2002
Figures de la Psychanalyse
Pierre Fédida : Par où commence le corps humain Retour sur la régression
[*]
Gisèle Chaboudez
Le livre de Pierre Fédida pose des questions auxquelles on ne s’attend pas,
prend à rebours les évidences du discours ambiant pour en montrer les faiblesses,
en faire surgir les paradoxes, questionner ce qu’il élude. S’appuyant pour ce faire
sur une solide expérience clinique, l’auteur soutient de bout en bout une
exigence de rigueur face à l’interprétation des données qu’il recueille, renversant
la tendance spontanée à juger uniformément de ce qui est le bien du patient.
La régression ne saurait par exemple se définir simplement à partir des stades
de développement auxquels quelque chose ferait retour, elle doit aussi être
conçue « comme l’imagination que se donne le vivant » et qui « fait appel à des
déplacements de lieux et des dyschronies ». Pour l’aborder ainsi, il faudrait alors
un analyste susceptible d’entrer en contact avec les contenus régressifs, de restituer les images qu’ils comportent, de construire les formes de la régression,
mouvement qui est appelé « l’informe », d’après Bataille. Cet informe ne
concerne pas l’abjection mais « l’excentration » que produit le symptôme, jointe
au « silence » qui « dépossède le corps » de son ancrage sémantique. Pour
Bataille, on ne peut pas dire où commence le corps de l’homme, par opposition
à celui de l’animal qui commence à la bouche, d’où le titre de l’ouvrage. C’est un
corps, commente Fédida, qui ne commence nulle part et qui de plus doit d’abord
disposer de tous les organes du corps, et du corps entier, comme d’un organe
génital alors que ces organes viennent à la place d’un organe absent. Il ne s’agit
pas avec la régression d’un primitif au sens de l’évolutionnisme, mais du
« processus selon lequel la discursivité se défait ».
L’appréhender en psychanalyse pourrait passer par une meilleure évaluation
de la fonction du rêve, des opérations de clivage dans la situation analytique, et
un accent mis sur la fonction centrale de la vision au regard de l’angoisse de
castration, qui prend un relief particulier de par l’abandon du face-à-face. Là où
l’inquiétante étrangeté produit une ressemblance du semblable qui équivaut à un dédoublement, l’interprétation « formée à l’inquiétante étrangeté de l’autre
moi du rêve » pourrait constituer une sorte de meurtre restituant à l’autre une
altérité non ressemblante. Il y aurait ainsi une « condition régressive de l’écoute
analytique pour se donner accès à la primitivité de la forme vivante ». Cependant
elle n’a rien à voir avec une disposition d’attente de l’analyste concernant les
souvenirs d’enfance, qui est au contraire traumatogène. En effet l’obligation de se
remémorer peut fonctionner comme une « étrange invitation à la reproduction du
traumatisme », et l’injonction de la mémoire irait contre ce que permet « la mise
en mouvement transférentielle du vivant psychique ». À l’instar de Ferenczi, Fédida
avance que l’analyste qui refuse sa propre régression est dans la position de celui
qui en appelle à une « mémoire du passé d’où sera retirée l’expérience de la dépossession ». Et, citant Benjamin : « Les véritables souvenirs ne doivent pas tant rendre
compte du passé que décrire précisément le lieu où le chercheur en prit possession ». L’essentiel de l’infantile ne serait pas accessible à la mémoire et c’est le rêver
qui en ouvrirait l’accès. La mélancolie est ainsi définie comme une maladie de la
mémoire qui espère tirer de ses propres forces autodestructrices une remise en vie
du souvenir, faute qu’ait pu être préservée la mort dans l’expérience du souvenir.
L’analyse reconduit à des temps de la vie qui ne se coordonnent pas, hormis par les
affects qu’ils comportent. L’analyste est ainsi appelé à tenir compte des conditions
de la mémoire régressive, ce qui ne se peut que par une régression.
La psychothérapie des autistes est à cet égard exemplaire, car la « formesubstance corporelle est auto-engendrée par de l’informe » modalité d’échange
avec le psychothérapeute, lequel a la charge de « création d’images inédites à partir
de sa propre régression onirique ». Une telle image a une fonction médiatrice, voire
transitionnelle, et la forme plastique et graphique qu’elle emprunte a en retour les
effets d’un langage primitivement sensoriel. Elle permet l’instauration d’un transfert auto-érotique où un échange peut avoir lieu, comme « un itinéraire intérieur
en dehors de soi ». Et Fédida conclut que le thérapeute n’existe plus sans« l’imagination perceptive de ses rêves qui donne à voir ce qui ne se voit plus lorsque les
hommes parlant ensemble se referment sur la compréhension de leur relation ».
Toutes questions aiguës, hardies et difficiles, donc, qui prennent la relève de
l’exigence ferenczienne, et touchent à ce dont l’analyste d’ordinaire se tient à
l’écart, de façon plus ou moins fondée, plus ou moins perçue. Elles sont posées à
l’aide de matériaux de réflexion qui empruntent à des travaux bien au-delà du
champ psychanalytique, et rencontrent là un singulier écho. Il en renouvelle les
enjeux, le vocabulaire, voire la conceptualisation. Ce mode de traiter la chose,
tout spécialement concernant un concept aussi difficile à manier que la régression, est particulièrement efficace dans la mesure où il s’affronte avec des armes
nouvelles à un impossible à dire que nous rencontrons tous.
[*]
Paris, PUF, PBP, 2001.