « soutenant » les sentiments, c’est-à-dire en réfléchissant aux pulsions « parentales » que ce matériel réveille en lui, sans passer à
l’acte en se laissant aller à un maternage réel, et sans en avoir peur jusqu’à se
glacer au point de ne plus avoir accès au désir du patient d’être materné.
La contenance des expériences par l’analyste est le fondement de ce que Bion
appelle la fonction alpha qui entraîne le processus de conversion des sensations
en symboles, c’est-à-dire la capacité de mettre quelque chose de personnel dans
un objet externe (le symbole). Cette fonction remplie au départ par la mère
échoit ensuite à l’analyste, et représente la condition nécessaire afin de
permettre au patient d’acquérir la capacité de penser. Un tel lien est appelé par
Bion lien – « K ». Il s’agit de l’expérience consistant à connaître et être connu par
une autre personne, et qui dépend du développement du sujet pendant les
premières étapes du complexe d’Œdipe et, notamment de la capacité de
maintenir le désir de savoir des choses sur les parents et leurs activités.
Cependant, ce qui est transféré sur l’analyste dans la situation actuelle n’est pas
tant la « mère » de la toute petite enfance que « la manière dont le bébé entrait
en relation » avec sa mère. Autrement dit, l’utilisation de l’analyste par le patient
reproduit l’utilisation des objets de la petite enfance.
Délaissant les patients psychotiques, les analystes kleiniens se sont intéressés
de plus en plus aux « organisations pathologiques », qui utilisent les objets afin
de réprimer toute vie émotionnelle : quand le soutien interne d’un bon objet
interne n’est pas disponible, le sujet se laisse envahir par la partie destructrice et
la séduction d’une version perverse de la dépendance. Bien que ces états soient
appelés pervers, la perversion, selon Robert D. Hinshelwood, est à la base une
perversion de la vérité. Enfin, il semble que la profonde mortification, que les
analystes kleiniens attribuent à la pulsion de mort, peut s’érotiser : le masochisme
est attrayant, et la défense et la dépendance peuvent passer pour une façon de
moins souffrir. Le changement se produit lorsqu’un bon objet interne (introjecté)
peut contenir les expériences du patient dans une compréhension et dans un
langage : un objet interne compréhensif qui contribue à une vision interne de la
psyché dans son ensemble.
Cependant, malgré les avancées de la pensée kleinienne après la disparition
de Melanie Klein, il reste encore beaucoup d’éléments toujours à l’étude : la
formation du symbole, le lien – « K » dans le complexe d’Œdipe précoce, la
manifestation des pulsions de mort dirigées contre soi dans les organisations
pathologiques, la compréhension des interactions « intrapsychiques » entre
analyste et analysant, ainsi que celle du développement psychique qui se produit
en analyse. On peut dire que si, au départ, les analystes kleiniens se distinguaient
par la profondeur de leurs interprétations concernant les fantasmes précoces des
nourrissons, s’ils étaient considérés comme intrusifs et spéculatifs, aujourd’hui ils
défendent une sensibilité méticuleuse à la trame la plus fine des relations
unissant l’analyste à l’analysant, et à ses réactions aux interprétations. Cette
sensibilité est à recommander à tout analyste, quelle que soit son obédience.