Figures de la psychanalyse
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I.S.B.N.2-7492-0040-7
256 pages

p. 249 à 250
doi: en cours

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no7 2002/2

2002 Figures de la Psychanalyse

Pierre Fédida : Par où commence le corps humain Retour sur la régression  [*]

Gisèle Chaboudez
Le livre de Pierre Fédida pose des questions auxquelles on ne s’attend pas, prend à rebours les évidences du discours ambiant pour en montrer les faiblesses, en faire surgir les paradoxes, questionner ce qu’il élude. S’appuyant pour ce faire sur une solide expérience clinique, l’auteur soutient de bout en bout une exigence de rigueur face à l’interprétation des données qu’il recueille, renversant la tendance spontanée à juger uniformément de ce qui est le bien du patient.
La régression ne saurait par exemple se définir simplement à partir des stades de développement auxquels quelque chose ferait retour, elle doit aussi être conçue « comme l’imagination que se donne le vivant » et qui « fait appel à des déplacements de lieux et des dyschronies ». Pour l’aborder ainsi, il faudrait alors un analyste susceptible d’entrer en contact avec les contenus régressifs, de restituer les images qu’ils comportent, de construire les formes de la régression, mouvement qui est appelé « l’informe », d’après Bataille. Cet informe ne concerne pas l’abjection mais « l’excentration » que produit le symptôme, jointe au « silence » qui « dépossède le corps » de son ancrage sémantique. Pour Bataille, on ne peut pas dire où commence le corps de l’homme, par opposition à celui de l’animal qui commence à la bouche, d’où le titre de l’ouvrage. C’est un corps, commente Fédida, qui ne commence nulle part et qui de plus doit d’abord disposer de tous les organes du corps, et du corps entier, comme d’un organe génital alors que ces organes viennent à la place d’un organe absent. Il ne s’agit pas avec la régression d’un primitif au sens de l’évolutionnisme, mais du « processus selon lequel la discursivité se défait ».
L’appréhender en psychanalyse pourrait passer par une meilleure évaluation de la fonction du rêve, des opérations de clivage dans la situation analytique, et un accent mis sur la fonction centrale de la vision au regard de l’angoisse de castration, qui prend un relief particulier de par l’abandon du face-à-face. Là où l’inquiétante étrangeté produit une ressemblance du semblable qui équivaut à un dédoublement, l’interprétation « formée à l’inquiétante étrangeté de l’autre moi du rêve » pourrait constituer une sorte de meurtre restituant à l’autre une altérité non ressemblante. Il y aurait ainsi une « condition régressive de l’écoute analytique pour se donner accès à la primitivité de la forme vivante ». Cependant elle n’a rien à voir avec une disposition d’attente de l’analyste concernant les souvenirs d’enfance, qui est au contraire traumatogène. En effet l’obligation de se remémorer peut fonctionner comme une « étrange invitation à la reproduction du traumatisme », et l’injonction de la mémoire irait contre ce que permet « la mise en mouvement transférentielle du vivant psychique ». À l’instar de Ferenczi, Fédida avance que l’analyste qui refuse sa propre régression est dans la position de celui qui en appelle à une « mémoire du passé d’où sera retirée l’expérience de la dépossession ». Et, citant Benjamin : « Les véritables souvenirs ne doivent pas tant rendre compte du passé que décrire précisément le lieu où le chercheur en prit possession ». L’essentiel de l’infantile ne serait pas accessible à la mémoire et c’est le rêver qui en ouvrirait l’accès. La mélancolie est ainsi définie comme une maladie de la mémoire qui espère tirer de ses propres forces autodestructrices une remise en vie du souvenir, faute qu’ait pu être préservée la mort dans l’expérience du souvenir. L’analyse reconduit à des temps de la vie qui ne se coordonnent pas, hormis par les affects qu’ils comportent. L’analyste est ainsi appelé à tenir compte des conditions de la mémoire régressive, ce qui ne se peut que par une régression.
La psychothérapie des autistes est à cet égard exemplaire, car la « formesubstance corporelle est auto-engendrée par de l’informe » modalité d’échange avec le psychothérapeute, lequel a la charge de « création d’images inédites à partir de sa propre régression onirique ». Une telle image a une fonction médiatrice, voire transitionnelle, et la forme plastique et graphique qu’elle emprunte a en retour les effets d’un langage primitivement sensoriel. Elle permet l’instauration d’un transfert auto-érotique où un échange peut avoir lieu, comme « un itinéraire intérieur en dehors de soi ». Et Fédida conclut que le thérapeute n’existe plus sans« l’imagination perceptive de ses rêves qui donne à voir ce qui ne se voit plus lorsque les hommes parlant ensemble se referment sur la compréhension de leur relation ».
Toutes questions aiguës, hardies et difficiles, donc, qui prennent la relève de l’exigence ferenczienne, et touchent à ce dont l’analyste d’ordinaire se tient à l’écart, de façon plus ou moins fondée, plus ou moins perçue. Elles sont posées à l’aide de matériaux de réflexion qui empruntent à des travaux bien au-delà du champ psychanalytique, et rencontrent là un singulier écho. Il en renouvelle les enjeux, le vocabulaire, voire la conceptualisation. Ce mode de traiter la chose, tout spécialement concernant un concept aussi difficile à manier que la régression, est particulièrement efficace dans la mesure où il s’affronte avec des armes nouvelles à un impossible à dire que nous rencontrons tous.
 
NOTES
 
[*] Paris, PUF, PBP, 2001.
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