2002
Figures de la Psychanalyse
Julia Kristeva : Le génie féminin, tome III : Colette
Éva Domeneghini
Julia Kristeva achève avec Colette ( 1873-1954) son triptyque consacré au
« génie féminin », après avoir successivement abordé les œuvres et les personnalités de la philosophe allemande Hannah Arendt ( 1906-1975) et de la psychanalyste Melanie Klein ( 1882-1960). Julia Kristeva s’intéresse à ces trois femmes dans
le siècle, croisant une étude de leurs œuvres avec des éléments biographiques. La
biographie, dans cette optique, sert avant tout à expliquer (et souvent à expliciter) cette même œuvre en retrouvant les soubassements et les piliers individuels
propres à toute création (artistique, philosophique ou littéraire), « Génie
féminin », donc. Terme ambitieux, que l’on pourrait juger superfétatoire et,
peut-être, discriminant pour les hommes et, paradoxalement, pour les femmes
elles-mêmes, mais qui est expliqué par l’auteur afin que l’on ne s’y trompe pas :
« En appeler au génie de chacune, de chacun, est une façon non pas de sous-estimer le poids de l’Histoire, mais de tenter d’affranchir la condition féminine,
comme la condition humaine en général, des contraintes biologiques, sociales ou
destinales, en mettant en valeur l’initiative consciente ou inconsciente du sujet
contre les pesanteurs de son programme, dicté par ces divers déterminismes. » Il
ne s’agit pas ici de s’intéresser à ces femmes, à ces intellectuelles, à seule fin de
décliner une fois de plus les qualités propres à la gent féminine mais plutôt de
comprendre comment ces femmes se sont débattues avec leur statut, leur
« condition » (pour reprendre l’expression de Simone de Beauvoir), et comment
ce statut et cette condition ont permis le développement d’une pensée fortement individualisée qui ne peut être réduite à un quelconque stéréotype propre
à la « féminité » (ou, pire, la féminitude… ) en philosophie, en psychanalyse ou
en littérature. En effet, écrit Julia Kristeva dans la conclusion de l’ultime tome
consacré à Colette, « Arendt, Klein, Colette – et tant d’autres – n’ont pas attendu
que la “condition féminine” soit mûre pour réaliser leur liberté : le “génie” n’est-il pas précisément cette percée au travers et au-delà de la “situation” ?». Les
œuvres d’Arendt, de Klein et de Colette sont profondément ancrées dans le
siècle, dans les soubresauts, les fractures et les révolutions qui l’ont traversé, qu’il
s’agisse du nazisme, du stalinisme ou de l’apparition de la psychanalyse. Mais
elles sont aussi, profondément et irrémédiablement, individuelles et singulières,
et témoignent de l’« irréductible subjectivité » propre à toute création.
En s’intéressant à Colette, Julia Kristeva s’attaque à un monument de la littérature française, déjà amplement étudié dans de nombreuses biographies qui en
font souvent l’archétype de la femme française, libre et volage, parangon de
l’évolution des mœurs, en oubliant parfois son œuvre littéraire ou, pire, en réduisant son œuvre à sa vie. Travers usuel des biographies, et plus encore, sans doute,
des biographies consacrées à des femmes. Julia Kristeva ne tombe pas dans cette
ornière classique, et tente de cerner une Colette souvent insaisissable à travers
une approche qui emprunte tant à l’analyse littéraire classique (comme en
témoigne l’étude détaillée du poème « Les Vrilles de la vigne ») qu’à la psychanalyse, sans oublier les éléments biographiques qui recréent un monde, celui de
Sidonie Gabrielle Colette, une Colette qui se dit « née dans Balzac » et que l’on
découvre en écrivain perfectionniste acharné : « Artisan, fonctionnaire, voilà ce
que nous sommes. Trois mille pages gâchées pour en arriver à deux cent
cinquante, bien décrassées. » La biographe tente ainsi d’éclairer l’œuvre par la
vie, méthode qui, dans le cas de Colette, semble inévitable : la vie libre de
Colette, et en particulier ses aventures amoureuses, n’ont pas été sans résonance
sur les thèmes de ses livres, bien au contraire. Sans jamais verser, sauf dans ses
livres de souvenirs, dans l’autobiographie, Colette se prenait pour « matière
première » de ses textes, qu’il s’agisse des situations amoureuses ( Chéri et La fin
de Chéri), de l’analyse quasi sociologique d’une micro-société ( Le pur et l’impur
qui tourne autour des homosexuelles parisiennes) ou de l’observation de la
nature et des animaux. Colette n’est ni théoricienne ni femme politique. Elle est
écrivain, et son art est d’écrire à partir de ce qu’elle observe du monde, position
singulière et délicate, qui a pu faire qualifier son œuvre d’égotiste. Or, si cet
aspect ne peut être éludé, il n’empêche pas l’œuvre littéraire. Julia Kristeva
étudie alors le style de Colette, qui tente de « capter, saisir, ciseler la pulsion
plutôt que l’âme », emprunte très souvent au monde de l’enfance ses mots
mêmes (« le souvenir d’enfance est recueilli avec des procédés rhétoriques qui
semblent rester fidèles à la logique du jeune âge ») et « mélange les saccades
temporelles pour assembler les souvenirs en un kaléidoscope ».
Mais Julia Kristeva décrypte également la structure psychique de l’écrivain qui
semble transparaître dans les récits d’enfance et de souvenir, structure qui crée
l’univers de l’écrivain et de la femme Colette, d’où naissent à la fois ses relations
amoureuses (avec ses maris, avec des femmes) et ses thèmes littéraires. L’inceste,
thème récurrent, est ainsi presque réalisé avec la relation qu’elle entretient avec
Bertrand de Jouvenel, son beau-fils de dix-sept ans, tout en constituant un
intérêt littéraire majeur.
Julia Kristeva poursuit cette investigation « analytique » de Colette en
écrivant, par exemple, que « la complicité de Colette avec les divers aspects de la
perversion et la traversée de ceux-ci nous transmettent un message à résonance
psychanalytique : il existe une dépressivité suicidaire, semble-t-elle dire avec la
Fin de Chéri, qui est consécutive à l’identification virile de la femme (Chéri, c’est
moi) dans son désir incestueux pour la mère ». Julia Kristeva discerne ainsi chez
Colette un « duo sexualité/désexualisation qui se poursuit à des degrés variables
tout au long de sa vie », car l’écrivain se décrit volontiers comme un « hermaphrodite mental » dans son travail sans jamais renier son sexe biologique. L’on
retrouve ici le thème freudien de la bisexualité originelle, repris par Colette (qui
ignorait tout de la psychanalyse) pour expliquer sa structuration psychique et,
partant, la singularité de son œuvre littéraire. Colette tente ainsi d’équilibrer sa
vie entre passion, jouissance et solitude créatrice, et les interactions sont non
seulement inévitables, mais voulues par l’écrivain. Elles sont le sens et la matière
de l’œuvre, qu’il s’agisse de relations amoureuses ou de description de la nature,
puisque pour Colette, écrit Julia Kristeva, « tous les sens sont des organes
sexuels ».
La biographie de Julia Kristeva ne constitue donc ni une réhabilitation, ni une
énième enquête sur la vie de Colette, mais bien, en somme, une biographie
subjective. L’auteur ne s’efface pas devant son sujet, et prend des positions qui
peuvent choquer ou surprendre, en écrivant par exemple, pour caractériser le
style de Colette : « Son chemin ne sombre jamais dans les ornières scatologiques
ou blasphématoires d’un Céline ou d’un Proust. » Voilà qui ravirait les spécialistes
de l’œuvre desdits auteurs. La concomitance de l’étude stylistique et de l’exposé
psychanalytique peut parfois conduire à l’impression d’une certaine confusion
des genres. Mais c’est qu’il s’agit d’une biographie « totale » comme on fait de
l’histoire totale, qui s’appuie sur des thèmes et des méthodes qui ne sont pas
celles de la biographie classique et académique. Enquête subjective, le livre de
Julia Kristeva conclut donc logiquement une trilogie centrée, précisément, sur
l’individualité féminine en matière créatrice.